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Opération ISKRA

de

Lionel Noël

 

 

(Extrait du 16 juillet 1943, p. 119-126)


 

Montréal, centre-ville, 8 h 57

En posture méditative, Egan O'Shea concentra sa respiration sur le « hara », le centre du corps. Les rideaux délavés de la chambre voilaient le jour. Il était conscient de la lumière et des ouvriers qui rénovaient la façade de l'immeuble. Les yeux clos, il percevait précisément les sons de l'environnement plus lointain. Au fur et à mesure de sa pratique, il avait développé tous ses sens. Il huma l'émanation volatile du bacon grillé d'une pièce voisine, le café et même le parfum exquis de croissants chauds. À moins que ce ne fût un souvenir parisien.
O'Shea avait entrepris sa pratique de la méditation en même temps que celle du jiu-jitsu. À son retour d'Espagne, le syndrome chronique de stress avait commencé à le détruire. La nuit, son corps, en sueur et parcouru de frissons, le laissait en proie à de morbides cauchemars et, peu à peu, il avait sombré dans l'alcool et les abysses de la folie. Il buvait afin que s'estompent ces rêves de fin du monde, de bombardements, de villes chinoises ou espagnoles qui brûlaient. Était-ce Shanghai ? Guernica ? Jamais il ne s'en souvenait précisément. Entre les crises, il se replongeait dans les livres de philosophie orientale de sa jeunesse. Un jour, ivre mort, il avait quitté Boston pour la côte ouest. Devenu clochard à San Francisco, il avait continué sa noyade éthylique ; ses délires l'avaient conduit dans le quartier chinois. O'Shea avait perdu des nuits dans les fumeries d'opium, mais il avait finalement réussi à décrocher.
Capable de comprendre le mandarin et le japonais, il avait survécu en faisant des petits boulots de traduction et retrouvé progressivement ses repères. Mais il était alors au bord du gouffre suicidaire. C'est à ce moment qu'il avait rencontré Sato.
Le jiu-jitsu et le Sensei japonais lui avaient sauvé la peau. En plusieurs mois d'études intensives, O'Shea avait assimilé et perfectionné les techniques de blocage des articulations, celles des esquives et des attaques contre les points vitaux du corps. Sato connaissait aussi les méthodes d'étranglement. Après Pearl Harbor, les autorités avaient interné Sato, c'était injuste... O'Shea y pensait souvent.
La méditation lui avait rendu la santé et l'équilibre. Depuis, il acceptait les démons terrifiants de son passé. Certes, il ne deviendrait jamais un buveur d'eau minérale. L'épicurien qui sommeillait en lui ne le souhaitait pas, car il aimait les plaisirs de la vie et voulait qu'ils continuent à faire exulter tous ses sens.
O'Shea prit une nouvelle inspiration. Ses muscles abdominaux se contractaient et se détendaient au rythme de sa lente respiration ventrale. Ici, maintenant, percevoir l'univers. Une personne montait l'escalier d'un pas souple. On frappa à sa porte.

