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Sortie

L'Ombre pourpre
(Les Cités intérieures -3)

de

Natasha Beaulieu

 

 

(Extrait, p. 42-51)


La nuit était très noire, mais peut-être l'était-elle toujours. Depuis qu'il était sorti du Sensastrip, Jimmy se promenait sans but, soucieux.
Il s'était spontanément intéressé à Keen en le voyant. Certes, ce dernier, avec son feutre, se distinguait des autres clients. Comment toutefois expliquer la prévisualisation que Jimmy avait eue juste avant que le détective lui adresse la parole ? Ça ne pouvait pas être une simple coïncidence. Il devait y avoir un rapport. Était-il possible qu'il ait déjà vu Keen auparavant ? Si oui, où ? Jimmy venait-il à Penlocke pour la première fois ? Y était-il déjà venu sans en garder le moindre souvenir ?
Ses pas le menèrent dans une venelle qui débouchait sur un vaste terrain entouré d'une clôture grillagée et barbelée. À distance égale, accrochés à la grille, des panneaux avaient été fixés. Sur chacun d'eux, on pouvait lire : « Installation temporaire, zone interdite ». Au centre de cet enclos reposait une immense structure rectangulaire, plate, noire et polie comme du marbre, sur laquelle n'apparaissait aucune ouverture apparente.
Intrigué, Jimmy voulut la voir de plus près. Il avança vers la grille mais réalisa, au fur et à mesure qu'il s'en approchait, qu'une sensation malsaine s'éveillait en lui. Lorsqu'il fut à moins d'un mètre de la grille, ses muscles se crispèrent et il s'immobilisa. Il leva l'oeil vers le vaste bloc noir. Qu'y avait-il à l'intérieur ?
La curiosité était là ; le mal aussi. Le mal et la violence qui faisaient partie de Jimmy Novak. Cette forme de violence particulière qui s'emparait parfois de lui et qu'il avait baptisée la Violence noire. Avec l'expérience et le temps, il avait découvert de quelle manière contrôler cette tare mais, en ce moment, il constatait qu'il n'avait plus ce qu'il fallait pour l'empêcher d'éclater.
Jimmy pivota brusquement sur lui-même et s'éloigna de l'Installation temporaire à grands pas. Il était impératif qu'il évite cet endroit.
Il décida de retourner à la Tumono House. Après toute une journée à marcher au gros soleil, quelques heures de repos lui feraient grand bien.
Il lui fallut une quinzaine de minutes avant de retrouver la maison des prostituées. Il prêta attention à l'enseigne se balançant doucement sous une barre de fer.

