(Première partie, p. 1-14)
« Il doit y avoir une porte, puisqu'il y a une fenêtre.
» C'était ce que répétait Pierrino,
elle s'en souvient, non telle une incantation qui aurait suffi
à créer cette porte - à près de huit
ans il se targuait, à l'instar de Grand-père, de
ne point trop se fier à la magie - mais parce que, pour
lui comme pour Grand-père, une certaine forme d'ordre
devait exister dans l'univers, une logique dont ni portes ni
fenêtres ne pouvaient être exclues. Quant à
la magie, Senso n'était pas certain, mais elle, elle savait
qu'il croyait en Pierrino. Elle était trop petite pour
bien comprendre : pourquoi trouvaient-ils si important qu'à
cette fenêtre correspondît une porte ? Mais
tout de suite, la fenêtre a possédé pour
elle sa propre évidence, son propre espace : un de
ces lieux où l'on n'a nul besoin de pénétrer
pour en être prisonnier. Si cette pièce secrète
se trouvait réellement à côté de la
chambre où ils dormaient tous trois, alors son lit à
elle en était le plus proche, puisqu'il était placé
dans le petit recoin, en face de leur deuxième fenêtre,
collé contre le mur du fond. L'épaisseur d'une
cloison, et de l'autre côté, la chambre mystérieuse.
C'était trop près.
Et de toute façon, c'était sa faute à elle
si la fenêtre leur était apparue.
1
Ce matin-là, c'est la fin de l'hiver 1789, le deuxième
dimanche de février. Ils vont bientôt avoir sept
ans. C'est la première fois que, avec Senso, Pierrino
a assisté à l'Office dominical, sans cependant
participer au Partage - ce sera pour dans deux mois, après
leur Petite Confirmation. Ils iront désormais chaque semaine,
tout comme ils se rendront chaque jour aux offrandes du matin
et du soir. Sous leur manteau de castor, ils portent leur bel
habit gris souris, et tiennent de leur main libre la petite canne
de frêne que Grand-père Sigismond leur a offerte
pour l'occasion, pommeau d'argent pour Pierrino, pommeau d'or
pour Senso. Ils ont été très malheureux
pendant tout l'Office : Jiliane est restée à
la maison.
Elle ne supporte pas d'être séparée d'eux
; ils supportent très mal d'être séparés
d'elle. En partant pour la première des retraites menant
à la Confirmation - trois jours au monastère de
Sainte-Albine, près de Lamirande -, ils ont été
si horriblement malades dans la voiture qu'on a dû faire
demi-tour et revenir à la maison. Pour y trouver Madeline
affolée, et Jiliane à demi inconsciente. Du coup,
ils ont suivi cette retraite et devront également suivre
les autres au pavillon de Grand-père, avec une soeur albine
venue du Rimboul exprès pour eux, en retrouvant Jiliane
aux repas et le soir dans leur chambre, pâle et défaite.
Les âmes de leurs parents se font trop de soucis pour eux
et veulent les garder toujours ensemble afin de bien pouvoir
les protéger : les fils d'or de ces deux âmes
sont filés en un seul qui les relie, tirant douloureusement
sur eux pour les rapprocher chaque fois qu'ils s'éloignent
trop les uns des autres. Cela arrive parfois, lorsque des âmes
ont quitté le monde trop vite : elles continuent
de s'inquiéter pour ceux qu'elles ont laissés derrière
elles, parce qu'elles les aiment beaucoup. Il leur faut du temps
pour accepter leur transmigration et s'en aller pour de bon dans
l'Entremonde et au-delà rejoindre la Divinité.
On doit être très charitable et leur parler souvent
dans les offrandes, afin de les rassurer ; les ecclésiastes
aussi prient et intercèdent. Un jour, le fil se relâchera
et même disparaîtra, lorsque leurs parents seront
enfin persuadés de n'avoir rien à craindre pour
eux.
