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Sortie

Reine de Mémoire
1. La Maison d'Oubli

de

Élisabeth Vonarburg

 

 

(Première partie, p. 1-14)

« Il doit y avoir une porte, puisqu'il y a une fenêtre. » C'était ce que répétait Pierrino, elle s'en souvient, non telle une incantation qui aurait suffi à créer cette porte - à près de huit ans il se targuait, à l'instar de Grand-père, de ne point trop se fier à la magie - mais parce que, pour lui comme pour Grand-père, une certaine forme d'ordre devait exister dans l'univers, une logique dont ni portes ni fenêtres ne pouvaient être exclues. Quant à la magie, Senso n'était pas certain, mais elle, elle savait qu'il croyait en Pierrino. Elle était trop petite pour bien comprendre : pourquoi trouvaient-ils si important qu'à cette fenêtre correspondît une porte ? Mais tout de suite, la fenêtre a possédé pour elle sa propre évidence, son propre espace : un de ces lieux où l'on n'a nul besoin de pénétrer pour en être prisonnier. Si cette pièce secrète se trouvait réellement à côté de la chambre où ils dormaient tous trois, alors son lit à elle en était le plus proche, puisqu'il était placé dans le petit recoin, en face de leur deuxième fenêtre, collé contre le mur du fond. L'épaisseur d'une cloison, et de l'autre côté, la chambre mystérieuse. C'était trop près.
Et de toute façon, c'était sa faute à elle si la fenêtre leur était apparue.


1

Ce matin-là, c'est la fin de l'hiver 1789, le deuxième dimanche de février. Ils vont bientôt avoir sept ans. C'est la première fois que, avec Senso, Pierrino a assisté à l'Office dominical, sans cependant participer au Partage - ce sera pour dans deux mois, après leur Petite Confirmation. Ils iront désormais chaque semaine, tout comme ils se rendront chaque jour aux offrandes du matin et du soir. Sous leur manteau de castor, ils portent leur bel habit gris souris, et tiennent de leur main libre la petite canne de frêne que Grand-père Sigismond leur a offerte pour l'occasion, pommeau d'argent pour Pierrino, pommeau d'or pour Senso. Ils ont été très malheureux pendant tout l'Office : Jiliane est restée à la maison.
Elle ne supporte pas d'être séparée d'eux ; ils supportent très mal d'être séparés d'elle. En partant pour la première des retraites menant à la Confirmation - trois jours au monastère de Sainte-Albine, près de Lamirande -, ils ont été si horriblement malades dans la voiture qu'on a dû faire demi-tour et revenir à la maison. Pour y trouver Madeline affolée, et Jiliane à demi inconsciente. Du coup, ils ont suivi cette retraite et devront également suivre les autres au pavillon de Grand-père, avec une soeur albine venue du Rimboul exprès pour eux, en retrouvant Jiliane aux repas et le soir dans leur chambre, pâle et défaite.
Les âmes de leurs parents se font trop de soucis pour eux et veulent les garder toujours ensemble afin de bien pouvoir les protéger : les fils d'or de ces deux âmes sont filés en un seul qui les relie, tirant douloureusement sur eux pour les rapprocher chaque fois qu'ils s'éloignent trop les uns des autres. Cela arrive parfois, lorsque des âmes ont quitté le monde trop vite : elles continuent de s'inquiéter pour ceux qu'elles ont laissés derrière elles, parce qu'elles les aiment beaucoup. Il leur faut du temps pour accepter leur transmigration et s'en aller pour de bon dans l'Entremonde et au-delà rejoindre la Divinité. On doit être très charitable et leur parler souvent dans les offrandes, afin de les rassurer ; les ecclésiastes aussi prient et intercèdent. Un jour, le fil se relâchera et même disparaîtra, lorsque leurs parents seront enfin persuadés de n'avoir rien à craindre pour eux.
