La Reine captive
Lame se retrouva seule dans la porte inter-mondes. C'était
la première fois qu'il n'y avait pas quelqu'un d'autre
avec elle pour actionner le mécanisme. Mais elle l'avait
vu faire nombre de fois. Elle avait beau ne pas avoir la bosse
de la technologie, elle lut les contrôles, actionna des
boutons et vit avec plaisir la porte devant elle s'ouvrir sous
le sous-sol d'Arxann. Elle monta lentement l'escalier et se trouva
dans la pièce qu'elle connaissait bien, pour y avoir récemment
habité. Elle sortit en souriant, heureuse d'être
revenue au bercail. Ajustant le sac à dos sur ses épaules,
elle se mit en route, se sentant étrangement fatiguée.
Les ruines étaient désertes, comme d'habitude.
En passant à l'écart du tas de gravier qui venait
de l'ouverture au sommet de la voûte, elle se demanda comment
allaient les travaux de réfection. Elle n'aperçut
aucun échafaudage, ce qui l'ennuya. Elle avait hâte
de quitter ce voisinage, ne s'y sentant pas en sécurité.
En fait, se dit-elle, il n'y avait pas de quoi s'inquiéter.
Elle n'était pas partie longtemps, surtout à l'échelle
infernale. Et puis, elle connaissait l'efficacité des
travailleurs infernaux pour les aménagements à
grande échelle. Longtemps auparavant, elle avait vu ce
paysage investi par les machines, quand les anciens enfers avaient
été abandonnés en faveur des huit nouveaux
enfers. Les traces de ce qu'il y avait eu ici avaient été
à peu près rasées ; on avait installé
de l'éclairage, creusé des canaux d'irrigation,
apporté assez de terre arable pour qu'on puisse planter
quelques champs, qui nourriraient la population des bourreaux
repentis. À côté de ces travaux de grande
envergure, ceux que nécessitaient les lézardes
dans la voûte n'étaient qu'un détail. Une
fois commencés, ils avanceraient vite.
Cependant, tout était si sombre ici, en comparaison du
monde illuminé d'où elle arrivait. Son corps lui
semblait engourdi, sans doute à cause du mode de vie inhabituel,
riche d'émotions, qu'elle avait eu là-bas. Elle
décida de s'accorder un temps de réadaptation aux
conditions des anciens enfers, avant de se joindre à ses
amis cultivateurs ou dessaleurs d'eau de mer.
Puisque nul ne savait encore qu'elle était revenue, elle
pourrait sans peine trouver un coin discret dans le grand désert
de ce qui jadis avait été les enfers. Les paroles
de Rel ne lui fourniraient-elles pas un indice pour choisir l'endroit
où passer quelques jours ? Assumer pleinement ce par quoi
elle était passée, afin de s'ouvrir à autre
chose - voilà ce qu'elle devait faire.
Pourquoi ne pas aller là où, jadis, se situaient
les enfers mous, où elle avait été une damnée
autonome, tenant les registres d'entrée ? Elle se sentait
prête à évoquer ces souvenirs : ils ne la
hantaient plus. Elle découvrirait peut-être des
pistes qui l'aideraient dans le futur.
Décidément, l'idée de cette excursion lui
plaisait. Elle avait déjà fait une sorte de pèlerinage
là-bas ; tout s'était très bien passé.
C'était juste après le déménagement
des enfers. Des siècles s'étaient écoulés
depuis. Pourquoi ne pas refaire l'expérience ? Elle se
mit en marche, difficilement, dans la poussière où
ses pieds enfonçaient. Rien de tel qu'un peu d'exercice,
après l'inaction des dernières semaines.
Pendant le long trajet, plus elle avançait, plus Lame
se donnait raison d'aller sur le site des anciens enfers mous.
