(Chapitre 7, p. 51-63)
Gilles marche d'un pas élastique dans le soleil de
l'aube, en aspirant joyeusement les odeurs mêlées
du port qui s'éveille, coprah, goudron, cannelle, bois
de camphre. Il longe les quais, enjambant des cordages, contournant
des piles de billots, les amoncellements de caisses et de ballots
de toutes sortes, les contenants de souiles pas encore ramassés
par les éboueurs du port. Trois maigres chiens jaunes
grondent et s'écartent un instant à son passage
pour retourner ensuite à la carcasse indistincte qu'ils
se disputaient - un singe malchanceux ? Le vaisseau n'est
plus très loin, à quelques centaines de pieds.
Il en aperçoit la silhouette déjà familière,
avec le pavillon d'Ehmory qui flotte au mât de misaine,
caravelle jaune sur fond bleu, à côté du
pavillon danois rouge et blanc - une alliance de couleurs qu'il
ne trouve plus sacrilège depuis longtemps : pour
les christiens, toutes les magies sont noires et non rouges.
Il passe à côté d'un groupe de marins indigènes
nonchalamment assis ou étendus sur des sacs de riz. L'un
d'eux lui lance une phrase dans un dialecte qu'il a de la peine
à reconnaître, les autres éclatent de rire.
Encore la couleur de ses cheveux, sans doute. Puis, avec un temps
de retard, il entend la note dure qui courait sous ces rires,
en même temps qu'il voit avec une soudaine alarme deux
des hommes se lever pour lui barrer le chemin, la main sur la
poignée du kriss qui dépasse de leur ceinture.
Et brusquement Nathan Archer se trouve à côté
de lui.
Il ne l'a ni vu ni entendu arriver. Et bien que le talenté
soit tout proche, à lui frôler le coude, il ne sent
nullement sa proximité, le poids de sa présence
dans l'espace.
Les deux indigènes se sont figés avec un sursaut
de stupeur. Un bref instant, ils hésitent, jettent un
rapide coup d'il à leurs comparses, qui se sont levés
aussi. Puis marmonnent quelque chose d'indistinct et s'écartent.
Du coin de l'oeil, Gilles voit les autres se rasseoir.
Archer se met en marche, sans dire un mot. Gilles le suit.
Il est près de sept heures du matin, le soleil est levé,
les ombres sont longues sur le port.
Archer n'a pas d'ombre.
Ils arrivent à L'Hirondelle, gravissent la passerelle
fortement inclinée, sautent sur le pont.
Archer disparaît.
En même temps, Gilles le voit arriver à sa rencontre
sur le pont, les sourcils froncés.
« Il va falloir en finir avec ces mages », dit
le magicien, d'une voix à peine altérée.
Il a projeté une illusion mobile de cette intensité,
de cette durée, à cette distance, et il tient encore
debout ?
Puis Gilles revient un peu de sa stupeur : « Les mages ? »
Archer le considère un instant, un sourcil arqué
: « Ces hommes avaient ordre de vous tuer. »
Gilles ne peut que répéter encore plus stupidement
: « Les mages ?
- Oh, même une interrogation lucide ne décèlerait
sans doute rien de la manigance, ces hommes auront bientôt
tout oublié. Et il n'y aura aucune raison de faire enquête,
n'est-ce pas ? Vous êtes vivant. »
Gilles reste figé. Avec un petit soupir, Archer lui prend
le bras. « Allons voir le capitaine. »
Il entre dans la cabine sans avoir frappé, sans même
y être invité. Ehmory semble les attendre, en appui
des deux mains sur la grande table couverte de cartes, les yeux
fixés sur eux avec une expression un peu dure.
« Rangeons tout cela en prévision de la visite »,
dit-il sans préambule.
