(Extrait du chapitre 4, p. 47-64)
La reine Lyntas dévisageait le messager devant elle,
peu accoutumée à ce qu'on se présente dans
la salle du trône vêtu comme un loqueteux. L'homme
était couvert de crasse, ses vêtements, élimés,
étaient déchirés par endroits et son manteau
usé ne verrait pas la fin de l'hiver. Normalement, les
soldats qui gardaient les portes de la salle du trône l'auraient
empêché d'entrer. Toutefois, le gueux avait affirmé
avoir des nouvelles de Vilsin et fait allusion à la statue
de Galares dans le temple. Dès que le soldat eut rapporté
ces propos à Lyntas, elle l'avait sommé de laisser
le miséreux entrer.
Ce dernier salua cavalièrement la reine et dit :
« J'ai un message pour vous d'un de vos fidèles
serviteurs bien informés.
- Et qui est ce mystérieux serviteur ? »
Son interlocuteur esquissa un large sourire édenté.
« Pour le savoir, il faudra payer ! »
Lyntas le fusilla du regard, mais le clochard ne détourna
pas les yeux. L'un des soldats postés le long des murs,
outré de l'impudence du gueux, fit un pas en direction
du visiteur, mais la reine l'arrêta d'un geste. À
contrecoeur, le soldat reprit sa place, ce qui lui valut un coup
d'oeil moqueur de la part du miséreux.
« Je ne paie que si les informations sont de qualité,
reprit la reine à l'adresse de l'homme. Qu'est-ce que
ton maître a à m'apprendre que je ne saurais déjà ?
- Il a des nouvelles fraîches du nord. Un pigeon voyageur
est arrivé ce matin.
- Quel était le message qu'il portait ?
- Payez et vous saurez !
- Combien ton maître demande-t-il ?
- Vingt pièces d'or ! »
La reine sursauta.
« Vingt pièces d'or pour des informations dont je
ne peux vérifier la validité ? »
s'exclama-t-elle d'un ton incrédule.
Le gueux confirma d'un hochement de tête.
« Puis-je rappeler à ma reine qu'elle aura confirmation
de mes dires quand ses légions enverront un messager ? »
Cette fois, Lyntas parvint, au prix d'un grand effort, à
réprimer sa surprise. Peut-être le mystérieux
informateur avait-il quelque chose d'intéressant à
lui apprendre, tout compte fait ; seuls les légionnaires
concernés et leur général, les soldats de
la salle du trône qu'elle avait choisis pour leur discrétion...
et Fyae de Rasg, qui avait surpris sa conversation avec son général,
savaient qu'elle avait dépêché des troupes
dans le nord pour massacrer les Osjes. Ou, du moins, elle avait
cru que peu de gens étaient au courant.
« Très bien, céda-t-elle. Je verserai la
somme demandée. Qu'as-tu à m'apprendre ? »
Le clochard hésita.
« C'est que...
- Quoi encore ? demanda la reine, agacée.
- C'est que mon maître m'a dit qu'il fallait que je sois
payé avant.
- La parole royale que tu seras payé ne te suffit donc
pas ?
- La seule parole en laquelle je crois, ma reine, c'est celle
de l'or. Sauf votre respect, la parole royale ne nourrit pas
son homme.
- Je t'en verse le quart tout de suite, et le deuxième
quart après que tu m'auras livré tes informations.
- Et le reste ?
- Dis à ton maître de venir le chercher. J'aime
savoir à qui j'ai à faire.
- Mon maître ne sera pas content. Il refusera de me verser
ma solde.
- Et combien te paie-t-il ?
- Une pièce d'or sur le montant, ma reine.
- Je t'en donnerai autant, avec un manteau et du pain, si tu
obéis à mes ordres. »
L'homme se troubla, tomba à genoux et dit d'une voix vibrante
:
« Ma reine est très généreuse ! J'accepte
! »
Lyntas ordonna au serviteur qui se tenait près de l'estrade
sur laquelle le trône était posé d'aller
chercher son coffre d'or. Quand il revint, elle fit remettre
cinq pièces d'or au loqueteux, puis dit d'un ton impatient :
« Alors, ces informations ?
