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Sortie

Oniria

de

Patrick Senécal

 

(Extrait : p.1-15)

Hé, Dave, tu dors ?
Et il ponctue sa question d'un coup de coude.
- Ta gueule ! répond Dave.
- Mais ça fait deux fois que je te...
- Je t'ai dit de la fermer !
Dave parle à voix basse, cependant le ton ne permet aucune réplique. Jef se tait donc, mais émet tout de même quelques grommellements de protestation.
Un cahot : ils bondissent tous les quatre, se percutent les uns les autres dans la parfaite noirceur et la tête de Jef va cogner contre le couvercle du conteneur. Il ne peut s'empêcher de pousser un juron. Éric ose un rire étouffé.
Silence, à l'exception du moteur du camion qui roule depuis maintenant une quinzaine de minutes. Dave n'est vraiment pas rassuré. Une évasion tout seul, c'est déjà risqué, mais à quatre, ça confine au suicide, surtout avec un imbécile comme Jef... Heureusement, Éric écoute les consignes à la lettre. Et Loner est parfait : aucune hésitation, aucun doute, aucun faux mouvement. Normal, puisqu'il est l'architecte de cette évasion. Il n'a pas proféré trois mots depuis le début de l'opération il y a maintenant plus d'une heure. D'ailleurs, si Dave ne le sentait contre son épaule, il jurerait qu'il n'est plus avec eux.
Dave tente de contrôler son angoisse. Allons, maintenant qu'ils se trouvent tous dans le conteneur, on peut dire qu'ils ont réussi, non ?... Si tout va bien, David D'Or pourra se proclamer libre à nouveau d'ici quelques heures. Et ce ne sera que justice !
Parce qu'il est innocent, lui ! Il n'est pas un tueur, comme tous ces prisonniers qu'il doit côtoyer depuis six mois ! Il est innocent, et il a bien l'intention de le démontrer, de le prouver à la face du monde !
Le camion s'arrête pour la première fois. Ils savent tous ce que cela signifie : le véhicule quitte la grande route pour entrer en ville. Dave a alors l'impression qu'on cesse de respirer autour de lui.
On repart, on roule encore un peu... puis, on stoppe de nouveau. Sûrement des feux rouges ou des panneaux d'arrêt.
Loner se lève, sans avertissement, faisant bruisser les papiers autour de lui. Dave l'imite aussitôt et les deux hommes soulèvent prudemment le couvercle de métal rouillé, tandis que le camion repart.
Un oeil. Mais suffisant pour constater qu'ils sont bien en ville. Si on peut appeler ça une ville. L'avantage de ces petites agglomérations, c'est que leurs rues deviennent à peu près désertes la nuit tombée, même au centre-ville.
Quelle heure peut-il être ? Vingt-deux heures trente ? Un peu plus ?
- On y va ?
Loner ne répond rien, continue de scruter l'extérieur par la mince fente du couvercle entrouvert. Une voiture les croise. Un couple passe sur le trottoir. Ils ne peuvent quand même pas attendre d'arriver au dépotoir ! Là, ils seront foutus !
- Loner...
L'interpellé a un petit claquement de langue, replace ses lunettes ovales sur son nez, puis approuve en silence. Il soulève le couvercle d'environ quarante centimètres, le tient dans cette position et fait signe aux autres de se dépêcher. Comme il y a un autre conteneur dans la benne entre eux et la cabine du conducteur, celui-ci ne peut les voir, pour autant que le couvercle ne soit pas trop soulevé.
Juste avant de se hisser sur le bord, Dave a la rapide vision de la nuit, des façades des petits commerces, puis il bascule. Courte chute, durant laquelle il pense à se protéger la tête des deux mains. L'atterrissage est plutôt brutal, mais il se relève rapidement, à temps pour voir Jef rebondir à son tour sur le bitume, à dix mètres de lui. Les deux hommes se rejoignent : les côtes sont douloureuses, mais rien de cassé. Et la rue est vide de toute vie humaine.