Grand-père avait cru d'abord à des caprices, mais finalement, il a consulté les ecclésiastes. Et ensuite il leur a expliqué tout cela, avec dom Patenaude et domma Castelet. Pierrino n'est pas certain que Jiliane ait compris. Depuis deux ans, il rencontre avec Senso leurs précepteurs au pavillon de Grand-père, quatre fois par semaine : elle a fait des scènes épouvantables chaque fois qu'ils quittaient la maison - et eux-mêmes, au bout de quelques minutes, étaient absolument incapables de prêter attention aux leçons. Ils n'ont pas eu trop de peine à convaincre Grand-père de la laisser y assister aussi : il est partisan, et le dit bien haut, de plonger les enfants dès leur plus jeune âge "dans l'océan du savoir". Et puis, a-t-il conclu, entendre Senso et Pierrino parler avec leurs précepteurs encouragera peut-être la petite à en faire autant. Car même si elle n'a jamais encore prononcé une parole, il est bien évident qu'elle n'est pas simple d'esprit. Pierrino a même souvent le sentiment qu'elle pourrait parler si elle le désirait ; simplement, pour une raison connue d'elle seule, elle ne le désire point. Elle comprend ce qui se passe autour d'elle car elle y réagit, quand elle le veut, de façon appropriée. Grand-père ne juge pas nécessaire pour le moment de consulter les ecclésiastes à ce sujet. "Rien d'extraordinaire là-dedans", a-t-il déclaré, "c'est de famille" : lui-même n'a parlé que très tard, tout comme son propre père ; la petite tient de lui, voilà tout.
Mais assister aux leçons au pavillon, c'est une chose, aller au temple en est une autre, qui ne dépendait pas de Grand-père. Ils ont tous deux essayé de l'expliquer à Jiliane, surtout parce que Grand-père se trouvait là et s'attendait de toute évidence à le leur voir faire. Elle ne peut tout simplement pas les accompagner au temple, elle est trop petite ; après avoir été instruite dans le catéchisme de la Confirmation, elle le pourra. Elle les a regardés tour à tour d'un air épouvanté, puis, en les voyant s'éloigner, elle s'est mise à pleurer, dans le registre qui annonçait les hurlements à venir.
Madeline a dit : « Mais tu pourras venir les chercher, quand l'Office sera fini, sur la place. »
Impossible de ne pas admirer l'ingéniosité retorse du procédé. Malgré sa propre appréhension, Pierrino a attendu avec un certain intérêt la réaction de Jiliane. Se laisserait-elle prendre par cet appât, et accepterait-elle par ailleurs d'aller sur la place ? Le parc qui sépare la maison du pavillon de Grand-père, elle ne s'y risque jamais sans eux ; elle ne va au marché avec Madeline et Jacqueline que parce qu'ils y vont tous deux avec elles, elle ne veut jamais se hasarder en dehors du Couvert et se cache le visage en se pressant contre eux s'ils essaient de l'y attirer. Lorsqu'ils se rendent tous à Lamirande pour l'été, comme lorsqu'ils en reviennent au début de l'automne, elle s'assied entre eux loin des fenêtres de la voiture et fait semblant de dormir.
Si Grand-père Sigismond ne s'inquiète pas outre mesure du mutisme de Jiliane, sa terreur des grands espaces le déconcerte et le tracasse. Il a donné consigne à tous d'essayer de la faire sortir le plus souvent possible, par tous les moyens, en commençant par l'apprivoiser au moins à la place du temple, sans grands résultats jusqu'à maintenant.
« Je te mettrai ta robe de velours bleu nuit, mon poussin, a ajouté Madeline, cajoleuse. Avec la dentelle au cou et aux poignets. Tu ne veux pas que Sen... » Elle s'est reprise, car Grand-père Sigismond assistait à la scène : «  ... qu'Alexandre et Pierre-Henri te voient dans ta belle robe de velours ? Et puis, ils seront tellement contents, si tu viens les chercher. »
Pierrino, tout comme Senso, a souligné ces paroles d'un vigoureux hochement de tête. Jiliane les a dévisagés en reniflant, yeux d'aigue-marine rougis par les larmes ; ses cheveux rebelles avaient déjà échappé à leur couronne de nattes, elle avait les mains serrées sur la poitrine et, dans le soleil oblique qui traversait les portes-fenêtres de la cuisine - car toute cette tragédie se déroulait dans l'odeur du pain chaud et de la soupe aux lardons -, elle semblait une petite sainte de vitrail, ou plutôt une petite créature païenne, avec cette auréole de frisottis rutilants. Enfin, elle a hoché la tête avec une moue boudeuse. Elle devait avoir confusément conscience de s'être fait jouer.