- Les légions ont mené leur mission à terme,
ma reine. La tribu de Barsaf, l'Osje qui avait mené l'assaut
contre Dafidec, a été décimée. Toutefois,
vos hommes sont arrivés trop tard : le grand prêtre
Vilsin était déjà mort. »
Lyntas accusa le coup sans broncher et demanda sèchement
:
« Et la grande prêtresse ? »
Le gueux montra ses paumes vides :
« Disparue, ma reine. »
La reine enfonça impitoyablement ses ongles dans les accoudoirs
de bois du trône pour réprimer sa rage. Encore une
fois, elle était privée de sa vengeance !
Si elle n'avait pas redouté la colère de son dieu
pour nourrir des pensées impies, elle aurait cru que Léane
jouissait vraiment d'une protection divine !
« Est-ce tout ? » interrogea-t-elle d'une voix glaciale.
Le messager hocha la tête.
Lyntas se tourna vers un serviteur.
« Emmenez cet homme aux cuisines et donnez-lui du pain,
un manteau et six pièces d'or. »
Le serviteur s'exécuta. Le gueux, toujours à genoux,
s'inclina en louant la reine pour sa générosité.
Lyntas adressa un signe à l'un des gardes, qui s'approcha
du loqueteux et dit :
« Allez, toi, aux cuisines ! »
L'homme se releva et sortit, le garde sur les talons.
Quand la porte se fut refermée sur eux, la reine réfléchit.
Avant ce jour, elle aurait rechigné à conclure
pareille entente, préférant les manoeuvres directes
aux tractations dans l'ombre. Cependant, la vitesse à
laquelle son mystérieux correspondant avait été
avisé de l'attaque des Osjes par les légions la
poussait à remettre certains principes en question, d'autant
plus qu'elle éprouvait un besoin accru d'être tenue
au courant de ce qui se tramait dans son royaume. La reine ne
redoutait pas les complots, mais avoir au moins une âme
damnée sur qui s'appuyer constituait un atout précieux.
Elle avait puisé un certain réconfort dans la présence
de Vilsin, complice distrayant à défaut d'inspirer
la confiance. Maintenant qu'il était mort, il lui fallait
un nouvel informateur. Vilsin avait vent de tous les crimes qui
se planifiaient dans l'Hudres, car les gens allaient généralement
se confesser avant de frapper. Celui dont elle envisageait de
payer les services semblait disposer d'un réseau assez
étendu pour savoir ce qui se passait non seulement à
l'intérieur du royaume, mais également à
l'extérieur. Qui plus est, il paraissait avoir une ambition
égale, sinon supérieure à celle du défunt
grand prêtre.
« Que Shir ait ton âme, Vilsin... dit-elle en son
for intérieur. Je te remplacerai bientôt. »
Après onze ans d'une étroite complicité,
le grand prêtre n'eut pas droit à une plus longue
oraison funèbre de la part de celle qui en avait fait
son âme damnée.
*
La nuit surprit Léane alors qu'elle atteignait la lisière
de la forêt. À travers les arbres, sous la lumière
blanche de la lune, elle distingua les ruines du village osje
sur la neige maculée de taches sombres. L'endroit était
parfaitement silencieux.
En dépit des apparences tranquilles, la jeune femme ne
courut aucun risque et louvoya entre les restes des habitations
jusqu'à ce qu'elle soit assurée que l'endroit était
bel et bien désert. Où qu'elle posât les
yeux, elle contemplait la mort. Son coeur se serrait en reconnaissant
les visages familiers de guerriers osjes. Elle avait tenté
de veiller sur eux comme sur ses enfants, mais la colère
de Lyntas l'en avait empêchée. Il était donc
dans le destin de la génisse damasienne de réduire
à néant tous les projets de Léane ?
La jeune femme ne pourrait jamais oeuvrer pour la gloire de Shirana
tant que la reine serait en vie.