Plus loin, Éric se relève, tandis que Loner, encore plus loin, atteint le sol en même temps que le couvercle du conteneur se referme. Le fracas métallique ainsi produit est un peu trop fort au goût de Dave. Il se fige un moment, convaincu que le camion va s'arrêter. Mais non : il poursuit sa route, tourne un coin, disparaît. Les quatre hommes se rejoignent rapidement. Loner examine les alentours.
Là-bas, un homme sur le trottoir les regarde, interdit.
- On se pousse, souffle calmement Loner.
D'un pas rapide mais sans courir, ils marchent vers l'intersection toute proche, ignorant complètement le piéton immobile, sauf Jef qui lui lance un regard amusé. Dans l'étroite petite rue transversale, ils s'appuient contre un mur de ciment et se détendent un peu. Mais Dave s'inquiète : le piéton va sûrement donner l'alarme. Loner le rassure. L'homme va tout simplement retourner chez lui et dire à sa femme qu'il a vu un drôle de truc : quatre gars en train de sauter d'un conteneur. Il va s'endormir là-dessus et, demain seulement, en écoutant le téléjournal, il fera le lien.
- De toute façon, à l'heure qu'il est, notre évasion a été signalée, c'est sûr. Alors, on se grouille. À toi de jouer, Jef.
L'interpellé jauge les trois voitures stationnées dans la rue, puis se dirige vers la seconde, une Focus noire. La portière est verrouillée. Il va à la troisième, une Saturn bleue : la portière s'ouvre sans problème et l'évadé disparaît sous le volant. Trente secondes plus tard, un bruit de moteur se fait entendre et Jef ressort du véhicule, tout fier. Dave se surprend une fois de plus à se dire que Jean-François Fortin ressemble davantage à un adolescent qu'à un adulte. Il n'a vraiment pas la gueule, ni l'attitude d'un homme en fin de trentaine.
Ni la maturité, d'ailleurs. Et c'est bien ce qui inquiète Dave. Sauf qu'il a été obligé de l'impliquer dans le coup. Lorsqu'il avait tout découvert, Jef avait été très clair : « Ou je me sauve avec vous, ou je dis tout aux gardiens. » Dave avait grimpé dans les rideaux (ou plutôt dans les barreaux), mais Loner l'avait calmé : ils n'avaient pas le choix.
Dave et Éric montent derrière, Loner s'installe sur le siège du passager. Jef démarre si rapidement que les pneus en couinent.
- C'est pas le temps de faire le cow-boy !
- Relaxe, max ! On est libres, à c't'heure !
- On criera victoire aux États-Unis, pas avant, murmure Loner.
N'empêche, Dave pousse un long soupir de soulagement et s'enfonce de quelques centimètres dans le siège : ils ont réussi, non ? Le plan de Loner a été parfait. Et c'est justement pour cette raison que Dave l'a impliqué dans son évasion : il savait que le cerveau, ce serait lui. Faut être conscient de ses limites et savoir utiliser le talent des autres. Et puis, il s'entend plutôt bien avec Loner. Enfin, s'entendre est un bien grand mot. Loner, la cinquantaine bien sonnée, est solitaire, n'a pas vraiment d'amis et parle peu aux autres. Disons qu'il était un des rares prisonniers dont Dave pouvait supporter la présence.
Et ce, malgré ce que Loner a fait pour se retrouver en prison.
Tandis que la voiture traverse la petite ville endormie, Dave ferme les yeux, de plus en plus détendu. Il essaie d'imaginer la réaction des gardiens, en ce moment, alors qu'ils ont sûrement tout découvert. David D'Or ? Le prisonnier tranquille qui, en six mois de détention, ne s'est jamais battu, n'a jamais vraiment attiré l'attention ? Il s'est sauvé avec trois autres ? Chien-Sale doit être en pleine crise cardiaque ! Ça lui apprendra, le gros calvaire !
Oh oui ! Ils doivent être surpris ! Tous !
