Chapitre 2, p 12-21
Il avait neigé davantage à Joliette qu'à
Montréal et, à en juger par le paysage, les autorités
avaient été prises de court. On avait seulement
repoussé la neige sur le bord des rues. Les voitures étaient
stationnées à toutes sortes d'angles bizarres autour
de ce que les habitants appelaient la place du marché.
On n'avait pas déblayé les rues dans les quartiers.
Il n'y avait que deux sillons tracés par les pneus et
le bruit de la neige qui frottait contre le dessous de la Studebaker
avait quelque chose de lugubre.
Nos hôtes habitaient à deux pas du parc Lanaudière.
Leur demeure était une des plus belles du voisinage. C'était
une maison basse, toute en long, qui semblait écrasée
sous son toit en pignon. Elle était juchée sur
une petite colline, à moitié cachée par
une haie de cèdres. On avait passé les cèdres
au sécateur et, recouverts de neige, ils ressemblaient
à d'énormes boules de glace à la vanille.
On accédait à la porte par un escalier muni d'une
seule rampe.
Je garai la voiture devant la maison, deux pneus grimpés
sur le banc de neige qu'il y avait là. Une âme charitable
avait déblayé les marches du petit escalier. On
les gravit et Kathryn enfonça la sonnette. Au bout de
ce qui sembla une éternité, à cause du froid,
une fillette entrouvrit la porte. Elle était à
peine plus haute que la poignée. Ses cheveux formaient
une frange au-dessus de ses grands yeux bruns.
« Ta maman est là ? » lui demanda Kathryn.
La fillette hocha la tête.
« Va la chercher, tu veux bien ? Dépêche-toi,
tu vas prendre froid. »
Une voix s'éleva soudain de l'intérieur de la maison
:
« Justine ? Qui est là ? »
La porte s'ouvrit toute grande et une femme nous dévisagea
tour à tour. Sa figure se fendit d'un sourire radieux
quand son regard se posa sur Kathryn. C'était Clémence,
de toute évidence. Elle nous dit de ne pas rester là,
qu'on attraperait notre coup de mort. Dans le vestibule, j'enlevai
mes claques et déboutonnai mon pardessus, tandis que les
deux femmes refaisaient connaissance.
Clémence Durand était toute petite. Elle avait
une peau claire constellée de taches de son, des yeux
émeraude derrière de longs cils roux. C'était
une de ces femmes qui ne paraissent jamais jeunes mais qui, d'un
autre côté, ne semblent jamais vieillir. Kathryn
s'occupa des présentations. Clémence Durand me
débarrassa de mon feutre et de mon pardessus en nous demandant
si on avait fait bon voyage, si la route était déneigée,
s'il faisait plus froid ici qu'à Montréal.
Les éclats de voix avaient attiré d'autres habitants
de la maison : deux enfants, un garçon et une fille. Aucun
signe de Jacques.
« Où est l'homme de la maison ? demandai-je à
l'hôtesse.
- Dans son bureau, avec maître Faucher. Si vous voulez
le rencontrer tout de suite...
- Je ne voudrais pas le déranger.
- Non, ça va. Julien va vous montrer le chemin. Julien...
»
Je suivis le garçon à l'étage. Un corridor
moquetté et flanqué de portes qui ressemblait à
un couloir d'hôtel s'étendait au sommet de l'escalier.
Des éclats de voix retentissaient derrière la dernière
porte, au bout. Ils appartenaient à deux hommes qui ne
semblaient pas de bonne humeur.
Julien cogna. Le silence se fit soudain.
« 'pa ? dit Julien.
- Quoi ? dit brusquement une des voix.
- Le détective privé est arrivé.
- Il est avec toi ?
- Oui. »
Le propriétaire de la voix poussa un soupir mêlé
d'un grognement.
« Bon... aussi bien le faire entrer... »
Le garçon m'ouvrit la porte comme un domestique et j'entrai.
Un bureau en acajou dominait la pièce. Il y avait de la
paperasse et des livres partout, sur les tables, les chaises,
les rayons de la bibliothèque qui recouvrait tout un mur.