Il commence à rouler certaines cartes, referme les porte-documents
d'épais carton qui en contiennent d'autres, va placer
le tout dans un grand coffre-fort ouvert dans la paroi de la
cabine, entre deux armoires, et remet en place la tenture à
motifs islamites qui le dissimulait. Mais Gilles a eu le temps
de voir : il y a de nombreux rouleaux de cartes dans la
moitié supérieure du coffre, d'autres porte-documents
à la verticale dans sa partie inférieure. Il essaie
de contenir son inquiétude. Ne dit-on pas d'Ehmory qu'il
collectionne d'anciennes cartes interdites ? Mais c'est
un grand voyageur. Il n'est pas défendu de posséder
des cartes de l'Afrique ou de la partie occidentale des Indes.
Ce peuvent être aussi bien de vieilles cartes de l'Europe
ou des Atlandies. Avec un magicien à bord, il les dissimulerait
autrement mieux s'il s'agissait de cartes de la Ligne.
Un magicien à bord.
Il se tourne vers Archer : « Ils vont vous accuser...
- D'avoir usé de mon talent hors de mon navire ? »
Son sourire s'efface. « Bien sûr. Ces deux mages
ont besoin d'une leçon.
- Avez-vous déjeuné, Monsieur Garance ? »
demande le capitaine Ehmory.
Gilles balbutie : « Oui, merci, Monsieur. »
C'est bien le cadet de ses soucis ! La garde du port va
arriver, avec des vigiles et les deux pestes dans leur sillage,
ne se rendent-ils donc pas compte... « Asseyez-vous
donc, Gilles », dit Nathan en s'asseyant lui-même
dans le fauteuil près de la fenêtre.
Il s'exécute, en s'efforçant d'imiter le calme
des deux autres. Qui sont vraiment très calmes. Tout à
fait dépourvus d'inquiétude. Ehmory semble même
légèrement amusé à présent.
Gilles reprend ses esprits avec lenteur.
« Vous ne les craignez pas, dit-il enfin.
- Non, dit Nathan.
- Et pourtant vous avez quelque chose à cacher. »
Les deux hommes échangent un regard.
« Votre esprit est bien tortueux, mon jeune ami »,
dit le capitaine Ehmory, mais son sourire dément ses paroles.
« Pas encore assez, semblerait-il », ne peut s'empêcher
de murmurer Gilles.
Nathan éclate de rire, mais il ne se moque nullement,
pas plus qu'Ehmory, et Gilles sourit à son tour.
On frappe à la porte - sans grande violence, tout bien
considéré. On devait être bien proche dans
les parages, aux aguets, pour avoir fait si vite.
Archer va ouvrir. Un officier de la garde byzantine entre, chapeau
en tête, accompagné de deux ecclésiastes
vêtus de bleu. Gilles peut apercevoir derrière lui
dans la coursive les uniformes noirs et verts de quatre gardes
vigiles. Domma de Courcelles ne peut s'empêcher de lui
jeter un regard triomphant en passant devant lui. Son époux,
comme d'habitude à la traîne, semble plus incertain.
Un magister byzantin entre à son tour d'un pas posé,
l'air sévère dans sa soutane bleu-vert à
petit mantelet. Trois mages ! Gilles s'efforce de rester
calme : c'est normal, il ne s'agit pas d'infractions aux
lois seulement civiles.
« Mon cher Capitaine Iannis, Magister Alexis, que nous
vaut le plaisir ? » dit Ehmory qui s'est levé.
Le magister byzantin se fraie un passage au premier rang des
visiteurs. « On nous avertit, Monsieur, que votre
magicien a encore usé de son talent sur les quais. Nous
avons admis la dernière fois que c'était pour des
causes urgentes et charitables. Mais une amende ne suffira pas
cette fois, car la cause semble purement frivole. »
Gilles se mord les lèvres pour ne pas réagir. Archer
avait raison : c'est un coup monté par les mages,
et qui plus est de concert avec le magister byzantin ; ses
assaillants ne seront point sondés du tout.
« On attaquait encore le jeune monsieur Garance, dit Archer.
J'ai dû intervenir.
- Encore ? » dit le capitaine Iannis, en lançant
à Gilles un regard inquisiteur. « Il se fait
donc bien des ennemis. »
Mais domma de Courcelles s'avance et lui coupe la parole : « Vous
l'observiez donc à distance ! » conclut-elle
avec une satisfaction revêche.