Et maintenant, dans le carillon des cloches, ils traversent la place à droite et à gauche de Grand-père qui les tient chacun par une main, imitant de l'autre le balancement régulier de sa canne afin de distraire leur douloureuse impatience. Le reste de la maisonnée les suit dans l'ordre habituel : d'abord les Beaupretz, la gouvernante et son époux le majordome de Grand-père, puis monsieur Faubrisson, le cuisinier, avec Jacqueline, la jeune servante qui aide Madeline, et ensuite, les quatre domestiques du pavillon - Larché, le valet personnel de Grand-père, Dominique, le marmiton, monsieur Lefrançois le jardinier, Simon le palefrenier. C'est un de ces jolis matins frais et bleus de février à Aurepas. Il faisait plus froid, à l'époque : un peu de neige, ou du frimas, ourle les pavés de la place et les tuiles des toits, en tout cas il y a de la blancheur dans ce souvenir de Pierrino. Tout en marchant, il essaie d'imaginer comment Jiliane peut bien voir la place du temple pour en être si terrifiée. Elle est grande, cette place, mais pas immense. De plus, les Couverts l'encadrent sur trois côtés, avec les piliers de bois de leurs arcades au-dessus desquelles se penchent les deux ou trois étages roses, jaunes et crème des maisons jointives, leurs toits de tuiles rondes, leurs fenêtres à petits carreaux et les corsets de leurs poutrelles sombres, certaines verticales, d'autres en treillis, d'autres encore en quinconces. Ce sont peut-être les solives sculptées du Petit Couvert qui effraient Jiliane ? En vérité, pour certaines, on ne sait trop si ce sont des chiens ou des poissons, avec leur air féroce et leurs gros mufles hérissés de dents pointues.
Hors de l'abri du Couvert, l'échappée du paysage n'est pas si vertigineuse non plus : elle bute sur la grande fontaine ronde aux dauphins de bronze, puis sur la masse du temple Saint-Jude et son dôme brillant flanqué de ses deux tours trapues. Et puis, surtout le dimanche matin, elle n'est pas déserte, cette place - si ce sont bien les espaces vides qui effraient Jiliane. Des chevaux y passent, des voitures, des chiens, avec, dans la cacophonie organisée - claquements des souliers, piétinements des chevaux, aboiements, roulement des voitures -, les taches mouvantes des fidèles qui reviennent à pied de l'Office, le ballet bien réglé des couleurs, gris gorge-de-pigeon, bleu poudre, brun puce, vert bouteille... Ils sont arrivés au centre de la place et ralentissent : on a surgi au détour de la fontaine - les y attendait-on ? -, on a salué Grand-père, on désire de toute évidence lui parler. On est des notables, madame Marquès la notairesse, en compagnie de son époux, et l'on mérite que Grand-père s'arrête. Hors de la maison, et de son pavillon, Grand-père Sigismond est "monsieur Garance", le propriétaire d'un petit mais florissant magasin de Tissus, Tapisseries, Draperies, Miroirs & Autres Meubles Décoratifs (comme le disent les lettres dorées de la grande enseigne accrochée sous le Couvert). Au pavillon, ou plus souvent dans sa propriété campagnarde de Lamirande, il reçoit même parfois du "bien beau monde", comme dit Madeline. Jusqu'à présent, Senso et Pierrino étaient trop jeunes, mais maintenant qu'ils vont être confirmés, ils devront venir au moins saluer les invités de Grand-père ; du même souffle, celui-ci leur a annoncé qu'ils prendront désormais des leçons de maintien et de danse ; Pierrino n'en a pas été excité outre mesure, Senso guère davantage.