Grand-père avait cru d'abord à des caprices, mais
finalement, il a consulté les ecclésiastes. Et
ensuite il leur a expliqué tout cela, avec dom Patenaude
et domma Castelet. Pierrino n'est pas certain que Jiliane ait
compris. Depuis deux ans, il rencontre avec Senso leurs précepteurs
au pavillon de Grand-père, quatre fois par semaine :
elle a fait des scènes épouvantables chaque fois
qu'ils quittaient la maison - et eux-mêmes, au bout de
quelques minutes, étaient absolument incapables de prêter
attention aux leçons. Ils n'ont pas eu trop de peine à
convaincre Grand-père de la laisser y assister aussi :
il est partisan, et le dit bien haut, de plonger les enfants
dès leur plus jeune âge "dans l'océan
du savoir". Et puis, a-t-il conclu, entendre Senso et Pierrino
parler avec leurs précepteurs encouragera peut-être
la petite à en faire autant. Car même si elle n'a
jamais encore prononcé une parole, il est bien évident
qu'elle n'est pas simple d'esprit. Pierrino a même souvent
le sentiment qu'elle pourrait parler si elle le désirait ;
simplement, pour une raison connue d'elle seule, elle ne le désire
point. Elle comprend ce qui se passe autour d'elle car elle y
réagit, quand elle le veut, de façon appropriée.
Grand-père ne juge pas nécessaire pour le moment
de consulter les ecclésiastes à ce sujet. "Rien
d'extraordinaire là-dedans", a-t-il déclaré,
"c'est de famille" : lui-même n'a parlé
que très tard, tout comme son propre père ;
la petite tient de lui, voilà tout.
Mais assister aux leçons au pavillon, c'est une chose,
aller au temple en est une autre, qui ne dépendait pas
de Grand-père. Ils ont tous deux essayé de l'expliquer
à Jiliane, surtout parce que Grand-père se trouvait
là et s'attendait de toute évidence à le
leur voir faire. Elle ne peut tout simplement pas les accompagner
au temple, elle est trop petite ; après avoir été
instruite dans le catéchisme de la Confirmation, elle
le pourra. Elle les a regardés tour à tour d'un
air épouvanté, puis, en les voyant s'éloigner,
elle s'est mise à pleurer, dans le registre qui annonçait
les hurlements à venir.
Madeline a dit : « Mais tu pourras venir les chercher,
quand l'Office sera fini, sur la place. »
Impossible de ne pas admirer l'ingéniosité retorse
du procédé. Malgré sa propre appréhension,
Pierrino a attendu avec un certain intérêt la réaction
de Jiliane. Se laisserait-elle prendre par cet appât, et
accepterait-elle par ailleurs d'aller sur la place ? Le
parc qui sépare la maison du pavillon de Grand-père,
elle ne s'y risque jamais sans eux ; elle ne va au marché
avec Madeline et Jacqueline que parce qu'ils y vont tous deux
avec elles, elle ne veut jamais se hasarder en dehors du Couvert
et se cache le visage en se pressant contre eux s'ils essaient
de l'y attirer. Lorsqu'ils se rendent tous à Lamirande
pour l'été, comme lorsqu'ils en reviennent au début
de l'automne, elle s'assied entre eux loin des fenêtres
de la voiture et fait semblant de dormir.
Si Grand-père Sigismond ne s'inquiète pas outre
mesure du mutisme de Jiliane, sa terreur des grands espaces le
déconcerte et le tracasse. Il a donné consigne
à tous d'essayer de la faire sortir le plus souvent possible,
par tous les moyens, en commençant par l'apprivoiser au
moins à la place du temple, sans grands résultats
jusqu'à maintenant.
« Je te mettrai ta robe de velours bleu nuit, mon
poussin, a ajouté Madeline, cajoleuse. Avec la dentelle
au cou et aux poignets. Tu ne veux pas que Sen... »
Elle s'est reprise, car Grand-père Sigismond assistait
à la scène : « ... qu'Alexandre
et Pierre-Henri te voient dans ta belle robe de velours ?