Un gémissement troubla la paix nocturne. La jeune femme
tressaillit et, du regard, en chercha la source. Parmi les cadavres
qui jonchaient le sol, un homme remuait. Peut-être avait-elle
encore une chance de sauver un enfant de la déesse !
Elle se précipita vers l'Osje et reconnut l'un des deux
chefs avec lesquels Falsgaf avait voulu conclure une entente
avant que Léane ne perde conscience.
« C'est la prêtresse ? Qu'elle m'aide, par pitié
!
- Il s'est associé à un fratricide, dit Léane.
La déesse ne pouvait tolérer cela, le chef devait
être puni !
- J'implore la prêtresse ! Je mé... mérite
au moins la béné... diction de la déesse
avant de pénétrer dans... dans son royaume »,
haleta l'Osje en grimaçant de souffrance.
Léane s'approcha et vit le manche d'une lance cassée
qui dépassait de son échine. La pointe disparaissait
dans le dos de l'Osje.
« Je lui donnerai la bénédiction qu'il demande,
à la condition qu'il réponde à mes questions.
- La mort monte en moi ! Que la prêtresse se dé...
pêche !
- Le chef sait-il où est passé Falsgaf ?
- Pendant que nous combattions les adorateurs de vache, il s'est...
enfui, dit le chef d'un ton hargneux, entre deux halètements
de douleur. Que la déesse me par... pardonne d'avoir été
orgueilleux au point de vouloir m'associer à lui.
- Dans quelle direction est-il allé ?
- Je... l'ignore. Je me meurs ! Que la prêtresse se hâte
de me bénir !
- Une dernière information d'abord, répliqua Léane,
impitoyable. Ses réponses sont essentielles pour qu'il
se présente l'esprit en paix devant Shirana. Où
sont parties les légions ?
- Vers le nord, articula péniblement le chef. Elles re...
cherchent la prêtresse.
- Que le chef soit remercié. Il peut se présenter
devant Shirana l'esprit en paix, celle-ci lui a pardonné
ses torts », dit gravement Léane.
Sur ce, elle posa la main sur son front et le bénit.
Il était temps : à peine avait-elle terminé
que l'Osje exhalait son dernier soupir. Sa tête retomba
mollement sur la neige. Léane ferma ses paupières
et se détourna de lui. Sa tâche était terminée
ici, elle devait rejoindre sa troupe et lui trouver un refuge
permanent, loin des montagnes où rôdaient les légions.
Ensuite, elle pourrait venger les fidèles de la déesse.
*
De son poing fermé posé contre ses lèvres,
Sterne réprima une quinte de toux sèche. Fyae lui
jeta un coup d'oeil réprobateur. Le père et le
fils étaient serrés dans un cagibi étroit
et priaient ardemment que l'ennemi omette de visiter l'aile du
château où ils se dissimulaient.
Le plan de Fyae était simple et, faute d'un meilleur,
les Shiraniens l'avaient adopté. L'habitation principale
du duché de Sargus, avec la succession des générations
qui avaient toutes éprouvé le besoin d'agrandir
leur château, avait pris des proportions gigantesques.
Lors de la convalescence d'Elgire, son filleul avait eu tout
le temps d'explorer les moindres recoins de ce véritable
labyrinthe. À sa suggestion, les chevaliers s'étaient
cachés dans divers endroits stratégiques et attendaient
que les légionnaires passent devant eux pour les attaquer.
Les serviteurs du château, aussi combatifs que leur défunt
maître, avaient pris part à l'opération avec
enthousiasme. Il était hors de question qu'ils restent
les bras croisés tandis que la demeure était prise
d'assaut.
Seul Sterne avait manifesté peu d'entrain à l'idée
de livrer bataille et rechigné à celle d'être
laissé sans protection. Sorgue avait ordonné à
Fyae de veiller sur son père et, pour ce faire, lui avait
prêté une épée. De mauvaise grâce,
le jeune homme avait accepté. Certes, protéger
Sterne lui évitait de s'exposer au danger, mais ce rôle
l'empêcherait de savoir ce qui se passait. Si les légions
triomphaient, les de Rasg seraient les derniers à l'apprendre,
leur refuge se trouvant séparé du coeur de l'action
par quelques escaliers, plusieurs détours et de nombreuses
portes. Tiraillé entre la curiosité et son désir
d'être en sûreté, Fyae trompait son impatience
en la muant en exaspération à l'endroit de son
père.