Ils se désintéressent vite aussi de la conversation près de la fontaine - on parle de la Cour à Orléans, des dernières décisions de la Royauté et des Chambres. Le mot "Embargo" vient même faire un petit tour, assez familier déjà pour que Pierrino l'ait remarqué, avec les intonations bizarres qui l'accompagnent toujours chez les interlocuteurs de Grand-père, embarras ou défi. Des affaires d'adultes, dont ils ne comprennent pas vraiment les paroles, seulement la musique : réserve polie et souriante de Grand-père, curiosité déguisée de madame Marquès et, chez son époux, cette étrange réticence qui colore souvent les rapports d'autrui avec Grand-père Sigismond.
Pierrino se distrait un moment à écouter à travers le fracas de la place le bruit des jets d'eau crachés par les dauphins dans la fontaine. Il danse sur place d'un pied sur l'autre, oh, discrètement, il se balance d'avant en arrière, sait sans devoir regarder que la même pénible énergie nerveuse habite Senso : une cape rose et une mante brune de moindres dimensions se sont détachées du Petit Couvert pour s'en venir vers eux.
Jiliane les a vus aussi : elle tire sur la main qui la tient comme un chiot sur sa laisse. Mais Madeline ne se laisse pas attendrir : on ne court pas sur la place quand on est bien élevée. Elles s'approchent au pas, cape brune en avant, cape rose à la remorque, disparaissent derrière une voiture, reparaissent, deviennent deux taches de couleur entre les pattes d'un cheval, contournent des groupes de gens... Enfin elles s'arrêtent près de la fontaine et, lorsque Grand-père tourne la tête vers elles, Madeline fait une petite courbette - autant que le lui permet son tour de taille - et Jiliane esquisse une révérence tardive en trébuchant un peu sur les pavés. Le mouvement maladroit lui rabat sur la figure le trop grand capuchon de sa mante ; elle le renvoie en arrière d'une menotte impatiente. Elle a les joues toutes roses, une de ses nattes s'est déroulée le long de son cou, mais elle ne s'en rend sûrement pas compte : elle vibre d'impatience tandis que son regard illuminé les absorbe l'un après l'autre - et Pierrino sait qu'elle ne les confond pas. Même Madeline, qui a été leur nourrice avant d'être celle de Jiliane, les prend aisément l'un pour l'autre ; mais la petite ne se trompe jamais, même s'ils sont des jumeaux absolument identiques et en jouent parfois ; Grand-père est le seul, avec elle, qui ne s'y laisse jamais prendre.
Finalement il a pitié d'eux, ou bien il les oublie dans sa discussion : il lâche leurs mains, ce que Madeline interprète comme un signal d'en faire autant pour Jiliane. Libérés, ils s'élancent les uns vers les autres - ou, plutôt, ils tombent les uns vers les autres, d'un mouvement irrésistible, le métal vers l'aimant, mais qui est le métal, qui l'aimant ? Pierrino saisit Jiliane par la taille et la soulève dans un éclat de rire silencieux puis ils la prennent chacun par une main et se mettent à marcher très vite vers le Petit Couvert et la maison - sans courir -, en la faisant sauter tous les trois pas, "Tu voles, tu voles !", pour la reposer ensuite sur les pavés, essoufflés et ravis.
Et c'est à ce moment-là que le bref éclair a dû aveugler Jiliane : elle s'immobilise, la tête renversée en arrière, bouche un peu entrouverte, les yeux fixés sur la façade de la maison. Et Pierrino voit à son tour le trait de lumière. Qui s'éteint, puis clignote à nouveau. Il plisse les paupières, il cherche. Au deuxième étage de la maison. Le soleil dans un carreau, c'est sa première idée. Mais non, le soleil n'est pas du bon côté : il monte encore derrière les toits, en face d'eux. Et de toute façon la lumière est trop concentrée, trop blanche, trop intermittente. Non, c'est aux carreaux de cette fenêtre, à côté de leur chambre, et quand la lumière s'éclipse, on peut distinguer une vague silhouette - quelqu'un joue avec un miroir ?