« Ah, la bonne journée à vous aussi, Domma
de Courcelles, dit aimablement Ehmory. Mon ami Nathan n'a pas
quitté le navire, pourrais-je faire remarquer.
- Épargnez-nous vos arguties ! Il a enfreint les lois
du comptoir, c'est clair et net.
- Eh bien », dit le capitaine Iannis, un peu raide, « si
c'était pour empêcher un acte criminel...
- Les bons citoyens qui nous ont avertis n'ont rien vu de tel,
que je sache ! »
À la brève grimace de l'officier, il est facile
de deviner la réplique qu'il retient - "de bons citoyens",
ces vauriens du port ?
« Il est temps de mettre un terme à ces magies scandaleuses
et désordonnées ! reprend domma de Courcelles.
Vous oubliez trop souvent que vous êtes en territoire géminite,
ici, Monsieur. »
Le capitaine Iannis se racle la gorge : « Et en territoire
byzantin. Monsieur Ehmory, on nous a parlé par ailleurs
de cartes illicites qui seraient en votre possession »,
dit-il dans son français qui roule joliment les r.
Le rôle qu'on lui fait jouer ne semble guère lui
plaire.
« Des cartes illicites ? Grand dieu non ! » réplique
Ehmory avec un vertueux étonnement.
« Vous ne verrez donc aucun inconvénient à
nous montrer vos portulans ? » rétorque
aussitôt domma de Courcelles avec un sourire venimeux.
« Ceci n'est point du ressort de la Sainte-Vigilance »,
remarque Ehmory, toujours aimable. « En avez-vous
un ordre exprès d'une autre autorité, Capitaine
Iannis ? »
L'ecclésiaste aussitôt furibonde se dresse sur ses
ergots : « Aurez-vous l'insolence de... »
Mais le capitaine Iannis lui coupe la parole. « La
question du capitaine Ehmory est des plus légitimes. Et
non, en effet, je n'ai point reçu d'ordre exprès
à ce sujet. »
Gilles retient un sourire. Quoi qu'on ait dit à l'officier
pour expliquer cette intervention, il flaire une histoire entre
mages. La maréchaussée, où qu'elle soit,
n'aime pas être impliquée dans ce genre d'histoires
: les acteurs leur en échappent trop aisément,
pour être interrogés et punis par le seul Magistère.
« Vous en aurez un assez tôt », rétorque
domma de Courcelles avec hauteur. Et, en se tournant vers son
époux : « Gaëtan ? »
Celui-ci remue les lèvres en silence - il accède
à son talent. Gilles sent une pointe d'angoisse lui fouiller
les entrailles. Il jette un rapide coup d'il à Ehmory,
puis à Archer. Ni l'un ni l'autre ne semblent inquiets.
Une expression des plus curieuses est en train de se peindre
sur le visage de dom de Courcelles : un mélange de
stupeur et de consternation.
« Je... je suis fort désolé, Capitaine Iannis,
Magister Alexis. Il semblerait qu'il y ait un malentendu. Monsieur
de Carremines vient de me le faire signaler. »
L'ambassadeur français à Sardopolis ? Par le réseau
des mages ?
« Quoi donc, que dites-vous, mon ami ?» glapit
domma de Courcelles.
« Nous devons retourner à l'évêché
de Sainte-Pierre sur-le-champ », poursuit dom de Courcelles
en posant une main urgente sur le bras de sa compagne.
Le visage de l'ecclésiaste revêt la même expression
que plus tôt celui de son époux, tandis qu'il lui
fait sans aucun doute partager en silence la teneur du message
qu'il a reçu.
« Mais... et lui ? » dit-elle enfin en se retournant
pour désigner Gilles du doigt. Il se raidit. « Regardez-le
! Il s'est teint les cheveux, cela se voit encore, sa supercherie
est évidente ! Il s'est rendu en territoire interdit. »
Au lieu de dire "Et comment le savez-vous ?",
comme Gilles se mord les lèvres pour s'en empêcher,
Ehmory écarte les mains en un geste apaisant. « Mais
non. Il est jeune. Il a voulu m'impressionner par son aptitude
à se faire passer pour un indigène. Comme vous
le savez, c'est un talent que je prise fort parmi les membres
de mon équipage... » A-t-il utilisé
le terme "talent" à dessein ? Le visage
de l'ecclésiaste s'est contracté. « Cela
nous aide souvent dans nos contacts avec les populations sauvages
qui n'ont jamais vu d'Européens. »
Les deux mages ont visiblement peine à se contenir. Vont-ils,
en désespoir de cause, parler enfin du bracelet d'avers,
et de l'incident d'il y a trois jours ? Gilles ricane intérieurement.
