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Sortie

Or
(Les Chroniques infernales)

de

Esther Rochon

 

(Chapitre 6, p. 61-69)

 

La Reine captive

Lame se retrouva seule dans la porte inter-mondes. C'était la première fois qu'il n'y avait pas quelqu'un d'autre avec elle pour actionner le mécanisme. Mais elle l'avait vu faire nombre de fois. Elle avait beau ne pas avoir la bosse de la technologie, elle lut les contrôles, actionna des boutons et vit avec plaisir la porte devant elle s'ouvrir sous le sous-sol d'Arxann. Elle monta lentement l'escalier et se trouva dans la pièce qu'elle connaissait bien, pour y avoir récemment habité. Elle sortit en souriant, heureuse d'être revenue au bercail. Ajustant le sac à dos sur ses épaules, elle se mit en route, se sentant étrangement fatiguée.
Les ruines étaient désertes, comme d'habitude. En passant à l'écart du tas de gravier qui venait de l'ouverture au sommet de la voûte, elle se demanda comment allaient les travaux de réfection. Elle n'aperçut aucun échafaudage, ce qui l'ennuya. Elle avait hâte de quitter ce voisinage, ne s'y sentant pas en sécurité.
En fait, se dit-elle, il n'y avait pas de quoi s'inquiéter. Elle n'était pas partie longtemps, surtout à l'échelle infernale. Et puis, elle connaissait l'efficacité des travailleurs infernaux pour les aménagements à grande échelle. Longtemps auparavant, elle avait vu ce paysage investi par les machines, quand les anciens enfers avaient été abandonnés en faveur des huit nouveaux enfers. Les traces de ce qu'il y avait eu ici avaient été à peu près rasées ; on avait installé de l'éclairage, creusé des canaux d'irrigation, apporté assez de terre arable pour qu'on puisse planter quelques champs, qui nourriraient la population des bourreaux repentis. À côté de ces travaux de grande envergure, ceux que nécessitaient les lézardes dans la voûte n'étaient qu'un détail. Une fois commencés, ils avanceraient vite.
Cependant, tout était si sombre ici, en comparaison du monde illuminé d'où elle arrivait. Son corps lui semblait engourdi, sans doute à cause du mode de vie inhabituel, riche d'émotions, qu'elle avait eu là-bas. Elle décida de s'accorder un temps de réadaptation aux conditions des anciens enfers, avant de se joindre à ses amis cultivateurs ou dessaleurs d'eau de mer.
Puisque nul ne savait encore qu'elle était revenue, elle pourrait sans peine trouver un coin discret dans le grand désert de ce qui jadis avait été les enfers. Les paroles de Rel ne lui fourniraient-elles pas un indice pour choisir l'endroit où passer quelques jours ? Assumer pleinement ce par quoi elle était passée, afin de s'ouvrir à autre chose - voilà ce qu'elle devait faire.
Pourquoi ne pas aller là où, jadis, se situaient les enfers mous, où elle avait été une damnée autonome, tenant les registres d'entrée ? Elle se sentait prête à évoquer ces souvenirs : ils ne la hantaient plus. Elle découvrirait peut-être des pistes qui l'aideraient dans le futur.
Décidément, l'idée de cette excursion lui plaisait. Elle avait déjà fait une sorte de pèlerinage là-bas ; tout s'était très bien passé. C'était juste après le déménagement des enfers. Des siècles s'étaient écoulés depuis. Pourquoi ne pas refaire l'expérience ? Elle se mit en marche, difficilement, dans la poussière où ses pieds enfonçaient. Rien de tel qu'un peu d'exercice, après l'inaction des dernières semaines.
Pendant le long trajet, plus elle avançait, plus Lame se donnait raison d'aller sur le site des anciens enfers mous. Ce n'était pas loin de la base de la voûte. Donc, en cas de détérioration rapide de l'état du béton céleste, elle risquait moins de se faire écraser. Rel avait voulu la protéger ; il lui avait donné... un petit bouton doré et une suite de chiffres à réciter par coeur ! Rien n'empêchait Lame d'y aller d'une mesure plus concrète ! Elle ne pouvait imaginer lieux plus sûrs que les collines molles tout près des murs épais. Même si elle n'avait sans doute rien à craindre, l'état du passage vers les mondes saugrenus l'inquiétait. Elle avait hâte que tout soit bien réparé. Entre-temps, son instinct de conservation lui faisait chercher un lieu abrité, capable de constituer un refuge en cas de catastrophe.
Finalement, elle arriva au but de son voyage.
Elle descendit quelques collines molles et s'arrêta. Elle était sur place. Plus rien ne demeurait du marécage infernal dans lequel elle avait pataugé, rien d'autre que des vallonnements sinistres.
Son état d'esprit changea d'un coup. Pourquoi s'être aventurée seule jusqu'ici ? Toute l'étendue des anciens enfers était sans danger ; pourquoi n'était-elle pas rassurée ? Trop d'affreux souvenirs, réprimés, voulaient soudain s'emparer d'elle ? Elle demeura immobile, debout dans les cendres abandonnées sous le ciel de béton. Aucun bruit, sauf celui de sa respiration.
