Note : La première version de ce roman est parue
en 1995 chez Guy Saint-Jean éditeur, collection Noir :
horreur. La présente édition propose une toute
nouvelle version qui en constitue la version définitive.
(Extrait: p. 42-51)
Vendredi après-midi, autoroute vingt, direction Montréal.
Pour ajouter à la gaieté du trajet, une pluie froide
délave le morne paysage.
À la hauteur de Saint-Eugène, je vois mon auto-stoppeur,
toujours aussi immobile, le pouce levé à la hauteur
des hanches. Seule différence : il a rabattu son
capuchon sur sa tête. Je consulte ma montre : treize
heures vingt, comme la semaine dernière. C'est vrai qu'il
est ponctuel. Moi aussi, d'ailleurs. Est-ce qu'inconsciemment
je ne cherchais pas à le revoir ?
Déjà content à l'idée de lui parler
pendant les dix prochaines minutes, je m'arrête sur l'accotement.
Lorsqu'il s'assoit à mes côtés, tout trempé,
il me lance un regard surpris et amusé.
- Tiens, tiens... Il me semble que je t'ai déjà
vu, toi ? qu'il me lance en enlevant son capuchon.
Je lui tends la main.
- C'est drôle, j'ai la même impression.
Il me serre la pince en souriant, de bonne humeur, comme s'il
était vraiment heureux de tomber sur moi, et j'avoue que
je me sens bêtement flatté.
Je retourne sur la route. Mon passager abaisse son capuchon en
soupirant. Il se plaint quelques instants de la pluie froide
automnale, mais je vois que cela ne le contrarie pas vraiment.
En fait, il me donne l'impression de posséder un moral
à toute épreuve.
- Merci de me donner un lift pour la deuxième fois, Étienne.
Il se souvient de mon nom. J'en profite pour lui demander le
sien.
- C'est vrai, je te l'ai pas dit...
Un court silence, puis je l'entends prononcer :
- Alex. Alex Salvail.
J'ai alors l'impression qu'il me regarde et je tourne la tête.
Effectivement, Alex m'observe attentivement, le visage calme
mais le regard particulièrement pénétrant.
- Ça te dit quelque chose ? me demande-t-il.
- Non... Ça devrait ?
- Je pense que oui...
Je réfléchis en fixant la route. Alex Salvail...
Ce nom ne provoque-t-il pas un vague écho dans ma mémoire ?
Ou bien est-ce que je veux tout
simplement me convaincre qu'il ne m'est pas inconnu ?
- Non... Non, je ne vois pas...
- C'est le pouceux que t'as embarqué mardi passé...
Et il éclate de son rire assourdissant, déroutant
mais sincère. Je reviens à la route, amusé.
On discute de choses banales pendant une ou deux minutes, puis
il en vient à mon enseignement :
- Ton cours de littérature d'horreur, là...
- Littérature fantastique.
- Ouais, fantastique. Tes étudiants aiment ça ?
Je lui explique que de jeunes étudiants de dix-sept ans
ne sont jamais réputés pour leur déferlement
d'enthousiasme, mais qu'ils ont l'air d'apprécier, surtout
mon groupe en lettres, le mercredi matin.
- Ça t'intéresse, Alex, la littérature fantastique ?
- Moi ?
Il renifle, essuie son nez avec un mouchoir.
- Je lis pas vraiment. Je suis pas très intellectuel...
Mais j'imagine que ça doit être intéressant.
- Ça l'est beaucoup.
- L'autre jour, tu m'expliquais que tu t'attardais surtout sur,
heu... les enfants, je pense ?
J'approuve et, de nouveau, lui explique à quel point je
trouve cette thématique riche. Il me demande pourquoi.
Je le sens attentif, intéressé. Vraiment, je n'ai
jamais eu tant de facilité à parler avec quelqu'un
que je connais si peu.
- Le contraste entre l'innocence et l'horreur, que je réponds.
J'essaie de montrer à mes étudiants comment cette
contradiction est fascinante.
- L'innocence ?
- Oui. L'enfant, c'est le symbole même de l'innocence.
- Vraiment ?
Il dit ça d'un ton dubitatif. Je le regarde rapidement.
Il me considère avec son air ironique et, tout à
coup, un nouvel écho plane dans mon crâne, non pas
provoqué par son nom mais par son visage, par cette expression
moqueuse.
- Tu penses vraiment que les enfants représentent l'innocence ?
Je lui réponds que oui. L'enfant n'est-il pas une forme
d'idéal pur, avant la corruption de l'âge adulte
?
- Non, je suis pas d'accord.
Il dit cela doucement, mais avec une telle assurance que je ne
trouve rien à répliquer.
- Les enfants sont cruels, Étienne. Ben cruels.