Le cliquetis métallique d'une armure troubla la quiétude
des lieux. Fyae posa son il contre la fente de la porte, qu'il
avait discrètement entrebâillée. Le couloir
paraissait désert.
« Qui vient ? murmura Sterne à ses côtés.
- Chut, père ! » le rabroua rudement Fyae.
Un silence blessé lui répondit. Puis des voix masculines
s'élevèrent, tout près.
« Il a dû se tromper, disait la première.
Ce château est abandonné.
- Pourtant, le paysan était catégorique : il a
vu une troupe d'hommes se diriger vers la résidence du
défunt duc de Sargus il y a quelques jours à peine.
Avec une épée sur la gorge, je ne crois pas qu'il
nous aurait menti.
- Il a peut-être dit au chef ce qu'il souhaitait entendre,
justement parce qu'il avait une épée sur la gor...
Hé, tu n'as rien entendu ? »
Les pas s'immobilisèrent devant le cagibi. Fyae retint
son souffle et sentit son père, collé contre lui,
se mettre à trembler.
Les deux légionnaires laissèrent quelques secondes
s'écouler, puis l'un finit par conclure :
« C'est probablement un rat. Tu es plutôt nerveux,
non ?
- On voit que tu n'as jamais combattu les Shiraniens. Ils sont
plus traîtres que des vipères. »
L'écho de leurs pas décrut.
Sterne exhala un long soupir de soulagement.
« Nous l'avons échappé de justesse ! »
commenta-t-il.
Fyae ne partageait pas sa joie. Il dit d'un ton préoccupé
:
« Il n'y a pas de Shiranien à proximité.
Personne n'éliminera ces deux légionnaires. Pourtant,
l'occasion est si belle, il est dommage de la laisser filer !
- Tu n'envisages pas de les attaquer à toi tout seul !
protesta Sterne. Fyae, ne fais pas cela ! J'ai besoin de
toi pour me protéger ! »
Il posa une main dissuasive sur le bras de son fils, mais ce
dernier se dégagea brutalement.
« Père, si les Shiraniens sont cachés un
peu partout dans le château, c'est précisément
pour éliminer les légionnaires. Nous devons les
aider !
- Nous n'avons aucune dette envers eux, répliqua le duc
en reniflant.
- Et notre vie, ce n'est rien ? » s'indigna Fyae.
Son imagination emballée lui présenta l'image des
Shiraniens qui le portaient en triomphe. Quand Seres reviendrait,
il serait fier de voir que Fyae s'était comporté
en héros !
La porte s'ouvrit brutalement, coupant court à la vision
de Fyae. Les deux légionnaires étaient revenus
silencieusement sur leurs pas et affichaient un sourire ironique.
« Les rats sont gros par ici ! fit le premier en ricanant.
- Allez, messires les rongeurs, sortez de votre cachette ! »
ordonna le second en les menaçant de son épée.
Sterne s'empressa d'obéir, imité de mauvaise grâce
par Fyae. À la pointe de leur épée, les
deux Damasiens désarmèrent Fyae et intimèrent
aux de Rasg d'avancer. Fyae le fit le coeur empli d'une sourde
rancoeur à l'égard de son père. Avec Sterne
qui ruinait tous ses efforts, il ne pourrait jamais obtenir l'estime
des frères d'armes de Seres et, par le fait même,
de Seres lui-même !
*
La nuit était tombée sans que la grande prêtresse
réapparaisse. Les enfants osjes, terrassés par
la fatigue, s'étaient endormis dans le giron de leur mère.
Dès les dernières paupières closes, les
femmes chuchotèrent les craintes qu'elles n'osaient formuler
devant leurs petits :
« Où est-elle ? Que fait-elle ? Les légions
l'ont peut-être attrapée et tuée ? Que
deviendrons-nous sans la grande prêtresse ?