Sans prévenir, l'inimaginable eut lieu.
Tout à coup, elle aperçut devant elle le sol qui bougeait. Une reptation creuse, qui se dirigeait vers elle. Elle se tourna pour s'enfuir. Trop tard : une reptation similaire lui barrait la route. Restaient les côtés. Elle bondit vers la gauche, faisant de grandes enjambées. Mais le sable était profond. Elle ne pouvait pas aller vite. Jetant son sac à terre pour être plus agile, elle tenta de courir. Comme dans un cauchemar, le sol était de plus en plus en meuble. Elle n'avait aucune idée de ce qui la pourchassait. Ces lieux-ci avaient-ils été soumis à un examen approfondi ?
Elle comprit. L'épouvante s'empara de son esprit, tandis que son corps s'engloutissait dans un trou. Ce qui l'attendait était un sort pire que la mort.
Pouvant à peine respirer à cause du sable, incapable d'ouvrir les yeux ou de se débattre, elle se sentit palper sur toute la surface du corps par des milliers de pattes, d'antennes, mordue par des milliers de bouches. Elle ne pouvait pas crier, ce qui de toute façon n'aurait servi à rien. Enfouie dans le sable, personne ne la trouverait. Le venin qu'on lui avait injecté commençait à faire effet. Son corps perdait sensibilité et mobilité. Tout s'alourdissait.
Elle pourrait demeurer jusqu'à la fin des temps, paralysée mais consciente, son corps gonflé servant de nourriture aux anciennes fourmis des enfers mous, qui peuplaient la région depuis des temps immémoriaux, faisant durer leurs proies énormes.
Des visions étranges lui apparurent. Il lui semblait deviner des commentaires froids sur les souvenirs qui surgissaient en pagaille dans sa mémoire. Les fourmis étaient sans doute en train de trafiquer son cerveau, de commencer à jouer avec sa chimie interne pour la recalibrer selon leurs normes. L'horreur de sa situation la secoua mentalement, sans que son corps réagisse. Les sensations tactiles lui revenaient un peu. Des fourmis lui étaient entrées par tous les orifices. Elles se promenaient dans sa bouche et son système digestif, dans son vagin, son anus, ses narines et ses oreilles, s'aventurant au plus profond d'elle-même en éclaireuses qui retenaient leur souffle. Méthodiques, elles faisaient un inventaire avant de mettre en oeuvre les changements qui rendraient Lame méconnaissable, incapable de se servir normalement de son corps, à supposer qu'on la retrouve, qu'on la délivre.
Pendant son séjour aux enfers mous, jadis, Lame avait tout fait pour ne pas devenir la proie des fourmis. Elle y était parvenue. Mais voici qu'aujourd'hui elle avait marché d'elle-même vers le sort qui la terrifiait le plus. Elle venait de quitter les mondes extérieurs parce qu'ils lui semblaient fades ? Elle était tombée dans une situation qui n'avait rien de délavé !
Son corps était paralysé ; elle n'entendait plus et ne voyait plus ; les points de repère de ses sens n'étaient plus disponibles, sauf le toucher. En particulier, il lui serait désormais impossible de se faire une idée de l'écoulement du temps. Était-elle ici depuis une heure, deux jours ou trois ans ? Déjà, elle ne le savait plus ; elle le saurait de moins en moins. Une larve, cela pouvait vivre des millénaires, en temps infernal bien sûr. À quoi lui servirait-il d'espérer des secours ?
Impossible de résister. Sa vie en tant que Lame avait cessé. Elle avait été l'épouse du puissant et mystérieux Rel, pour connaître des années à nulle autre pareilles et vivre une passion plus magnifique que ses rêves les plus fous. Rien ne servait de s'accrocher au passé. Elle n'avait pas imaginé que tout pût finir si vite. Pourtant, elle le savait, les fourmis ne pardonnaient pas.
Elle sombra dans l'inconscience. Puis, dans une sorte de rêve, elle se retrouva nez à nez avec une fourmi aussi grande qu'elle, dont elle comprenait les mimiques et le langage. Dans l'état drogué où elle était, Lame avait de nouveau l'impression d'avoir un corps fonctionnel et de pouvoir parler, tandis que l'autre pouvait lui répondre.
- J'ai déjà payé mes dettes, déclara Lame, je suis une ancienne damnée, j'ai fini d'expier, de quel droit me détenez-vous ?
- Il vous reste vos dettes personnelles envers nous, les fourmis.
- Elles n'étaient pas traitées avec les autres ?
- En général on les laisse pour plus tard, pour le moment où vous nous rencontrez. Jadis, vous êtes passée aux enfers mous, sans faire un stage chez nous. Sauf exception, les damnés mous finissent toujours par tomber entre nos pattes. Nous leur faisons alors expier leurs torts envers nous. Or vous n'êtes pas venue nous voir ; vos fautes envers nous demeurent impunies. Vous souvenez-vous seulement de ce que vous nous avez fait ?
