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Sortie

Le Poids des illusions

de

Maxime Houde

 

 

Chapitre 2, p. 51-60

Je laissai la Studebaker dans un petit boisé près de chez Lalonde et fis le reste du chemin à pied. Un champ s'étendait à perte de vue devant la maison, de l'autre côté du chemin de terre. J'enjambai le fossé et me dissimulai parmi les hautes herbes. Toutes les fenêtres de la maison brillaient. J'attendis. Les nuits étaient encore fraîches et un petit vent me glaçait les os. La bouteille de gin dans la boîte à gants me manquait. Je dus me contenter de remonter le collet de mon veston.
Au bout d'un certain temps, les lumières s'éteignirent une par une jusqu'à ce qu'il reste seulement celle sous le porche. Puis Lalonde sortit et traversa le sentier qui menait à la Ford. Il se glissa au volant, recula au milieu du chemin de terre et pointa le museau de la voiture en direction de Montréal. Les feux arrière sautillèrent sur la route cahoteuse, puis s'évanouirent dans la nuit. Lalonde se rendait sans doute au Rockhead's pour son rendez-vous de onze heures. Je me demandai de quoi il s'agissait et songeai à le filer, mais décidai de rester fidèle à ma première idée.
Je quittai ma cachette et hâtai le pas en direction de la maison, que je contournai. Des nuages bloquaient les rayons de la lune et on n'y voyait presque rien. J'allumai la torche électrique que j'avais em-portée spécialement pour l'occasion et examinai la porte arrière. Elle était verrouillée de l'intérieur par un bouton dans la poignée. Je cassai l'un des carreaux avec la torche, me glissai la main de l'autre côté et fis sauter le bouton.
Je m'avançai dans la cuisine. Le faisceau de la torche se posa sur des chaudrons sales sur le poêle à gaz et les restes du souper sur la table. Je passai au salon par une grande porte en arche. Les meubles n'avaient pas bougé depuis ma première visite. Il n'y avait pas de malle ancienne parmi eux. Dans la chambre, peut-être, pensai-je. J'allai à l'avant de la maison. Avant de gravir l'escalier menant à l'étage, je m'arrêtai à la salle de bain. Dans la pharmacie au-dessus du lavabo, je trouvai un rasoir et des lames, un tube de crème à barbe Colgate, du vide. Rien d'autre.
La chambre était à gauche, en haut de l'escalier. Un lit en fer dominait la pièce. Il y avait aussi une commode avec un miroir crasseux au-dessus et un fauteuil et une lampe pour lire. Mais pas de malle. J'ouvris les tiroirs de la commode. Ils contenaient les vêtements habituels que portent les hommes. La penderie contenait deux pantalons, une chemise blanche et un complet anthracite orné de fines rayures. Je traversai dans la pièce à la droite de l'escalier. C'était censé être un bureau ou une chambre d'enfant, mais elle ne contenait rien, à part des moutons de poussière.
Je me disais que ma visite était une perte de temps quand je pensai au grenier et au sous-sol. La trappe qui s'ouvrait sur le grenier était au-dessus de l'escalier. Je l'abaissai, dépliai l'échelle qui se trouvait à l'intérieur et gravis quelques marches. Je dirigeai le faisceau de la lampe dans chaque coin et chaque recoin. Il y avait des meubles encore plus délabrés que ceux du salon, des boîtes en carton et quelques araignées. Je les laissai tisser leurs toiles en paix et redescendis.
La porte du sous-sol était dans le couloir qui traversait la maison. Je posai la main sur la poignée et me figeai sur place. J'avais entendu quelque chose. Je retins mon souffle, tendis une oreille. Rien. À moins que ce ne fût mon imagination qui me jouait des tours. Je tendis l'autre oreille, décidai que c'était sans doute la maison qui émettait toutes sortes de craquements bizarres, comme toutes les maisons, et descendis au sous-sol. Le plafond était bas et je dus m'accroupir pour ne pas endommager mon feutre. Il faisait froid et humide et c'était sinistre comme dans un caveau. Des particules de poussière flottèrent dans la lumière de la torche mais, encore là, pas de malle.
Je remontai au rez-de-chaussée et fermai la porte. J'avais encore la main sur la poignée quand une charge de T.N.T. explosa entre mes deux oreilles. J'étais dans les pommes avant de m'écraser par terre.
Ce n'était pas la maison qui avait émis un craquement comme toutes les maisons.

