(Chapitre 12, p. 121-129)
Le temps semble s'être dégagé mais, vers
la fin de la matinée, les ecclésiastes préviennent
Riopès qu'il va se gâter plus vite que prévu :
un petit typhon approche du nord-ouest ; ils sont en route
vers la plage avec les marins et reviendront avec le troisième
canot.
« Combien de temps avons-nous ? demande Haizelé.
- Trois, quatre heures. Et cela ne devrait pas durer plus d'une
demi-journée. »
Il fait encore beau à travers les nuages ébouriffés
par le vent, mais c'est le vent qui apporte la tempête.
On ne discute pas les avertissements des mages : il faut
retourner au bateau et le mouiller plus à l'abri. On n'avait
pas encore installé tous les filets de pêche, on
démonte les perches de ceux qui l'étaient et n'ont
pas encore eu le temps de se remplir, et on les entasse tous
avec les tonneaux encore vides dans la forêt, là
où les vagues ne se rendront pas. Le temps de finir de
charger les tonneaux pleins, les marins partis avec les ecclésiastes
sortent de la forêt, pas aussi chargés de sacs de
fruits qu'on l'espérait, mais on reviendra une fois le
mauvais temps passé.
Pierrino s'installe à son banc de nage à côté
de Martin Engel. Malgré la tempête qui approche,
il se sent d'une étonnante bonne humeur. Le mouvement
rythmé de la rame, le jeu obéissant des muscles,
l'unisson des rameurs, le glissement puissant du canot à
travers le claquement des vagues, il y a là une harmonie
simple et saine qui le remplit d'un plaisir innocent. Il admire
près de lui sur la rame, à la périphérie
de son champ de vision, les mains nerveuses et les avant-bras
couleur caramel de son voisin, bellement musclés et couverts
d'un léger poil blond qui brille comme de l'or chaque
fois que les nuages découvrent le soleil. Devant lui,
à deux bancs de nage, Haizelé a pris la place de
Rahyan au gouvernail, à la poupe du canot. Leurs regards
se croisent ; elle lui sourit et, de nouveau, il éprouve
cette impression de respirer plus au large, cette soudaine liberté
- comme lorsqu'il a jeté les derniers carnets à
la mer.
« Eh, revoilà les sirènes. Elles sont amoureuse
de vous, je crois bien, Monsieur Pierrino », dit Martin.
Par-dessus l'épaule du jeune homme, il peut voir en effet
sous la surface deux vastes silhouettes sombres qui se rapprochent.
« Je croirais plutôt qu'elles sont amoureuses l'une
de l'autre », dit-il en riant.
Les dugongs, en effet, semblent se pourchasser. Ils filent vers
le canot, plongent au dernier moment pour reparaître de
l'autre côté, refont surface en soufflant de concert,
frappent l'eau de leur queue en soulevant des gerbes d'eau qui
aspergent le canot pour s'enfoncer de nouveau sous la surface
en tournoyant en vrille l'un autour de l'autre. Vus de si près,
c'est comme deux montagnes jouant ensemble, un jeu qui, ajouté
aux vagues, fait tanguer le canot plus que ne le souhaiterait
l'estomac encore incertain de Pierrino.
« Ils sont trop près, dit Haizelé. César,
pourriez-vous les persuader d'aller se courtiser ou se batailler
ailleurs ? »
Pierrino ne voit pas le magicien, qui rame derrière lui,
et il ne pourrait se retourner sans briser le rythme de la nage,
mais Riopès, lui, peut apparemment accéder à
son talent tout en ramant, car après une ou deux minutes,
les deux énormes silhouettes folâtres disparaissent
dans les profondeurs pour revenir souffler en surface à
une demi-encâblure du canot.
« Eh bien, dit Martin, espérons que ça ne
les a pas trop dérangées, hein, Monsieur Pierrino ?
- Arrête donc de m'appeler monsieur, Martin, tu vas te
faire des noeuds dans la langue, à force. »
Martin éclate de rire. « Vous seriez bien capable
de les dénouer, j'espère, avec tout ce que je vous
ai appris. »
Pierrino lui jette un coup d'oeil en biais. Une vague inattendue
de chaleur le parcourt quand il rencontre le regard espiègle
des yeux bleus fixés sur lui. Il se rend soudain compte,
surpris et amusé, que sa propre déclaration n'était
pas sans équivoque. Est-ce une ouverture de la part de
Martin ? Il ne sait que répliquer, se contente de
sourire et se détourne, mais non sans plaisir.
