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Le Passager

de

Patrick Senécal

 

Note : La première version de ce roman est parue en 1995 chez Guy Saint-Jean éditeur, collection Noir : horreur. La présente édition propose une toute nouvelle version qui en constitue la version définitive.

(Extrait: p. 42-51)

Vendredi après-midi, autoroute vingt, direction Montréal. Pour ajouter à la gaieté du trajet, une pluie froide délave le morne paysage.
À la hauteur de Saint-Eugène, je vois mon auto-stoppeur, toujours aussi immobile, le pouce levé à la hauteur des hanches. Seule différence : il a rabattu son capuchon sur sa tête. Je consulte ma montre : treize heures vingt, comme la semaine dernière. C'est vrai qu'il est ponctuel. Moi aussi, d'ailleurs. Est-ce qu'inconsciemment je ne cherchais pas à le revoir ?
Déjà content à l'idée de lui parler pendant les dix prochaines minutes, je m'arrête sur l'accotement. Lorsqu'il s'assoit à mes côtés, tout trempé, il me lance un regard surpris et amusé.
- Tiens, tiens... Il me semble que je t'ai déjà vu, toi ? qu'il me lance en enlevant son capuchon.
Je lui tends la main.
- C'est drôle, j'ai la même impression.
Il me serre la pince en souriant, de bonne humeur, comme s'il était vraiment heureux de tomber sur moi, et j'avoue que je me sens bêtement flatté.
Je retourne sur la route. Mon passager abaisse son capuchon en soupirant. Il se plaint quelques instants de la pluie froide automnale, mais je vois que cela ne le contrarie pas vraiment. En fait, il me donne l'impression de posséder un moral à toute épreuve.
- Merci de me donner un lift pour la deuxième fois, Étienne.
Il se souvient de mon nom. J'en profite pour lui demander le sien.
- C'est vrai, je te l'ai pas dit...
Un court silence, puis je l'entends prononcer :
- Alex. Alex Salvail.
J'ai alors l'impression qu'il me regarde et je tourne la tête. Effectivement, Alex m'observe attentivement, le visage calme mais le regard particulièrement pénétrant.
- Ça te dit quelque chose ? me demande-t-il.
- Non... Ça devrait ?
- Je pense que oui...
Je réfléchis en fixant la route. Alex Salvail... Ce nom ne provoque-t-il pas un vague écho dans ma mémoire ? Ou bien est-ce que je veux tout
simplement me convaincre qu'il ne m'est pas inconnu ?
- Non... Non, je ne vois pas...
- C'est le pouceux que t'as embarqué mardi passé...
Et il éclate de son rire assourdissant, déroutant mais sincère. Je reviens à la route, amusé.
On discute de choses banales pendant une ou deux minutes, puis il en vient à mon enseignement :
- Ton cours de littérature d'horreur, là...
- Littérature fantastique.
- Ouais, fantastique. Tes étudiants aiment ça ?
Je lui explique que de jeunes étudiants de dix-sept ans ne sont jamais réputés pour leur déferlement d'enthousiasme, mais qu'ils ont l'air d'apprécier, surtout mon groupe en lettres, le mercredi matin.
- Ça t'intéresse, Alex, la littérature fantastique ?
- Moi ?
Il renifle, essuie son nez avec un mouchoir.
- Je lis pas vraiment. Je suis pas très intellectuel... Mais j'imagine que ça doit être intéressant.
- Ça l'est beaucoup.
- L'autre jour, tu m'expliquais que tu t'attardais surtout sur, heu... les enfants, je pense ?
J'approuve et, de nouveau, lui explique à quel point je trouve cette thématique riche. Il me demande pourquoi. Je le sens attentif, intéressé. Vraiment, je n'ai jamais eu tant de facilité à parler avec quelqu'un que je connais si peu.
- Le contraste entre l'innocence et l'horreur, que je réponds. J'essaie de montrer à mes étudiants comment cette contradiction est fascinante.
- L'innocence ?
- Oui. L'enfant, c'est le symbole même de l'innocence.
- Vraiment ?
Il dit ça d'un ton dubitatif. Je le regarde rapidement. Il me considère avec son air ironique et, tout à coup, un nouvel écho plane dans mon crâne, non pas provoqué par son nom mais par son visage, par cette expression moqueuse.
- Tu penses vraiment que les enfants représentent l'innocence ?
Je lui réponds que oui. L'enfant n'est-il pas une forme d'idéal pur, avant la corruption de l'âge adulte ?
- Non, je suis pas d'accord.
Il dit cela doucement, mais avec une telle assurance que je ne trouve rien à répliquer.
- Les enfants sont cruels, Étienne. Ben cruels.