***

Je quittai les pommes cinq minutes ou cinq heures plus tard et me trouvai allongé sur le canapé du salon, sur un côté, les mains liées dans le dos. Une douleur sourde irradiait dans tout le crâne. Lalonde, confortablement installé dans un fauteuil, examinait le contenu de mon portefeuille. Il portait un coupe-vent beige et un feutre brun, incliné sur l'arrière de sa tête.
- Tu as trouvé quelque chose d'intéressant ?
Il leva les yeux sur moi avant de continuer ses recherches. Il tomba sur une de mes cartes personnelles.
- Un détective privé, dit-il en esquissant une grimace. Qu'est-ce que vous faites ici ? Qu'est-ce que vous cherchez ?
- Le bonheur, comme tout le monde.
Il ne sourit même pas.
- Je parie que vous travaillez pour la soeur de Béatrice, pensa-t-il tout haut. J'ai raison ?
- Tu as déjà été chez les scouts ?
- Quoi ?
- Tu fais de bons noeuds. Je n'ai plus de sang dans les mains.
- Répondez-moi.
- C'était quoi, la question, déjà ? Tu m'excuseras, mais je suis un peu sonné.
- Travaillez-vous pour la soeur de Béatrice ? répéta Lalonde en haussant le ton.
- Béatrice qui ? répondis-je stupidement.
Il se leva et se planta devant le canapé. Il n'avait plus l'air du garçon docile que j'avais rencontré plus tôt dans la journée, il avait l'air intimidant. Il y avait une drôle de lueur dans ses prunelles, derrière les lunettes.
- Répondez.
- Sinon ?
Son poing s'écrasa contre ma joue, ce qui ne donna rien de bon pour mon mal de bloc. Le goût du sang m'emplit la bouche.
- Ça répond à votre question ?
- Oui, merci.
- Pis ?
- Arrêtons de tourner autour du pot, Sylvio. Tu connais la réponse. Madame Grégoire veut savoir où est passée sa soeur.
- Je n'en ai aucune idée. Je lui ai expliqué la situation.
- Elle ne te croit pas.
- Béatrice m'a quitté, dit-il comme s'il récitait un texte par coeur. Elle a fait sa valise un matin et elle est partie.
- Elle ne t'a pas dit à quel endroit ?
- Non. On ne se parlait plus, on s'était disputés.
- À propos de quoi ?
Mon hôte fronça les sourcils, réfléchit une seconde - une seconde de trop - avant de répondre.
- Ce n'était rien d'important. Comme toutes les chicanes de ménage, c'est parti de rien et c'est devenu une montagne.
- Elle n'a pas été retrouver un autre homme ?
- Non. Elle est partie sur un coup de tête. Béatrice est une fille très émotive. Mais elle va revenir.
- Comment elle va faire pour savoir que tu es ici ?
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Elle ne sait pas que tu as déménagé. Tu as laissé ta nouvelle adresse au concierge ?
Lalonde ne répondit pas. Sa bouche n'était plus qu'un trait rosâtre dans son visage.
- Et ta fille ? continuai-je. Tu ne t'inquiètes pas pour elle ? Tu n'es pas curieux de savoir où Béatrice l'a emmenée, si elle prend bien soin d'elle ?
Il réfléchit une longue seconde. Ses yeux ne quittèrent pas mon visage.
- J'appelle la police, annonça-t-il enfin.
Il se dirigea vers le téléphone, sur une table, dans un coin.
- Tu es certain de ton coup ?
Il se tourna vers moi, le combiné collé contre le visage.
- Vous êtes entré par effraction chez moi pendant mon absence. Quand je suis revenu pour chercher mon parapluie que j'avais oublié, vous m'avez menacé pour me faire avouer quelque chose que je n'ai pas fait. Il y a eu une bousculade. J'ai réussi à vous maîtriser.
- Je ne me rappelle pas ce bout-là. Je dois être plus sonné que je le pensais.
- On dirait bien. Et maintenant, j'appelle la police.
- Vas-y, mon gars.
Je ne pouvais pas y faire grand-chose, dans ma situation.
Il me tourna le dos pour composer le numéro.
- Oui, bonsoir, j'aimerais parler au lieutenant-détective Caron, l'entendis-je dire. Il est à son bureau ?