Les fauteuils en cuir avaient l'air d'avoir coûté
cher. Le tapis et les rideaux foncés assombrissaient la
pièce et lui donnaient un côté quasi ecclésiastique.
Tandis que j'observais les lieux, les deux hommes m'examinèrent.
L'homme derrière le bureau était en bras de chemise,
la cravate en bataille. Il portait une moustache en brosse et
deux grosses valises sous ses yeux bleus. Il avait les épaules
voûtées et quelques kilos en trop, tous au-dessus
de sa boucle de ceinture.
L'autre homme avait gardé son veston, et sa cravate était
bien en place, le noeud impeccable. Il demanda à
l'homme en bras de chemise :
« C'est quoi cette histoire de détective, Jacques
?
- Pas de tes oignons, grogna-t-il.
- Il est ici pour enquêter sur le comte, c'est ça
? Tu l'as engagé pour ça, avoue-le.
- Ben oui, si tu tiens absolument à le savoir. »
Jacques Durand se tourna vers moi.
« Stan, c'est ça ? Assis-toi, fais comme chez toi.
Je te présente Georges Faucher, le notaire de la ville. »
Je saluai le notaire d'un signe de la tête et m'assis dans
le fauteuil que mon hôte désignait de la main.
« Si tu penses que le maire Laporte va payer ses frais...,
reprit maître Faucher.
- Je ne m'attends pas à ce qu'il débourse une maudite
cenne. Il est amoureux du comte, lui aussi.
- Le maire, amoureux du comte ! dit maître Faucher en s'esclaffant.
- Il n'en voit plus clair, comme tout le monde ici.
- Tu veux que je te dise une chose, Jacques ?
- Quoi ?
- Ça ne va pas te plaire, mais c'est la vérité.
- Envoye, vas-y, rétorqua Durand avec un air de défi.
- Tu es jaloux de monsieur le comte.
- Jaloux, moi ? Tu es devenu fou ? »
Le notaire Faucher esquissa un petit sourire. Grand et bien droit,
il me faisait penser à un acteur d'Hollywood à
la retraite. Ses traits avaient commencé à s'affaisser,
mais il paraissait toujours bien. Ses cheveux noirs comme du
charbon avaient un peu de gris aux tempes, comme certaines femmes
aiment.
« Oh, ne me raconte pas d'histoires, Jacques. Tu as toujours
rêvé d'être du bord du maire, ce serait le
meilleur moyen de mettre un pied dans la porte de la mairie.
Tu aimerais ça te lancer en politique, hein ? Mais
tu n'en as plus les moyens. En étant son bras droit, tu
pourrais tirer quelques ficelles et ça ne te coûterait
pas un sou.
- Tu as du front tout le tour de la tête de me dire ça,
répliqua Durand.
- Je t'avais averti que ça ne te plairait pas.
- Après ce que j'ai fait pour ton gars, c'est comme ça
que tu me remercies ?
- Je ne savais pas que je devais te renvoyer l'ascenseur. Je
pensais que tu faisais juste ton travail en bon avocat consciencieux. »
Durand serra les dents, son visage prit des couleurs, le rouge
surtout. Je m'étais tapé près de deux heures
de voiture pour assister à une séance de crêpage
de chignon ?
« Je ne te demande pas de me renvoyer l'ascenseur, dit-il.
Je pensais seulement que je pouvais compter sur ton appui.
- Pour faire quoi ? T'aider à convaincre le maire Laporte
de laisser tomber le comte pour toi, c'est ça ?
- Ouvre-toi les yeux, cibole ! Il lui mange dans la main.
- Mais non, il ne mange dans la main de personne. Ce sont des
idées que tu te fais, Jacques. Va faire le tour du pâté
de maisons. Le grand air va t'aérer le cerveau. Tu
passes trop de temps enfermé ici.
- Tu es comme les autres, Georges, tu n'es plus bon à
rien.
