(Chapitre 10, p. 85-91)
... Hélas, nous fûmes alors emportés
dans un des terribles ouragans qui frappent ces mers à
l'époque des moussons.
La main de Gilles s'immobilise, ses yeux relisent ce que sa plume
vient d'écrire. Il ne peut conter le naufrage ainsi !
N'objectera-t-on pas que leur talenté aurait dû
prévoir la tempête et en écarter le navire,
comme il a pris un malin plaisir à souligner ailleurs
que Nathan l'a aisément fait à plusieurs reprises ?
Il n'est pas question de laisser croire que Nathan a été
pris en défaut. Pas question d'atténuer les manifestations
de son talent pour rendre plausible ce soudain manquement. Il
imagine trop bien le mépris narquois du Magistère
et de la Hiérarchie : bien sûr, un talenté
sauvage, et un mécréant de surcroît !
Qui plus est, s'ils pensaient que Nathan n'avait pu prévoir
cette tempête, cela laisserait la porte ouverte à
des spéculations quant à la nature possiblement
magique de celle-ci. Non, il faut procéder autrement.
Plume en arrêt au-dessus du feuillet, il écoute
un moment le babil léger d'Ouraïn : elle joue
devant la table de rotin qui lui sert de bureau, assise sur la
natte au milieu des jouets qu'il lui a fabriqués. Il est
tenté, un instant, d'aller jouer avec elle. Mais il doit
poursuivre la tâche qu'il s'est assignée, compléter
le rapport qu'il enverra à la Royauté française
il ne sait encore ni quand ni comment, mais il l'enverra. Il
le doit, pour Ehmory et les marins de L'Hirondelle, mais
désormais aussi, surtout, pour Ouraïn.
Voyons, excepté la magie indigène, qui n'a pas
sa place dans le rapport, pour quelle raison Nathan n'aurait-il
pu prévoir cette tempête, si soudaine fût-elle,
et si violente dans le détroit resserré où
il la fait arriver ?
Après quelques instants, avec un soupir, il doit admettre
qu'il n'en imagine aucune. Il eût fallu que Nathan fût
dans une totale incapacité d'exercer sa magie. Un terrible
contrecoup causé par quelque accident précédent
au cours duquel il aurait dû user intensément de
sa magie ? Mais l'étonnante légèreté
des contrecoups chez Nathan était de notoriété
publique - une raison, et non des moindres, de la méfiance
qu'éprouvait le Magistère à son égard.
Un accident. Et si Nathan lui-même avait été
victime d'un accident ? Cela peut arriver aux mages.
Oui ! Même un mage peut s'enfarger dans un des chats du
bord, comme l'avait fait Bénédict, le mousse ;
cela ne ferait que montrer à quel point Nathan était
par ailleurs des plus ordinaires, ne songeant nullement à
prévoir, hérétiquement, son propre destin.
Et, au contraire de Bénédict, qui s'en était
tiré avec une grosse bosse, Nathan pourrait avoir fait
une très mauvaise chute, s'être fendu le crâne,
avoir été plongé dans l'inconscience. D'aucuns
penseront, diront sûrement, que c'était peut-être
là le châtiment d'Ehmory pour n'avoir pas eu deux
mages à son bord comme il l'aurait dû, mais peu
importe.
C'est cela. Nathan incapacité n'a pu prévoir la
tempête, elle a saisi le bateau et l'a précipité
sur les récifs... Ah non, il en serait resté une
épave. Il ne faut pas de traces. La tempête a fait
chavirer le navire. Et, seul survivant, accroché à
un espar, il a été poussé sur la rive du
Pays des Dragons. Ensuite, tout s'enchaînera fort bien
sans intervention magique non plus : un indigène
le recueille sur la plage, le soigne, devient son ami puis l'emmène
à Garang Xhévât et non à Daïronur,
parce qu'il fait partie du clan des Natéhsin, une tribu
ancienne et puissante, et que la cité sacrée est
plus proche que la capitale royale. Là, il rencontre Kurun,
et le reste s'ensuit. Il décrira par la suite la grande
réticence des indigènes à aborder le sujet
de la magie, et leur total refus de lui en montrer à l'oeuvre,
même de loin. Il laissera à ses lecteurs le soin
d'en imaginer les possibles raisons. Il ne doit pas manifester
quant à lui trop d'intérêt pour la question.