- Nous devrions prier la déesse pour qu'elle nous ramène
la prêtresse, suggéra une Osje.
- Et si elle est morte ? La déesse ne pourra rien pour
elle !
- Nous devons prier. Prier est une bonne idée »,
déclara Arduf, celle que Léane avait désignée
comme sa remplaçante.
Toutes se plièrent à sa volonté et se mirent
à supplier Shirana de veiller sur la grande prêtresse.
Une Osje interrompit brutalement les prières :
« J'ai entendu du bruit à l'extérieur ! »
Arduf se leva, hache en main. Un léger tremblement agitait
son bras, mais aucune de ses compagnes ne le remarqua. Elle écarta
les branches entrelacées qui dissimulaient l'entrée
de la caverne et disparut dans la nuit, abandonnant derrière
elle un chur de murmures inquiets.
« Si seulement les hommes étaient là ! soupira
l'une.
- Les hommes sont avec la déesse, à présent.
Ils se sont battus comme des braves et ont mérité
leur place à ses côtés.
- Tous sauf un », susurra une autre, fielleuse.
Elles se tournèrent vers les deux Osjes de la montagne
qui veillaient sur leur chef inconscient. Sentant peser sur elles
le regard méprisant de leurs semblables, les deux femmes
baissèrent la tête.
Un cri aigu s'éleva à l'extérieur de la
grotte, suivi d'un gémissement de douleur étranglé.
« Arduf ? » appela faiblement une Osje.
En guise de réponse, une épée fendit le
rempart de branches et un homme fit irruption dans la grotte,
le visage ruisselant de sang, les yeux fous. Dans une main, il
tenait sa lame ; de l'autre, il brandissait la hache d'Arduf.
Les flammes miroitaient sur son plastron de cuivre sale.
Les femmes hurlèrent de terreur et les enfants, éveillés
en sursaut, se mirent à pleurer. Un sourire de satisfaction
illumina le visage crasseux du Damasien. Les femmes terrifiées
formèrent un rempart protecteur entre leurs petits et
le légionnaire.
Il avait suffi de l'apparition d'un prédateur pour que
le refuge devienne un guet-apens : l'homme bloquait l'unique
sortie de la caverne et, bien qu'avec leurs enfants les Osjes
fussent vingt contre un, il détenait l'avantage des armes.
Le Damasien avança et brandit son épée en
direction des femmes les plus proches. Ces dernières fermèrent
les paupières, dans l'attente du coup funeste...
... qui ne vint pas. Une main surgit derrière le légionnaire,
l'empoigna par la gorge et le tira violemment en arrière.
Le Damasien était massif : il se dégagea facilement
et virevolta. Avant que le corps de l'homme ne la dérobe
à leur regard, les femmes aperçurent la chevelure
blanche de la grande prêtresse. Un fol espoir naquit dans
leur coeur : l'élue de Shirana était revenue,
elle les sauverait ! Peu importait qu'elle n'ait pas d'armes.
Elle avait Shirana à ses côtés, celle-ci
pourvoirait à tout.
« C'est la reine qui sera contente quand je lui ramènerai
ta tête sur un plateau d'argent », hurla le
Damasien.
Léane ne répondit pas, se contenta de reculer.
Il fallait qu'elle entraîne le légionnaire loin
de la caverne pour permettre aux femmes de fuir ! Tout en
surveillant le Damasien, elle scrutait le sol à la recherche
d'une roche, d'une branche, de n'importe quel objet pouvant se
métamorphoser en arme providentielle. Hélas, la
neige qui couvrait le sol dissimulait toute ressource susceptible
de l'aider à se défendre.
« Tu as peur ? railla le légionnaire.
- De toi ? Non, répliqua Léane en faisant un nouveau
pas en arrière.
- Alors je vais t'apprendre à me craindre ! »
Il fondit sur elle. Elle s'écarta lestement. La neige
dissimulait une racine. Le pied de Léane s'y prit et elle
bascula en arrière.
