(Extrait : p.1-15)
Hé, Dave, tu dors ?
Et il ponctue sa question d'un coup de coude.
- Ta gueule ! répond Dave.
- Mais ça fait deux fois que je te...
- Je t'ai dit de la fermer !
Dave parle à voix basse, cependant le ton ne permet aucune
réplique. Jef se tait donc, mais émet tout de même
quelques grommellements de protestation.
Un cahot : ils bondissent tous les quatre, se percutent les uns
les autres dans la parfaite noirceur et la tête de Jef
va cogner contre le couvercle du conteneur. Il ne peut s'empêcher
de pousser un juron. Éric ose un rire étouffé.
Silence, à l'exception du moteur du camion qui roule depuis
maintenant une quinzaine de minutes. Dave n'est vraiment pas
rassuré. Une évasion tout seul, c'est déjà
risqué, mais à quatre, ça confine au suicide,
surtout avec un imbécile comme Jef... Heureusement, Éric
écoute les consignes à la lettre. Et Loner est
parfait : aucune hésitation, aucun doute, aucun faux
mouvement. Normal, puisqu'il est l'architecte de cette évasion.
Il n'a pas proféré trois mots depuis le début
de l'opération il y a maintenant plus d'une heure. D'ailleurs,
si Dave ne le sentait contre son épaule, il jurerait qu'il
n'est plus avec eux.
Dave tente de contrôler son angoisse. Allons, maintenant
qu'ils se trouvent tous dans le conteneur, on peut dire qu'ils
ont réussi, non ?... Si tout va bien, David D'Or
pourra se proclamer libre à nouveau d'ici quelques heures.
Et ce ne sera que justice !
Parce qu'il est innocent, lui ! Il n'est pas un tueur, comme
tous ces prisonniers qu'il doit côtoyer depuis six mois !
Il est innocent, et il a bien l'intention de le démontrer,
de le prouver à la face du monde !
Le camion s'arrête pour la première fois. Ils savent
tous ce que cela signifie : le véhicule quitte la
grande route pour entrer en ville. Dave a alors l'impression
qu'on cesse de respirer autour de lui.
On repart, on roule encore un peu... puis, on stoppe de nouveau.
Sûrement des feux rouges ou des panneaux d'arrêt.
Loner se lève, sans avertissement, faisant bruisser les
papiers autour de lui. Dave l'imite aussitôt et les deux
hommes soulèvent prudemment le couvercle de métal
rouillé, tandis que le camion repart.
Un oeil. Mais suffisant pour constater qu'ils sont bien en ville.
Si on peut appeler ça une ville. L'avantage de ces petites
agglomérations, c'est que leurs rues deviennent à
peu près désertes la nuit tombée, même
au centre-ville.
Quelle heure peut-il être ? Vingt-deux heures trente ?
Un peu plus ?
- On y va ?
Loner ne répond rien, continue de scruter l'extérieur
par la mince fente du couvercle entrouvert. Une voiture les croise.
Un couple passe sur le trottoir. Ils ne peuvent quand même
pas attendre d'arriver au dépotoir ! Là, ils
seront foutus !
- Loner...
L'interpellé a un petit claquement de langue, replace
ses lunettes ovales sur son nez, puis approuve en silence. Il
soulève le couvercle d'environ quarante centimètres,
le tient dans cette position et fait signe aux autres de se dépêcher.
Comme il y a un autre conteneur dans la benne entre eux et la
cabine du conducteur, celui-ci ne peut les voir, pour autant
que le couvercle ne soit pas trop soulevé.
Juste avant de se hisser sur le bord, Dave a la rapide vision
de la nuit, des façades des petits commerces, puis il
bascule. Courte chute, durant laquelle il pense à se protéger
la tête des deux mains. L'atterrissage est plutôt
brutal, mais il se relève rapidement, à temps pour
voir Jef rebondir à son tour sur le bitume, à dix
mètres de lui. Les deux hommes se rejoignent : les
côtes sont douloureuses, mais rien de cassé. Et
la rue est vide de toute vie humaine.