Et comment expliqueraient-ils en être au courant, là
encore ? La règle de tous les clergés géminites
est de ne sonder personne à moins de n'avoir raisonnablement
établi la possibilité d'une culpabilité.
Or il n'y a pas ici de preuve concrète, et si les mages
en savent trop sur ses allées et venues, cela ne semblera-t-il
pas suspect à l'officier byzantin ? Et comment répondraient-ils,
au fait, si celui-ci s'étonnait de l'intérêt
exagéré qu'ils lui portent ? Ils ne désireraient
assurément point répondre à cette question
si on la leur posait.
Il dévisage les deux mages avec un ironique mépris,
tout en gardant un visage impassible. Des subalternes ambitieux
et zélés, qui veulent se faire bien voir de la
Sainte-Vigilance en débarrassant le Magistère d'un
témoin gênant, tout en se servant de lui pour abattre
Archer, cette abomination à leurs yeux. Des esprits stupides
dans leur arrogance, surtout, incapables de croire qu'un christien
comme Ehmory et un talenté sauvage - puisque c'est ainsi
qu'ils doivent également voir Archer - pourraient leur
tenir tête.
« Gaëtan ! » s'exclame domma de Courcelles quelque
peu congestionnée, en se tournant vers son compagnon pour
l'inviter à intervenir à son tour.
« Nous devons nous retirer », dit son époux
en lui reprenant le bras. Et à la cantonade : « On
nous attend pour une affaire de la plus haute importance. »
En passant devant Archer, domma de Courcelles lui lance entre
ses dents, rageuse : « Nous n'en avons pas fini
avec vous, mécréant !
- Je crois que si, Madame », murmure Archer en s'inclinant
légèrement.
« Mon cher Iannis, dit Ehmory, viendrez-vous nous rendre
visite pour essayer mon nouveau madère ? »
L'officier lui adresse un regard curieux mais plutôt amusé.
« Plus tard dans la journée, monsieur Ehmory,
avec plaisir, j'en suis sûr.
- Magister ?
- Merci, Monsieur, mais je ne bois pas. Le bonjour à vous »,
réplique le mage byzantin d'un ton roide.
La porte se referme, les bruits de bottes s'éloignent
dans la coursive.
« Asseyez-vous donc, mon jeune ami », dit Ehmory
une fois qu'ils ont disparu. Il s'en va chercher bouteille et
verres dans l'armoire, tandis que Nathan se laisse tomber dans
un des fauteuils avec un large sourire.
« Si tôt le matin, Monsieur ? » fait Gilles
dans un effort de légèreté, mais la tête
chavirée.
« Il n'est pas d'heures pour célébrer comme
il se doit une victoire. Vos problèmes, et les nôtres,
sont désormais résolus.
- J'ai comme l'impression que vous n'en aviez point réellement,
murmure Gilles.
- Une peste est toujours une peste. Il faut s'en débarrasser
à un moment ou à un autre, cela est bien meilleur
pour la santé. » Il lève son verre :
« Et donc, à notre santé. »
Gilles en fait autant, encore tout éberlué. Monsieur
de Carremines. Et l'évêque monsieur de Montluc.
Qui ont rappelé les roquets à la niche. Le légat
des hiérarques français à Sainte-Pierre,
de mèche avec l'ambassadeur de France à Sardopolis.
Le capitaine Ehmory a des amis bien placés. Le capitaine
Ehmory est fort bien protégé.
Le capitaine Ehmory, un christien catholique hutlandais flanqué
d'un magicien anglais, travaille pour la Royauté et la
Hiérarchie françaises.