***

Il était à son bureau et se pointa vingt minutes plus tard, accompagné d'un détective en civil. Lalonde alla à leur rencontre dans le vestibule. Je l'entendis leur raconter son histoire. Il avait déchiré la manche gauche de son coupe-vent et s'était ébouriffé les cheveux pour faire vrai, le petit malin. Caron tomba dans le panneau - le contraire m'aurait étonné - et vint me cueillir dans le salon avec le détective. Des menottes remplacèrent la corde autour de mes poignets, et les deux flics m'escortèrent jusqu'à leur voiture. Caron ne dit pas un mot. Il avait l'air triste et fâché, comme si j'étais son fils et que je l'avais déçu.
On roula en silence un moment. Puis je me tournai vers Caron, assis à ma gauche sur la banquette arrière. C'était le détective qui conduisait.
- Tu m'enlèves les menottes ?
- Je ne sais pas si c'est une bonne idée, répondit Caron. T'es agressif ce soir, à ce que j'ai entendu.
- Lalonde te contait des salades.
- Son manteau était déchiré.
- Il l'a déchiré lui-même. Il m'a assommé par-derrière.
- Ça, c'est ta version, mon petit père. Et laisse-moi te dire que tu n'es pas très crédible. Tu pues le whisky à plein nez.
- J'en ai avalé quelques-uns ce soir, avouai-je.
- Quelques-uns ? On dirait que t'as pris ton bain dedans.
- Tu penses que Lalonde m'aurait maîtrisé si on s'était battus ? Je pourrais le casser en deux comme un brin d'herbe.
- Ah oui ? T'es un vrai dur, hein, mon Stan ?
Caron me flanqua un coup de poing sur le coin de la bouche. Je ne le vis pas venir, la nuit envahissait l'habitacle. Ma tête donna durement contre la portière.
- Je n'ai pas de misère à croire Lalonde, reprit Caron. T'es docile comme un chaton.
- Enlève les menottes pour voir, grognai-je.
- Un grand parleur, c'est tout ce que t'es, mon vieux Stan. Qu'est-ce que tu faisais chez Lalonde ?
- Mon travail.
- Si on peut appeler ça un travail, marmonna Caron.
- Je cherchais une malle.
- Une malle ?
- Oui. Et les traces d'une femme. C'est négatif dans les deux cas. Lalonde ne semble pas avoir quitté son épouse pour une autre. Si c'était le cas, elle aurait laissé quelque chose chez lui.
- Je veux bien, mais c'est quoi cette histoire de malle ?
- Quand Lalonde a déménagé, dis-je, il a em-porté une grosse malle avec lui, un gros coffre, tu comprends ?
- Je sais ce que c'est, une malle.
- Je voulais juste m'assurer que tu comprenais.
Le lieutenant-détective me cogna une deuxième fois et une onde de douleur me traversa le ciboulot. L'envie de caraméliser sa crème brûlée commençait sérieusement à me démanger.
- Qu'est-ce que j'ai dit de mal ? demandai-je.
- Rien. Mais tu l'as pensé. Continue.
- Va te faire cuire un oeuf. Moi, je descends ici. Hé, toi, lançai-je au conducteur, arrête.
- T'arrête pas, Gerry, ordonna Caron. Toi, Stan, continue, sinon je te frappe encore. Je commence à y prendre goût.
La tête me fendait par suite de l'alcool et des coups. Je continuai. Caron avait raison, j'étais docile comme un chaton.
- La malle n'était pas chez Lalonde.
- Tu es entré par effraction chez lui pour voir si elle était là ? demanda le lieutenant-détective d'un ton incrédule.
- Oui.
- Misère... T'as vraiment du temps à perdre. Peut-être que Lalonde s'en est débarrassé une fois arrivé dans son nouveau chez-soi.
- Pourquoi il l'aurait achetée quelques jours avant de déménager pour la jeter aux ordures ensuite ?