Mais Vivianne Léveillé, elle, ne le sera pas...
Est-ce que quelque chose arriverait à surprendre cette femme, de toute façon ? Elle venait voir Dave deux fois par mois depuis le début de son incarcération et elle affichait toujours le même calme. Aucune des réactions du prisonnier ne la prenait de court. Pendant six mois, il lui a crié son innocence au visage, et jamais elle n'a montré la moindre impatience, le moindre agacement. Elle l'écoutait, en jouant nonchalamment avec le camée qu'elle porte en pendentif autour du cou, et posait des questions.
- Vous croyez donc que c'est une conspiration, Dave ?
C'était bien une question de psychiatre, ça ! Mais non, il ne croit pas à une conspiration ! Il croit à une erreur judiciaire, tout simplement ! Il y a maintenant dix mois et huit jours, il était rentré chez lui assez tard, dans son appartement du quartier Hochelaga, et avait trouvé Sonia morte, poignardée à plusieurs reprises. Et il y avait tellement de sang ! Geste idiot, mais normal en de telles circonstances : il avait pris le couteau de cuisine ensanglanté qui traînait sur le plancher, confus, éperdu.
Deux minutes après, la police, que des voisins avaient alertée, surgissait dans l'appartement et tombait sur Dave, le couteau toujours à la main.
Il n'avait aucun alibi : il était allé au cinéma, comme il le faisait souvent lorsqu'il s'était engueulé avec sa blonde. Car, oui, il avait eu une prise de bec avec elle, la soeur de Sonia avait assez insisté là-dessus au procès ! Elle avait ajouté qu'ils s'engueulaient souvent d'ailleurs, ce qui était vrai aussi. Et alors ? On ne poignarde pas les gens pour ça ! Et puis on s'était mis à sortir des histoires : Dave avait été congédié quelques mois auparavant. Il était chauffeur d'autobus et ses patrons trouvaient qu'il avait un « problème » avec l'autorité... Plusieurs usagers s'étaient également plaints de lui, de son impolitesse et de son manque d'entregent. Mais était-ce de sa faute ! On lui posait des questions tellement idiotes, du genre : « Vous vous rendez jusqu'au métro Laurier ? », alors que c'était écrit en grosses lettres sur le devant de l'autobus ! Comment ne pas perdre patience ! On avait aussi sorti qu'avant Sonia il n'avait jamais réussi à conserver la même petite amie plus d'un an à cause de son mauvais caractère. Bref, rien pour l'aider. Et comme il n'y avait eu aucun vol dans l'appartement, comme la porte n'avait pas été forcée...
Le procès avait duré deux mois, mais le jury avait délibéré rapidement. Vingt-cinq ans, avec possibilité d'une conditionnelle après quinze.
- J'ai pas tué Sonia ! disait-il souvent à Vivianne Léveillé, tandis qu'Éric, le temps de la visite, allait flâner à la bibliothèque. Je suis peut-être impulsif, j'ai peut-être un caractère de cochon, mais je suis contre la violence ! Je me suis même jamais battu de ma vie, c'est pas des farces ! Pis je l'aimais, ma blonde ! J'étais avec elle depuis presque deux ans ! Un record, pour moi !
La psychiatre hochait la tête, assise sur l'un des deux petits bancs de la cellule. Elle voulait toujours rencontrer ses patients dans leur « habitat ». Pourquoi donc ? Pour leur montrer qu'elle leur faisait confiance ? Peut-être...
- Le vrai tueur est encore en liberté, docteur.
Elle prenait des notes, mais très peu.
- Vous me croyez pas, hein ?
- Ce n'est pas important que je vous croie ou non, Dave. La justice, elle, ne vous a pas cru.
