Chapitre 3, p. 23-31
Au moment où le taxi tournait au coin d'une rue et
passait sous un lampadaire, Jeanette essaya de distinguer la
position des aiguilles sur sa Rolex. Cinq heures du matin. Pas
étonnant qu'elle se sentît si fatiguée. Elle
avait encore trop bu et était restée à la
fête plus longtemps qu'elle ne l'aurait voulu. Avouons-le
franchement, se dit-elle, tu t'emmerdais. Cette fête était
en tout point pareille à la dernière, ainsi qu'à
la précédente. Elle aurait préféré
se retrouver avec le sexy comte.
Toute la nuit, ses fantasmes avaient porté sur cet homme
mystérieux rencontré au Player's. Elle se demandait
si elle le reverrait jamais. Se rappellerait-il son adresse ?
Il ne l'avait pas prise en note. Quelle idiote elle faisait,
elle ne lui avait même pas demandé son numéro.
Une conversation qu'elle avait eue juste avant de quitter la
fête lui revint à l'esprit.
« Priscilla, j'ai rencontré ce soir l'homme le plus
fabuleux du monde !
- Ma pauvre, tu rencontres un homme fabuleux à peu près
tous les soirs. C'est une manie chez toi.
- J'espère ne pas être à ce point superficielle.
Quoi qu'il en soit, celui-là est différent.
- C'est drôle, j'ai comme une impression de déjà
vu...
- Il m'arrive d'en avoir vraiment marre de tous ces gars modernes
que je rencontre. Ils sont tellement... comment dire... mous
à l'intérieur.
- Là, je suis tout à fait d'accord avec toi. Je
veux bien qu'ils soient sensibles, mais parfois ils poussent
un peu, non ? En plus, les meilleurs sont tous déjà
mariés, quand ils ne sont pas gais ou eunuques.
- Priscilla, de quoi tu te plains ? Toi et Alvin, vous êtes
notre couple modèle depuis au moins deux ans.
- C'est en plein ce que je veux dire.
- Eh bien, le type que j'ai rencontré se détache
du lot. Il est intense. Profond. Avec lui, je me sens... spéciale,
et non simplement comme une jolie parvenue de plus dans la série.
Il n'est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds ;
et je ne crois pas non plus qu'il se laisse arrêter par
un non. C'est plutôt excitant, tu ne trouves pas ?
- Si tu le dis, ma chère. » Priscilla avait regardé
autour d'elle d'un air las.
Jeanette s'était sentie soudain nostalgique, voire mélancolique,
sentiments qui l'envahissaient souvent lorsqu'elle avait trop
bu. Elle ressentait une grande solitude et avait tenté
de l'exprimer : « Tu sais, parfois je me dis
qu'il doit y avoir mieux à faire dans la vie que de...
- Oh, pour l'amour du ciel, Jeanette ! l'avait coupée
brusquement Priscilla. Tu deviens de plus en plus existentielle.
Les anniversaires ont parfois cet effet. La vie est beaucoup
trop courte pour la gaspiller en dérives philosophiques
ennuyeuses. C'est pour ça qu'on se paie des psychiatres.
Allez, tiens ! Prends une autre coupe de Mumm's. »
Jeanette sortit de ses pensées et indiqua au chauffeur
de taxi : « C'est juste ici. »
Ils franchirent le rond-point et s'arrêtèrent devant
l'escalier de marbre qui menait à l'entrée du chic
immeuble à appartements de style georgien. Elle lui tendit
dix livres. « Gardez la monnaie. »
Elle fit une pause devant la porte et fouilla dans son sac. La
seule lueur provenait d'un lampadaire imitant un réverbère
au gaz et, dans l'état où elle se trouvait, cela
ne suffisait guère. « Où diable ai-je
bien pu mettre ces fichues clés ? Pourquoi est-ce
que je ne les trouve jamais... Ah ! »
Elle essayait en tâtonnant d'insérer la bonne clé
dans la serrure lorsqu'une main pâle enveloppée
de noir sortit de nulle part et lui arracha le trousseau.