- Non.
- Voyez plutôt.
D'un coup, Lame se revit petite fille, dans sa vie précédente, écrasant des fourmis, avec ses souliers, sur un trottoir, par pur désoeuvrement. Personne autour d'elle ne le lui reprochait. Elle était sans pitié, les regardant se tordre de douleur un instant, puis demeurer immobiles, mortes sur le ciment.
- Je vois, répondit-elle. Si cette dette-là n'a pas été payée, le mieux est en effet de le faire au plus tôt.
Les fourmis continuèrent à s'établir dans le corps de Lame. Elle avait déjà vu des larves, elle en avait entendu parler ; l'horreur de leur châtiment avait servi de base à plusieurs de ses cauchemars. De temps en temps, elle imaginait sa beauté en train de la quitter. Ses cheveux tomberaient, si ce n'était déjà fait ; son ventre et ses seins avaient déjà commencé à gonfler - ils serviraient d'entrepôt. On la gavait jour et nuit. Ses membres, désormais inutiles, deviendraient grêles ; un jour ils pourraient se détacher comme des branches mortes. Elle était plongée dans le sable, pour être transformée peu à peu en nid aveugle et conscient.
Comme elle n'était plus sous le choc, elle pouvait considérer sa situation avec lucidité. Les fourmis, qu'elle rencontrait parfois dans des visions, ne voulaient pas la renseigner sur le temps écoulé depuis son arrivée, ni l'informer, pour le moment, de l'état de son corps. Elle n'était donc pas ici depuis très longtemps. Et après ? Inutile de lutter.
Les fourmis étaient surprises de son attitude. Elles, qui jouaient dans sa chimie intime avec des millénaires d'expérience infernale, constataient qu'il n'y avait rien de feint dans son acceptation.
- C'est que j'ai été l'épouse de Rel, leur expliqua-t-elle. Le roi des enfers a fait de moi sa reine. Je me conduis en accord avec ce qu'il m'a appris. J'ai des torts envers les vôtres ? Je les expie. Pourtant...
Elle mit beaucoup de temps à terminer sa pensée : tout s'écoulait si lentement dans ce monde suspendu.
- Pourtant, reprit-elle peut-être des jours plus tard, je ne suis pas seule en cause. Mes parents, ainsi que la société dans laquelle je vivais quand je vous ai fait du mal, auraient facilement pu m'enseigner à ne pas vous tuer.
- Tu veux te venger de tes parents et de la société ? demanda la grande fourmi, son interlocutrice imaginaire habituelle.
Elles se tutoyaient en effet, depuis le temps.
- Ils ont leurs responsabilités dans mon comportement à votre égard.
- Certes, mais ce n'est pas une raison de leur en vouloir.
- J'aimerais leur demander des comptes.
- C'est l'affaire des juges, pas des damnés.
- En effet. Disons que j'aimerais m'imaginer pouvoir le faire.
- Nous, les fourmis, nous avons de la reconnaissance pour nos ancêtres.
- Vous avez l'esprit simple, moi pas. J'ai tué des vôtres dans le monde que mes parents et la société m'avaient donné ; je m'y suis même suicidée. Le suicide, je pense avoir fini de le payer. J'en suis aux fourmis. En un sens, c'est plus grave.
- Tu m'étonnes. Personne, chez vous, ne perçoit comme une faute le meurtre de fourmis. C'est du sadisme ordinaire, qui se transmet de génération en génération par pure insouciance. Tandis qu'un suicide, ça étonne. Ton opinion est contraire à celle qu'on entend d'habitude.
- Si ma mère m'avait montré à ne pas écraser les fourmis, cela aurait pu indiquer que j'appartenais à un monde un peu moins détraqué que celui où j'étais ! J'aurais eu moins envie de le quitter par le suicide !
- Mais encore ?
- Je suis punie parce qu'on ne m'avait pas éduquée comme il faut !
- Le passé est impossible à rejoindre. Tes revendications ne rencontrent aucun interlocuteur. Tout cela est fini. Il aurait fallu que tu t'adresses aux vivants, quitte à te ridiculiser et que ça ne serve qu'à te rendre plus malheureuse. Une fois les gens morts, il est trop tard.
- Je sais. Chacun expie ses fautes dans son coin. De plus, qui peut savoir si ceux qui, à son sens, lui ont causé du tort expient quoi que ce soit ?
- Alors, pourquoi ne pas changer d'attitude ? Suis notre exemple, vénère tes parents et ceux qui t'ont élevée. Ça ne changera rien à leur sort, ils n'auront aucun moyen de savoir ce que tu penses d'eux mais, au moins, ça te rendra de meilleure humeur.
- Non, répondit Lame. Je veux les faire comparaître devant moi. J'en suis capable, puisque de toutefaçon c'est dans mon esprit que ça se passe et qu'il ne me reste rien d'autre.
Elle fit comme elle avait dit, mais cela prit du temps...

© 1999 Éditions Alire & Esther Rochon


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