Il n'avait jamais demandé à être suivi par un psychiatre, mais cela fait partie du programme du pénitencier de Donnacona : chaque prisonnier voit un psy une fois par deux semaines, certains plus souvent. Les autres détenus lui avaient expliqué que c'était comme ça depuis trois ans : une idée du nouveau directeur (on persistait à le qualifier de nouveau, même si Joyal tenait les rênes de la prison depuis maintenant quatre ans). Mais il n'y avait pas que le docteur Léveillé. Éric, par exemple, en voyait un autre, même s'il avait été suivi par Vivianne quelque temps au début de son incarcération il y a deux ans. Il avait cependant demandé à changer de psy. De toute façon, la plupart des prisonniers trouvaient ces « consultations » extrêmement chiantes. Sauf Dave. Il devait bien l'admettre : les visites de Vivianne ne lui déplaisaient pas du tout. C'était la seule personne qui l'écoutait sans impatience, ni ironie. Il est vrai que, parfois, elle l'emmerdait avec ses questions agaçantes, du genre : « Reculez dans le temps, le plus loin que vos souvenirs peuvent vous conduire », chose qu'il détestait puisqu'il gardait de son enfance de très rares et très désagréables souvenirs : il se rappelle seulement que son père avait filé à l'anglaise alors qu'il avait huit ans, jetant ainsi sa mère dans un océan d'amertume et d'alcool. Ou encore : « Racontez-moi vos rêves », lui qui ne se souvenait jamais à quoi il avait rêvé ! Et celle qu'elle posait le plus souvent : « Comment pouvez-vous être contre la violence et avoir un caractère si impulsif ? » Mais il acceptait de répondre du mieux qu'il le pouvait, sachant qu'ensuite il pourrait se vider le coeur une fois de plus. Et puis, une visite féminine était tout de même un luxe. Dans la quarantaine, yeux bruns, bouche mince, crinière rousse flamboyante, elle aurait pu être jolie si ce n'avait été de sa froideur, attitude que Dave ne jugeait pas dirigée contre lui, car il sentait bien qu'elle était intéressée par son cas. Ça devait être une froideur naturelle. Peut-être ne s'en rendait-elle même pas compte...
- Elle est particulière, cette femme, vous trouvez pas ? avait-il demandé à d'autres prisonniers qui voyaient aussi Vivianne.
Ils avaient haussé les épaules :
- C'est une connasse qui pose des questions pis qui se crisse des réponses, comme tous les psys.
Avec le temps, Dave avait fini par la questionner à son tour, par simple curiosité. Vivait-elle seule ? Avait-elle des enfants ? Depuis combien de temps travaillait-elle à la prison ? Au début, elle refusait de répondre... puis, il y a quelques mois, alors que Dave répétait ses questions, elle avait poussé un soupir agacé et avait répondu sèchement :
- Réglons ça une fois pour toutes, Dave : je vis seule, je n'ai jamais été mariée, je n'ai pas d'enfants, et vous n'en saurez pas plus.
Il n'avait plus insisté. Pourtant, elle l'intriguait. Non pas qu'il commençait à tomber amoureux, loin de là. (Il ne voyait pas comment, un jour, il pourrait en aimer une autre que Sonia.) Mais cette femme était un tel mystère... Même si tout était cérébral chez elle, il était convaincu depuis le début que, d'une certaine manière, elle était avec lui, de son côté. Juste le fait qu'elle l'appelait familièrement Dave au lieu de David...
Il ouvre les yeux. La voiture sort de la ville, se retrouve sur une route de campagne.
- Dans quatre heures, on est aux States ! s'exclame Jef.
Dave referme les yeux. Pour lui, les États-Unis ne seront qu'une transition de quelques mois. Ensuite, quand on aura cessé de les rechercher activement, il reviendra... et trouvera l'assassin de Sonia. Il n'a aucune idée de la manière dont il s'y prendra, mais il réussira. Il l'a d'ailleurs dit à Vivianne, il y a quelques semaines, à un moment où il s'était emporté au point d'oublier toute prudence :
- Quand je vais avoir droit à ma libération conditionnelle, je vais avoir quarante-sept ans ! J'attendrai pas jusque-là pour que justice soit faite, pas question ! Je vais me pousser avant longtemps pis je vais retrouver le vrai tueur ! Retenez ce que je vous dis, docteur !