« Julien ! Qu'est-ce que tu fais ici ?
- Je crois me rappeler que vous m'avez offert à boire.
- Oui, c'est vrai. Wow, tu as été vite
comme l'éclair. Mais c'est très bien comme ça.
Moi aussi, j'aime mettre la pédale au fond. Allez, entre.
La nuit est jeune, comme on dit, non ?
- En effet », dit-il en tournant la clé dans la
serrure.
Une fois dans l'entrée, elle se dirigea vers la première
porte sur la gauche. Julien l'ouvrit cette fois aussi et la fit
passer en premier.
« Tu t'y connais vraiment en manières victoriennes,
gloussa-t-elle. Tu ferais fureur dans les fêtes de mon
amie Priscilla. Mais pourquoi tu restes planté là ?
- Je suis plutôt... comment diriez-vous... plutôt
de la vieille école. »
Jeanette rit de nouveau. « Écoute, je n'ai
pas d'invitation en lettres d'or sous la main, alors tu devrais
entrer sans cérémonie avant qu'on t'accuse de flâner
dans mon vestibule. »
Il entra, ferma la porte à clé, puis lui tendit
le trousseau, qu'elle laissa tomber avec son sac sur une table
à proximité.
« Eh bien voilà, c'est ma chaumière. Assieds-toi. »
Elle désigna le sofa Louis XIV qu'elle venait de faire
recouvrir de brocart bleu régence, mais il resta sans
broncher. Ne sachant trop comment réagir, elle se dirigea
vers le bar situé à l'autre bout de la pièce,
mais d'un pas un peu trop rapide, ce qui lui fit presque perdre
l'équilibre. « Tu veux boire quelque chose ? »
Il ne répondit rien. Il se contenta de la regarder de
manière étrange. « Hé, fais comme
chez toi, OK ? Je reviens dans une minute. Je veux me débarrasser
de cette robe. Je me demande comment faisaient les femmes, à
l'époque. Oh, et mets-toi à l'aise et... Bon, j'y
vais. »
Elle le laissa debout près de la porte et gagna sa chambre
en se disant qu'elle était peut-être en train de
faire une bêtise. Elle se demanda s'il avait traîné
devant chez elle toute la nuit à l'attendre. Il se comporte
de manière étrange, jugea-t-elle. Au fait, qu'est-ce
que je sais de ce type ? Peut-être que je devrais
appeler Richard et lui dire de se pointer, juste au cas.
Elle retira les bottillons en peau de porc ornés de perles,
puis vérifia son maquillage dans le miroir.
Julien se dirigea vers la porte de la chambre. L'appartement
était décoré d'un heureux mélange
des styles français et anglais du XVIIIe siècle.
Les murs bleus, de la couleur d'un oeuf de rouge-gorge, voisinaient
avec la bordure blanche des fenêtres et des portes françaises.
Les tentures bleu et or et le fauteuil Chippendale garni d'un
coussin en tapisserie au petit-point évoquèrent
en lui des souvenirs d'une époque qu'il avait presque
oubliée. Cela lui plut. Mais plus séduisante encore
fut à ses yeux la femme qui, dos à lui, retirait
lentement et de manière suggestive ses bijoux et ses épingles
à cheveux.
« Ravissant ! » murmura-t-il en français.
Elle sursauta et se retourna, visiblement surprise.
« Oh ! Je te croyais toujours dans le salon. »
Elle continua à retirer ses épingles à cheveux.
Des mèches brillantes d'un blanc doré allèrent
caresser ses épaules et descendirent dans son dos. Il
fut transporté par sa beauté singulière.
Lorsqu'elle eut terminé, elle se glissa derrière
un paravent bas des peintures sur papier de riz
tendues dans des volets en bois laqué et retira
ses vêtements. Elle enfilait un kimono japonais lorsqu'il
se dirigea vers elle.