Et puis, ils seront tellement contents, si tu viens les chercher. »
Pierrino, tout comme Senso, a souligné ces paroles d'un
vigoureux hochement de tête. Jiliane les a dévisagés
en reniflant, yeux d'aigue-marine rougis par les larmes ;
ses cheveux rebelles avaient déjà échappé
à leur couronne de nattes, elle avait les mains serrées
sur la poitrine et, dans le soleil oblique qui traversait les
portes-fenêtres de la cuisine - car toute cette tragédie
se déroulait dans l'odeur du pain chaud et de la soupe
aux lardons -, elle semblait une petite sainte de vitrail, ou
plutôt une petite créature païenne, avec cette
auréole de frisottis rutilants. Enfin, elle a hoché
la tête avec une moue boudeuse. Elle devait avoir confusément
conscience de s'être fait jouer.
Et maintenant, dans le carillon des cloches, ils traversent la
place à droite et à gauche de Grand-père
qui les tient chacun par une main, imitant de l'autre le balancement
régulier de sa canne afin de distraire leur douloureuse
impatience. Le reste de la maisonnée les suit dans l'ordre
habituel : d'abord les Beaupretz, la gouvernante et son
époux le majordome de Grand-père, puis monsieur
Faubrisson, le cuisinier, avec Jacqueline, la jeune servante
qui aide Madeline, et ensuite, les quatre domestiques du pavillon
- Larché, le valet personnel de Grand-père, Dominique,
le marmiton, monsieur Lefrançois le jardinier, Simon le
palefrenier. C'est un de ces jolis matins frais et bleus de février
à Aurepas. Il faisait plus froid, à l'époque :
un peu de neige, ou du frimas, ourle les pavés de la place
et les tuiles des toits, en tout cas il y a de la blancheur dans
ce souvenir de Pierrino. Tout en marchant, il essaie d'imaginer
comment Jiliane peut bien voir la place du temple pour en être
si terrifiée. Elle est grande, cette place, mais pas immense.
De plus, les Couverts l'encadrent sur trois côtés,
avec les piliers de bois de leurs arcades au-dessus desquelles
se penchent les deux ou trois étages roses, jaunes et
crème des maisons jointives, leurs toits de tuiles rondes,
leurs fenêtres à petits carreaux et les corsets
de leurs poutrelles sombres, certaines verticales, d'autres en
treillis, d'autres encore en quinconces. Ce sont peut-être
les solives sculptées du Petit Couvert qui effraient Jiliane ?
En vérité, pour certaines, on ne sait trop si ce
sont des chiens ou des poissons, avec leur air féroce
et leurs gros mufles hérissés de dents pointues.
Hors de l'abri du Couvert, l'échappée du paysage
n'est pas si vertigineuse non plus : elle bute sur la grande
fontaine ronde aux dauphins de bronze, puis sur la masse du temple
Saint-Jude et son dôme brillant flanqué de ses deux
tours trapues. Et puis, surtout le dimanche matin, elle n'est
pas déserte, cette place - si ce sont bien les espaces
vides qui effraient Jiliane. Des chevaux y passent, des voitures,
des chiens, avec, dans la cacophonie organisée - claquements
des souliers, piétinements des chevaux, aboiements, roulement
des voitures -, les taches mouvantes des fidèles qui reviennent
à pied de l'Office, le ballet bien réglé
des couleurs, gris gorge-de-pigeon, bleu poudre, brun puce, vert
bouteille... Ils sont arrivés au centre de la place et
ralentissent : on a surgi au détour de la fontaine
- les y attendait-on ? -, on a salué Grand-père,
on désire de toute évidence lui parler. On est
des notables, madame Marquès la notairesse, en compagnie
de son époux, et l'on mérite que Grand-père
s'arrête. Hors de la maison, et de son pavillon, Grand-père
Sigismond est "monsieur Garance", le propriétaire
d'un petit mais florissant magasin de Tissus, Tapisseries, Draperies,
Miroirs & Autres Meubles Décoratifs (comme le disent
les lettres dorées de la grande enseigne accrochée
sous le Couvert). Au pavillon, ou plus souvent dans sa propriété
campagnarde de Lamirande, il reçoit même parfois
du "bien beau monde", comme dit Madeline. Jusqu'à
présent, Senso et Pierrino étaient trop jeunes,
mais maintenant qu'ils vont être confirmés, ils
devront venir au moins saluer les invités de Grand-père ;
du même souffle, celui-ci leur a annoncé qu'ils
prendront désormais des leçons de maintien et de
danse ; Pierrino n'en a pas été excité
outre mesure, Senso guère davantage.