Plus loin, Éric se relève, tandis que Loner, encore
plus loin, atteint le sol en même temps que le couvercle
du conteneur se referme. Le fracas métallique ainsi produit
est un peu trop fort au goût de Dave. Il se fige un moment,
convaincu que le camion va s'arrêter. Mais non : il
poursuit sa route, tourne un coin, disparaît. Les quatre
hommes se rejoignent rapidement. Loner examine les alentours.
Là-bas, un homme sur le trottoir les regarde, interdit.
- On se pousse, souffle calmement Loner.
D'un pas rapide mais sans courir, ils marchent vers l'intersection
toute proche, ignorant complètement le piéton immobile,
sauf Jef qui lui lance un regard amusé. Dans l'étroite
petite rue transversale, ils s'appuient contre un mur de ciment
et se détendent un peu. Mais Dave s'inquiète :
le piéton va sûrement donner l'alarme. Loner le
rassure. L'homme va tout simplement retourner chez lui et dire
à sa femme qu'il a vu un drôle de truc : quatre
gars en train de sauter d'un conteneur. Il va s'endormir là-dessus
et, demain seulement, en écoutant le téléjournal,
il fera le lien.
- De toute façon, à l'heure qu'il est, notre évasion
a été signalée, c'est sûr. Alors,
on se grouille. À toi de jouer, Jef.
L'interpellé jauge les trois voitures stationnées
dans la rue, puis se dirige vers la seconde, une Focus noire.
La portière est verrouillée. Il va à la
troisième, une Saturn bleue : la portière
s'ouvre sans problème et l'évadé disparaît
sous le volant. Trente secondes plus tard, un bruit de moteur
se fait entendre et Jef ressort du véhicule, tout fier.
Dave se surprend une fois de plus à se dire que Jean-François
Fortin ressemble davantage à un adolescent qu'à
un adulte. Il n'a vraiment pas la gueule, ni l'attitude d'un
homme en fin de trentaine.
Ni la maturité, d'ailleurs. Et c'est bien ce qui inquiète
Dave. Sauf qu'il a été obligé de l'impliquer
dans le coup. Lorsqu'il avait tout découvert, Jef avait
été très clair : « Ou je
me sauve avec vous, ou je dis tout aux gardiens. »
Dave avait grimpé dans les rideaux (ou plutôt dans
les barreaux), mais Loner l'avait calmé : ils n'avaient
pas le choix.
Dave et Éric montent derrière, Loner s'installe
sur le siège du passager. Jef démarre si rapidement
que les pneus en couinent.
- C'est pas le temps de faire le cow-boy !
- Relaxe, max ! On est libres, à c't'heure !
- On criera victoire aux États-Unis, pas avant, murmure
Loner.
N'empêche, Dave pousse un long soupir de soulagement et
s'enfonce de quelques centimètres dans le siège :
ils ont réussi, non ? Le plan de Loner a été
parfait. Et c'est justement pour cette raison que Dave l'a impliqué
dans son évasion : il savait que le cerveau, ce serait
lui. Faut être conscient de ses limites et savoir utiliser
le talent des autres. Et puis, il s'entend plutôt bien
avec Loner. Enfin, s'entendre est un bien grand mot. Loner, la
cinquantaine bien sonnée, est solitaire, n'a pas vraiment
d'amis et parle peu aux autres. Disons qu'il était un
des rares prisonniers dont Dave pouvait supporter la présence.
Et ce, malgré ce que Loner a fait pour se retrouver en
prison.
Tandis que la voiture traverse la petite ville endormie, Dave
ferme les yeux, de plus en plus détendu. Il essaie d'imaginer
la réaction des gardiens, en ce moment, alors qu'ils ont
sûrement tout découvert. David D'Or ? Le prisonnier
tranquille qui, en six mois de détention, ne s'est jamais
battu, n'a jamais vraiment attiré l'attention ? Il
s'est sauvé avec trois autres ? Chien-Sale doit être
en pleine crise cardiaque ! Ça lui apprendra, le
gros calvaire !
Oh oui ! Ils doivent être surpris ! Tous !
Mais Vivianne Léveillé, elle, ne le sera pas...
