(Extrait, p. 42-51)
La nuit était très noire, mais peut-être
l'était-elle toujours. Depuis qu'il était sorti
du Sensastrip, Jimmy se promenait sans but, soucieux.
Il s'était spontanément intéressé
à Keen en le voyant. Certes, ce dernier, avec son feutre,
se distinguait des autres clients. Comment toutefois expliquer
la prévisualisation que Jimmy avait eue juste avant que
le détective lui adresse la parole ? Ça ne
pouvait pas être une simple coïncidence. Il devait
y avoir un rapport. Était-il possible qu'il ait déjà
vu Keen auparavant ? Si oui, où ? Jimmy venait-il
à Penlocke pour la première fois ? Y était-il
déjà venu sans en garder le moindre souvenir ?
Ses pas le menèrent dans une venelle qui débouchait
sur un vaste terrain entouré d'une clôture grillagée
et barbelée. À distance égale, accrochés
à la grille, des panneaux avaient été fixés.
Sur chacun d'eux, on pouvait lire : « Installation
temporaire, zone interdite ». Au centre de cet enclos
reposait une immense structure rectangulaire, plate, noire et
polie comme du marbre, sur laquelle n'apparaissait aucune ouverture
apparente.
Intrigué, Jimmy voulut la voir de plus près. Il
avança vers la grille mais réalisa, au fur et à
mesure qu'il s'en approchait, qu'une sensation malsaine s'éveillait
en lui. Lorsqu'il fut à moins d'un mètre de la
grille, ses muscles se crispèrent et il s'immobilisa.
Il leva l'oeil vers le vaste bloc noir. Qu'y avait-il à
l'intérieur ?
La curiosité était là ; le mal aussi. Le
mal et la violence qui faisaient partie de Jimmy Novak. Cette
forme de violence particulière qui s'emparait parfois
de lui et qu'il avait baptisée la Violence noire. Avec
l'expérience et le temps, il avait découvert de
quelle manière contrôler cette tare mais, en ce
moment, il constatait qu'il n'avait plus ce qu'il fallait pour
l'empêcher d'éclater.
Jimmy pivota brusquement sur lui-même et s'éloigna
de l'Installation temporaire à grands pas. Il était
impératif qu'il évite cet endroit.
Il décida de retourner à la Tumono House. Après
toute une journée à marcher au gros soleil, quelques
heures de repos lui feraient grand bien.
Il lui fallut une quinzaine de minutes avant de retrouver la
maison des prostituées. Il prêta attention à
l'enseigne se balançant doucement sous une barre de fer.
Tumono House
Sur invitation seulement
Jimmy tira sur l'anneau au centre de la grosse porte de bois.
Une cloche tinta à l'intérieur. Quelques secondes
passèrent, puis des yeux bridés apparurent dans
l'ouverture rectangulaire grillagée au-dessus de l'anneau.
- Monsieur Sing Song ? demanda-t-il.
- C'est moi.
- Je suis Jimmy Novak. Shandra m'a dit de vous demander.
Monsieur Sing Song ouvrit. Petit et frêle, il était
vêtu d'un tumono noir. D'un bref geste de la main, il incita
son invité à le suivre. Jimmy le suivit donc dans
le labyrinthe. Après avoir monté un escalier en
colimaçon, le Chinois poussa une porte et se tourna vers
Novak.
- Est-ce qu'elle vous plaît ?
La pièce était un peu plus grande que le salon
de Shandra et très différente. Tous les éléments
de la pièce, le plafond et le plancher de bois, la pierre
des murs, les voiles devant les étroites fenêtres
ainsi que les draps de satin du lit installé au milieu,
étaient noirs. Sur un crochet au mur étaient suspendus
un tumono noir et un tumono blanc, seule tache dans ce décor
d'encre.
- Oui, elle me plaît beaucoup.
- Alors elle est à vous, aussi longtemps que vous en avez
besoin.
- Merci, répondit Novak, surpris par cette générosité.
Monsieur Sing Song fit mine de se retirer.
- Vous êtes le propriétaire de la maison ? demanda
Jimmy.