Tumono House
Sur invitation seulement

Jimmy tira sur l'anneau au centre de la grosse porte de bois. Une cloche tinta à l'intérieur. Quelques secondes passèrent, puis des yeux bridés apparurent dans l'ouverture rectangulaire grillagée au-dessus de l'anneau.
- Monsieur Sing Song ? demanda-t-il.
- C'est moi.
- Je suis Jimmy Novak. Shandra m'a dit de vous demander.
Monsieur Sing Song ouvrit. Petit et frêle, il était vêtu d'un tumono noir. D'un bref geste de la main, il incita son invité à le suivre. Jimmy le suivit donc dans le labyrinthe. Après avoir monté un escalier en colimaçon, le Chinois poussa une porte et se tourna vers Novak.
- Est-ce qu'elle vous plaît ?
La pièce était un peu plus grande que le salon de Shandra et très différente. Tous les éléments de la pièce, le plafond et le plancher de bois, la pierre des murs, les voiles devant les étroites fenêtres ainsi que les draps de satin du lit installé au milieu, étaient noirs. Sur un crochet au mur étaient suspendus un tumono noir et un tumono blanc, seule tache dans ce décor d'encre.
- Oui, elle me plaît beaucoup.
- Alors elle est à vous, aussi longtemps que vous en avez besoin.
- Merci, répondit Novak, surpris par cette générosité.
Monsieur Sing Song fit mine de se retirer.
- Vous êtes le propriétaire de la maison ? demanda Jimmy.
- Oui.
- Je voudrais m'excuser. Je suis « entré » chez vous en arrachant la serrure de la porte de la cave.
- Je l'ai réparée, répondit le Chinois en se rapprochant de la porte.
- Qu'est-ce que c'est au juste, l'Installation temporaire ? demanda encore Jimmy.
- Personne ne le sait.
- Quelqu'un doit bien savoir qui l'a construite ?
- Peut-être.
Jimmy comprit qu'il n'obtiendrait pas plus d'information sur le sujet et il n'insista pas. Monsieur Sing Song s'inclina et sortit.
Novak se sentit apaisé dans la chambre noire au décor épuré. L'énergie qui y circulait était positive et lui semblait presque familière. C'était exactement ce dont il avait besoin ; un endroit agréable pour méditer et réfléchir à ce qu'il devait faire les prochains jours.
On frappa à la porte. Il ouvrit. C'était Shandra.
- Ma chambre est juste à côté, dit-elle.
Novak fit un geste de bienvenue. Shandra lissa les plis de son tumono mauve brodé de fils dorés et s'assit au pied du lit. Jimmy resta debout, les pouces glissés dans les passants de son jean.
- Ça te convient, la chambre ? demanda la jeune femme.
- C'est mieux que j'aurais pu espérer. C'est la chambre de qui, habituellement ?
Shandra eut une courte hésitation avant de répondre.
- De personne. C'est une chambre d'invités.
- Une chambre pour les étrangers venus de nulle part, comme moi ?
Elle évita son regard et ne répondit pas.
- Il faut que je te mette en garde contre les violenceurs, lança-t-elle plutôt. Tu as l'air d'un gars capable de te défendre, mais si jamais tu rencontres des hommes avec des chaînes, méfie-toi. Ils n'hésitent pas à attaquer n'importe qui dont le visage ne leur revient pas. Ils les battent souvent à mort.
Novak ne put s'empêcher de sourire.
- Merci de me mettre au courant, mais si je croise un seul de ces violenceurs, je lui fais avaler sa chaîne.
Shandra sourit.
- Tu as appris à te défendre ?
- Plutôt bien, oui. J'ai même des dispositions naturelles pour la violence.
Jimmy remarqua la lueur d'inquiétude traversant les yeux verts.
- Rassure-toi, je ne m'en prends pas aux jolies filles.
Flattée par le compliment, elle risqua une question.
- Là-bas, à Angleterre, il y a une femme qui t'attend ?
- Oui.
Elle fit une moue. Novak la trouvait jolie et fort gentille, mais aucune femme ne pouvait rivaliser avec la beauté et la profondeur de Tura.
- Pourquoi Penlocke est-elle emmurée ?
- Pour la protéger contre les tempêtes de sable.
- C'est l'unique raison ?
- Je ne connais pas d'autres raisons, dit-elle en baissant la tête.
- Et l'Installation temporaire, tu sais ce que c'est ?
- Non.
Il était clair qu'il n'obtiendrait pas plus de réponses satisfaisantes de Shandra que de monsieur Sing Song. Constatant le malaise de la jeune femme, il cessa de poser des questions. Après tout, elle ne pouvait peut-être pas tout lui dire. Il ne voulait pas lui causer de problèmes.
- Je vais y aller, dit la prostituée en se levant.
- Merci, Shandra. Sans toi, on ne m'aurait pas prêté cette chambre.
- Je suis contente qu'elle te plaise.
Dès qu'elle fut partie, Novak s'allongea sur le lit avec l'intention de se reposer.