Est-ce que quelque chose arriverait à surprendre cette
femme, de toute façon ? Elle venait voir Dave deux
fois par mois depuis le début de son incarcération
et elle affichait toujours le même calme. Aucune des réactions
du prisonnier ne la prenait de court. Pendant six mois, il lui
a crié son innocence au visage, et jamais elle n'a montré
la moindre impatience, le moindre agacement. Elle l'écoutait,
en jouant nonchalamment avec le camée qu'elle porte en
pendentif autour du cou, et posait des questions.
- Vous croyez donc que c'est une conspiration, Dave ?
C'était bien une question de psychiatre, ça ! Mais
non, il ne croit pas à une conspiration ! Il croit
à une erreur judiciaire, tout simplement ! Il y a
maintenant dix mois et huit jours, il était rentré
chez lui assez tard, dans son appartement du quartier Hochelaga,
et avait trouvé Sonia morte, poignardée à
plusieurs reprises. Et il y avait tellement de sang ! Geste
idiot, mais normal en de telles circonstances : il avait
pris le couteau de cuisine ensanglanté qui traînait
sur le plancher, confus, éperdu.
Deux minutes après, la police, que des voisins avaient
alertée, surgissait dans l'appartement et tombait sur
Dave, le couteau toujours à la main.
Il n'avait aucun alibi : il était allé au
cinéma, comme il le faisait souvent lorsqu'il s'était
engueulé avec sa blonde. Car, oui, il avait eu une prise
de bec avec elle, la soeur de Sonia avait assez insisté
là-dessus au procès ! Elle avait ajouté
qu'ils s'engueulaient souvent d'ailleurs, ce qui était
vrai aussi. Et alors ? On ne poignarde pas les gens pour
ça ! Et puis on s'était mis à sortir
des histoires : Dave avait été congédié
quelques mois auparavant. Il était chauffeur d'autobus
et ses patrons trouvaient qu'il avait un « problème »
avec l'autorité... Plusieurs usagers s'étaient
également plaints de lui, de son impolitesse et de son
manque d'entregent. Mais était-ce de sa faute ! On
lui posait des questions tellement idiotes, du genre : « Vous
vous rendez jusqu'au métro Laurier ? »,
alors que c'était écrit en grosses lettres sur
le devant de l'autobus ! Comment ne pas perdre patience !
On avait aussi sorti qu'avant Sonia il n'avait jamais réussi
à conserver la même petite amie plus d'un an à
cause de son mauvais caractère. Bref, rien pour l'aider.
Et comme il n'y avait eu aucun vol dans l'appartement, comme
la porte n'avait pas été forcée...
Le procès avait duré deux mois, mais le jury avait
délibéré rapidement. Vingt-cinq ans, avec
possibilité d'une conditionnelle après quinze.
- J'ai pas tué Sonia ! disait-il souvent à Vivianne
Léveillé, tandis qu'Éric, le temps de la
visite, allait flâner à la bibliothèque.
Je suis peut-être impulsif, j'ai peut-être un caractère
de cochon, mais je suis contre la violence ! Je me suis
même jamais battu de ma vie, c'est pas des farces !
Pis je l'aimais, ma blonde ! J'étais avec elle depuis
presque deux ans ! Un record, pour moi !
La psychiatre hochait la tête, assise sur l'un des deux
petits bancs de la cellule. Elle voulait toujours rencontrer
ses patients dans leur « habitat ». Pourquoi
donc ? Pour leur montrer qu'elle leur faisait confiance ?
Peut-être...
- Le vrai tueur est encore en liberté, docteur.
Elle prenait des notes, mais très peu.
- Vous me croyez pas, hein ?
- Ce n'est pas important que je vous croie ou non, Dave. La justice,
elle, ne vous a pas cru.
Il n'avait jamais demandé à être suivi par
un psychiatre, mais cela fait partie du programme du pénitencier
de Donnacona : chaque prisonnier voit un psy une fois par
deux semaines, certains plus souvent. Les autres détenus
lui avaient expliqué que c'était comme ça
depuis trois ans : une idée du nouveau directeur
(on persistait à le qualifier de nouveau, même si
Joyal tenait les rênes de la prison depuis maintenant quatre
ans). Mais il n'y avait pas que le docteur Léveillé.
