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Sortie

Reine de Mémoire
4. La Princesse de Vengeance

de

Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 12, p. 121-129)

Le temps semble s'être dégagé mais, vers la fin de la matinée, les ecclésiastes préviennent Riopès qu'il va se gâter plus vite que prévu : un petit typhon approche du nord-ouest ; ils sont en route vers la plage avec les marins et reviendront avec le troisième canot.
« Combien de temps avons-nous ? demande Haizelé.
- Trois, quatre heures. Et cela ne devrait pas durer plus d'une demi-journée. »
Il fait encore beau à travers les nuages ébouriffés par le vent, mais c'est le vent qui apporte la tempête. On ne discute pas les avertissements des mages : il faut retourner au bateau et le mouiller plus à l'abri. On n'avait pas encore installé tous les filets de pêche, on démonte les perches de ceux qui l'étaient et n'ont pas encore eu le temps de se remplir, et on les entasse tous avec les tonneaux encore vides dans la forêt, là où les vagues ne se rendront pas. Le temps de finir de charger les tonneaux pleins, les marins partis avec les ecclésiastes sortent de la forêt, pas aussi chargés de sacs de fruits qu'on l'espérait, mais on reviendra une fois le mauvais temps passé.
Pierrino s'installe à son banc de nage à côté de Martin Engel. Malgré la tempête qui approche, il se sent d'une étonnante bonne humeur. Le mouvement rythmé de la rame, le jeu obéissant des muscles, l'unisson des rameurs, le glissement puissant du canot à travers le claquement des vagues, il y a là une harmonie simple et saine qui le remplit d'un plaisir innocent. Il admire près de lui sur la rame, à la périphérie de son champ de vision, les mains nerveuses et les avant-bras couleur caramel de son voisin, bellement musclés et couverts d'un léger poil blond qui brille comme de l'or chaque fois que les nuages découvrent le soleil. Devant lui, à deux bancs de nage, Haizelé a pris la place de Rahyan au gouvernail, à la poupe du canot. Leurs regards se croisent ; elle lui sourit et, de nouveau, il éprouve cette impression de respirer plus au large, cette soudaine liberté - comme lorsqu'il a jeté les derniers carnets à la mer.
« Eh, revoilà les sirènes. Elles sont amoureuse de vous, je crois bien, Monsieur Pierrino », dit Martin.
Par-dessus l'épaule du jeune homme, il peut voir en effet sous la surface deux vastes silhouettes sombres qui se rapprochent.
« Je croirais plutôt qu'elles sont amoureuses l'une de l'autre », dit-il en riant.
Les dugongs, en effet, semblent se pourchasser. Ils filent vers le canot, plongent au dernier moment pour reparaître de l'autre côté, refont surface en soufflant de concert, frappent l'eau de leur queue en soulevant des gerbes d'eau qui aspergent le canot pour s'enfoncer de nouveau sous la surface en tournoyant en vrille l'un autour de l'autre. Vus de si près, c'est comme deux montagnes jouant ensemble, un jeu qui, ajouté aux vagues, fait tanguer le canot plus que ne le souhaiterait l'estomac encore incertain de Pierrino.
« Ils sont trop près, dit Haizelé. César, pourriez-vous les persuader d'aller se courtiser ou se batailler ailleurs ? »
Pierrino ne voit pas le magicien, qui rame derrière lui, et il ne pourrait se retourner sans briser le rythme de la nage, mais Riopès, lui, peut apparemment accéder à son talent tout en ramant, car après une ou deux minutes, les deux énormes silhouettes folâtres disparaissent dans les profondeurs pour revenir souffler en surface à une demi-encâblure du canot.
« Eh bien, dit Martin, espérons que ça ne les a pas trop dérangées, hein, Monsieur Pierrino ?
- Arrête donc de m'appeler monsieur, Martin, tu vas te faire des noeuds dans la langue, à force. »
Martin éclate de rire. « Vous seriez bien capable de les dénouer, j'espère, avec tout ce que je vous ai appris. »
Pierrino lui jette un coup d'oeil en biais. Une vague inattendue de chaleur le parcourt quand il rencontre le regard espiègle des yeux bleus fixés sur lui. Il se rend soudain compte, surpris et amusé, que sa propre déclaration n'était pas sans équivoque. Est-ce une ouverture de la part de Martin ? Il ne sait que répliquer, se contente de sourire et se détourne, mais non sans plaisir.
Un choc violent soulève le canot.
Pierrino retombe lourdement sur son banc, agrippé à la rame. Des exclamations fusent dans l'embarcation. Un autre choc, latéral, qui se transforme en poussée et le canot commence de se soulever. Pierrino se sent glisser vers Simard, son voisin de gauche, tandis que Martin est projeté contre lui. Il lance autour d'eux des regards affolés mais ne voit rien. Les dugongs batifolent toujours, encore plus loin que tout à l'heure, mais l'embarcation roule comme sur un énorme dos invisible, dans un grand désordre de rames à demi relevées ou qui s'emmêlent. La voix de Haizelé crie : "Jouxe, Marti !" Ce que répondent ou font les mages, il ne le sait, il est coincé entre Martin et Simard, et le canot continue de prendre du gîte. La poussée se transforme en secousses de plus en plus fortes, comme si ce qui les soulève haussait les épaules pour se débarrasser de leur poids.