Il s'en était voulu. À ce moment-là, il n'avait encore ébauché aucun plan d'évasion, mais la psychiatre était bien capable d'aller répéter ses paroles au directeur et Dave serait en garde à vue pour un bon moment ! Mais elle n'avait eu aucune réaction. Elle avait continué à jouer avec son pendentif, observant le prisonnier avec attention mais sans émotion, comme d'habitude.
Ce mélange de froideur et d'intérêt qui l'obsédait tant...
Il y a un mois, elle avait oublié son sac à main dans la cellule. Dave s'en était rendu compte avant qu'Éric ne revienne et, après une hésitation de pure forme, il avait fouillé à l'intérieur. Il allait peut-être en apprendre un peu plus sur elle. Se sentant vaguement coupable (mais très vaguement !), il avait découvert des clés, des mouchoirs, de la gomme Nicorets (elle essayait d'arrêter de fumer ?), un petit magnétophone portatif, son calepin de notes et un portefeuille. Aucun maquillage. Pour la première fois, il avait réalisé qu'effectivement il ne l'avait jamais vue avec le moindre fard sur le visage.
Dans le portefeuille, aucune photo. Des cartes de crédit, un peu d'argent, sa carte de médecin-psychiatre, une autre de l'Ordre des neurologues du Québec (elle était aussi neurologue ?) et un permis de conduire avec une adresse : 96, rue du Boisé, Donnacona. Il avait relu plusieurs fois cette adresse. De savoir qu'elle demeurait si près l'avait étrangement réconforté.
Mais au moment où il ouvrait le calepin de notes, les pas du gardien s'étaient fait entendre. Rapidement, il avait rangé le tout et deux minutes plus tard, le gardien repartait avec le sac à main. Vivianne s'était-elle aperçue de son impertinente curiosité ? Si ç'avait été le cas, elle n'en avait pas montré le moindre signe lors de leur dernière rencontre.
Mais elle ne montrait jamais signe de rien. Sauf de son intérêt purement clinique.
- Arrête la voiture, fait soudain Loner.
- Hein ?
- Arrête, je te dis.
La voiture, sortie de la ville depuis à peine deux minutes, freine brutalement et Dave ouvre les yeux. Loner montre du doigt la route devant.
À moins d'un kilomètre, plusieurs phares coupent la route. Le même mot explose dans la tête des quatre hommes : les flics. Déjà ! Et aucune route transversale d'ici le barrage. Pendant trente longues secondes, il ne se passe rien. Les évadés fixent les phares, sans bouger, sans rien dire, comme s'ils attendaient que quelqu'un vienne leur proposer une solution.
Enfin, Jef, en jurant, fait faire demi-tour à la voiture et retourne vers Donnacona. On décide de sortir de la ville par un autre chemin. Les flics doivent bloquer tous les accès, mais il faut quand même essayer.
Une lumière s'allume sur le tableau de bord : le réservoir d'essence.
- T'aurais pu choisir une auto avec un réservoir plein ! grommelle Dave.
- Calvaire ! Pis l'air climatisé, avec ça ?
Retour dans les petites rues tranquilles de la ville. La voiture roule un moment devant les magasins fermés, puis le moteur se met à hoqueter. Plus rien à faire avec cette bagnole. Jef va la garer près du trottoir et ils sortent tous. Toujours personne dans les environs. Les quatre hommes marchent vers la première intersection.
- On vole une autre voiture ? demande Éric.
Pas de réponse. Plus rien ne fonctionne comme prévu.
Loner arrive le premier à l'intersection, mais recule aussitôt.
- Une voiture de police s'en vient !
Une ruelle, là, entre deux commerces. Les évadés ont tout juste le temps de s'y planquer que la voiture de patrouille passe lentement et qu'un long jet de lumière balaie la rue. La voiture s'éloigne, mais les quatre comparses demeurent dans la ruelle, éperdus. Inutile de voler une autre voiture : dans dix minutes, la ville va grouiller de flics et toutes les automobiles roulant dans ce bled tranquille seront contrôlées.