L'argument ne m'apparaît pas très convaincant. Évidemment, les jeunes sont égoïstes, belliqueux, compétitifs, mais tout ça est tout de même assez inoffensif, non ?
- Je parle pas de ça. Je parle de vraie cruauté.
J'attends la suite. Toute trace de raillerie a disparu de la voix d'Alex, maintenant plus sérieux.
- Les enfants sont curieux de nature, pis certains sont prêts à aller ben loin pour satisfaire leur curiosité. Qu'est-ce que tu penses qui est le plus fascinant pour un enfant ?
Je fixe la route comme si une réponse allait surgir au milieu de la chaussée. Étrange situation. Alors que c'est moi le professeur, j'ai l'impression que c'est Alex qui me donne un cours. Cela me vexe un peu et je cherche une réponse intelligente.
- La mort ?
Il émet un gloussement quelque peu condescendant, et cela me déplaît. Pourtant, je veux poursuivre cette conversation, même si elle doit égratigner mon orgueil de prof.
- Pas la mort, que je l'entends me répondre. Ça, c'est l'obsession des adultes.
Courte pause, puis il poursuit :
- La plus grande source de curiosité des enfants, c'est le mal. Ils en entendent parler tout le temps.
Sa voix change, devient soudain nasillarde, caricaturée. Je comprends qu'il imite le prototype du parent contrôlant :
- « Touche pas ça, c'est mal ! Va pas là, tu vas te faire mal ! Dis pas ça, c'est pas bien, c'est mal ! Fais pas de mal à tes amis ! Lui, c'est un méchant monsieur, il fait toujours du mal ! »
Je ricane, amusé par l'imitation. Je l'entends poursuivre de sa voix normale :
- Dire à un enfant que quelque chose est mal, c'est le meilleur moyen pour éveiller sa curiosité.
- Tout le monde sait ça, fais-je remarquer.
- Oui, mais tout le monde le fait pareil. Pis si l'enfant décide d'essayer quelque chose d'interdit pour justement voir ce qu'il y a de mal là-d'dans...
Il renifle, sort son mouchoir.
- ... c'est là qu'il peut devenir cruel.
Il se mouche. Pas con, son idée. Alex n'est peut-être pas un intellectuel, mais il réfléchit, même si sa théorie est une généralité... disons... plus intuitive que scientifique.
- Mais la plupart des enfants ne se rendent pas très loin dans la cruauté, que je me sens obligé de préciser. Leurs petites expériences s'arrêtent au stade du démembrement d'une mouche, ce qui n'est vraiment pas alarmant.
- Oui, c'est vrai pour la plupart des enfants. Mais c'est pas eux qui décident d'arrêter. C'est le monde autour, les adultes, la société qui finit par prendre ces enfants-là en main, en leur disant qu'il faut arrêter ces petits jeux cruels et devenir responsable. Pis les enfants, en interrompant leur exploration du mal, deviennent peu à peu des adultes sages et conformistes.
Alors là, il y va fort ! J'ouvre même la bouche pour le lui dire, mais il continue sur sa lancée :
- C'est pour ça qu'on pense que les enfants sont purs. Parce qu'ils ont pas le temps de se rendre loin dans leurs jeux cruels. Pis ces histoires d'horreur que t'aimes tant, ça parle d'enfants qui, eux, se rendent plus loin que les autres.
Je lui demande s'il est sérieux, s'il pense vraiment tout ce qu'il vient de dire. Il m'assure que oui.
- Pis je vais même te dire quelque chose d'autre...
J'entends le cuir de la banquette craquer, comme si mon interlocuteur changeait de position, et lorsqu'il se remet à parler, sa voix me semble plus proche.
- Je pense que les psychopathes, les maniaques, les tueurs en série, ce sont des adultes qui retrouvent leur curiosité d'enfance. Maintenant qu'ils ont plus de parents pour les en empêcher, ils reprennent leurs petits jeux là où ils les avaient laissés... pis ils vont plus loin.
Je voudrais éclater de rire tant cette idée me paraît extravagante, mais aucun son ne sort de ma bouche. Alex ajoute :
- Les enfants dans les histoires d'horreur fascinent les gens parce qu'ils nous rappellent ce qu'on a déjà été... Ou, plutôt, ce qu'on aurait pu être...
Je n'ai plus envie de rire et je tourne la tête vers Alex, légèrement troublé. Mais quand je le vois avec son large sourire, les mains croisées sur les genoux, le regard joyeux, tout malaise me quitte instantanément.
- Qu'est-ce que t'en penses ? me demande-t-il fièrement.
- J'en pense que c'est toi qui devrais donner mon cours, tu rendrais les étudiants malades de peur.