- Oui.
- Je voudrais m'excuser. Je suis « entré »
chez vous en arrachant la serrure de la porte de la cave.
- Je l'ai réparée, répondit le Chinois en
se rapprochant de la porte.
- Qu'est-ce que c'est au juste, l'Installation temporaire ?
demanda encore Jimmy.
- Personne ne le sait.
- Quelqu'un doit bien savoir qui l'a construite ?
- Peut-être.
Jimmy comprit qu'il n'obtiendrait pas plus d'information sur
le sujet et il n'insista pas. Monsieur Sing Song s'inclina et
sortit.
Novak se sentit apaisé dans la chambre noire au décor
épuré. L'énergie qui y circulait était
positive et lui semblait presque familière. C'était
exactement ce dont il avait besoin ; un endroit agréable
pour méditer et réfléchir à ce qu'il
devait faire les prochains jours.
On frappa à la porte. Il ouvrit. C'était Shandra.
- Ma chambre est juste à côté, dit-elle.
Novak fit un geste de bienvenue. Shandra lissa les plis de son
tumono mauve brodé de fils dorés et s'assit au
pied du lit. Jimmy resta debout, les pouces glissés dans
les passants de son jean.
- Ça te convient, la chambre ? demanda la jeune femme.
- C'est mieux que j'aurais pu espérer. C'est la chambre
de qui, habituellement ?
Shandra eut une courte hésitation avant de répondre.
- De personne. C'est une chambre d'invités.
- Une chambre pour les étrangers venus de nulle part,
comme moi ?
Elle évita son regard et ne répondit pas.
- Il faut que je te mette en garde contre les violenceurs, lança-t-elle
plutôt. Tu as l'air d'un gars capable de te défendre,
mais si jamais tu rencontres des hommes avec des chaînes,
méfie-toi. Ils n'hésitent pas à attaquer
n'importe qui dont le visage ne leur revient pas. Ils les battent
souvent à mort.
Novak ne put s'empêcher de sourire.
- Merci de me mettre au courant, mais si je croise un seul de
ces violenceurs, je lui fais avaler sa chaîne.
Shandra sourit.
- Tu as appris à te défendre ?
- Plutôt bien, oui. J'ai même des dispositions naturelles
pour la violence.
Jimmy remarqua la lueur d'inquiétude traversant les yeux
verts.
- Rassure-toi, je ne m'en prends pas aux jolies filles.
Flattée par le compliment, elle risqua une question.
- Là-bas, à Angleterre, il y a une femme qui t'attend ?
- Oui.
Elle fit une moue. Novak la trouvait jolie et fort gentille,
mais aucune femme ne pouvait rivaliser avec la beauté
et la profondeur de Tura.
- Pourquoi Penlocke est-elle emmurée ?
- Pour la protéger contre les tempêtes de sable.
- C'est l'unique raison ?
- Je ne connais pas d'autres raisons, dit-elle en baissant la
tête.
- Et l'Installation temporaire, tu sais ce que c'est ?
- Non.
Il était clair qu'il n'obtiendrait pas plus de réponses
satisfaisantes de Shandra que de monsieur Sing Song. Constatant
le malaise de la jeune femme, il cessa de poser des questions.
Après tout, elle ne pouvait peut-être pas tout lui
dire. Il ne voulait pas lui causer de problèmes.
- Je vais y aller, dit la prostituée en se levant.
- Merci, Shandra. Sans toi, on ne m'aurait pas prêté
cette chambre.
- Je suis contente qu'elle te plaise.
Dès qu'elle fut partie, Novak s'allongea sur le lit avec
l'intention de se reposer.
***
Quelques minutes plus tard, assis sur le plancher, le dos
appuyé contre le mur de pierre frais, Jimmy respirait
avec difficulté. Une chaleur malsaine circulait dans son
corps et des martèlements battaient à ses tempes.
C'étaient là les symptômes d'une souffrance
qu'il connaissait bien, même s'il ne l'avait pas ressentie
depuis longtemps.