L'homme brandit sa lame. Léane leva un bras devant son
visage, dans le vain espoir de se protéger.
Un jet de liquide épais jaillit du sommet du crâne
du Damasien. Son lourd corps pivota sur lui-même et s'abattit
comme un tronc d'arbre sur Léane.
« La prêtresse va-t-elle bien ? »
Léane identifia immédiatement la voix de Hurdaf.
Deux mains empoignèrent le cadavre et le tirèrent
en arrière. Puis Hurdaf apparut au-dessus d'elle. Il lui
tendait la main. La jeune femme l'accepta avec gratitude et se
remit debout. Son regard se porta en direction de la caverne ;
ses protégées s'étaient rassemblées
dans l'entrée et ne perdaient pas une miette de la scène.
Léane se tourna vers son sauveur et dit, avec un sourire
empreint d'une reconnaissance sincère :
« Oui, Hurdaf, tout va bien. Grâce à lui.
»
À ces mots, le mépris des femmes à l'égard
du chef des Osjes de la montagne se dissipa quelque peu. La représentante
de la déesse exprimait de la gratitude à l'endroit
d'un lâche : c'était le signe que Shirana pardonnait
à Hurdaf de ne pas être tombé au combat.
Léane connaissait suffisamment les rouages de la pensée
osje pour savoir que les femmes apprendraient progressivement
à voir en Hurdaf leur nouveau chef. Bien que Léane
fût responsable des Osjes, elle devrait bientôt les
confier à quelqu'un d'autre. Elle avait une reine à
détrôner pour assurer le salut des fidèles
de Shirana et elle ne pouvait s'encombrer de femmes et d'enfants
sans défense pour mener sa mission à terme. Tôt
ou tard, Hurdaf deviendrait le chef des survivants osjes.
L'ourse blanche agissait toujours seule. Tel était son
destin.
*
Les soldats étaient assis sur des estrades installées
autour d'une arène constituée de hauts panneaux
de bois. Face à l'entrée des combattants, la loge
d'honneur du Rishan avait été érigée.
Contrairement à ses hommes, qui cuisaient sous les rayons
de Shir, le souverain jouissait de la protection d'un toit de
toile rouge. Flanqué de deux colosses qui lui tenaient
lieu de gardes du corps, les mains posées sur le manche
d'un sabre incurvé, son menton pointu couvert d'une courte
barbe noire impérieusement levé, le souverain toisait
l'arène vide de son il noir et vif.
Nantor, couvert de chaînes, fut le premier à se
présenter à l'entrée de l'arène.
Deux soldats le suivaient et ils poussèrent leur ancien
général au centre. Entraîné par le
poids de ses entraves, Nantor s'écroula sur le sable,
sous le silence méprisant de ses compatriotes. Contrairement
aux foules agitées des royaumes du nord, les Namarres
ne manifestaient que lorsque le Rishan l'autorisait. Un enthousiaste
aurait eu tôt fait de se retrouver sur les autels de Shir
pour être puni de sa vigueur. Au Namarre, l'initiative
était un crime que nul n'osait commettre. Le colosse se
releva péniblement et fit face à son souverain.
Son visage n'exprimait aucune émotion et dans son oeil,
à demi voilé par le lourd rideau de ses paupières
enflées, ne brillait nulle étincelle de colère
ou de haine. Il fixait le Rishan et ce dernier braqua son oeil
de charbon sur lui en retour, sans ouvrir la bouche. L'échange
silencieux se prolongea, sans qu'aucun soldat s'interpose pour
le briser, jusqu'à l'arrivée de Léonte.
Les spectateurs le dévisagèrent avec curiosité.
La renommée du grand maître des Shiraniens le précédait
et tous scrutaient intensément celui qui avait causé
la défaite de leur peuple. Il ne paraissait pas bien terrible,
avec ses mains liées et ses habits à peine en meilleur
état que ceux de son complice namarre. À son tour,
le grand maître fut poussé au centre de l'arène.