Éric, par exemple, en voyait un autre, même s'il
avait été suivi par Vivianne quelque temps au début
de son incarcération il y a deux ans. Il avait cependant
demandé à changer de psy. De toute façon,
la plupart des prisonniers trouvaient ces « consultations »
extrêmement chiantes. Sauf Dave. Il devait bien l'admettre :
les visites de Vivianne ne lui déplaisaient pas du tout.
C'était la seule personne qui l'écoutait sans impatience,
ni ironie. Il est vrai que, parfois, elle l'emmerdait avec ses
questions agaçantes, du genre : « Reculez
dans le temps, le plus loin que vos souvenirs peuvent vous conduire »,
chose qu'il détestait puisqu'il gardait de son enfance
de très rares et très désagréables
souvenirs : il se rappelle seulement que son père
avait filé à l'anglaise alors qu'il avait huit
ans, jetant ainsi sa mère dans un océan d'amertume
et d'alcool. Ou encore : « Racontez-moi vos rêves »,
lui qui ne se souvenait jamais à quoi il avait rêvé !
Et celle qu'elle posait le plus souvent : « Comment
pouvez-vous être contre la violence et avoir un caractère
si impulsif ? » Mais il acceptait de répondre
du mieux qu'il le pouvait, sachant qu'ensuite il pourrait se
vider le coeur une fois de plus. Et puis, une visite féminine
était tout de même un luxe. Dans la quarantaine,
yeux bruns, bouche mince, crinière rousse flamboyante,
elle aurait pu être jolie si ce n'avait été
de sa froideur, attitude que Dave ne jugeait pas dirigée
contre lui, car il sentait bien qu'elle était intéressée
par son cas. Ça devait être une froideur naturelle.
Peut-être ne s'en rendait-elle même pas compte...
- Elle est particulière, cette femme, vous trouvez pas ?
avait-il demandé à d'autres prisonniers qui voyaient
aussi Vivianne.
Ils avaient haussé les épaules :
- C'est une connasse qui pose des questions pis qui se crisse
des réponses, comme tous les psys.
Avec le temps, Dave avait fini par la questionner à son
tour, par simple curiosité. Vivait-elle seule ? Avait-elle
des enfants ? Depuis combien de temps travaillait-elle à
la prison ? Au début, elle refusait de répondre...
puis, il y a quelques mois, alors que Dave répétait
ses questions, elle avait poussé un soupir agacé
et avait répondu sèchement :
- Réglons ça une fois pour toutes, Dave : je vis
seule, je n'ai jamais été mariée, je n'ai
pas d'enfants, et vous n'en saurez pas plus.
Il n'avait plus insisté. Pourtant, elle l'intriguait.
Non pas qu'il commençait à tomber amoureux, loin
de là. (Il ne voyait pas comment, un jour, il pourrait
en aimer une autre que Sonia.) Mais cette femme était
un tel mystère... Même si tout était cérébral
chez elle, il était convaincu depuis le début que,
d'une certaine manière, elle était avec lui,
de son côté. Juste le fait qu'elle l'appelait familièrement
Dave au lieu de David...
Il ouvre les yeux. La voiture sort de la ville, se retrouve sur
une route de campagne.
- Dans quatre heures, on est aux States ! s'exclame Jef.
Dave referme les yeux. Pour lui, les États-Unis ne seront
qu'une transition de quelques mois. Ensuite, quand on aura cessé
de les rechercher activement, il reviendra... et trouvera l'assassin
de Sonia. Il n'a aucune idée de la manière dont
il s'y prendra, mais il réussira. Il l'a d'ailleurs dit
à Vivianne, il y a quelques semaines, à un moment
où il s'était emporté au point d'oublier
toute prudence :
- Quand je vais avoir droit à ma libération conditionnelle,
je vais avoir quarante-sept ans ! J'attendrai pas jusque-là
pour que justice soit faite, pas question ! Je vais me pousser
avant longtemps pis je vais retrouver le vrai tueur ! Retenez
ce que je vous dis, docteur !