L'argument ne m'apparaît pas très convaincant. Évidemment,
les jeunes sont égoïstes, belliqueux, compétitifs,
mais tout ça est tout de même assez inoffensif,
non ?
- Je parle pas de ça. Je parle de vraie cruauté.
J'attends la suite. Toute trace de raillerie a disparu de la
voix d'Alex, maintenant plus sérieux.
- Les enfants sont curieux de nature, pis certains sont prêts
à aller ben loin pour satisfaire leur curiosité.
Qu'est-ce que tu penses qui est le plus fascinant pour un enfant ?
Je fixe la route comme si une réponse allait surgir au
milieu de la chaussée. Étrange situation. Alors
que c'est moi le professeur, j'ai l'impression que c'est Alex
qui me donne un cours. Cela me vexe un peu et je cherche une
réponse intelligente.
- La mort ?
Il émet un gloussement quelque peu condescendant, et cela
me déplaît. Pourtant, je veux poursuivre cette conversation,
même si elle doit égratigner mon orgueil de prof.
- Pas la mort, que je l'entends me répondre. Ça,
c'est l'obsession des adultes.
Courte pause, puis il poursuit :
- La plus grande source de curiosité des enfants, c'est
le mal. Ils en entendent parler tout le temps.
Sa voix change, devient soudain nasillarde, caricaturée.
Je comprends qu'il imite le prototype du parent contrôlant :
- « Touche pas ça, c'est mal ! Va pas
là, tu vas te faire mal ! Dis pas ça, c'est
pas bien, c'est mal ! Fais pas de mal à tes amis !
Lui, c'est un méchant monsieur, il fait toujours du mal ! »
Je ricane, amusé par l'imitation. Je l'entends poursuivre
de sa voix normale :
- Dire à un enfant que quelque chose est mal, c'est le
meilleur moyen pour éveiller sa curiosité.
- Tout le monde sait ça, fais-je remarquer.
- Oui, mais tout le monde le fait pareil. Pis si l'enfant décide
d'essayer quelque chose d'interdit pour justement voir ce qu'il
y a de mal là-d'dans...
Il renifle, sort son mouchoir.
- ... c'est là qu'il peut devenir cruel.
Il se mouche. Pas con, son idée. Alex n'est peut-être
pas un intellectuel, mais il réfléchit, même
si sa théorie est une généralité...
disons... plus intuitive que scientifique.
- Mais la plupart des enfants ne se rendent pas très loin
dans la cruauté, que je me sens obligé de préciser.
Leurs petites expériences s'arrêtent au stade du
démembrement d'une mouche, ce qui n'est vraiment pas alarmant.
- Oui, c'est vrai pour la plupart des enfants. Mais c'est pas
eux qui décident d'arrêter. C'est le monde autour,
les adultes, la société qui finit par prendre ces
enfants-là en main, en leur disant qu'il faut arrêter
ces petits jeux cruels et devenir responsable. Pis les enfants,
en interrompant leur exploration du mal, deviennent peu à
peu des adultes sages et conformistes.
Alors là, il y va fort ! J'ouvre même la bouche
pour le lui dire, mais il continue sur sa lancée :
- C'est pour ça qu'on pense que les enfants sont purs.
Parce qu'ils ont pas le temps de se rendre loin dans leurs jeux
cruels. Pis ces histoires d'horreur que t'aimes tant, ça
parle d'enfants qui, eux, se rendent plus loin que les autres.
Je lui demande s'il est sérieux, s'il pense vraiment tout
ce qu'il vient de dire. Il m'assure que oui.
- Pis je vais même te dire quelque chose d'autre...
J'entends le cuir de la banquette craquer, comme si mon interlocuteur
changeait de position, et lorsqu'il se remet à parler,
sa voix me semble plus proche.
- Je pense que les psychopathes, les maniaques, les tueurs en
série, ce sont des adultes qui retrouvent leur curiosité
d'enfance. Maintenant qu'ils ont plus de parents pour les en
empêcher, ils reprennent leurs petits jeux là où
ils les avaient laissés... pis ils vont plus loin.
Je voudrais éclater de rire tant cette idée me
paraît extravagante, mais aucun son ne sort de ma bouche.
Alex ajoute :
- Les enfants dans les histoires d'horreur fascinent les gens
parce qu'ils nous rappellent ce qu'on a déjà été...
Ou, plutôt, ce qu'on aurait pu être...
Je n'ai plus envie de rire et je tourne la tête vers Alex,
légèrement troublé. Mais quand je le vois
avec son large sourire, les mains croisées sur les genoux,
le regard joyeux, tout malaise me quitte instantanément.
- Qu'est-ce que t'en penses ? me demande-t-il fièrement.
- J'en pense que c'est toi qui devrais donner mon cours, tu rendrais
les étudiants malades de peur.