- Je te demande bien pardon », dit maître Faucher
d'un air indigné.
Jacques Durand se laissa choir dans son fauteuil et le fit pivoter,
nous tournant le dos. Il dit au notaire d'une voix calme :
« Tu es amoureux du comte, toi aussi. Va-t'en.
- Qu'est-ce que tu as contre lui, hum ? Tu as des preuves qu'il
est en train de nous arnaquer, comme tu le prétends ?
Je disais ça comme ça, que tu étais jaloux,
mais je commence à croire que j'ai mis dans le mille.
- Va-t'en ! cria Durand. Tu ne m'as pas entendu la première
fois ? Je ne veux plus te voir la face ici. »
Maître Faucher fixa un moment la tête de Jacques
Durand, qui pointait au-dessus du fauteuil. Puis il tourna les
talons et quitta la pièce, le corps raide.
Un autre moment s'écoula. Je passai le temps en m'allumant
une Grads. Puis mon hôte me demanda :
« Tu as aimé le spectacle, Stan ?
- Il manquait juste un numéro de claquettes. »
Il refit pivoter son fauteuil pour me faire face. Il était
écrasé dedans et se tripotait la lèvre inférieure.
Il portait une grosse bague à l'annulaire de la main droite.
Son visage ne ressemblait plus à une tomate.
« On ne voit pas les choses du même oeil, Georges
et moi.
- J'ai cru remarquer. Dommage qu'il soit parti, j'aurais pu lui
poser quelques questions.
- Tu t'en occuperas tantôt. Kathryn t'a mis au courant
de la situation, j'imagine ?
- Brièvement. Pourquoi pensez-vous que le comte de Fontenailles
a une idée croche derrière la tête ?
- Je ne lui aime pas la face.
- Pas fort comme argument.
- Tu dis ce que tu penses, fit Jacques Durand avec un sourire
en coin. J'aime ça. On va bien s'entendre. »
J'en étais moins certain que lui, mais je répondis
quand même :
« Il ne devrait pas y avoir de problème, je
suis un gars sociable. Et puis ?
- Le comte a préparé son coup. Il avait un plan.
Il avait les plans de son projet immobilier en main et il est
allé voir directement le maire pour lui jouer son petit
numéro.
- Ce n'est pas un comte, d'après vous ?
- Il n'est pas plus comte que mes fesses, affirma Durand. La
façon dont il s'exprime... personne ne parle de cette
façon-là, même pas un comte ou un duc ou
je ne sais pas quoi. On dirait un acteur qui récite un
texte.
- C'est quoi, cette histoire de projet immobilier ? »
Durand esquissa une moue et répondit en tripotant sa bague
ornée de grosses initiales, JD.
« Je ne sais pas exactement. Une histoire de maisons préfabriquées...
Il veut faire construire une usine à l'extérieur
de la ville pour réaliser les panneaux. Georges connaît
tous les détails.
- Le notaire est proche du maire ?
- C'est son petit chien de poche, oui », répliqua
Durand d'une voix dédaigneuse.
Il fit pivoter son fauteuil d'un quart de tour, posa un talon
sur le coin d'une petite table et regarda par une fenêtre.
« Si tu veux un verre, sers-toi. Il y a tout ce qu'il faut
dans la bibliothèque.
- Je n'ai pas l'habitude de m'enfiler un whisky après
le déjeuner.
- Comment tu comptes procéder ? Tu vas aller voir directement
le comte ?
- Non, trop risqué, dis-je en tirant une bouffée
de ma Grads. Si c'est un imposteur, il pourrait prendre peur
et se tirer d'ici.
- C'est ce que j'avais pensé.
- Dites-moi, il se brasse de gros sous dans cette histoire-là ?
- Et comment ! Le comte n'a pas une cenne - enfin, il dit qu'il
a des millions en banque, mais qu'il ne peut pas y toucher à
cause d'un point de détail... Anyway, il a convaincu
le maire de financer une partie de son usine et le maire a tout
de suite appelé à Québec. Les terrains où
le comte veut faire construire son usine appartiennent au provincial.