Il se marre et son rire tonitruant fait plaisir à entendre. Il m'assure qu'il serait un très mauvais prof : trop brouillon, trop désorganisé, trop impatient.
- Et tu n'as jamais lu de livres fantastiques ? que je m'étonne. Après tout ce que tu viens de me dire, c'est dur à croire.
- J'ai vu quelques films d'horreur qui mettaient en vedette des enfants.
Puis, après une pause, il s'excuse d'avoir été si loquace. Peut-être a-t-il eu l'air prétentieux. Je l'assure que non et je suis sincère : je ne lui tiens plus du tout rigueur de son petit air supérieur de tout à l'heure.
- Je vais peut-être même me servir dans mon cours d'une ou deux choses que tu as dites.
Ces paroles m'étonnent. Est-ce que je le pense vraiment ? Ai-je vraiment l'intention d'utiliser les théories intéressantes, certes, mais quelque peu farfelues, de mon passager ? Lui-même, comme s'il était conscient de ma propre exagération, s'oppose en disant qu'il n'y a rien de très rigoureux dans tout ça, que ce ne sont que des opinions personnelles.
Deux minutes plus tard, je m'arrête près de la sortie de Saint-Valérien.
- Encore merci, Étienne ! On dirait presque que t'es mon chauffeur !
Cette remarque me donne une idée que je saisis au vol sans prendre le temps de l'examiner. Si Alex le désire, on peut poursuivre ce petit rituel deux fois par semaine, tous les mardis soir et tous les vendredis après-midi. Pour autant que nous soyons toujours aussi ponctuels. Mais pas question de nous attendre : si une voiture le prend avant que je passe, il monte. De mon côté, si je passe et qu'il n'est pas au rendez-vous, je continue. Alex se caresse le menton, manifestement intéressé.
- Je te préviens : je suis très ponctuel.
- Moi aussi.
Nous nous serrons la main, ravis tous les deux. Il y a de la chaleur dans cette poigne, et Alex sourit, ses dents recouvertes de broches incongrues. Il ouvre la portière. La pluie a cessé.
- Donc... à mardi soir ?
- C'est ça !
Alors qu'il est dehors, il se penche vers moi et me dit :
- Juste pour finir notre petite discussion sur la cruauté des enfants... Pense à ta propre enfance. Qu'est-ce qui te rendait curieux, toi, quand t'avais sept ou huit ans ?
Il lève son index droit et va se le mettre sur le front.
- À quel moment les adultes sont intervenus pour arrêter tes jeux ?
Son index quitte alors sa tête, traverse la courte distance entre nous deux et vient se placer sur mon propre front. Je suis trop étonné pour réagir. Et au moment où son doigt entre en contact avec moi, l'écho de tout à l'heure revient avec plus de force. Alex me fixe de ses yeux noirs et intenses.
- Essaie de te rappeler.
Son doigt quitte mon front et l'écho disparaît aussitôt. Il me fait un petit salut de la main, souriant, puis ferme la portière. Perplexe, j'agite distraitement la main dans sa direction, puis reprends la route.
Cette sorte d'écho qui a remué mes souvenirs me laisse songeur. Il a été particulièrement fort lorsque Alex a mis son doigt sur mon front. Aurais-je déjà vu ce gars avant ?
Drôle de type... mais intéressant et de bonne compagnie. Jamais je n'ai sympathisé si vite avec quelqu'un. Pourtant, nous n'avons pas grand-chose en commun. Il a manifestement peu d'éducation, ne lit pas, travaille dans une quincaillerie...
De nouveau, je me demande si je ne l'ai pas déjà rencontré. Cela expliquerait en tout cas la rapidité avec laquelle nous nous sommes plu. D'ailleurs, lui-même m'a examiné quelques fois comme s'il tentait de se souvenir...
Après tout, s'il a déjà habité à Drummondville, il y a bien des chances qu'on se soit déjà croisés dans un emploi d'été ou dans un party chez un ami commun J'allais éclaircir tout ça au moment de notre prochaine rencontre.
Puis, la dernière suggestion d'Alex me revient à l'esprit : me rappeler mes propres jeux d'enfance, lorsque j'avais sept ou huit ans. Je soupire derrière mon volant. Mission difficile quand nos huit premières années de vie ont été rayées de notre caboche. Cette amnésie de l'enfance m'avait toujours apporté quelques désagréments, mais ce soir je la trouve tout à coup particulièrement handicapante.
Curieusement, pour la première fois depuis trois jours, je repense à Manon.
Je m'empresse de remettre la musique à fond...


© 2003 Éditions Alire & Patrick Senécal


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