Ils se désintéressent vite aussi de la conversation
près de la fontaine - on parle de la Cour à Orléans,
des dernières décisions de la Royauté et
des Chambres. Le mot "Embargo" vient même faire
un petit tour, assez familier déjà pour que Pierrino
l'ait remarqué, avec les intonations bizarres qui l'accompagnent
toujours chez les interlocuteurs de Grand-père, embarras
ou défi. Des affaires d'adultes, dont ils ne comprennent
pas vraiment les paroles, seulement la musique : réserve
polie et souriante de Grand-père, curiosité déguisée
de madame Marquès et, chez son époux, cette étrange
réticence qui colore souvent les rapports d'autrui avec
Grand-père Sigismond.
Pierrino se distrait un moment à écouter à
travers le fracas de la place le bruit des jets d'eau crachés
par les dauphins dans la fontaine. Il danse sur place d'un pied
sur l'autre, oh, discrètement, il se balance d'avant en
arrière, sait sans devoir regarder que la même pénible
énergie nerveuse habite Senso : une cape rose et
une mante brune de moindres dimensions se sont détachées
du Petit Couvert pour s'en venir vers eux.
Jiliane les a vus aussi : elle tire sur la main qui la tient
comme un chiot sur sa laisse. Mais Madeline ne se laisse pas
attendrir : on ne court pas sur la place quand on est bien
élevée. Elles s'approchent au pas, cape brune en
avant, cape rose à la remorque, disparaissent derrière
une voiture, reparaissent, deviennent deux taches de couleur
entre les pattes d'un cheval, contournent des groupes de gens...
Enfin elles s'arrêtent près de la fontaine et, lorsque
Grand-père tourne la tête vers elles, Madeline fait
une petite courbette - autant que le lui permet son tour de taille
- et Jiliane esquisse une révérence tardive en
trébuchant un peu sur les pavés. Le mouvement maladroit
lui rabat sur la figure le trop grand capuchon de sa mante ;
elle le renvoie en arrière d'une menotte impatiente. Elle
a les joues toutes roses, une de ses nattes s'est déroulée
le long de son cou, mais elle ne s'en rend sûrement pas
compte : elle vibre d'impatience tandis que son regard illuminé
les absorbe l'un après l'autre - et Pierrino sait qu'elle
ne les confond pas. Même Madeline, qui a été
leur nourrice avant d'être celle de Jiliane, les prend
aisément l'un pour l'autre ; mais la petite ne se trompe
jamais, même s'ils sont des jumeaux absolument identiques
et en jouent parfois ; Grand-père est le seul, avec
elle, qui ne s'y laisse jamais prendre.
Finalement il a pitié d'eux, ou bien il les oublie dans
sa discussion : il lâche leurs mains, ce que Madeline
interprète comme un signal d'en faire autant pour Jiliane.
Libérés, ils s'élancent les uns vers les
autres - ou, plutôt, ils tombent les uns vers les autres,
d'un mouvement irrésistible, le métal vers l'aimant,
mais qui est le métal, qui l'aimant ? Pierrino saisit
Jiliane par la taille et la soulève dans un éclat
de rire silencieux puis ils la prennent chacun par une main et
se mettent à marcher très vite vers le Petit Couvert
et la maison - sans courir -, en la faisant sauter tous les trois
pas, "Tu voles, tu voles !", pour la reposer ensuite
sur les pavés, essoufflés et ravis.
Et c'est à ce moment-là que le bref éclair
a dû aveugler Jiliane : elle s'immobilise, la tête
renversée en arrière, bouche un peu entrouverte,
les yeux fixés sur la façade de la maison. Et Pierrino
voit à son tour le trait de lumière. Qui s'éteint,
puis clignote à nouveau. Il plisse les paupières,
il cherche. Au deuxième étage de la maison. Le
soleil dans un carreau, c'est sa première idée.
Mais non, le soleil n'est pas du bon côté :
il monte encore derrière les toits, en face d'eux. Et
de toute façon la lumière est trop concentrée,
trop blanche, trop intermittente. Non, c'est aux carreaux de
cette fenêtre, à côté de leur chambre,
et quand la lumière s'éclipse, on peut distinguer
une vague silhouette - quelqu'un joue avec un miroir ?