Il savoure longuement la deuxième gorgée de son
porto, la première ayant été un peu trop
rapide, hésite un instant, puis se risque : « Auraient-ils
trouvé des cartes illicites ?
- Croyez-vous donc les ragots qu'on colporte sur mon compte ?
dit Ehmory, faussement offensé.
- J'y crois davantage, Monsieur, depuis l'intervention de monsieur
de Carremines. »
Ehmory éclate de rire. « C'est bien, mon garçon,
vous apprenez à devenir plus tortueux ! Venez regarder
mes cartes, alors, et voyons ce que vous en direz. »
Il les déroule et les déplie l'une après
l'autre, ces cartes reprises dans le coffre-fort mural. Très
anciennes pour la plupart, et qui ne le rendraient certes pas
passible de mort comme la possession de copies des cartes officielles
de la Ligne. Mais ce serait la ruine assurée, et la prison
pour de longues années.
« Sont-ce donc ces cartes que vous utilisez, Monsieur ?
s'étonne Gilles. Les cartes royales ne sont-elles pas
plus exactes ?
- Ach ! Je les ai vues, mon garçon », dit le capitaine
avec désinvolture, et en le stupéfiant plus encore
- mais à la réflexion, il ne devrait pas être
surpris : la Royauté a évidemment dû
montrer à Ehmory ses propres cartes, comme ses tables
des vents et des marées. « Elles n'indiquent
rien de plus que les miennes. De fait, elles en indiquent souvent
moins. Examinez-les bien, ces trois cartes-ci. Leur voyez-vous
des points communs ? »
L'une a des colonnes de caractères chinois, l'autre des
lignes de caractères indiens presque illisibles, et la
troisième, la plus récente à en juger par
la couleur encore fraîche des enluminures, porte quantité
de commentaires écrits dans tous les sens, en gracieux
caractères arabes. Mais s'il se débrouille désormais
dans toutes ces langues, il ne les lit pas. Elles montrent en
tout cas la côte orientale des Indes, plus ou moins identique
sur les trois, avec la grande larme de Sirilanka à sa
pointe et, à l'est, la côte à peine incurvée
du vaste golfe de Chine. Loin au sud, les grandes îles
de l'archipel malais, disposées comme en éventail :
Malacca, Sumatra, Java, Bornéo... Plus à l'est
encore, deux des cartes indiquent seulement le contour d'un continent
qui serait la Chine, orienté nord-sud en direction de
l'archipel malais. Mais la troisième - la carte chinoise
- y montre plutôt un autre archipel d'îles ;
le savoir géographique de Gilles ne s'étend pas
si loin et ne lui permet pas d'en déterminer le degré
de fantaisie.
Il aimerait cependant ne pas décevoir Ehmory. Le relief
de la côte, le long du golfe de Chine, diffère assez
considérablement d'une carte à l'autre, même
si dans les trois il file sans encombre de Calcutta à
Guangzhou. Une portion des contours semble assez semblable, cependant,
à peu près au milieu du golfe, là où
il s'incurve le plus.
Il examine de nouveau les trois cartes, attentif aux détails
secondaires, un peu inquiet de ne rien trouver, même si
Ehmory ne semble pas s'impatienter. Ce sont vraiment des cartes
anciennes, où des créatures fabuleuses émergent
à demi des eaux représentées ici et là
par des ondulations ou des lignes de petites crêtes, ou
encore se dressent, rampantes, sur les montagnes ou dans les
déserts, chacune dans le style propre au pays du cartographe :
sirènes, oiseaux-roc, léviathans, krakens aux tentacules
levés, et même des dragons, sur la carte chinoise !
« Eh bien », dit Gilles avec prudence en les montrant
du doigt sur le parchemin - mais il lui faut bien dire quelque
chose, à la fin - « il y a des dragons alignés,
là. »
Ehmory lui donne une petite tape sur l'épaule : «
Très bien ! Suivez-les. »
Il s'exécute, suivant de l'index les corps sinueux et
les gueules féroces pointant des vagues peintes, du nord-est
de l'île de Malacca à quelque distance de Guangzhou.