« Julien, mon chou, prépare-moi un verre, tu veux
bien ? Je sais que je suis déjà un peu éméchée
et que je devrais boire un bon café, sans doute même
un espresso, mais cela peut attendre. Pour l'instant, j'ai plutôt
envie d'un scotch. Je suis une vraie maniaque de scotch. Juste
un peu d'eau et vraiment très peu... »
Toutefois, avant qu'elle eût pu terminer, il lui agrippa
le poignet. Le désir se répandit en lui comme l'acide
rongeant le métal. « Tu n'avaleras pas une
gorgée de plus. Je n'aime pas le goût de l'alcool
sur mes lèvres, ni sentir sa présence dans mon
sang. »
Jeanette était troublée par la façon
qu'il avait de la surprendre et par l'attitude autoritaire qu'il
avait à présent. Mais la première réaction
qu'elle parvint à verbaliser fut l'effet du contact avec
sa peau.
« Ta main ! Hé, mais elle est brûlante ! »
Cependant, avant qu'elle eût pu prononcer un seul autre
mot, il la tira brutalement vers le lit en renversant le paravent.
Seules la force et la rapidité de son geste empêchèrent
Jeanette de tomber.
Elle voulut protester, résister au traitement qu'il lui
imposait, mais tout se passa si vite qu'elle se sentit comme
engourdie. Par l'alcool. Par ce qui était en train de
se passer.
D'une main, il lui maintint les bras derrière le dos tandis
que de l'autre il détachait son pantalon.
Ses lèvres bafouillèrent des suppliques. « Julien.
Mon chou, s'il te plaît. Ne sois pas aussi brutal. Tu n'as
pas besoin de me violer, pour l'amour du ciel. Je... j'aimerais
bien baiser avec toi, je le jure. Mais, s'il te plaît,
lâche-moi. Tu me fais mal aux poignets.
- Tu aimerais ? ricana-t-il. Veux-tu bien me dire ce que
ton espèce connaît à l'amour ? Vous
êtes incapables de comprendre cette émotion et je
me demande même si vous comprenez le mot lui-même. »
Il avait un sourire mauvais, mais le regard de Jeanette fut attiré
par autre chose. Deux dents. Pointues. Pareilles à des
crocs. Incroyables. Elle s'entendit pousser un petit gémissement.
Julien réagit en lui arrachant son kimono de soie.
Sa peur s'accentua et un cri perçant monta des profondeurs
de son âme, remplit la pièce, cascada le long des
murs et se glissa par les portes et les fenêtres, cherchant
à atteindre une oreille humaine. Un appel auquel il coupa
court en la secouant et en la projetant sur la couette de satin.
Tomber. Par en arrière. Presque au ralenti. Les oreilles
lui bourdonnaient. La pièce s'entoura d'un halo. Non !
s'ordonna-t-elle. Tu ne t'évanouiras pas.
Aussitôt que le corps de Jeanette toucha le lit, Julien
se jeta sur elle, lui immobilisa les mains et se plaqua contre
elle de tout son poids.
Une énergie terrible se diffusa en lui, d'une si délicieuse
intensité qu'il en fut presque submergé. De ses
lèvres il écarta les siennes et glissa sa langue
dans sa bouche chaude. Elle se débattit un peu, mais il
sentit que son conflit était surtout intérieur.
Elle semblait incertaine du parti à prendre et cela ne
la rendait que plus désirable à ses yeux.
Il enfonça son pénis de force dans son vagin, profondément.
Le plaisir l'envahit, l'incitant à éjaculer sur-le-champ,
mais il se contraignit à rester dur. Il la pénétra
à grands coups, en espérant qu'elle s'ouvrît
à lui. Mais il réalisa presque aussitôt que
cela ne fonctionnait pas. Il cessa d'aller et venir et plaça
son visage vis-à-vis du sien. Il voulait la voir céder.