Une silhouette vêtue de bleu.
Il échange un regard bref avec Senso, qui hoche la tête,
il a vu la même chose que lui. La seule personne qui porte
parfois du bleu, dans la maison, cette nuance-là, très
particulière, un bleu profond parcouru de reflets violets,
c'est Grand-mère.
L'éclat lumineux sautille d'un visage à l'autre,
gambade allégrement sur leur poitrine, ricoche sur les
pavés à leurs pieds.
Comme si on leur adressait des clins d'oeil. Comme si on jouait.
Mais Grand-mère... Eh bien, Grand-mère ne joue
pas. Avec eux ou quiconque. Jamais.
Mais si c'était Grand-mère, tout de même
? Elle serait sortie de ses appartements ? Ce serait...
nouveau. Surprenant. Excitant.
Le petit groupe des adultes, tout en discutant, est arrivé
à leur hauteur, avec sa traîne de domestiques.
« Grand-père... commence Pierrino.
- ... pouvons-nous ramener Julie-Anne à la maison ? termine
Senso.
- Sans courir, Pierre-Henri, Alexandre », admoneste mais
acquiesce Grand-père. « Après avoir
salué madame Marquès et son époux. C'est
bien, Madeline, merci. » Et, aux autres domestiques :
« Vous pouvez rentrer. »
Pierrino et Senso ôtent leur petit tricorne, le posent
sur leur poitrine en s'inclinant dans une impeccable synchronie
en direction de la majestueuse notairesse, tandis que Jiliane
plonge de nouveau dans sa révérence, natte rousse
au ras des pavés. Puis, suivis de madame Beaupretz traînant
Madeline et Jacqueline dans son sillage et tandis que les domestiques
de Grand-père se dirigent à l'inverse vers le cours
Chabaud pour rejoindre le cours Pontande et l'entrée du
pavillon, Senso et Pierrino tournent les talons pour revenir
avec Jiliane vers le Petit Couvert et la maison, en levant de
temps à autre les yeux vers la fenêtre. Mais l'éclat
a disparu, avec la tache bleue.
À peine débarrassés de leurs capes et de
leurs chapeaux dans le petit réduit sombre et froid qui
sert d'antichambre, et tandis que madame Beaupretz disparaît
dans le corridor avec Madeline et Jacqueline, ils se précipitent
dans l'escalier sans même l'arrêt habituel aux cabinets :
cela peut encore attendre. Jiliane ne peut suivre leur allure,
même si les marches aux carreaux de céramique rouge
bordées de chêne sombre sont bien plus larges que
hautes. Ils la reprennent chacun par une main, la font sauter
par-dessus le petit palier puis la seconde volée de marches
perpendiculaire à la première, se retrouvent à
l'étage, tournent à droite sans ralentir et s'immobilisent
enfin devant la porte de la pièce qui jouxte leur chambre.
Pierrino échange un coup d'oeil rapide avec Senso :
faut-il frapper ? Non. De toute façon, ils ont mis
assez de temps à revenir ; Grand-mère, si
c'était elle, a pu retourner dans ses appartements du
rez-de-chaussée. Pierrino pose un doigt sur ses lèvres
en regardant Jiliane, et Senso pèse sur la clenche de
cuivre.
La porte s'entrebâille en silence, révélant
dans la pénombre le même fouillis que la lointaine
fois où ils sont allés explorer cette pièce.
Dans la pénombre.
Pierrino fronce les sourcils : les volets sont tirés.
Quand a-t-on eu le temps de les refermer ? Il attend que
ses yeux s'accommodent à la chiche lumière, révélant
peu à peu les meubles entassés, les coffres de
toutes tailles, les boîtes à chapeaux, les liasses
de papiers retenus par des rubans fanés, les vieux livres
de comptes au cuir éraflé, les tableaux rangés
à la verticale devant la fenêtre... Et partout une
mince couche de poussière.