Une silhouette vêtue de bleu.
Il échange un regard bref avec Senso, qui hoche la tête, il a vu la même chose que lui. La seule personne qui porte parfois du bleu, dans la maison, cette nuance-là, très particulière, un bleu profond parcouru de reflets violets, c'est Grand-mère.
L'éclat lumineux sautille d'un visage à l'autre, gambade allégrement sur leur poitrine, ricoche sur les pavés à leurs pieds.
Comme si on leur adressait des clins d'oeil. Comme si on jouait.
Mais Grand-mère... Eh bien, Grand-mère ne joue pas. Avec eux ou quiconque. Jamais.
Mais si c'était Grand-mère, tout de même ? Elle serait sortie de ses appartements ? Ce serait... nouveau. Surprenant. Excitant.
Le petit groupe des adultes, tout en discutant, est arrivé à leur hauteur, avec sa traîne de domestiques.
« Grand-père... commence Pierrino.
- ... pouvons-nous ramener Julie-Anne à la maison ? termine Senso.
- Sans courir, Pierre-Henri, Alexandre », admoneste mais acquiesce Grand-père. « Après avoir salué madame Marquès et son époux. C'est bien, Madeline, merci. » Et, aux autres domestiques : « Vous pouvez rentrer. »
Pierrino et Senso ôtent leur petit tricorne, le posent sur leur poitrine en s'inclinant dans une impeccable synchronie en direction de la majestueuse notairesse, tandis que Jiliane plonge de nouveau dans sa révérence, natte rousse au ras des pavés. Puis, suivis de madame Beaupretz traînant Madeline et Jacqueline dans son sillage et tandis que les domestiques de Grand-père se dirigent à l'inverse vers le cours Chabaud pour rejoindre le cours Pontande et l'entrée du pavillon, Senso et Pierrino tournent les talons pour revenir avec Jiliane vers le Petit Couvert et la maison, en levant de temps à autre les yeux vers la fenêtre. Mais l'éclat a disparu, avec la tache bleue.
À peine débarrassés de leurs capes et de leurs chapeaux dans le petit réduit sombre et froid qui sert d'antichambre, et tandis que madame Beaupretz disparaît dans le corridor avec Madeline et Jacqueline, ils se précipitent dans l'escalier sans même l'arrêt habituel aux cabinets : cela peut encore attendre. Jiliane ne peut suivre leur allure, même si les marches aux carreaux de céramique rouge bordées de chêne sombre sont bien plus larges que hautes. Ils la reprennent chacun par une main, la font sauter par-dessus le petit palier puis la seconde volée de marches perpendiculaire à la première, se retrouvent à l'étage, tournent à droite sans ralentir et s'immobilisent enfin devant la porte de la pièce qui jouxte leur chambre. Pierrino échange un coup d'oeil rapide avec Senso : faut-il frapper ? Non. De toute façon, ils ont mis assez de temps à revenir ; Grand-mère, si c'était elle, a pu retourner dans ses appartements du rez-de-chaussée. Pierrino pose un doigt sur ses lèvres en regardant Jiliane, et Senso pèse sur la clenche de cuivre.
La porte s'entrebâille en silence, révélant dans la pénombre le même fouillis que la lointaine fois où ils sont allés explorer cette pièce.
Dans la pénombre.
Pierrino fronce les sourcils : les volets sont tirés. Quand a-t-on eu le temps de les refermer ? Il attend que ses yeux s'accommodent à la chiche lumière, révélant peu à peu les meubles entassés, les coffres de toutes tailles, les boîtes à chapeaux, les liasses de papiers retenus par des rubans fanés, les vieux livres de comptes au cuir éraflé, les tableaux rangés à la verticale devant la fenêtre... Et partout une mince couche de poussière.