Enfant, Jimmy avait développé une aptitude pour
le dessin. Adolescent, il avait passé des heures à
tenter de reproduire certaines images floues qu'il voyait fréquemment
dans sa tête. Jamais satisfait, il avait fini par abandonner
son projet. Des années plus tard, Novak avait rencontré
une inconnue qui avait ramené en lui ces images, devenues
plus précises. Si précises, en fait, qu'il avait
pu les peindre sur un mur de son logement.
La fresque représentait un décor urbain d'allure
gothique et macabre, sale et laid, où les maisons étaient
délabrées et où s'empilaient dans les rues
étroites des montagnes de détritus. La porte de
plusieurs maisons était marquée d'un gros « x »
rouge. Des cadavres aux plaies purulentes pourrissaient dans
les ruelles. Les individus encore debout étaient décharnés
et leur teint était livide, leur regard angoissé.
Ça reflétait la maladie, la folie, la détresse...
Novak avait baptisé son oeuvre « La Cité
de la Peste ». Et, en se remémorant les personnages
qu'il avait dessinés dans cette Cité, il voyait
très bien un homme au visage balafré à moitié
caché sous un feutre...
La femme qui avait provoqué la concrétisation de
la Cité enfouie depuis si longtemps à l'intérieur
de Novak se nommait Tamara. Elle était non seulement son
sosie féminin mais aussi sa jumelle, dont il avait ignoré,
jusque-là, l'existence. Elle était morte d'une
manière étrange peu de temps après leur
rencontre. Compte tenu des actes de violence dont elle avait
fait preuve, c'était mieux ainsi. À la même
époque, Jimmy avait aussi appris que Robert Novak, qu'il
avait toujours cru être son père, ne l'était
pas. De son père naturel - qui était aussi celui
de Tamara -, il ne savait rien sinon qu'il avait la peau blanche,
les yeux bridés comme un Chinois et était l'inventeur
du koftee.
S'il y avait du koftee à Penlocke, se pouvait-il que son
vrai père y soit aussi ?
Novak sortit brusquement de sa chambre et descendit l'escalier
en colimaçon. Il croisa des filles et des clients auxquels
il ne prêta guère attention. Il demanda par contre
à une fille où il pouvait trouver monsieur Sing
Song. Elle commença à lui expliquer quel escalier
et quel couloir emprunter, mais elle n'était pas certaine
de ses indications et finit par suggérer à Jimmy
de la suivre et elle l'amena jusque devant la porte du boudoir
privé du vieux Chinois où Jimmy entra sans frapper.
Monsieur Sing Song, en train de lire les cartes de tarot étalées
devant lui, ne manifesta aucune surprise lorsque Novak pénétra
dans son boudoir.
- Asseyez-vous, dit-il calmement.
Novak choisit l'une des trois chaises libres et, se penchant
vers l'avant, il appuya ses coudes sur la table.
- Qui a occupé la chambre noire avant moi ?
- Un dénommé Stick.
Monsieur Sing Song scruta l'oeil bleu de Novak. Rien n'indiquait
qu'il avait déjà entendu ce nom auparavant.
- De quoi a-t-il l'air ?
- Il est plus grand et plus mince que vous. Il a une allure androgyne.
Sa peau est très blanche et contraste avec ses longs cheveux
noirs qu'il réunit parfois sur le dessus de sa tête...
- ... à l'aide d'un cône de cuir traversé
de deux baguettes vert fluo, ajouta Novak.
Le Chinois plissa les yeux.
- Vous l'avez déjà vu ?
- Oui. Je l'ai imaginé et je l'ai peint.
Monsieur Sing Song ramassa les cartes en un paquet.
- Qui a inventé le koftee ? questionna Jimmy.
- Jack Tee.
- Et de quoi a-t-il l'air, lui ?
- Moins grand, mince mais plus musclé. La peau très
blanche. La pointe de ses cheveux noirs est blanche aussi. Et
il a les yeux bridés. On le surnomme le Chinois blanc.
- Stick et Jack Tee sont-ils à Penlocke ?
- Non, mais ils y viennent parfois.