Une poussière que rien n'a dérangée sur
toutes ces surfaces, ni sur les lattes du plancher entre les
coffres et les boîtes et les meubles - or, si l'on veut
entrer dans la pièce, il faut se faufiler à travers
le bric-à-brac et assurément s'y frotter, remarque
Pierrino, l'oeil toujours logique ; même eux, si petits
soient-ils. Alors, Grand-mère... Et surtout, on n'a pas
accès à la fenêtre. Elle est toujours bloquée
par la grosse malle au couvercle plat sur lequel sont posés
les paires de vieux souliers tout craquelés et le mannequin
de couturière - à l'équilibre branlant,
ils en savent quelque chose.
Personne n'a pu leur faire des signaux lumineux depuis cette
fenêtre. Personne n'est entré dans cette
pièce !
Pierrino éternue - car ils ont, eux, dérangé
de la poussière. Jiliane n'a pas dépassé
l'entrée ; elle a l'air inquiet - peut-être
ne comprend-elle pas ce qui se passe. Ils ne sont pas allés
bien loin dans la pièce mais, une fois revenus dans le
couloir, doivent s'épousseter mutuellement : Pierrino
retire une petite toile d'araignée des cheveux ébouriffés
de Senso. Il éprouve une sensation bizarre, comme si quelque
chose lui démangeait le crâne, mais là où
il ne peut se gratter - sous l'os. Ce ne sont pas les volets,
la poussière, la fenêtre inaccessible. Il a déjà
éprouvé cette sensation plus tôt. Dehors.
Un déséquilibre, un désordre.
« La façade de la maison... murmure-t-il.
- Oui », fait Senso à mi-voix.
Ils se regardent, empoignent de nouveau les bras de Jiliane et
dégringolent l'escalier sur la pointe des pieds. Un regard
vers le couloir et ses candélabres, la lumière
lointaine de la cuisine d'où proviennent, avec une alléchante
odeur de rôti, des voix féminines et le claquement
régulier d'un tranchet sur un plateau de bois. Personne
en vue. Pierrino ouvre avec précaution la porte donnant
sur la place et ils vont se glisser hors de la maison quand on
les retient par les basques de leur habit. Jiliane, qui veut
les suivre, bien sûr.
Personne ne les remarque sous l'arcade : les gens se hâtent
de rentrer chez eux pour le repas de midi. C'est excitant d'être
ainsi dehors sans chaperon pour la première fois, mais
l'immatérielle démangeaison, sous son crâne,
fait marcher Pierrino d'un pas vif vers l'endroit où ils
se trouvaient lorsqu'ils ont remarqué l'éclat lumineux.
Jiliane se laisse traîner, en imprimant de petites secousses
aux mains qui tiennent les siennes, pour se faire soulever sans
doute. Pierrino s'exécute, mais Jiliane se fait plus lourde
- non, elle ne veut pas sauter ? Il s'arrête en même
temps que Senso ; ils se retournent.
« Les fenêtres », souffle Senso.
Pierrino s'accroupit près de Jiliane, lui montre la façade
de la maison au-dessus de la pénombre de l'arcade. « Combien
il y a de fenêtres, Jiliane ? Chez nous, au premier
étage ? » Elle connaît ses chiffres,
il le sait.
Elle le dévisage, les yeux agrandis. Puis elle secoue
la tête. Quoi, non ? « Mais oui, Jiliane, aide-nous »,
cajole Senso, un peu étonné aussi. « Regarde
la maison, dis-nous combien il y a de fenêtres. »
Elle hésite encore un moment, tourne la tête vers
la façade. Pierrino peut voir ses yeux bouger d'une fenêtre
à l'autre. Puis elle le regarde, elle regarde Senso et,
comme à regret, elle lève une main, pouce replié,
les autres doigts tendus. Quatre. Elle voit quatre fenêtres
elle aussi.
Leur chambre a deux fenêtres. Dans la pièce-débarras
qu'ils viennent d'examiner, il n'y en a qu'une seule - ils en
voient les volets fermés. Entre leurs fenêtres et
celle-là se trouve la fenêtre aux volets ouverts
d'où on leur a fait signe.
Mais il n'y a pas d'autre porte dans le couloir, pas d'autre
pièce donnant sur la façade à cet étage...
© 2005 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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