***

Quelques minutes plus tard, assis sur le plancher, le dos appuyé contre le mur de pierre frais, Jimmy respirait avec difficulté. Une chaleur malsaine circulait dans son corps et des martèlements battaient à ses tempes. C'étaient là les symptômes d'une souffrance qu'il connaissait bien, même s'il ne l'avait pas ressentie depuis longtemps.
Enfant, Jimmy avait développé une aptitude pour le dessin. Adolescent, il avait passé des heures à tenter de reproduire certaines images floues qu'il voyait fréquemment dans sa tête. Jamais satisfait, il avait fini par abandonner son projet. Des années plus tard, Novak avait rencontré une inconnue qui avait ramené en lui ces images, devenues plus précises. Si précises, en fait, qu'il avait pu les peindre sur un mur de son logement.
La fresque représentait un décor urbain d'allure gothique et macabre, sale et laid, où les maisons étaient délabrées et où s'empilaient dans les rues étroites des montagnes de détritus. La porte de plusieurs maisons était marquée d'un gros « x » rouge. Des cadavres aux plaies purulentes pourrissaient dans les ruelles. Les individus encore debout étaient décharnés et leur teint était livide, leur regard angoissé. Ça reflétait la maladie, la folie, la détresse... Novak avait baptisé son oeuvre « La Cité de la Peste ». Et, en se remémorant les personnages qu'il avait dessinés dans cette Cité, il voyait très bien un homme au visage balafré à moitié caché sous un feutre...
La femme qui avait provoqué la concrétisation de la Cité enfouie depuis si longtemps à l'intérieur de Novak se nommait Tamara. Elle était non seulement son sosie féminin mais aussi sa jumelle, dont il avait ignoré, jusque-là, l'existence. Elle était morte d'une manière étrange peu de temps après leur rencontre. Compte tenu des actes de violence dont elle avait fait preuve, c'était mieux ainsi. À la même époque, Jimmy avait aussi appris que Robert Novak, qu'il avait toujours cru être son père, ne l'était pas. De son père naturel - qui était aussi celui de Tamara -, il ne savait rien sinon qu'il avait la peau blanche, les yeux bridés comme un Chinois et était l'inventeur du koftee.
S'il y avait du koftee à Penlocke, se pouvait-il que son vrai père y soit aussi ?
Novak sortit brusquement de sa chambre et descendit l'escalier en colimaçon. Il croisa des filles et des clients auxquels il ne prêta guère attention. Il demanda par contre à une fille où il pouvait trouver monsieur Sing Song. Elle commença à lui expliquer quel escalier et quel couloir emprunter, mais elle n'était pas certaine de ses indications et finit par suggérer à Jimmy de la suivre et elle l'amena jusque devant la porte du boudoir privé du vieux Chinois où Jimmy entra sans frapper.
Monsieur Sing Song, en train de lire les cartes de tarot étalées devant lui, ne manifesta aucune surprise lorsque Novak pénétra dans son boudoir.
- Asseyez-vous, dit-il calmement.
Novak choisit l'une des trois chaises libres et, se penchant vers l'avant, il appuya ses coudes sur la table.
- Qui a occupé la chambre noire avant moi ?
- Un dénommé Stick.
Monsieur Sing Song scruta l'oeil bleu de Novak. Rien n'indiquait qu'il avait déjà entendu ce nom auparavant.
- De quoi a-t-il l'air ?
- Il est plus grand et plus mince que vous. Il a une allure androgyne. Sa peau est très blanche et contraste avec ses longs cheveux noirs qu'il réunit parfois sur le dessus de sa tête...
- ... à l'aide d'un cône de cuir traversé de deux baguettes vert fluo, ajouta Novak.
Le Chinois plissa les yeux.
- Vous l'avez déjà vu ?
- Oui. Je l'ai imaginé et je l'ai peint.
Monsieur Sing Song ramassa les cartes en un paquet.
- Qui a inventé le koftee ? questionna Jimmy.
- Jack Tee.
- Et de quoi a-t-il l'air, lui ?
- Moins grand, mince mais plus musclé. La peau très blanche. La pointe de ses cheveux noirs est blanche aussi. Et il a les yeux bridés. On le surnomme le Chinois blanc.
- Stick et Jack Tee sont-ils à Penlocke ?
- Non, mais ils y viennent parfois.
- Où sont-ils le reste du temps ?
- Ils habitent la Cité sans Nom. C'est une cité abandonnée, quelque part dans le désert, précisa son hôte avant que Novak lui demande des détails. J'ai déjà chargé quelqu'un d'aller les chercher. Ils devraient bientôt savoir que vous êtes ici.
- Ils ont donc un lien avec moi ?
Le Chinois confirma d'un signe de la tête.
- Jack Tee est mon père, n'est-ce pas ?
- Il est votre père.
- Et Stick ?
- C'est aussi le fils de Jack et votre demi-frère.
Monsieur Sing Song observa le visage de Novak qui se crispait de plus en plus. Il semblait lutter contre une force mystérieuse qui le dévorait à l'intérieur. Manifestement, il souffrait.
S'il était bel et bien atteint du même mal, de la même violence incompréhensible que sa jumelle, le propriétaire de la Tumono House se dit qu'il était préférable de savoir où il se trouvait en tout temps afin de pouvoir le maîtriser, et donc il devrait tout faire pour le garder ici. Toutefois, sans l'aide de Stick et de Jack, monsieur Sing Song n'ignorait pas que ce serait une tâche quasi impossible pour lui seul.
Il était urgent que ces deux hommes arrivent à Penlocke.