Un choc violent soulève le canot.
Pierrino retombe lourdement sur son banc, agrippé à
la rame. Des exclamations fusent dans l'embarcation. Un autre
choc, latéral, qui se transforme en poussée et
le canot commence de se soulever. Pierrino se sent glisser vers
Simard, son voisin de gauche, tandis que Martin est projeté
contre lui. Il lance autour d'eux des regards affolés
mais ne voit rien. Les dugongs batifolent toujours, encore plus
loin que tout à l'heure, mais l'embarcation roule comme
sur un énorme dos invisible, dans un grand désordre
de rames à demi relevées ou qui s'emmêlent.
La voix de Haizelé crie : "Jouxe, Marti !"
Ce que répondent ou font les mages, il ne le sait, il
est coincé entre Martin et Simard, et le canot continue
de prendre du gîte. La poussée se transforme en
secousses de plus en plus fortes, comme si ce qui les soulève
haussait les épaules pour se débarrasser de leur
poids.
Et puis, d'un seul coup, le canot se retourne. La rame est arrachée
des mains de Pierrino et lui heurte douloureusement le menton.
Un éblouissement, il est dans les airs et la surface bouillonnante
de l'eau vient à sa rencontre, une gifle qui l'assomme
à moitié. L'eau saumâtre lui remplit les
narines et la gorge, il crache et tousse, encore conscient, tout
en agitant frénétiquement bras et jambes. Il s'enfonce,
remonte, le temps de prendre une goulée d'air, de voir
le canot retourné, des têtes à la surface,
des bras agrippés à des rames, à des tonneaux,
puis il s'enfonce à nouveau. Il se rappelle les leçons
d'autrefois et, à grands coups de talons, se débarrasse
de ses souliers en s'efforçant d'ouvrir les yeux, malgré
la piqûre du sel. Il tourne sur lui-même, dents serrées
sur son souffle, pour retrouver l'ombre du canot. Voit plutôt,
à une vingtaine de mètres, les dugongs qui s'en
viennent à toute allure. Il remonte vers la surface et
commence à nager à brasses rapides et paniquées
vers un tonneau qui flotte non loin de là, se sent soudain
aspiré par un puissant courant tourbillonnaire - l'eau
déplacée par l'arrivée des énormes
bêtes. Il lutte, mais il s'enfonce de nouveau. Un flanc
perlé lui passe devant le nez, comme un mur. Il essaie
par réflexe de reculer, et puis c'est la queue en éventail,
agitée d'un battement puissant, et le choc en retour le
projette en arrière. Sa tête sonne comme une cloche
en heurtant quelque chose de très dur.
Il flotte dans un grand silence fourmillant, qui s'étire
au ralenti. Il ne sent rien. Et puis il sent de nouveau, sa poitrine
qui explose, la grosse bulle d'air qui éclate de ses lèvres
avec un bruit sourd, l'eau qui l'enveloppe, qui le pénètre,
il a le temps de penser, avec une absence totale de terreur,
je suis mort, et il coule, les yeux grands ouverts.
C'est sa psyché, maintenant, qui perçoit tout ceci,
car il voit son soma pris dans un lent tourbillon, bras et jambes
à l'abandon comme une étoile de mer mutilée.
Terreur à présent, désespoir, Jiliane, oh,
Jiliane, oh, Senso ! La psyché n'est-elle donc point
sereine au moment où le fil se déroule pour la
laisser monter vers l'Entremonde ?
Ne se déroule pas, ou pas assez, car elle continue de
suivre son soma qui s'enfonce dans les profondeurs au bleu de
plus en plus obscur.
Mais elles s'animent de lueurs fugitives, de furtifs reflets
chatoyants. Changent de texture, comme si l'eau se transformait
en gelée autour du soma qui continue pourtant de couler
sans ralentir. Quelque chose gonfle, s'étire, s'étend.
