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La Peau blanche

de

Joël Champetier

 

 

(Extrait du chapitre 1, p. 10-14)

 

Décrire une séance de baise, c'est pas évident. Si on couvre souvent l'acte d'un voile pudique, c'est par esthétisme autant que par pudibonderie. Je céderais moi-même à cette inclination si les événements qui ont suivi ne m'obligeaient pas à un compte rendu un peu plus détaillé. Nous avons fini de nous déshabiller, Manon-la-fausse-blonde et moi. Après avoir enfilé mon préservatif à dix dollars, j'ai effectué avec la collaboration de ma partenaire quelques variations sur le thème de l'interpénétration, puis je suis revenu à ma position première, couché sur le dos, enfourché par la fille qui haletait et s'activait avec énergie. Heureusement qu'elle faisait preuve d'autant de conscience professionnelle, car plusieurs irritants m'empêchaient de jouir de l'expérience avec tout l'abandon voulu. Le matelas était mou, il faisait trop chaud, les cheveux de la fille me tombaient dans l'oeil. Pire encore, une rumeur sourde semblait émaner de la porte, de la fenêtre close, des murs eux-mêmes, comme un bruit blanc, amalgame de musique étouffée, de rires assourdis, de craquements de plancher, de klaxons, de cris lointains, avec en filigrane le râle de la climatisation qui n'en pouvait plus. J'avais beau fermer les yeux, caresser les cuisses de la fille et m'imprégner du rythme de son bassin contre le mien, une partie de mon attention ne parvenait pas à se détacher du cocon de bruit au sein duquel nous nous agitions. Soudain mal à l'aise, je me suis trouvé grotesque et j'ai eu l'humiliante sensation que j'allais débander.

Beaucoup plus tard, j'ai supposé que cette brusque angoisse avait pour origine les premiers cris inconsciemment entendus. Ou peut-être qu'aucun cri n'avait été émis encore, peut-être n'avais-je perçu qu'un choc un peu trop lourd, quelque part dans la bâtisse. Un éclat de voix. Le frottement d'un meuble brutalement déplacé. Peut-être n'avais-je perçu qu'une insubstantielle fluctuation dans la rumeur qui sourdait des murs, ces murs blancs et nus sur lesquels on distinguait les marques de rouleau d'une peinture appliquée sans soin. Et même lorsque les premiers cris ont été perceptibles, je ne les ai pas tout de suite identifiés, morcelés comme ils l'étaient par nos halètements et les soupirs mous du matelas.

Mais finalement, malgré la rumeur, j'ai compris que ce bruit rauque, tel un borborygme émis par les entrailles de l'immeuble, était un cri émis par une gorge humaine... J'ai agrippé les bras de Manon.

- Stop ! Stop !

Elle a obéi en riant. Elle pensait que je jouissais.

- Non ! Tais-toi ! T'entends pas ?

- Hein ?

- Tais-toi !

J'aurais voulu la repousser, mais cela aurait provoqué du bruit. Je l'ai plutôt retenu contre moi, en dépit du fait que son corps suant m'était soudain devenu parfaitement odieux. Elle s'est laissé faire, silencieuse, désarçonnée. Je suis resté comme cela de longues secondes, le coeur battant, le dos glacé de sueur.

Cette fois-ci, l'appel a été clair, affreusement clair. C'était Henri. Qui hurlait mon nom.

Bon Dieu ! J'ai poussé la fille et sauté hors du lit. Les mains tremblantes, j'ai enfilé mon pantalon, pas de slip, mes godasses, pas de chaussettes, et je me suis débattu avec la manche récalcitrante de ma chemise. Dix fois au moins j'ai vérifié que mon portefeuille était dans ma poche arrière. Manon-la-fausse-blonde, debout au pied du lit, me regardait m'habiller en se rongeant un ongle. Sous le toupet décoloré, deux iris étaient dilatés de peur. Hésitante, elle a tendu la main et m'a serré faiblement l'épaule.

- Reste ici. Vas-y pas.

- Qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

- Vas-y pas... Ça nous regarde pas.

Un son lointain, aigu et bref cette fois-ci : le fracas suraigu du verre qui éclate. Un cri de fille, tout aussi bref. Je me suis jeté hors de la chambre juste au moment où Henri beuglait de nouveau. Merde ! J'ai couru le long du couloir, ma main effleurant les murs tapissés comme s'il me fallait quelque chose de tangible sous les doigts pour me convaincre que je ne rêvais pas. J'ai tourné à gauche, failli bousculer un gros type alerté aussi par les cris. Il m'a posé une question querelleuse avec un accent si prononcé que je n'ai pas saisi. Je n'avais pas le temps de m'occuper de lui. J'ai cru reconnaître devant moi la porte franchie par Henri et sa rouquine... sans en être sûr, les portes des chambres étaient toutes pareilles. J'ai mis la main sur la poignée. Verrouillée. De l'autre côté, Henri a crié de nouveau, un sanglot plutôt, moitié pleurs, moitié râle désespéré. J'ai poussé. Ou bien le bois était pourri, ou alors je ne mesurais plus ma force, car j'ai fait éclater le chambranle avec une facilité ridicule...

En dépit de tout ce qui s'est passé par la suite, de ce que je sais être la vérité - la vérité ! -, la première image qui s'est irrémédiablement gravée dans ma mémoire au moment où je suis entré dans la petite chambre, c'est celle-ci : dans une pièce aussi banale que celle où je baisais tout à l'heure, sous la lumière tamisée de deux lustres bon marché, un lit avait été repoussé contre une coiffeuse avec tant de vigueur que le miroir avait éclaté. Au milieu du tapis, entre les pots de maquillage et les éclats de miroir éparpillés, la jeune prostituée rousse était clouée sur le dos, le visage maculé de sang, son mince corps nu disparaissant presque sous celui d'Henri, nu également, qui l'écrasait de tout son poids. Suffoquant et grimaçant de douleur, elle tentait de défaire la main qui l'étranglait, la main d'Henri, impitoyable, énorme, disproportionnée autour de son cou fragile. De son autre main gluante de sang elle retenait, désespérée, l'autre poignet d'Henri, l'empêchant d'abattre le poignard qu'il tenait à la main.

Henri a levé les yeux vers moi, deux puits noirs de haine et de folie meurtrière. J'étais trop sonné pour réagir, et même pour imaginer qu'une réaction soit possible.

Le gros type derrière moi est entré à son tour. Il m'a bousculé, puis il a vu lui aussi et a reculé en jurant... Là s'est opéré sous mes yeux un changement de sens et de perspective qui m'a laissé encore plus étourdi que je ne l'étais déjà. J'ai compris soudain que, des deux membres du couple grotesque qui se débattait sous mes yeux, Henri n'était pas l'agresseur, il se défendait !

 

© 1997 Éditions Alire & Joël Champetier


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