- Où sont-ils le reste du temps ?
- Ils habitent la Cité sans Nom. C'est une cité
abandonnée, quelque part dans le désert, précisa
son hôte avant que Novak lui demande des détails.
J'ai déjà chargé quelqu'un d'aller les chercher.
Ils devraient bientôt savoir que vous êtes ici.
- Ils ont donc un lien avec moi ?
Le Chinois confirma d'un signe de la tête.
- Jack Tee est mon père, n'est-ce pas ?
- Il est votre père.
- Et Stick ?
- C'est aussi le fils de Jack et votre demi-frère.
Monsieur Sing Song observa le visage de Novak qui se crispait
de plus en plus. Il semblait lutter contre une force mystérieuse
qui le dévorait à l'intérieur. Manifestement,
il souffrait.
S'il était bel et bien atteint du même mal, de la
même violence incompréhensible que sa jumelle, le
propriétaire de la Tumono House se dit qu'il était
préférable de savoir où il se trouvait en
tout temps afin de pouvoir le maîtriser, et donc il devrait
tout faire pour le garder ici. Toutefois, sans l'aide de Stick
et de Jack, monsieur Sing Song n'ignorait pas que ce serait une
tâche quasi impossible pour lui seul.
Il était urgent que ces deux hommes arrivent à
Penlocke.
***
De nouveau allongé sur son lit, Novak sentait la Violence
noire se répandre en lui.
Les événements et les révélations
des dernières heures étaient d'une intensité
difficile à supporter pour une nature émotive comme
la sienne. La perte de sa fille, l'éloignement de sa femme,
son arrivée au coeur d'une Cité inconnue qu'il
avait pourtant déjà vue « en lui »,
qu'il avait déjà peinte, la possibilité
d'y rencontrer très prochainement son vrai père,
tout cela lui faisait perdre son emprise. Et puis il y avait
le fait que, dans son travail pictural représentant la
Cité de la Peste, il avait peint son demi-frère
et le détective Keen sans savoir qu'ils existaient réellement.
Et que dans cette Cité, son pouvoir de prévisualisation
s'était réveillé, et qu'il existait dans
cette même Cité une « Installation temporaire »
habitée par une présence malsaine qui était
fort probablement à l'origine de la réactivation
de la Violence noire...
C'est à ce moment que Jimmy Novak comprit que si la Cité
de la Peste et la Cité de Penlocke ne faisaient qu'une,
alors sa Cité de la Peste n'était pas seulement
une oeuvre d'art, mais bien la vision prophétique du sort
réservé à la Cité de Penlocke.
Le cerveau traversé par des visions d'horreur, le corps
envahi par la Violence noire, Novak sut qu'il était trop
tard pour empêcher l'inévitable.
***
Le prochain client de Shandra ne s'était pas encore
pointé. Assise sur son lit, elle recousait l'ourlet d'un
tumono quand elle se demanda dans quelle couleur de tumono Novak
la préférerait. Elle chassa aussitôt cette
pensée ; elle n'avait aucune chance contre la femme
qui l'attendait là-bas, à Angleterre. Au moment
où elle repiquait son aiguille dans le tissu, la jeune
femme entendit un long cri guttural. Elle s'immobilisa. Cela
venait de la chambre de Jimmy.
Elle déposa son ouvrage. Que devait-elle faire ?
Il y avait d'autres chambres à l'étage. Était-elle
la seule à avoir entendu la plainte ? La plainte ?
Pourquoi pensait-elle au cri comme à une plainte ?
Elle quitta sa chambre et alla frapper à la porte voisine.
Elle n'entendit rien.
- Jimmy ? appela-t-elle.
Elle frappa de nouveau.
- Jimmy ? C'est Shandra ! Est-ce que ça va ? As-tu
besoin d'aide ?
Ne pouvant tolérer ce silence, elle entra. Novak était
allongé sur le lit. Sur son bras gauche, une large plaie
béait, sanglante.
Shandra se précipita vers lui...
© 2006 Éditions
Alire & Natasha Beaulieu
Pour
connaître la suite...