Des formes s'esquissent, translucides et vitreuses, replis, volutes,
la courbe d'un gigantesque torse bombé, la ligne souple
d'une longue patte griffue, c'est très curieux, on est
à la fois dehors et dedans... De moins en moins dehors
à mesure que la créature s'enfle pour englober
enfin la psyché prisonnière de son fil trop court.
Un bref, très bref, instant de panique et de curiosité
en éprouvant cette sensation bizarre, comme on manque
une marche en rêve, et puis tout devient très calme,
de vastes et majestueuses pensées liquides. On a été
éveillé à l'improviste, par un picotement
lointain et terrifié, qui reprend, insiste, interroge,
importune. On se propage plus loin en longues houles tranquilles.
Le picotement s'éteint. On s'étire davantage, prêt
à se dissoudre de nouveau dans le sommeil, mais il y a
cette étrange petite étincelle qui refuse de disparaître.
Étrange parce que familière. Il y a bien longtemps
qu'on n'a point été étincelle. D'autres
lentes pensées liquides s'organisent autour du petit point
lumineux. Elle n'est pas à sa place, cette étincelle.
Elle devrait être ailleurs. Il existe un autre univers,
dans le haut de la mer, au-dessus, où dansent parfois
d'innombrables petites lumières, et parfois une immense
et unique lumière, parfois éclatante, parfois douce,
oui, et l'on y a dansé avec elles, autrefois, en nageant
dans l'air. Le temps est-il venu d'y retourner ?
Pas encore. On ne sait d'où vient cette souriante
certitude, mais pas encore.
Il faut rendre la petite étincelle à son élément.
Ses pensées fluides déroulent l'immense créature,
la font tournoyer avec lenteur sur elle-même pour trouver
la bonne direction, puis l'envoient d'une puissante ondulation
vers la mince, la souple membrane qui la sépare de l'autre
univers étincelant et aérien où, la créature
le sait à présent, elle reviendra bientôt.
***
Il flotte. Devant lui, pas très loin, alternativement
voilé et dévoilé par la houle, un rivage
indistinct. Il entend derrière lui des voix, une langue
étrangère, mais à l'accent chantant vaguement
familier. Il se retourne dans l'eau : non loin de lui, une
embarcation trapue, aux bizarres voiles comme matelassées.
Une jonque. Au bastingage, des silhouettes gesticulent en échangeant
des paroles stupéfaites. Il regarde tout cela comme de
très loin, comme s'il ne flottait pas dans la mer mais
dans un autre élément, plus lointain, plus calme.
On lui lance une corde. On le hisse à bord. On lui parle.
Il fait signe qu'il ne comprend pas. On lui tend une couverture
dans laquelle il s'enroule en s'asseyant sur un rouleau de cordage.
Il observe, encore serein, le conciliabule des pêcheurs
très agités. Il regarde autour de lui, sans parvenir
à s'inquiéter de son sort. La mer, à perte
de vue. Il n'est plus dans les îles de Hon Doÿ.
Le nom le ramène soudain au moment présent, avec
la dureté du pont sous ses pieds, le contact rêche
des cordages. Il songe soudain aux autres marins tombés
à la mer, à Haizelé. Il demande : « Hon
Doÿ, Hon Doÿ ? »
On se tourne vers lui, d'abord perplexe, puis on secoue la tête
et l'on dit, en désignant le rivage : « Nomghur. »
Il reste hébété. L'archipel était
à près de cent cinquante lieues nautiques de la
côte mynmaï. Il lève les yeux vers le ciel
- mais c'est toujours celui des moussons à cette latitude,
nuages, échappées de ciel bleu, un orage qui s'en
va, un autre qui arrive. A-t-il été pris dans un
courant qui l'a emporté vers le nord-ouest ? Mais
la tempête annoncée par les ecclésiastes
n'arrivait-elle pas justement du nord-ouest ? Impossible
de dire combien de temps a passé. Son horloge intérieure
lui indique qu'il est presque sept heures du soir, mais pas de
quel jour. S'il avait flotté pendant des jours, inconscient,
ne devrait-il pas être brûlé par le soleil
et le sel ? Ne devrait-il pas mourir de faim, être
épuisé, incapable de se tenir debout ? Il
a de la chance en tout cas que ces pêcheurs aient fait
une sortie.