Ce n'était pas loin de la base de la voûte. Donc,
en cas de détérioration rapide de l'état
du béton céleste, elle risquait moins de se faire
écraser. Rel avait voulu la protéger ; il lui avait
donné... un petit bouton doré et une suite de chiffres
à réciter par coeur ! Rien n'empêchait Lame
d'y aller d'une mesure plus concrète ! Elle ne pouvait
imaginer lieux plus sûrs que les collines molles tout près
des murs épais. Même si elle n'avait sans doute
rien à craindre, l'état du passage vers les mondes
saugrenus l'inquiétait. Elle avait hâte que tout
soit bien réparé. Entre-temps, son instinct de
conservation lui faisait chercher un lieu abrité, capable
de constituer un refuge en cas de catastrophe.
Finalement, elle arriva au but de son voyage.
Elle descendit quelques collines molles et s'arrêta. Elle
était sur place. Plus rien ne demeurait du marécage
infernal dans lequel elle avait pataugé, rien d'autre
que des vallonnements sinistres.
Son état d'esprit changea d'un coup. Pourquoi s'être
aventurée seule jusqu'ici ? Toute l'étendue des
anciens enfers était sans danger ; pourquoi n'était-elle
pas rassurée ? Trop d'affreux souvenirs, réprimés,
voulaient soudain s'emparer d'elle ? Elle demeura immobile, debout
dans les cendres abandonnées sous le ciel de béton.
Aucun bruit, sauf celui de sa respiration.
Sans prévenir, l'inimaginable eut lieu.
Tout à coup, elle aperçut devant elle le sol qui
bougeait. Une reptation creuse, qui se dirigeait vers elle. Elle
se tourna pour s'enfuir. Trop tard : une reptation similaire
lui barrait la route. Restaient les côtés. Elle
bondit vers la gauche, faisant de grandes enjambées. Mais
le sable était profond. Elle ne pouvait pas aller vite.
Jetant son sac à terre pour être plus agile, elle
tenta de courir. Comme dans un cauchemar, le sol était
de plus en plus en meuble. Elle n'avait aucune idée de
ce qui la pourchassait. Ces lieux-ci avaient-ils été
soumis à un examen approfondi ?
Elle comprit. L'épouvante s'empara de son esprit, tandis
que son corps s'engloutissait dans un trou. Ce qui l'attendait
était un sort pire que la mort.
Pouvant à peine respirer à cause du sable, incapable
d'ouvrir les yeux ou de se débattre, elle se sentit palper
sur toute la surface du corps par des milliers de pattes, d'antennes,
mordue par des milliers de bouches. Elle ne pouvait pas crier,
ce qui de toute façon n'aurait servi à rien. Enfouie
dans le sable, personne ne la trouverait. Le venin qu'on lui
avait injecté commençait à faire effet.
Son corps perdait sensibilité et mobilité. Tout
s'alourdissait.
Elle pourrait demeurer jusqu'à la fin des temps, paralysée
mais consciente, son corps gonflé servant de nourriture
aux anciennes fourmis des enfers mous, qui peuplaient la région
depuis des temps immémoriaux, faisant durer leurs proies
énormes.
Des visions étranges lui apparurent. Il lui semblait deviner
des commentaires froids sur les souvenirs qui surgissaient en
pagaille dans sa mémoire. Les fourmis étaient sans
doute en train de trafiquer son cerveau, de commencer à
jouer avec sa chimie interne pour la recalibrer selon leurs normes.
L'horreur de sa situation la secoua mentalement, sans que son
corps réagisse. Les sensations tactiles lui revenaient
un peu. Des fourmis lui étaient entrées par tous
les orifices. Elles se promenaient dans sa bouche et son système
digestif, dans son vagin, son anus, ses narines et ses oreilles,
s'aventurant au plus profond d'elle-même en éclaireuses
qui retenaient leur souffle. Méthodiques, elles faisaient
un inventaire avant de mettre en oeuvre les changements qui rendraient
Lame méconnaissable, incapable de se servir normalement
de son corps, à supposer qu'on la retrouve, qu'on la délivre.