Il est lui-même, Harmonisation oblige, parfaitement inaccessible
à une éventuelle magie indigène, un honnête
naufragé géminite sans talent, persuadé
de ne plus jamais revoir sa patrie, et qui essaie de s'accommoder
au mieux de ses nouvelles circonstances. C'est la vérité,
du reste. Le meilleur mensonge, n'est-ce pas, est celui qui dit
la vérité sans la dire tout entière. Qui
en dit assez sans en dire trop. Un exercice assez divertissant
somme toute, même s'il en ignore encore l'issue. Car enfin,
il ne sait toujours pas en vérité s'il reverra
jamais, à défaut de sa patrie, des compatriotes
géminites.
Soudain surpris par le silence, il lève les yeux. Le bébé
regarde en l'air, maintenant couché par terre sur le dos.
Qu'a donc aperçu Ouraïn pour être fascinée
ainsi ? Il jette un coup d'oeil au plafond, n'y voit rien
de spécial, pas même un de ces phalènes géants
qui trouvent un refuge un peu plus frais dans la maison en cette
saison de canicule. Le jeu des ombres, peut-être, avec
la lumière du jour qui tourne à travers les feuillages ?
La petite est captivée, en tout cas. Et d'une immobilité
stupéfiante. Elle ne cligne pas même des paupières.
« Ouraïn ? Que regardes-tu, ma petite merveille ? »
Elle ne réagit pas. Pas un frémissement.
Il vient se jeter à genoux près de l'enfant en
ouvrant son talent, affolé... Et Ouraïn n'est pas
là. Il cherche en vain les condensations caractéristiques
de l'enfant, mais Ouraïn... n'est nulle part.
Nulle part.
Son affolement s'éteint brusquement, le laissant presque
étourdi mais non rassuré. Nulle part : en igaôtchènzin,
comme les trois Natéhsin, ce jour lointain, dans les ruines
de Banang Thu. Comme il les voit encore parfois, de loin, dans
le petit pavillon flottant qu'ils réservent désormais
à cette fin.
Mais la petite n'a que sept mois ! Elle ne peut...
Il réfrène son désir de la prendre dans
ses bras - Divine seule sait de quelle façon cela interférerait
avec le processus en cours. La petite de sept mois semble avoir
deux ans. La petite est l'enfant de Kurun.
Il appelle, affolé. Kurun, Xhélin, la petite...
Amène-la-nous, dit Kurun. Paisible. Comment peut-elle
être paisible ?
Mais comment ? C'est une illusion !
Tu peux la toucher, n'est-ce pas ?
Un sortilège de transport...
Non. Prends-la et amène-la-nous.
Cela ne lui fera pas de mal de la toucher ?
Non.
Toujours cette calme, cette exaspérante certitude !
Mais il ne pose plus de questions. Il prend l'enfant dans ses
bras, à la fois épouvanté et stupéfait
de la sentir comme une poupée de bois, et il s'élance
dans la chaleur accablante à peine atténuée
par l'ombre des grands arbres.
Les trois Natéhsin et Xhélin ont fait revenir le
pavillon au bord de la jetée ; ils sont assis sur la galerie ;
Xhélin sert le thé. Le Ghât'sin se fige à
son arrivée, tandis que Kurun et ses deux compagnons lèvent
la tête vers le martèlement de ses pieds sur les
planches. Mais ni les uns ni les autres ne semblent inquiets
outre mesure en voyant l'enfant. Il la dépose sur les
coussins près de sa mère, avec une précaution
absurde, mais comment s'en empêcher ? Il peut la toucher !
Il en a senti le poids dans ses bras !
« Est-elle... en igaôtchènzin ? »
demande-t-il, hors d'haleine.
Kurun tourne la tête vers sa fille en esquissant un sourire,
sans la toucher : « Oui.
- Mais ce n'est pas une Natéhsin !
- C'en est une en même temps qu'une Ghât'sin »,
déclare Kurun d'un ton égal.
Gilles se laisse tomber assis par terre, soudain sans forces.