Cependant, il découvrit sur sa figure un dédale
d'émotions complexes, une forteresse de réflexes
de défense qui le maintenaient à distance.
Il fut blessé de la trouver ainsi sur la défensive.
L'expression qu'aperçut Jeanette la terrifia. Elle
essaya de parler pour atténuer le désespoir de
Julien, mais les mots ne voulurent pas sortir. Elle se contenta
de le supplier du regard.
Il recommença à se mouvoir, lentement, sensuellement,
à un rythme régulier. Il happa ses lèvres
dans un baiser passionné et elle eut du mal à croire
à un tel changement d'attitude.
Elle intima à son corps l'ordre de ne pas réagir,
mais celui-ci ne lui obéit pas. La chair ferme de Julien
malaxait les couches de peau tendre et humide en elle, et ses
propres mouvements se précisèrent. Une vague de
sensations ondoya à travers son corps.
Son cerveau imbibé d'alcool refusait d'analyser la situation
afin de déterminer ce qu'elle avait de bien ou de mal
et d'en évaluer la gravité ou les conséquences.
La seule chose dont elle était certaine, c'était
qu'elle le désirait en elle. Et lorsqu'il lui lâcha
les poignets, ses bras allèrent spontanément lui
entourer le cou pour l'amener vers elle.
La réaction de Jeanette à ses assauts excita
Julien encore davantage. Il apprécia de la sentir humide
et se mit par instinct à bouger de plus en plus vite,
à la pénétrer plus profondément.
Elle était sur le point de jouir. Il laissa ses lèvres
glisser vers son cou et poser plusieurs baisers sur sa peau douce
avant de s'arrêter à la hauteur de la jugulaire.
Le souffle de Jeanette devint saccadé et elle l'enserra
plus étroitement. Il la sentit venir et fit durer l'instant.
Elle cria.
Julien transperça la veine palpitante.
L'incision fut preste et nette. Il savait que Jeanette, ivre
d'alcool et de passion, n'avait pas conscience de la morsure.
Tandis que leur ardeur s'éteignait peu à peu, il
ne cessa de lécher la vie qui jaillissait du cou de Jeanette.
Son sang brûlant courait en lui, procurant énergie,
puissance et chaleur à ce qui était irrémédiablement
froid. Et ce ne fut que lorsqu'il sentit que trop de sang la
quittait qu'il se détacha à regret.
S'il avait continué, cela aurait contredit ses plans.
Ils devaient être unis par des liens plus forts que le
sang s'il voulait qu'elle soit sienne.
Il perça l'intérieur de son poignet et le laissa
dégoutter sur les lèvres de Jeanette, remplissant
sa bouche entrouverte de sa vita. Elle resta soumise et
avala complaisamment, sans trop se rendre compte qu'elle ingurgitait
ce nectar exotique.
Tout le reste de la nuit, il resta étendu près
d'elle. Fasciné, il ne cessait de la toucher et se délectait
de sa présence. Elle lui paraissait faible et sans défense,
mais magnifique dans son sommeil éthylique. Elle ne l'avait
pas déçu. Elle avait relevé le défi
mieux que toutes les autres, et de manière inattendue.
Il avait envisagé que la lutte entre eux fût physique.
Mais la tournure des événements se révélait
beaucoup plus intéressante. Son combat était intérieur :
la part en elle qui éprouvait du désir le disputait
à une autre qui niait cette envie.
Il prit une décision, se mettant lui-même au défi.
Il ne la transformerait que si elle le désirait, lui.
Il savait pourtant que c'était le cas. Tout ce qui les
séparait, c'était sa condition de mortelle.
Il la laissa à ses rêves et retourna hanter les
rues. Ce qu'il avait donné l'avait vidé. Il devrait
se nourrir de nouveau. Pourquoi pas un enfant ?
« Demain et après-demain et le jour d'après »,
songea-t-il en vidant de son sang la petite fille...
© 2002 Éditions
Alire & Nancy Kilpatrick
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