***

À l'angle de Sherbrooke et Crescent, l'horloge sur la façade d'un magasin indiquait neuf heures du matin. Anne Doucet avait quitté l'hôtel Windsor et laissé Robert Keegan à ses emplettes. L'agent des services secrets dévalisait les rayons du marché noir dans certaines boutiques du centre-ville, y dépensant une fortune.
Keegan lui avait remis un télégramme de félicitations du général Donovan, qui contenait aussi des instructions. Celles-ci étaient claires : sous leur couverture de journalistes, O'Shea et Doucet pourraient frayer dans le périmètre immédiat de la conférence. Donovan avait obtenu l'aval des services de sécurité de la présidence, qui lui recommandaient cependant d'agir avec doigté.
Keegan avait rappelé à Anne que ses anciens collègues de la GRC désapprouvaient sa présence. Durant l'entrevue, l'Américain avait semblé plus préoccupé par sa propre apparence physique que par ses explications. Un oeil sur le miroir du hall, il ajustait sans cesse sa cravate et replaçait ses cheveux. Avant de la quitter, il lui avait remis une boîte du courrier diplomatique dans laquelle se trouvait un Walther PPK métallisé noir. La crosse d'un blanc immaculé mettait en valeur, en son milieu, le sigle de la SS frappé en or, ce qui avait donné quelques frissons à la jeune femme.
« Belle arme, mademoiselle Doucet ! Crosse en ivoire. D'où vient ce bijou ennemi ? »
Sans répondre, elle avait dégagé l'arme à l'élégance presque féminine. Elle avait regardé autour d'eux, puis, discrètement, elle avait vissé à son extrémité le silencieux qui l'accompagnait. Il y avait aussi un chargeur, qui était plein. Elle l'avait introduit dans la crosse avant de glisser l'automatique dans son sac à main. Keegan, comprenant qu'elle ne lui dirait plus rien, s'était contenté de la saluer, trop poliment pour être sincère. Anne Doucet lui avait tourné le dos en traversant le hall d'entrée sous le regard envieux des réceptionnistes.
Elle avait marché jusqu'au domicile d'Egan O'Shea. Plusieurs militaires en permission sifflèrent sur son passage. Les rues en étaient pleines puisque Montréal les accueillait avant leur départ pour Halifax, d'où ils partaient à la guerre. Les inscriptions blanches sur fond rouge des insignes, cousus haut sur leurs manches d'uniformes, indiquaient que la plupart provenaient des provinces de l'ouest. En se faufilant sur les trottoirs, elle se dit qu'elle n'avait pas vu O'Shea depuis l'incendie suspect de l'église. Décidément, l'animal n'était pas du genre à donner des nouvelles ! Avec Keegan, elle s'était questionnée sur la nature des problèmes de l'Irlandais avec le FBI, mais ils avaient dû conclure que l'enfoiré gardait bien son mystérieux secret. O'Shea était insaisissable, difficile à cerner, parfois si proche et parfois si distant. Et il avait ce don d'enrober ses regards tendres d'une dureté indéfinissable. Solitaire et asocial : c'était peut-être là que résidait tout son charme.
Anne Doucet distingua enfin l'architecture harmonieuse des maisons aux escaliers en colimaçon et profita du beau temps pour admirer le détail des courbes des corniches multicolores et des pignons en bois de la rue Crescent.

***

Olga Monkmann insista et frappa de nouveau. Sa voix jeune et son léger accent filtrèrent au travers du bois épais :
- Monsieur Donelly ? C'est le propriétaire qui m'envoie. Nous contrôlons l'état des fenêtres.
- Jamais une matinée tranquille ! maugréa O'Shea en interrompant sa méditation.
L'intruse tambourina encore et O'Shea jura en gaélique.
- Voilà, voilà ! fit-il impatiemment en se dirigeant en sous-vêtement vers l'entrée.
O'Shea tourna la clé, fit coulisser le verrou et ouvrit. Il avait à peine entrevu le corps déformé par l'habit ample et le visage cagoulé que ses réflexes s'enclenchaient, ce qui atténua la puissance du coup de poing qu'il reçut à la base du plexus solaire. Reculant sous le choc et pour éviter le mouvement circulaire partant de la hanche de son agresseur, il sentit néanmoins l'acier de la dague de commando Fairbarn trancher la mince peau qui recouvrait les muscles de son cou. Du sang coula sur le torse de l'Irlandais. Mais déjà O'Shea esquivait adroitement une autre frappe de paume au menton et il saisit le poignet de l'assaillant qu'il tordit mécaniquement. Pour éviter la fracture du membre, Monkmann pivota sur elle-même dans le sens de la torsion et porta une charge violente du coude à la mâchoire de sa proie. La violence de l'impact envoya O'Shea, dos en premier, dans l'armoire du salon. La porte en bois éclata dans un bruit sec et l'Irlandais se sentit défaillir. Dans un ultime sursaut de désespoir et en ignorant la douleur qui fusait, O'Shea bondit vers la table sur laquelle reposait son pistolet Astra, un 9 mm espagnol. Olga Monkmann dégaina alors son Colt prolongé d'un silencieux démesuré. Dans une confusion indescriptible, les deux armes crachèrent leurs ogives mortelles. Les impacts firent voler le plâtre en gerbes de poussière grise. Blessé sous le bras droit, l'Irlandais plongea vers la fenêtre ouverte en vidant au vol tout son chargeur. Il atterrit durement sur la plate-forme de l'escalier de secours et roula dans les marches.
Sur le trottoir d'en face, Anne Doucet, le souffle coupé par le vacarme des détonations et la sortie fracassante d'O'Shea, fit jaillir de son sac à main le Walther PPK. L'agresseur surgit de la fenêtre et canarda O'Shea qui culbutait vers le sol. Au milieu de la panique, Anne Doucet arrosa froidement la position du tireur. Les balles sifflèrent, allumant des étincelles sur le parapet de l'escalier, mais, tel un mirage, l'agresseur disparut. La rue Crescent se voila soudain d'un silence mortel. Tout était allé si vite. Aux pieds d'Anne Doucet, O'Shea gisait dans une mare de sang. Une foule naissante, avide de sensations malsaines, stupéfaite, entourait déjà le corps inerte.