Quant à Brurin, Sagtor et Nyam, qui avaient aussi été
amenés, les soldats namarres les gardèrent à
l'extérieur de l'arène. Mais par l'ouverture dans
laquelle s'était engouffré Léonte, ils pouvaient
voir les deux hommes et, en arrière-plan, la loge du Rishan.
Nantor et Léonte se saluèrent gravement.
Sur un signe de tête du Rishan, les soldats détachèrent
les deux hommes et leur confièrent une épée.
Nantor se mit immédiatement en garde, imité, avec
un instant d'hésitation, par Léonte.
« Ne commencez pas tout de suite, ordonna le Rishan d'une
voix forte. Je ne voudrais pas priver mes femmes du spectacle. »
Il venait à peine d'évoquer son harem que celui-ci
apparaissait et commençait à s'installer dans une
section séparée de l'estrade, à la gauche
du Rishan. Quatre femmes et leur chaperon se détachèrent
du groupe et se dirigèrent vers la loge de leur souverain,
la tête humblement baissée. Elles restèrent
debout derrière le souverain, sans oser quitter le sol
des yeux.
Le Rishan leur jeta un coup d'il approbateur et s'exclama :
« Ah ! Mes femmes ! s'exclama-t-il avec un ravissement
feint. Quoi de mieux qu'un peu de beauté et de douceur
pour dissiper la sauvagerie du sang versé ? »
Il s'adressa ensuite à l'homme qui avait désigné
les femmes :
« Tu as bien choisi », lui lança-t-il.
À l'autre bout de l'arène, Nyam plissait les yeux.
Le comportement du chaperon des quatre épouses du Rishan
avait capté son attention. En effet, en posant les yeux
sur Léonte et Nantor, il avait eu un curieux haut-le-corps,
qu'il s'était empressé de réprimer. Puis,
Nyam en avait la conviction, il l'avait brièvement regardée.
En outre, sa démarche lui rappelait quelqu'un...
Non, c'était impossible ! Pourtant, ce port de tête,
cette allure étaient pratiquement identiques à
ceux de... Dansec ! Que faisait-il parmi les épouses
du Rishan ? Comment s'était-il retrouvé là ?
Brurin remarqua l'agitation de la jeune fille et demanda :
« Qu'y a-t-il ?
- Ce n'est rien », s'empressa-t-elle de chuchoter.
La voix du Rishan qui emplissait soudain l'arène fit diversion
:
« Il s'agit d'un combat à mort pour célébrer
le don de sang que le dieu mâle a fait à notre peuple
afin de le doter d'un roi ! Le gagnant aura droit à
ma clémence : il pourra choisir la manière
dont il sera exécuté. Quant à celui qui
perdra la vie sous les coups de l'autre, que Shir ait son âme.
Son coeur, le dieu mâle l'aura dès le décès
constaté. À vous de combattre ! »
Au signal du Rishan, l'Hudresien et le Namarre se mirent à
décrire un cercle, tels deux prédateurs qui s'observent
avant de bondir l'un sur l'autre. Irrésistiblement, le
grand maître attirait Nantor vers la sortie de l'arène.
« Je ne me battrai pas contre toi, Nantor, dit le grand
maître. Je ne tuerai pas un ami. »
Le colosse ne répondit pas, son arme pointée vers
l'Hudresien, l'écho des paroles du Rishan résonnant
dans son esprit. S'il tuait Léonte, il pourrait choisir
sa mort et périr, conformément à ses désirs,
dans le désert. Toutefois, son coeur le suppliait de ne
pas faire de mal à cet homme qu'il avait juré de
protéger.
Soudain, un terrible cri jaillit de la loge royale. Alors que
tous les regards se tournaient dans la direction du Rishan et
que, après un bref moment de stupeur, les soldats se dressaient
sur les gradins et se précipitaient vers leur souverain,
Nantor chargea.
Léonte esquiva d'un bond et heurta son ami d'un coup de
coude sur l'échine. Le colosse perdit l'équilibre.
Le grand maître poussa rudement Nantor contre les deux
soldats namarres qui gardaient l'entrée de l'arène.