Pendant son séjour aux enfers mous, jadis, Lame avait
tout fait pour ne pas devenir la proie des fourmis. Elle y était
parvenue. Mais voici qu'aujourd'hui elle avait marché
d'elle-même vers le sort qui la terrifiait le plus. Elle
venait de quitter les mondes extérieurs parce qu'ils lui
semblaient fades ? Elle était tombée dans une situation
qui n'avait rien de délavé !
Son corps était paralysé ; elle n'entendait plus
et ne voyait plus ; les points de repère de ses sens n'étaient
plus disponibles, sauf le toucher. En particulier, il lui serait
désormais impossible de se faire une idée de l'écoulement
du temps. Était-elle ici depuis une heure, deux jours
ou trois ans ? Déjà, elle ne le savait plus ; elle
le saurait de moins en moins. Une larve, cela pouvait vivre des
millénaires, en temps infernal bien sûr. À
quoi lui servirait-il d'espérer des secours ?
Impossible de résister. Sa vie en tant que Lame avait
cessé. Elle avait été l'épouse du
puissant et mystérieux Rel, pour connaître des années
à nulle autre pareilles et vivre une passion plus magnifique
que ses rêves les plus fous. Rien ne servait de s'accrocher
au passé. Elle n'avait pas imaginé que tout pût
finir si vite. Pourtant, elle le savait, les fourmis ne pardonnaient
pas.
Elle sombra dans l'inconscience. Puis, dans une sorte de rêve,
elle se retrouva nez à nez avec une fourmi aussi grande
qu'elle, dont elle comprenait les mimiques et le langage. Dans
l'état drogué où elle était, Lame
avait de nouveau l'impression d'avoir un corps fonctionnel et
de pouvoir parler, tandis que l'autre pouvait lui répondre.
- J'ai déjà payé mes dettes, déclara
Lame, je suis une ancienne damnée, j'ai fini d'expier,
de quel droit me détenez-vous ?
- Il vous reste vos dettes personnelles envers nous, les fourmis.
- Elles n'étaient pas traitées avec les autres
?
- En général on les laisse pour plus tard, pour
le moment où vous nous rencontrez. Jadis, vous êtes
passée aux enfers mous, sans faire un stage chez nous.
Sauf exception, les damnés mous finissent toujours par
tomber entre nos pattes. Nous leur faisons alors expier leurs
torts envers nous. Or vous n'êtes pas venue nous voir ;
vos fautes envers nous demeurent impunies. Vous souvenez-vous
seulement de ce que vous nous avez fait ?
- Non.
- Voyez plutôt.
D'un coup, Lame se revit petite fille, dans sa vie précédente,
écrasant des fourmis, avec ses souliers, sur un trottoir,
par pur désoeuvrement. Personne autour d'elle ne le lui
reprochait. Elle était sans pitié, les regardant
se tordre de douleur un instant, puis demeurer immobiles, mortes
sur le ciment.
- Je vois, répondit-elle. Si cette dette-là n'a
pas été payée, le mieux est en effet de
le faire au plus tôt.
Les fourmis continuèrent à s'établir dans
le corps de Lame. Elle avait déjà vu des larves,
elle en avait entendu parler ; l'horreur de leur châtiment
avait servi de base à plusieurs de ses cauchemars. De
temps en temps, elle imaginait sa beauté en train de la
quitter. Ses cheveux tomberaient, si ce n'était déjà
fait ; son ventre et ses seins avaient déjà commencé
à gonfler - ils serviraient d'entrepôt. On la gavait
jour et nuit. Ses membres, désormais inutiles, deviendraient
grêles ; un jour ils pourraient se détacher comme
des branches mortes. Elle était plongée dans le
sable, pour être transformée peu à peu en
nid aveugle et conscient.