- Peut-être qu'il l'a entreposée quelque part, répliqua Caron. Tu as pensé à ça, Poirot ? Et puis d'où elle sort, cette histoire de malle ?
- C'est l'ancien voisin de Lalonde qui l'a vue.
- Peut-être qu'il a besoin de lunettes.
- Il ne mentait pas. Il a aussi entendu Béatrice et Lalonde se disputer à cause d'elle.
Le lieutenant-détective Caron poussa un soupir mêlé à un grognement.
- Qu'est-ce qui s'est passé, d'après toi ? Tu penses que Lalonde a fait disparaître Béatrice et sa fille ? qu'il les a enfermées dans la malle et qu'il les a expédiées en Afrique ?
- Pour voir sauter les kangourous, lança à la blague Gerry.
- Les kangourous sautent en Australie, espèce de crétin, le corrigeai-je. Ce qui s'est réellement passé pourrait être plus grave.
- Tu penses que Lalonde les a tuées toutes les deux, hein ? me demanda Caron.
- Ce ne serait pas le premier homicide en ville.
- Pourquoi il aurait zigouillé sa famille ? Quel aurait été son mobile ?
- Je ne sais pas encore.
- Gerry, arrête-toi ici et laisse-nous seuls deux minutes, OK ?
La voiture s'immobilisa en bordure de la route. Gerry descendit. La flamme d'un briquet baigna son visage de lumière rouge quand il s'alluma une cigarette. Je n'avais aucune idée de l'endroit où on était. Il y avait une fermette tout près, une grappe de lumières brillait dans les ténèbres.
Caron ferma les yeux et se pinça le haut du nez, comme s'il souffrait soudain de migraine.
- Écoute-moi bien, Stan. Je te laisse aller ce soir. J'en ai ras le ciboulot. Il est tard, je suis fatigué. Mais si tu achales encore Lalonde ou si je te retrouve dans mes pattes, ça va aller mal. Ton bureau, je peux m'arranger pour qu'il ferme assez vite. Compris ?
- Compris.
Il était inutile d'insister, j'avais l'impression de discuter avec une roche.
- Arrête de lire Agatha Christie et trouve-toi un vrai job, ajouta-t-il, au lieu d'écouter aux portes et d'achaler les gens.
- Merci du conseil. Tu m'enlèves les bracelets ?
Je tendis les mains. Il sortit la clé de sa poche et défit les menottes. Je massai mes poignets endoloris.
- Descends. Je ne veux plus te voir la face.
J'ouvris la portière et mis pied à terre. Gerry m'attendait.
- Tu te penses bien fin, hein ?
Il jeta sa cigarette par terre, l'écrasa sous le bout de son soulier. Puis son poing fila vers mon visage ; décidément, tout le monde me confondait avec un sac d'entraînement, ce soir-là. Je ne fis aucun effort pour me défendre. Si j'esquivais le coup et répliquais, ça allait seulement étirer la procédure pour rien.
Un heurt violent m'ébranla la mâchoire et je me retrouvai à quatre pattes par terre. Dans la voiture, Caron gloussa.
- Bien envoyé, Gerry.
- Ouais, je ne l'ai pas manqué, dit Gerry. Hé, hé, hé...
Il remonta dans la voiture, claqua la portière. Le vrombissement du moteur s'éloigna.
Je restai assis sur les talons un moment. Quand le sol sous moi arrêta de tanguer, je me relevai, époussetai mon complet puis, enveloppé par les ténèbres, je rebroussai chemin jusqu'à la Studebaker, une promenade de près d'une heure pendant laquelle le mercure sembla chuter à chacun de mes pas. La bouteille de Croix d'Or était toujours dans la boîte à gants. J'en pris une lampée pour me réchauffer, une couple d'autres pour égayer le retour à la maison et je me couchai...

© 2008 Éditions Alire & Maxime Houde


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