Distraits par le remue-ménage qui se produisait dans la
loge du Rishan, ils le virent au dernier moment et ne purent
l'éviter. Le colosse les entraîna dans sa chute.
Léonte courut jusqu'à l'entrelacs de bras et de
jambes, asséna au passage un coup de poing aux visages
des deux gardes et courut vers Nyam, Brurin et Sagtor.
Des cris de rage et de stupeur mêlés s'élevaient
de la loge du Rishan, auxquels faisaient écho ceux, terrifiés,
des femmes et concubines à proximité, mais le grand
maître ne chercha pas à savoir ce qui se passait
dans les estrades.
Les soldats qui entouraient les prisonniers coururent à
la rencontre de Léonte. Ce dernier sentit la fureur glacée
familière l'envahir, reléguant sa conscience au
plus profond de son esprit. Tuer ! Il devait massacrer ces
ennemis de la Dualité ! Un cri de désespoir
retentit dans sa tête, poussé par la voix de Tiames :
« Non ! » Dansec lui succéda,
hurlant le même refus. Puis, Léane apparut et s'écria
à son tour : « Non ! »
La vague furieuse se retira brusquement. Déstabilisé,
le corps tremblant sous l'effort fourni par sa volonté,
le grand maître esquiva instinctivement le coup du premier
Namarre. Il roula sur le sol, se releva d'un bond. Le garde fonça
de nouveau. Léonte riposta d'un coup d'épée
qui entailla la cuisse de son adversaire, puis il fit volte-face,
para le coup de l'autre garde, le repoussa. Ce dernier revint
aussitôt à la charge et échangea quelques
coups rapides avec l'Hudresien. Malgré sa blessure, le
premier garde voulut se mettre de la partie, mais des chaînes
furent jetées en travers de son cou : Nyam, qui s'était
discrètement approchée du garde blessé,
avait saisi sa chance d'aider Léonte. Elle serra de toutes
ses forces et étrangla le Namarre.
Pendant ce temps, le grand maître égratignait le
bras de son adversaire et, alors que ce dernier portait instinctivement
la main à sa blessure, il planta son épée
au bas des côtes du Namarre, qui en échappa son
sabre et ne put empêcher Léonte de lui trancher
le cou. Libre, le grand maître se rua sur Brurin, dont
il défit les chaînes. Le Damasien se dépêcha
de faire de même avec Sagtor et les deux vieillards s'enfuirent.
Nyam se dépêtra du cadavre de l'autre garde et se
hâta de rejoindre Léonte, qui la libéra et
lui tendit son épée. La jeune fille s'en empara,
et, pendant que le grand maître ramassait le sabre de son
adversaire, elle tâcha de repousser un troisième
soldat namarre qui courait vers eux. Léonte lui vint en
aide. Une fois le soldat à terre, Léonte cria à
Nyam :
« Sauve-toi ! »
Nyam hésita, mais la vue d'autres soldats namarres accourant
vers eux la décida. La jeune fille virevolta et fila au
moment où elle entendait, de l'intérieur de l'arène,
quelqu'un crier :
« Sérénissime ! Les prisonniers s'enfuient
! »
Léonte entendit lui aussi. Se défaisant rapidement
d'un quatrième soldat, il tenta d'apercevoir ce qui se
tramait dans la loge du Rishan et vit par l'ouverture Nantor,
entouré de plusieurs soldats namarres. Le grand maître
fit un pas dans sa direction, mais un cri furieux du Rishan surgit
alors :
« Qu'attendez-vous ? Rattrapez-les ! »
Le grand maître se détourna de Nantor ; celui-ci
s'était déjà tiré de pires situations.
Sans regarder derrière lui, Léonte fonça
vers le quartier des tentes. En louvoyant entre les premières
pour brouiller les pistes, il courut vers celle où Regde
était censé être retenu prisonnier. Il se
sentait à demi hébété par l'exploit
qu'il venait d'accomplir : il avait gardé la tête
froide ! Il s'était opposé aux dieux et avait
réussi à triompher !
© 2006 Éditions
Alire & Héloïse Côté
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