Il y a de la panique dans l'air.
- On se planque dans une maison, propose tout à coup Dave.
- Quoi ?
- On trouve une maison, on garde le monde en otage toute la nuit pis demain, quand la police nous croira loin pis qu'elle bloquera plus les routes, on s'en va !
Les autres sont sceptiques.
- C'est pas l'idéal, mais je pense qu'on a pas tellement le choix, ajoute Dave.
- Pourquoi pas un magasin vide ? propose Jef. Y en a plein dans le coin.
Loner s'oppose : la plupart doivent avoir des systèmes d'alarme. Une maison, c'est plus sûr.
- Comment on va tenir le monde en otage ? demande Éric. On n'a même pas un canif !
- On est quatre évadés de prison, fait Loner, de plus en plus gagné à l'idée. Je pense qu'on ne devrait pas avoir trop de difficulté à tenir en respect une petite famille modèle...
Il n'a pourtant pas un physique particulièrement impressionnant, mais Dave sait, pour l'avoir déjà vu à l'oeuvre, qu'il peut tenir tête à plus baraqué que lui.
Comme le temps n'est pas aux discussions, on finit par accepter l'idée. Et ils se mettent en marche rapidement, à la recherche d'une maison.
- On prend du monde en otage, mais on tue personne, on s'entend là-dessus ? fait Dave tout en marchant.
- Sauf s'ils nous donnent pas le choix, objecte Jef.
- J'ai dit : on tue personne !
- Heille, c'est pas toi le boss !
- Oui, c'est moi ! rouspète soudain Dave en s'arrêtant en plein milieu de la rue déserte. C'est Loner qui a monté le plan, mais c'est moi qui lui ai suggéré une évasion ! Éric est avec nous parce qu'il était dans la même cellule que moi ! Pis toi, Jef, tu devrais même pas être ici, oublie pas ça ! Alors tu m'écoutes ou tu t'arranges tout seul !
Jef le toise durement.
- On tue personne ! répète Dave avec insistance.
- Je suis d'accord, approuve Éric.
- Toi, le fif, on sait ben..., grommelle Jef avec mépris.
- Comment tu m'as appelé ?
- Ça va faire, les chicanes ! intervient Loner. C'est parfait : on ne tue personne. Ça va ? Bon, trouvons notre maison avant que la police nous tombe dessus.
Pas d'habitations privées dans cette rue, juste des magasins. Quelques appartements, mais on juge que c'est trop risqué. Les quatre hommes accélèrent le pas.
Trois fois, à la vue de voitures qui approchaient au loin, ils se sont cachés. Dans deux des cas, il s'agissait de voitures de police. Il va falloir trouver vite.
Ils cherchent depuis une dizaine de minutes lorsqu'ils atteignent enfin un quartier résidentiel. Ils passent devant une dizaine de bungalows et de cottages cossus, mais n'arrivent pas à arrêter leur choix. Dave les juge trop rapprochés les uns des autres. Loner fait remarquer qu'ils n'ont pas le luxe de choisir et qu'ils vont devoir se décider rapidement.
- Et si on tombe sur une famille où il y a trois fils baraqués comme des lutteurs ? s'inquiète Éric.
- C'est ben une inquiétude de fif, ça ! ricane Jef.
Cette fois, Éric se tourne vers le persifleur, rouge de colère.
- Heille, je suis pas fif, OK ? Combien de fois va falloir que je te le...
- J'ai trouvé une maison, lance soudain Dave, qui s'est arrêté à une intersection tout près.
Tous regardent vers les bungalows. Dave précise :
- On la voit pas encore, mais elle est quelque part dans cette rue.
Et il pointe le doigt vers le poteau indicateur, sur lequel on peut lire le nom de la route transversale : du Boisé...

© 2004 Éditions Alire & Patrick Senécal


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