On s'affaire aux voiles, au gouvernail. Le bateau change de direction
et se tourne vers la côte.
On s'approche de lui, comme avec timidité. On porte un
bol de soupe fumant, une porcelaine épaisse et d'un bleu
mauve familier, un goût familier aussi, de chez Grand-mère,
une soupe aigre-douce au poisson. Il a faim, en définitive,
mais bien moins qu'il ne le devrait. Il se rend compte qu'on
lui fait une petite courbette en le lui donnant, et qu'on garde
les yeux baissés. Les autres pêcheurs qui ne sont
pas occupés aux voiles lui lancent des coups d'oeil à
la dérobée, se détournent dès qu'ils
croisent son regard.
Il finit le bol de soupe, de plus en plus inquiet à présent.
Si Haizelé fait de la contrebande avec des Kôdinh
du nord-est, aucun Européen n'a mis le pied dans le sud
du pays ni ailleurs - elle en semblait bien certaine. Il ne connaît
pas la langue mynmaï, seulement quelques mots, surtout des
noms de légende. Il n'est pas blanc comme le Fantôme
de la Prophétie, certes, mais malgré ses traits
relativement exotiques en France, ici, il ne ressemble pas assez
à ces gens. Une soixantaine d'années se sont écoulées
depuis Kéraï, le siège de Garang Nomh et la
fuite des géminites qui ont survécu au soulèvement
général ; cela suffira-t-il ? Les pêcheurs
ne l'ont pas abandonné à son triste sort, mais
ce n'est pas forcément bon signe. On l'emmène peut-être
vers une prison, ou pis encore.
Une présence devant lui : on se penche pour reprendre
le bol vide. Il le ramasse pour le tendre au pêcheur, scrutant
le visage tanné pour essayer d'y déceler une animosité
quelconque. Les yeux bridés du petit homme sont rivés
à sa poitrine, découverte par son geste. Il porte
machinalement une main à son pendentif.
L'homme lâche le bol, qui se brise sur le pont avec un
tintement clair, et il se jette à genoux pour se prosterner,
mains jointes devant le front.
Tout mouvement s'est arrêté sur le bateau. Tous
les regards sont fixés sur eux. Tous les visages expriment
la terreur.
Avec des gestes lents, Pierrino lâche le pendentif. On
ne bouge toujours pas. Le claquement des vagues résonne
avec une force accrue. Hésitant, il tend une main pour
relever l'homme prosterné, sent tout le corps du pêcheur
se crisper, le lâche aussitôt. Il regarde autour
de lui, incertain. Puis, toujours avec lenteur, il laisse retomber
la couverture, se penche sur le côté pour ramasser
les éclats bleus du bol, les rassemble avec soin dans
le bord retroussé de son maillot. Il doit se lever pour
aller chercher les plus lointains - il le fait avec la même
lenteur délibérée, et c'est le bon choix,
car il peut voir qu'on se détend autour de lui.
Lorsqu'il a fini de ramasser les morceaux du bol, il se tourne
vers le pêcheur prosterné qui s'est redressé
d'un air plus médusé qu'effrayé maintenant,
Divine merci. Retenant son maillot d'une main, il lui montre
de l'autre les fragments, avec une mimique qu'il espère
clairement interrogative.
Le pêcheur, toujours à genoux, les yeux agrandis,
sort de son immobilité pour désigner timidement
le bastingage.
Pierrino s'approche du plat-bord et va pour lancer tous les débris
en même temps à l'eau, mais il retient son geste,
il ne sait pourquoi. Il prend plutôt les plus gros morceaux,
les jette un par un, posément, comme une offrande, puis
secoue avec soin son maillot pour en faire tomber à leur
tour les petits éclats.
Les pêcheurs se remettent à bouger, avec des gestes
prudents d'abord, puis à une cadence normale. Celui qui
s'était prosterné se relève. Ramasse la
couverture et la tend de nouveau à Pierrino, qui l'accepte
avec un sourire.
L'homme, hésitant, esquisse un sourire en retour...
© 2006 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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