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Sortie

Ouverture
(Les Chroniques infernales)

de

Esther Rochon

 

Extrait : p. 123-130)

 

Les géants qui scintillent

Lame réveilla Sarhat Taxiel qui faisait la sieste dans sa cabane :
- Il y a de la lumière sur l'eau.
Il sortit en se frottant les yeux.
- As-tu déjà entendu parler d'un truc pareil ? lui demanda-t-elle quand ils furent dehors.
Il observa les flots, teintés au loin d'une lumière argentée.
- Aucune idée de ce que c'est, répondit-il.
- Si je suis gardienne de la mer, je suppose que c'est pour avertir les autres dans des cas comme celui-ci ?
- On ne t'a rien dit quand tu es entrée en fonction ?
- On m'a surtout affirmé qu'il ne se passait jamais rien.
Elle rentra à la tour et décrocha le téléphone - tout un événement en soi.
Rel en personne se déplaça, accompagné de Fax. Ils arrivèrent le lendemain et sortirent un canot à moteur d'un hangar, le chargeant de provisions et de carburant.
- Vous savez naviguer ? demanda Taxiel, goguenard.
- Je crois avoir appris ça dans une vie précédente, dit Fax.
- Avec cette sorte-ci d'embarcation ?
- À vrai dire, non.
Quant à Rel, il avait appris les manuvres élémentaires, mais manquait d'expérience.
- C'est idiot que vous y alliez : si vous vous noyez, on aura l'air intelligents.
Taxiel, en ancien sbire en chef, était contre les risques gratuits.
- On ne va quand même pas déranger les autres pour un reflet, répliqua Rel sans hésiter.
De fait, la lumière n'était plus qu'un reflet, qui semblait venir d'en dessous de l'eau et diminuer très lentement.
- Notre garde côtière pourrait bénéficier d'une formation plus poussée, constata Taxiel.
Aux anciens enfers, personne n'allait sur l'eau. Nul n'avait rien à y faire. La situation présente était vraiment nouvelle.
- Cette lumière, vous pourriez la laisser tranquille, renchérit Lame. J'étais persuadée que mon titre de gardienne de la mer était purement honorifique. J'avais tort, mais de là à investiguer davantage...
En fait, elle avait envie de sentir Rel à côté d'elle.
- Je ne crois pas qu'il y ait de danger, répondit-il.
Comme les anciens enfers avaient un aspect fortement intuitif et onirique, cette remarque de celui qui y avait déjà régné avait son importance.
Il embrassa Lame, puis la regarda longuement.
- Sois patiente, dit-il.
Fax dit lui aussi au revoir à Taxiel et à Lame. Le moteur pétarada et ils s'en allèrent sur l'eau calme.
La mer n'était pas immense. Dans un autre contexte, on aurait parlé de lac. Mais le mur au fond était assez lointain pour que l'embarcation disparaisse aux yeux de Lame et de Taxiel avant de l'avoir atteint.
Ils s'attendaient à les voir revenir après quelques heures. Ce ne fut pas le cas. La lumière sur l'eau était depuis longtemps éteinte et ils n'étaient pas rentrés.
Lame prit le téléphone une autre fois. Pour parler d'une disparition. Une foule soucieuse arriva sur la plage pour y camper. Des canots furent mis à l'eau et patrouillèrent, revenant bredouilles.
Huit jours plus tard, la lumière reparut et, quelques heures après, Fax et Rel, souriants, étaient escortés jusqu'au rivage.
- Où étiez-vous passés ? leur demanda-t-on.
On leur servit de la soupe. Tout le monde s'installa sur la plage pour écouter leur récit.
- On est partis en canot, vers la lumière, commença Rel.
- Mais en fait la lumière était en dessous de l'eau, continua Fax.
- Oui, et on s'est retrouvés en dessous de l'eau aussi, un drôle de truc.
- Comme s'il y avait une porte inter-mondes dans l'eau elle-même.
- En effet, on s'est retrouvés de l'autre côté, et c'était ailleurs.
- Peut-être qu'ils développent de nouvelles technologies, où on passe d'un monde à l'autre en s'en rendant à peine compte.
- L'autre monde ressemblait pas mal à celui-ci, une sorte de banlieue peut-être.
- C'est ce que nous nous sommes dit.
- Savez-vous depuis quand existe mon poste de gardienne de la mer ? demanda Lame.
- Même quand j'étais enfant, la mer était gardée, par ici, dit Sarhat Taxiel. Bien sûr, c'était aussi une entrée des enfers. Je me suis toujours demandé pourquoi le poste n'avait pas été aboli quand les enfers ont déménagé.
- Parce que les juges ne voulaient pas, dit Rel. Ils n'en ont pas dit plus. Je suppose qu'ils prévoyaient ce qui nous est arrivé.
- Bon, qu'est-ce que vous avez vu ? demanda Dix, une amie de Lame qui s'était déplacée pour l'occasion.
- Eh bien, déclara Rel, on s'est d'abord retrouvés dans un canal souterrain, toujours dans notre canot.
- Qui n'était même pas rempli d'eau, précisa Fax.
- Il y avait des lumières, c'était assez bien éclairé. Tout était de plus en plus large, de plus en plus haut.
- Jusqu'à ce qu'on débouche dans un lac, avec des lampadaires un peu tout le tour. Les lampadaires étaient très hauts. On distinguait aussi des lumières de maisons, assez loin sur la berge, avec leurs reflets dans l'eau.