Le maire a eu le OK et il a demandé aux échevins
de prendre l'argent de la petite caisse et de le prêter
au comte. Ils vont passer au vote lundi. »
Je réfléchis là-dessus une minute. Le comte
était apparemment un bon vendeur.
« Je vais poser des questions à gauche et à
droite, essayer d'en apprendre un peu plus sur le comte. Je vais
devoir le rencontrer à un moment donné, par contre.
Vous savez quelque chose sur lui qui pourrait m'être utile ?
- Non, rien.
- Vous n'avez pas essayé d'en apprendre un peu à
son sujet ?
- Ben oui, qu'est-ce que tu penses ? répliqua Durand.
Mais tout le monde est hypnotisé par le comte - même
le curé a les yeux dans la graisse de bine quand il parle
de lui -, et personne n'a voulu répondre à mes
questions. »
Peut-être que les gens ne voulaient pas coopérer
parce qu'ils n'aimaient pas ses manières. Personnellement,
je n'en raffolais pas.
« Je vais me renseigner.
- C'est pour ça que je te paie. Combien tu charges, au
fait ?
- Quinze dollars par jour, plus les dépenses.
- Pas de problème.
- Vous n'êtes pas intéressé à savoir
si je les vaux ?
- J'ai déjà vu ton nom une couple de fois dans
le journal. Coveleski, ce n'est pas un nom qui s'oublie facilement...
Et puis je n'ai pas le temps de magasiner un détective
privé. On se met au travail ?
- On ?
- Je vais te servir de guide », fit Durand en se hissant
hors de son siège.
J'écrasai mon mégot et on descendit au rez-de-chaussée.
Les femmes étaient assises dans un grand salon double
dont une moitié servait de salle à manger. Un nécessaire
à café s'étalait sur une table devant leurs
genoux. Les meubles étaient en bois foncé et il
y avait de la dentelle blanche sur le dossier des chaises et
sur les tables. Tout avait l'air vieux et coûteux. Une
fenêtre qui occupait presque tout un mur donnait sur le
parterre blanc devant la maison.
« Un café, messieurs ? nous demanda Clémence
Durand.
- Non », marmonna son époux.
Je déclinai aussi l'offre, plus poliment.
« Qu'est-ce que tu as dit à Georges pour qu'il file
comme ça, Jacques ? lui demanda-t-elle. Il avait
l'air en beau fusil.
- Je lui ai dit qu'il était hypnotisé par le comte
et de sacrer son camp.
- Ce n'est pas bien gentil.
- Ouais, eh ben, toute vérité n'est pas bonne à
entendre. En passant, merci d'avoir fait monter Stan à
mon bureau. »
Elle se raidit dans le canapé.
« Il voulait te voir, dit-elle en haussant le ton. C'est
quoi le problème ?
- Tu aurais pu attendre que Georges soit parti.
- Pourquoi ? Votre rencontre était top secret ?
- Non, mais là, il va aller bavasser au maire et il pourrait
essayer de mettre des bâtons dans les roues à Stan !
- À t'entendre, ils sont tous les deux de connivence,
lui et le comte. Tu n'exagères pas un peu ?
- Bah ! Tu ne connais pas toute l'histoire... »
Clémence Durand baissa la tête. Un sourire fugitif
passa sur ses lèvres. Elle reprit tout bas :
« J'en saurais peut-être un peu plus si tu me parlais
de temps en temps.
- Ah, ce n'est pas le moment, dit son mari d'un ton ennuyé.
- Ce n'est jamais le moment. »
Kathryn fixait sa tasse d'un air embarrassé. N'ayant pas
de tasse, je fixai le tapis.
« Allez, Stan, on y va », fit Durand.
Il m'agrippa un coude et m'entraîna vers le vestibule.
« C'est ça, marmonna son épouse, fais comme
d'habitude, va-t'en. »
Il feignit de ne pas l'avoir entendue, mais son visage le trahit...
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Alire & Maxime Houde
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