Il s'en était voulu. À ce moment-là, il
n'avait encore ébauché aucun plan d'évasion,
mais la psychiatre était bien capable d'aller répéter
ses paroles au directeur et Dave serait en garde à vue
pour un bon moment ! Mais elle n'avait eu aucune réaction.
Elle avait continué à jouer avec son pendentif,
observant le prisonnier avec attention mais sans émotion,
comme d'habitude.
Ce mélange de froideur et d'intérêt qui l'obsédait
tant...
Il y a un mois, elle avait oublié son sac à main
dans la cellule. Dave s'en était rendu compte avant qu'Éric
ne revienne et, après une hésitation de pure forme,
il avait fouillé à l'intérieur. Il allait
peut-être en apprendre un peu plus sur elle. Se sentant
vaguement coupable (mais très vaguement !), il avait
découvert des clés, des mouchoirs, de la gomme
Nicorets (elle essayait d'arrêter de fumer ?), un
petit magnétophone portatif, son calepin de notes et un
portefeuille. Aucun maquillage. Pour la première fois,
il avait réalisé qu'effectivement il ne l'avait
jamais vue avec le moindre fard sur le visage.
Dans le portefeuille, aucune photo. Des cartes de crédit,
un peu d'argent, sa carte de médecin-psychiatre, une autre
de l'Ordre des neurologues du Québec (elle était
aussi neurologue ?) et un permis de conduire avec une adresse :
96, rue du Boisé, Donnacona. Il avait relu plusieurs fois
cette adresse. De savoir qu'elle demeurait si près l'avait
étrangement réconforté.
Mais au moment où il ouvrait le calepin de notes, les
pas du gardien s'étaient fait entendre. Rapidement, il
avait rangé le tout et deux minutes plus tard, le gardien
repartait avec le sac à main. Vivianne s'était-elle
aperçue de son impertinente curiosité ? Si
ç'avait été le cas, elle n'en avait pas
montré le moindre signe lors de leur dernière rencontre.
Mais elle ne montrait jamais signe de rien. Sauf de son intérêt
purement clinique.
- Arrête la voiture, fait soudain Loner.
- Hein ?
- Arrête, je te dis.
La voiture, sortie de la ville depuis à peine deux minutes,
freine brutalement et Dave ouvre les yeux. Loner montre du doigt
la route devant.
À moins d'un kilomètre, plusieurs phares coupent
la route. Le même mot explose dans la tête des quatre
hommes : les flics. Déjà ! Et aucune
route transversale d'ici le barrage. Pendant trente longues secondes,
il ne se passe rien. Les évadés fixent les phares,
sans bouger, sans rien dire, comme s'ils attendaient que quelqu'un
vienne leur proposer une solution.
Enfin, Jef, en jurant, fait faire demi-tour à la voiture
et retourne vers Donnacona. On décide de sortir de la
ville par un autre chemin. Les flics doivent bloquer tous les
accès, mais il faut quand même essayer.
Une lumière s'allume sur le tableau de bord : le
réservoir d'essence.
- T'aurais pu choisir une auto avec un réservoir plein !
grommelle Dave.
- Calvaire ! Pis l'air climatisé, avec ça ?
Retour dans les petites rues tranquilles de la ville. La voiture
roule un moment devant les magasins fermés, puis le moteur
se met à hoqueter. Plus rien à faire avec cette
bagnole. Jef va la garer près du trottoir et ils sortent
tous. Toujours personne dans les environs. Les quatre hommes
marchent vers la première intersection.
- On vole une autre voiture ? demande Éric.
Pas de réponse. Plus rien ne fonctionne comme prévu.
Loner arrive le premier à l'intersection, mais recule
aussitôt.
- Une voiture de police s'en vient !
Une ruelle, là, entre deux commerces. Les évadés
ont tout juste le temps de s'y planquer que la voiture de patrouille
passe lentement et qu'un long jet de lumière balaie la
rue. La voiture s'éloigne, mais les quatre comparses demeurent
dans la ruelle, éperdus. Inutile de voler une autre voiture :
dans dix minutes, la ville va grouiller de flics et toutes les
automobiles roulant dans ce bled tranquille seront contrôlées.