- Et de l'autre côté du lac, on a vu un géant. Qui nous a aperçus, lui aussi, et qui est venu en faisant un vacarme affreux.
- Vous deviez avoir peur.
- Oh oui. On ne comprenait pas comment on était arrivés là, et à quoi on devait de vivre des trucs pareils.
- C'était une sorte de rêve éveillé, sauf que nous rêvions tous les deux à la même chose. Le géant est arrivé, et il était au moins deux fois plus haut que nous.
- Et trois fois plus large !
- Il était tout noir mais, avec le drôle d'éclairage, surtout avec les lumières en arrière de lui, on voyait sa silhouette presque phosphorescente. Il avait des yeux brillants, des dents blanches, il avait l'air extrêmement fort. Il portait une sorte de pagne en lamé d'argent et avait des cheveux longs et très frisés.
- Il vous a dit quelque chose ?
- Pas tout de suite. Il semblait content de nous voir. Il nous a fait signe de le suivre. On a laissé le canot et on a marché avec lui jusqu'à une maison. C'était une grande maison, avec beaucoup de chambres et beaucoup de gens.
- Tous des géants ? demanda Dix.
- Non, répondit Rel. Ils avaient notre taille. Mais ils semblaient plus jeunes que nous, et ils parlaient une langue que nous ne connaissions pas. C'étaient surtout des garçons, mais il y avait quelques filles.
- On s'est dit qu'ils venaient peut-être d'un monde extérieur.
- Oui. On avait l'impression qu'ils étaient contents de se tenir ensemble, mais qu'ils n'aimaient pas tellement le crépuscule dehors. Ils nous ont donné à manger. Je pense que c'était fait avec des pois chiches. Le géant leur parlait, et ils avaient l'air de bien s'entendre avec lui. Ils nous ont montré une chambre avec des lits, et nous sommes tombés endormis.
- On était bien fatigués. On n'avait vraiment aucune idée de l'endroit où on avait abouti, mais on se sentait assez en confiance pour s'emmitoufler dans les couvertures et tomber tout de suite endormis.
Un soupir de soulagement s'échappa de l'assistance. Plusieurs s'étirèrent et prirent une pose plus confortable. Fax et Rel finirent leur soupe.
- Le lendemain, dit Fax, c'était très différent. Les gens étaient toujours aimables, mais affairés. Tout le ciel était lumineux, assez clair pour que poussent même des arbres, avec des oiseaux dedans. Le géant n'était pas là. On nous a donné des choses à faire, en expliquant avec des gestes comment les machines fonctionnaient.
- Je pense que, ce jour-là, on lavait les draps de toute la maisonnée.
- Oui, et on nous a prêté des livres sur leur langue. Ils avaient l'air de s'attendre à ce qu'on reste avec eux un bout de temps !
- En début de soirée, on est retournés à notre canot. Heureusement, personne n'y avait touché. On a grignoté un peu des provisions de chez nous, en se demandant ce qu'on allait faire : essayer de leur faire comprendre qu'on était simplement des curieux, essayer de leur dire d'où on venait, de savoir ce qu'ils fabriquaient, ou bien rentrer chez nous pendant qu'on avait le canot - enfin, si c'était possible. Le passage d'un monde à l'autre s'était fait automatiquement, et le géant avait eu l'air de savoir d'où on arrivait, mais ça ne garantissait rien pour le trajet de retour.
- C'était assez déconcertant, renchérit Fax. Dans la maison où on était, on n'avait pour ainsi dire pas vu d'équipement de communication. On avait l'impression de se retrouver dans une espèce de colonie de vacances pour jeunes adultes - Lame, tu vois ce que je veux dire - ou bien de cul-de-sac où les autres avaient abouti jadis sans trop savoir comment, eux non plus.
- Ils chantaient souvent le soir et se contaient des histoires. On leur a chanté des trucs nous aussi. Les jours ont passé comme ça. Notre vie n'était pas désagréable mais, bon sang, qu'est-ce qu'on était allés faire là ?
- De temps en temps on apercevait d'autres géants, aux alentours des autres maisons, au loin. Dans ces maisons, de toute évidence, il se passait la même chose qu'ici.
- En effet, on est même allés leur rendre visite, tous en camion, une fois.
- Oui, et on chantait dans la benne du camion, si vous voyez le genre.
- Ils devaient quand même se rendre compte que vous étiez plus vieux qu'eux ! dit Dix.
- Tu parles, répondit Fax. On se faisait traiter comme des blancs-becs, je t'assure. Égalité pour tout le monde.
- C'est vrai que vous n'avez pas l'air vieux, commenta Taxiel.
Fax leva les yeux au ciel.
- Je trouvais ça plutôt agréable, admit Rel. Personne ne savait qui j'étais, et le reste du monde ne me demandait rien.
- En tout cas, ça s'est terminé au bout d'une semaine, dit Fax en souriant.
- Le géant est revenu. Il parlait notre langue et savait qui nous étions !
- Et il nous a fait visiter toute l'installation, nous a tenu un discours de sagesse et nous a réexpédiés ici.
- Bon, dit Lame. L'installation, c'était quoi ?
- Un truc qui existe depuis que le monde est monde, sauf qu'on n'était pas au courant.

© 1997 Éditions Alire & Esther Rochon


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