 

Montréal, hôtel Windsor, 15 h 15

Olga Monkmann aspira lascivement la queue de Robert Keegan. Plaqué contre la porte, absorbé par son plaisir, Keegan ne se méfiait plus de rien. Il ne voyait plus le luxe du décor. Le personnel assurait qu'au siècle dernier, l'écrivain Oscar Wilde avait occupé brièvement la suite, mais là, Keegan s'en foutait. Les yeux rivés sur les cheveux blonds lissés vers l'arrière et attachés sur la nuque par un noeud papillon noir, Keegan était au bord de l'explosion. La splendide créature caressait son membre distendu. Au bord de l'éjaculation, Keegan sentit son coeur battre jusqu'aux tempes.
Il avait fait vite. À trois heures, près de la réception, il avait retrouvé la mystérieuse Olga Bernstein. « Allons dans votre chambre ! Je ne veux plus attendre », lui avait-elle murmuré au creux de l'oreille.
Keegan l'avait entraînée dans sa suite pour la culbuter avec l'ardeur d'un animal en rut. Dans l'ascenseur, le liftier avait fait semblant de ne pas remarquer la main de l'Américain sous la jupe de la dame vêtue de noir. Celle-ci portait un élégant chapeau orné d'un voile sombre qui recouvrait son visage, pâle comme la mort. Dans le couloir, Olga l'avait embrassé doucement dans le cou. Sans pudeur, elle massait à travers le tissu gris du pantalon une érection à rendre jaloux un âne.
Le chapeau était tombé et maintenant, elle le suçait. Mais Keegan voulait baiser et il repoussa doucement la tête de son amante. Se reculant jusqu'au lit, Olga écarta les jambes. L'excitation monta à son paroxysme quand Keegan s'aperçut qu'elle ne portait pas de sous-vêtements ; ses doigts se précipitèrent entre les cuisses gainées de nylon, promesse des désirs les plus sauvages. Dans un râle haletant, elle le supplia :
- Va vite prendre une douche et reviens me défoncer !
Keegan se précipita vers la salle de bain en laissant choir ses vêtements au milieu de la pièce. Il ne put voir Olga Monkmann vérifier le contenu de son veston sur le portemanteau. Pendant que l'eau coulait, elle examina soigneusement son portefeuille en cuir, sa carte d'identification et sa plaque étoilée jaune et or des services secrets. Lorsque Keegan réapparut, une serviette de bain autour de la taille, il était comme envoûté et sa fierté de mettre dans son lit une conquête d'une telle classe n'avait pas de bornes. Il admira sa fragile nudité, son physique harmonieux et ses courbes sensuelles qui contrastaient avec la lourdeur du lit à baldaquin et de l'ensemble du mobilier. La blancheur de la peau lui sembla comme un rayon de soleil au milieu de toute cette sombre menuiserie de chêne. N'y tenant plus, il se jeta sur elle, l'embrassant partout, puis sa bouche descendit vers son entrecuisse. Il était humide, et le souffle de la femme trahissait son excitation. Elle enroula ses superbes jambes autour de sa nuque et, une main posée à l'arrière de sa tête, elle lui caressa de l'autre le côté droit du menton. Au moment où la langue de Keegan commença son exploration, Olga Monkmann contracta son corps avec la sauvagerie d'une panthère. D'un mouvement sec de la hanche et des membres inférieurs, elle coinça la tête de Keegan et, d'une rotation puissante des mains, elle lui brisa les vertèbres cervicales...

© 2004 Éditions Alire & Lionel Noël


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