***

De nouveau allongé sur son lit, Novak sentait la Violence noire se répandre en lui.
Les événements et les révélations des dernières heures étaient d'une intensité difficile à supporter pour une nature émotive comme la sienne. La perte de sa fille, l'éloignement de sa femme, son arrivée au coeur d'une Cité inconnue qu'il avait pourtant déjà vue « en lui », qu'il avait déjà peinte, la possibilité d'y rencontrer très prochainement son vrai père, tout cela lui faisait perdre son emprise. Et puis il y avait le fait que, dans son travail pictural représentant la Cité de la Peste, il avait peint son demi-frère et le détective Keen sans savoir qu'ils existaient réellement. Et que dans cette Cité, son pouvoir de prévisualisation s'était réveillé, et qu'il existait dans cette même Cité une « Installation temporaire » habitée par une présence malsaine qui était fort probablement à l'origine de la réactivation de la Violence noire...
C'est à ce moment que Jimmy Novak comprit que si la Cité de la Peste et la Cité de Penlocke ne faisaient qu'une, alors sa Cité de la Peste n'était pas seulement une oeuvre d'art, mais bien la vision prophétique du sort réservé à la Cité de Penlocke.
Le cerveau traversé par des visions d'horreur, le corps envahi par la Violence noire, Novak sut qu'il était trop tard pour empêcher l'inévitable.

***

Le prochain client de Shandra ne s'était pas encore pointé. Assise sur son lit, elle recousait l'ourlet d'un tumono quand elle se demanda dans quelle couleur de tumono Novak la préférerait. Elle chassa aussitôt cette pensée ; elle n'avait aucune chance contre la femme qui l'attendait là-bas, à Angleterre. Au moment où elle repiquait son aiguille dans le tissu, la jeune femme entendit un long cri guttural. Elle s'immobilisa. Cela venait de la chambre de Jimmy.
Elle déposa son ouvrage. Que devait-elle faire ? Il y avait d'autres chambres à l'étage. Était-elle la seule à avoir entendu la plainte ? La plainte ? Pourquoi pensait-elle au cri comme à une plainte ?
Elle quitta sa chambre et alla frapper à la porte voisine. Elle n'entendit rien.
- Jimmy ? appela-t-elle.
Elle frappa de nouveau.
- Jimmy ? C'est Shandra ! Est-ce que ça va ? As-tu besoin d'aide ?
Ne pouvant tolérer ce silence, elle entra. Novak était allongé sur le lit. Sur son bras gauche, une large plaie béait, sanglante.
Shandra se précipita vers lui...

© 2006 Éditions Alire & Natasha Beaulieu


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