Il y a de la panique dans l'air.
- On se planque dans une maison, propose tout à coup Dave.
- Quoi ?
- On trouve une maison, on garde le monde en otage toute la nuit
pis demain, quand la police nous croira loin pis qu'elle bloquera
plus les routes, on s'en va !
Les autres sont sceptiques.
- C'est pas l'idéal, mais je pense qu'on a pas tellement
le choix, ajoute Dave.
- Pourquoi pas un magasin vide ? propose Jef. Y en a plein dans
le coin.
Loner s'oppose : la plupart doivent avoir des systèmes
d'alarme. Une maison, c'est plus sûr.
- Comment on va tenir le monde en otage ? demande Éric.
On n'a même pas un canif !
- On est quatre évadés de prison, fait Loner, de
plus en plus gagné à l'idée. Je pense qu'on
ne devrait pas avoir trop de difficulté à tenir
en respect une petite famille modèle...
Il n'a pourtant pas un physique particulièrement impressionnant,
mais Dave sait, pour l'avoir déjà vu à l'oeuvre,
qu'il peut tenir tête à plus baraqué que
lui.
Comme le temps n'est pas aux discussions, on finit par accepter
l'idée. Et ils se mettent en marche rapidement, à
la recherche d'une maison.
- On prend du monde en otage, mais on tue personne, on s'entend
là-dessus ? fait Dave tout en marchant.
- Sauf s'ils nous donnent pas le choix, objecte Jef.
- J'ai dit : on tue personne !
- Heille, c'est pas toi le boss !
- Oui, c'est moi ! rouspète soudain Dave en s'arrêtant
en plein milieu de la rue déserte. C'est Loner qui a monté
le plan, mais c'est moi qui lui ai suggéré une
évasion ! Éric est avec nous parce qu'il était
dans la même cellule que moi ! Pis toi, Jef, tu devrais
même pas être ici, oublie pas ça ! Alors
tu m'écoutes ou tu t'arranges tout seul !
Jef le toise durement.
- On tue personne ! répète Dave avec insistance.
- Je suis d'accord, approuve Éric.
- Toi, le fif, on sait ben..., grommelle Jef avec mépris.
- Comment tu m'as appelé ?
- Ça va faire, les chicanes ! intervient Loner. C'est
parfait : on ne tue personne. Ça va ? Bon, trouvons
notre maison avant que la police nous tombe dessus.
Pas d'habitations privées dans cette rue, juste des magasins.
Quelques appartements, mais on juge que c'est trop risqué.
Les quatre hommes accélèrent le pas.
Trois fois, à la vue de voitures qui approchaient au loin,
ils se sont cachés. Dans deux des cas, il s'agissait de
voitures de police. Il va falloir trouver vite.
Ils cherchent depuis une dizaine de minutes lorsqu'ils atteignent
enfin un quartier résidentiel. Ils passent devant une
dizaine de bungalows et de cottages cossus, mais n'arrivent pas
à arrêter leur choix. Dave les juge trop rapprochés
les uns des autres. Loner fait remarquer qu'ils n'ont pas le
luxe de choisir et qu'ils vont devoir se décider rapidement.
- Et si on tombe sur une famille où il y a trois fils
baraqués comme des lutteurs ? s'inquiète Éric.
- C'est ben une inquiétude de fif, ça ! ricane
Jef.
Cette fois, Éric se tourne vers le persifleur, rouge de
colère.
- Heille, je suis pas fif, OK ? Combien de fois va falloir que
je te le...
- J'ai trouvé une maison, lance soudain Dave, qui s'est
arrêté à une intersection tout près.
Tous regardent vers les bungalows. Dave précise :
- On la voit pas encore, mais elle est quelque part dans cette
rue.
Et il pointe le doigt vers le poteau indicateur, sur lequel on
peut lire le nom de la route transversale : du Boisé...
© 2004 Éditions
Alire & Patrick Senécal
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