Une poussière que rien n'a dérangée sur toutes ces surfaces, ni sur les lattes du plancher entre les coffres et les boîtes et les meubles - or, si l'on veut entrer dans la pièce, il faut se faufiler à travers le bric-à-brac et assurément s'y frotter, remarque Pierrino, l'oeil toujours logique ; même eux, si petits soient-ils. Alors, Grand-mère... Et surtout, on n'a pas accès à la fenêtre. Elle est toujours bloquée par la grosse malle au couvercle plat sur lequel sont posés les paires de vieux souliers tout craquelés et le mannequin de couturière - à l'équilibre branlant, ils en savent quelque chose.
Personne n'a pu leur faire des signaux lumineux depuis cette fenêtre. Personne n'est entré dans cette pièce !
Pierrino éternue - car ils ont, eux, dérangé de la poussière. Jiliane n'a pas dépassé l'entrée ; elle a l'air inquiet - peut-être ne comprend-elle pas ce qui se passe. Ils ne sont pas allés bien loin dans la pièce mais, une fois revenus dans le couloir, doivent s'épousseter mutuellement : Pierrino retire une petite toile d'araignée des cheveux ébouriffés de Senso. Il éprouve une sensation bizarre, comme si quelque chose lui démangeait le crâne, mais là où il ne peut se gratter - sous l'os. Ce ne sont pas les volets, la poussière, la fenêtre inaccessible. Il a déjà éprouvé cette sensation plus tôt. Dehors. Un déséquilibre, un désordre.
« La façade de la maison... murmure-t-il.
- Oui », fait Senso à mi-voix.
Ils se regardent, empoignent de nouveau les bras de Jiliane et dégringolent l'escalier sur la pointe des pieds. Un regard vers le couloir et ses candélabres, la lumière lointaine de la cuisine d'où proviennent, avec une alléchante odeur de rôti, des voix féminines et le claquement régulier d'un tranchet sur un plateau de bois. Personne en vue. Pierrino ouvre avec précaution la porte donnant sur la place et ils vont se glisser hors de la maison quand on les retient par les basques de leur habit. Jiliane, qui veut les suivre, bien sûr.
Personne ne les remarque sous l'arcade : les gens se hâtent de rentrer chez eux pour le repas de midi. C'est excitant d'être ainsi dehors sans chaperon pour la première fois, mais l'immatérielle démangeaison, sous son crâne, fait marcher Pierrino d'un pas vif vers l'endroit où ils se trouvaient lorsqu'ils ont remarqué l'éclat lumineux. Jiliane se laisse traîner, en imprimant de petites secousses aux mains qui tiennent les siennes, pour se faire soulever sans doute. Pierrino s'exécute, mais Jiliane se fait plus lourde - non, elle ne veut pas sauter ? Il s'arrête en même temps que Senso ; ils se retournent.
« Les fenêtres », souffle Senso.
Pierrino s'accroupit près de Jiliane, lui montre la façade de la maison au-dessus de la pénombre de l'arcade. « Combien il y a de fenêtres, Jiliane ? Chez nous, au premier étage ? » Elle connaît ses chiffres, il le sait.
Elle le dévisage, les yeux agrandis. Puis elle secoue la tête. Quoi, non ? « Mais oui, Jiliane, aide-nous », cajole Senso, un peu étonné aussi. « Regarde la maison, dis-nous combien il y a de fenêtres. » Elle hésite encore un moment, tourne la tête vers la façade. Pierrino peut voir ses yeux bouger d'une fenêtre à l'autre. Puis elle le regarde, elle regarde Senso et, comme à regret, elle lève une main, pouce replié, les autres doigts tendus. Quatre. Elle voit quatre fenêtres elle aussi.
Leur chambre a deux fenêtres. Dans la pièce-débarras qu'ils viennent d'examiner, il n'y en a qu'une seule - ils en voient les volets fermés. Entre leurs fenêtres et celle-là se trouve la fenêtre aux volets ouverts d'où on leur a fait signe.
Mais il n'y a pas d'autre porte dans le couloir, pas d'autre pièce donnant sur la façade à cet étage...

© 2005 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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