Ils sont disposés le long d'une sorte d'ellipse irrégulière,
allongée, à l'intérieur de laquelle il n'y
en a aucun. Aucun symbole de vagues non plus, au reste. Un espace
bleu, et vide.
Ehmory prend la carte arabe pour la placer à côté
de la carte chinoise. « Suivez les sirènes. »
La disposition de ces enluminures suit une courbe à peu
près identique. Intrigué, il prend de lui-même
la carte indienne. Krakens et léviathans, cette fois.
Il ne jurerait pas cependant que les espacements entre les dessins
ni leurs dispositions les uns par rapport aux autres sont les
mêmes. De fait, un rapide coup d'oeil en va-et-vient lui
montre que ce n'est pas le cas. Mais la courbe générale
est similaire.
Et elle dessinerait, comme en creux, le contour approximatif
d'une vaste avancée de terre séparant en deux,
par son milieu, le golfe de Chine.
Il tapote du doigt l'espace vide, plus assuré : « Serait-ce
donc ce que les cartes royales ne montrent point ? »
Ehmory incline la tête d'un air satisfait et s'adosse dans
son fauteuil en faisant tourner son verre entre ses doigts :
« Un jour, voyez-vous », dit-il d'une voix
qui devient peu à peu rêveuse, « j'ai
rencontré un marin qui m'a dessiné une carte, avec
du mauvais vin, sur une table de taverne. L'île de Malacca
y était en fait une presqu'île. Il m'a toujours
semblé bien curieux que le Grand Cercle, comme on appelle
aussi la Ligne, n'en fût point vraiment un, et qu'on ne
naviguât point tout du long du golfe de Chine, ce qui serait
plus court, plus sécuritaire et certainement moins coûteux
que le présent itinéraire. »
Gilles examine de nouveau la carte chinoise pour se donner le
temps de réfléchir davantage. De fait, si Malacca
était une presqu'île, allongée comme elle
l'est du nord au sud, elle entraverait le commerce par voie maritime
et justifierait presque à elle seule le trajet existant
de la Ligne. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
« Le Pays des Dragons », murmure-t-il en s'efforçant
d'effacer toute incrédulité de sa voix. Il jette
un regard rapide à Ehmory. Le capitaine l'observe, les
yeux brillants.
Gilles contemple les cartes, sans savoir s'il est atterré
ou ému ? Le véritable secret du célèbre
capitaine Ehmory, ce n'est pas même qu'il navigue à
la solde du royaume français. Son secret, c'est qu'il
croit réellement en l'existence du Pays des Dragons. Le
pays des légendes de la Ligne, le pays interdit, le pays
qui n'existe pas sur les cartes. Les belles et féroces
magiciennes qui en défendent les approches, ses terrifiantes
créatures magiques, mais surtout ses trésors accumulés
depuis des siècles, les villes pavées d'or, les
idoles incrustées de pierres précieuses. Légendes,
certes. Les trésors des Incas étaient des légendes
aussi, pourtant, jusqu'à ce que les mages portugais compagnons
de Baptiste Felizarro s'en vinssent stupéfier leurs sorciers
et se gagner leur respect et leur amitié.
Mais faire fortune, quelle importance ? Gilles sait, il sent,
qu'il doit s'embarquer avec Ehmory, c'est sa destinée.
Depuis deux ans qu'il est au Sirilanka, son instinct ne l'a jamais
trompé - il n'a eu des déboires que lorsqu'il a
refusé de le suivre. S'il dit à présent
"Ce pays n'est qu'une fantaisie", il aura perdu sa
chance.
Il se redresse : « Comment, et surtout pourquoi, un tel
pays, avec de telles côtes, aurait-il voulu et pu se tenir
à l'écart de tous ses voisins, et pendant si longtemps ?
- À cause de ses richesses, et grâce à sa
magie », réplique Archer depuis le fauteuil
d'où il n'a pas bougé. « Et il ne faut
point non plus tenir pour négligeables les bizarreries
humaines. Quand vous aurez voyagé autant que le capitaine
et moi, Gilles, vous le comprendrez mieux... »
© 2005 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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