Il se marre et son rire tonitruant fait plaisir à entendre.
Il m'assure qu'il serait un très mauvais prof : trop
brouillon, trop désorganisé, trop impatient.
- Et tu n'as jamais lu de livres fantastiques ? que je m'étonne.
Après tout ce que tu viens de me dire, c'est dur à
croire.
- J'ai vu quelques films d'horreur qui mettaient en vedette des
enfants.
Puis, après une pause, il s'excuse d'avoir été
si loquace. Peut-être a-t-il eu l'air prétentieux.
Je l'assure que non et je suis sincère : je ne lui
tiens plus du tout rigueur de son petit air supérieur
de tout à l'heure.
- Je vais peut-être même me servir dans mon cours
d'une ou deux choses que tu as dites.
Ces paroles m'étonnent. Est-ce que je le pense vraiment ?
Ai-je vraiment l'intention d'utiliser les théories intéressantes,
certes, mais quelque peu farfelues, de mon passager ? Lui-même,
comme s'il était conscient de ma propre exagération,
s'oppose en disant qu'il n'y a rien de très rigoureux
dans tout ça, que ce ne sont que des opinions personnelles.
Deux minutes plus tard, je m'arrête près de la sortie
de Saint-Valérien.
- Encore merci, Étienne ! On dirait presque que t'es
mon chauffeur !
Cette remarque me donne une idée que je saisis au vol
sans prendre le temps de l'examiner. Si Alex le désire,
on peut poursuivre ce petit rituel deux fois par semaine, tous
les mardis soir et tous les vendredis après-midi. Pour
autant que nous soyons toujours aussi ponctuels. Mais pas question
de nous attendre : si une voiture le prend avant que je
passe, il monte. De mon côté, si je passe et qu'il
n'est pas au rendez-vous, je continue. Alex se caresse le menton,
manifestement intéressé.
- Je te préviens : je suis très ponctuel.
- Moi aussi.
Nous nous serrons la main, ravis tous les deux. Il y a de la
chaleur dans cette poigne, et Alex sourit, ses dents recouvertes
de broches incongrues. Il ouvre la portière. La pluie
a cessé.
- Donc... à mardi soir ?
- C'est ça !
Alors qu'il est dehors, il se penche vers moi et me dit :
- Juste pour finir notre petite discussion sur la cruauté
des enfants... Pense à ta propre enfance. Qu'est-ce qui
te rendait curieux, toi, quand t'avais sept ou huit ans ?
Il lève son index droit et va se le mettre sur le front.
- À quel moment les adultes sont intervenus pour arrêter
tes jeux ?
Son index quitte alors sa tête, traverse la courte distance
entre nous deux et vient se placer sur mon propre front. Je suis
trop étonné pour réagir. Et au moment où
son doigt entre en contact avec moi, l'écho de tout à
l'heure revient avec plus de force. Alex me fixe de ses yeux
noirs et intenses.
- Essaie de te rappeler.
Son doigt quitte mon front et l'écho disparaît aussitôt.
Il me fait un petit salut de la main, souriant, puis ferme la
portière. Perplexe, j'agite distraitement la main dans
sa direction, puis reprends la route.
Cette sorte d'écho qui a remué mes souvenirs me
laisse songeur. Il a été particulièrement
fort lorsque Alex a mis son doigt sur mon front. Aurais-je déjà
vu ce gars avant ?
Drôle de type... mais intéressant et de bonne compagnie.
Jamais je n'ai sympathisé si vite avec quelqu'un. Pourtant,
nous n'avons pas grand-chose en commun. Il a manifestement peu
d'éducation, ne lit pas, travaille dans une quincaillerie...
De nouveau, je me demande si je ne l'ai pas déjà
rencontré. Cela expliquerait en tout cas la rapidité
avec laquelle nous nous sommes plu. D'ailleurs, lui-même
m'a examiné quelques fois comme s'il tentait de se souvenir...
Après tout, s'il a déjà habité à
Drummondville, il y a bien des chances qu'on se soit déjà
croisés dans un emploi d'été ou dans un
party chez un ami commun J'allais éclaircir tout ça
au moment de notre prochaine rencontre.
Puis, la dernière suggestion d'Alex me revient à
l'esprit : me rappeler mes propres jeux d'enfance, lorsque
j'avais sept ou huit ans. Je soupire derrière mon volant.
Mission difficile quand nos huit premières années
de vie ont été rayées de notre caboche.
Cette amnésie de l'enfance m'avait toujours apporté
quelques désagréments, mais ce soir je la trouve
tout à coup particulièrement handicapante.
Curieusement, pour la première fois depuis trois jours,
je repense à Manon.
Je m'empresse de remettre la musique à fond...
© 2003 Éditions
Alire & Patrick Senécal
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