« Il n'y a jamais eu de telle enfant », souffle Xhélin
avec ferveur.
Gilles contemple la petite. La petite qui a sept mois, et qui
marche, et qui parle, et qui ressemble à une enfant de
deux ans. Dont la psyché est si loin en cet instant, dans
des sphères si éthérées, qu'il ne
peut la suivre, et dont le soma...
Les Natéhsin sirotent leur thé. Xhélin se
lève pour aller chercher une autre tasse, la remplit et
l'offre à Gilles. C'est le thé rose du Camtchin,
à l'arôme intense et fruité. Un remède
contre la chaleur, paraît-il, si on le boit très
chaud. Il ne souffre guère de la chaleur, mais il en prend
machinalement une gorgée. S'éclaircit la voix.
« Kurun, étais-tu ainsi... étiez-vous ainsi,
tous les trois, à son âge ? » demande-t-il
enfin.
« Nous n'avons jamais eu cet âge », dit Nandèh.
En retenant un soupir, Gilles se tourne vers Xhélin :
« Va-t-elle se réveiller ? Reviendra-t-elle ?
- Elle ne dort pas », dit Xhélin. Qui lève
aussitôt une main pour arrêter l'explosion de Gilles.
« Oui, elle redeviendra. »
Il ne relève pas la bizarrerie du terme, insiste : «
En es-tu certain ?
- Tu l'as amenée ici, tu étais très agité.
Elle est sans doute déjà en train de se rassembler. »
Se rassembler. Une sorte de suspension aussi, après tout.
Gilles regarde de nouveau l'enfant : « Si je
l'appelle dans l'Entremonde ?
- Non, dit Xhélin, cela ne la fera pas redevenir plus
vite. Il faut être patient. »
Gilles se balance un peu d'avant en arrière, les bras
autour des genoux, sans quitter des yeux le petit corps immobile.
Le petit soma : elle n'est pas morte !
Un soma que son talent ne perçoit pas mais que ses mains
ont touché, ont porté. Un soma en voie de devenir
insubstantiel, et qui pourtant demeure.
Il ne peut tout simplement pas le concevoir.
Mais cela va-t-il durer des heures, comme pour Kurun et les autres ?
« Combien de temps ?
- Il n'y a pas de temps », dit Kurun, souriante.
Il réprime une brève réaction agacée.
C'est ce qu'elle répond toujours lorsqu'il l'interroge
sur ce qu'elle éprouve au cours de l'igaôtchènzin.
Mais Xhélin a compris ce qu'il voulait dire, lui, même
si sa réponse n'aide guère davantage : « Je
l'ignore. Il n'y a...
- ... jamais eu de telle enfant », marmonne Gilles, trop
abattu à présent pour être irrité.
Xhélin soupire, inconscient de l'ironie : « Non.
- Elle redeviendra, dit Kurun d'un ton apaisant. Nous redevenons
toujours.
- Va-t-elle donc tomber dans cet état n'importe où
et n'importe quand, désormais ? » murmure
Gilles, de plus en plus horrifié par les perspectives
qui s'ouvrent devant lui. « Ce ne peut être
bon pour elle ! Ou bien... » Un bref espoir.
« ... se peut-il que cela ne se renouvelle plus ?
- C'est arrivé, dit Kurun, cela arrivera encore. Ce qui
a été donné par la Déesse doit retourner
à la Déesse. »
Nandèh et Feï hochent la tête en silence.
Gilles s'affaisse un peu sur lui-même. Encore leur catéchisme,
cette calme certitude.
Il se redresse pour aller s'agenouiller près de l'enfant.
Sans la toucher, il en contemple les nattes brillantes, le petit
visage en forme de coeur, si familier. Une enfant, son enfant,
leur enfant, la merveille, Ghât'sin et Natéhsin.
Et ces yeux grands ouverts qui contemplent... quoi ?
Ouraïn revient habiter son regard. Les yeux mordorés
se fixent sur lui, brièvement perplexes, puis le visage
en forme de coeur s'illumine d'un grand sourire et la petite
lui passe les bras autour du cou en disant : « Gânu,
j'ai faim ! »
© 2006 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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