Comme elle n'était plus sous le choc, elle pouvait considérer
sa situation avec lucidité. Les fourmis, qu'elle rencontrait
parfois dans des visions, ne voulaient pas la renseigner sur
le temps écoulé depuis son arrivée, ni l'informer,
pour le moment, de l'état de son corps. Elle n'était
donc pas ici depuis très longtemps. Et après ?
Inutile de lutter.
Les fourmis étaient surprises de son attitude. Elles,
qui jouaient dans sa chimie intime avec des millénaires
d'expérience infernale, constataient qu'il n'y avait rien
de feint dans son acceptation.
- C'est que j'ai été l'épouse de Rel, leur
expliqua-t-elle. Le roi des enfers a fait de moi sa reine. Je
me conduis en accord avec ce qu'il m'a appris. J'ai des torts
envers les vôtres ? Je les expie. Pourtant...
Elle mit beaucoup de temps à terminer sa pensée
: tout s'écoulait si lentement dans ce monde suspendu.
- Pourtant, reprit-elle peut-être des jours plus tard,
je ne suis pas seule en cause. Mes parents, ainsi que la société
dans laquelle je vivais quand je vous ai fait du mal, auraient
facilement pu m'enseigner à ne pas vous tuer.
- Tu veux te venger de tes parents et de la société
? demanda la grande fourmi, son interlocutrice imaginaire habituelle.
Elles se tutoyaient en effet, depuis le temps.
- Ils ont leurs responsabilités dans mon comportement
à votre égard.
- Certes, mais ce n'est pas une raison de leur en vouloir.
- J'aimerais leur demander des comptes.
- C'est l'affaire des juges, pas des damnés.
- En effet. Disons que j'aimerais m'imaginer pouvoir le faire.
- Nous, les fourmis, nous avons de la reconnaissance pour nos
ancêtres.
- Vous avez l'esprit simple, moi pas. J'ai tué des vôtres
dans le monde que mes parents et la société m'avaient
donné ; je m'y suis même suicidée. Le suicide,
je pense avoir fini de le payer. J'en suis aux fourmis. En un
sens, c'est plus grave.
- Tu m'étonnes. Personne, chez vous, ne perçoit
comme une faute le meurtre de fourmis. C'est du sadisme ordinaire,
qui se transmet de génération en génération
par pure insouciance. Tandis qu'un suicide, ça étonne.
Ton opinion est contraire à celle qu'on entend d'habitude.
- Si ma mère m'avait montré à ne pas écraser
les fourmis, cela aurait pu indiquer que j'appartenais à
un monde un peu moins détraqué que celui où
j'étais ! J'aurais eu moins envie de le quitter par le
suicide !
- Mais encore ?
- Je suis punie parce qu'on ne m'avait pas éduquée
comme il faut !
- Le passé est impossible à rejoindre. Tes revendications
ne rencontrent aucun interlocuteur. Tout cela est fini. Il aurait
fallu que tu t'adresses aux vivants, quitte à te ridiculiser
et que ça ne serve qu'à te rendre plus malheureuse.
Une fois les gens morts, il est trop tard.
- Je sais. Chacun expie ses fautes dans son coin. De plus, qui
peut savoir si ceux qui, à son sens, lui ont causé
du tort expient quoi que ce soit ?
- Alors, pourquoi ne pas changer d'attitude ? Suis notre exemple,
vénère tes parents et ceux qui t'ont élevée.
Ça ne changera rien à leur sort, ils n'auront aucun
moyen de savoir ce que tu penses d'eux mais, au moins, ça
te rendra de meilleure humeur.
- Non, répondit Lame. Je veux les faire comparaître
devant moi. J'en suis capable, puisque de toutefaçon c'est
dans mon esprit que ça se passe et qu'il ne me reste rien
d'autre.
Elle fit comme elle avait dit, mais cela prit du temps...
© 1999 Éditions
Alire & Esther Rochon
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