Et puis, d'un seul coup, le canot se retourne. La rame est arrachée des mains de Pierrino et lui heurte douloureusement le menton. Un éblouissement, il est dans les airs et la surface bouillonnante de l'eau vient à sa rencontre, une gifle qui l'assomme à moitié. L'eau saumâtre lui remplit les narines et la gorge, il crache et tousse, encore conscient, tout en agitant frénétiquement bras et jambes. Il s'enfonce, remonte, le temps de prendre une goulée d'air, de voir le canot retourné, des têtes à la surface, des bras agrippés à des rames, à des tonneaux, puis il s'enfonce à nouveau. Il se rappelle les leçons d'autrefois et, à grands coups de talons, se débarrasse de ses souliers en s'efforçant d'ouvrir les yeux, malgré la piqûre du sel. Il tourne sur lui-même, dents serrées sur son souffle, pour retrouver l'ombre du canot. Voit plutôt, à une vingtaine de mètres, les dugongs qui s'en viennent à toute allure. Il remonte vers la surface et commence à nager à brasses rapides et paniquées vers un tonneau qui flotte non loin de là, se sent soudain aspiré par un puissant courant tourbillonnaire - l'eau déplacée par l'arrivée des énormes bêtes. Il lutte, mais il s'enfonce de nouveau. Un flanc perlé lui passe devant le nez, comme un mur. Il essaie par réflexe de reculer, et puis c'est la queue en éventail, agitée d'un battement puissant, et le choc en retour le projette en arrière. Sa tête sonne comme une cloche en heurtant quelque chose de très dur.
Il flotte dans un grand silence fourmillant, qui s'étire au ralenti. Il ne sent rien. Et puis il sent de nouveau, sa poitrine qui explose, la grosse bulle d'air qui éclate de ses lèvres avec un bruit sourd, l'eau qui l'enveloppe, qui le pénètre, il a le temps de penser, avec une absence totale de terreur, je suis mort, et il coule, les yeux grands ouverts.
C'est sa psyché, maintenant, qui perçoit tout ceci, car il voit son soma pris dans un lent tourbillon, bras et jambes à l'abandon comme une étoile de mer mutilée. Terreur à présent, désespoir, Jiliane, oh, Jiliane, oh, Senso ! La psyché n'est-elle donc point sereine au moment où le fil se déroule pour la laisser monter vers l'Entremonde ?
Ne se déroule pas, ou pas assez, car elle continue de suivre son soma qui s'enfonce dans les profondeurs au bleu de plus en plus obscur.
Mais elles s'animent de lueurs fugitives, de furtifs reflets chatoyants. Changent de texture, comme si l'eau se transformait en gelée autour du soma qui continue pourtant de couler sans ralentir. Quelque chose gonfle, s'étire, s'étend. Des formes s'esquissent, translucides et vitreuses, replis, volutes, la courbe d'un gigantesque torse bombé, la ligne souple d'une longue patte griffue, c'est très curieux, on est à la fois dehors et dedans... De moins en moins dehors à mesure que la créature s'enfle pour englober enfin la psyché prisonnière de son fil trop court. Un bref, très bref, instant de panique et de curiosité en éprouvant cette sensation bizarre, comme on manque une marche en rêve, et puis tout devient très calme, de vastes et majestueuses pensées liquides. On a été éveillé à l'improviste, par un picotement lointain et terrifié, qui reprend, insiste, interroge, importune. On se propage plus loin en longues houles tranquilles. Le picotement s'éteint. On s'étire davantage, prêt à se dissoudre de nouveau dans le sommeil, mais il y a cette étrange petite étincelle qui refuse de disparaître. Étrange parce que familière. Il y a bien longtemps qu'on n'a point été étincelle. D'autres lentes pensées liquides s'organisent autour du petit point lumineux. Elle n'est pas à sa place, cette étincelle. Elle devrait être ailleurs. Il existe un autre univers, dans le haut de la mer, au-dessus, où dansent parfois d'innombrables petites lumières, et parfois une immense et unique lumière, parfois éclatante, parfois douce, oui, et l'on y a dansé avec elles, autrefois, en nageant dans l'air. Le temps est-il venu d'y retourner ?
Pas encore. On ne sait d'où vient cette souriante certitude, mais pas encore.
Il faut rendre la petite étincelle à son élément. Ses pensées fluides déroulent l'immense créature, la font tournoyer avec lenteur sur elle-même pour trouver la bonne direction, puis l'envoient d'une puissante ondulation vers la mince, la souple membrane qui la sépare de l'autre univers étincelant et aérien où, la créature le sait à présent, elle reviendra bientôt.

***

Il flotte. Devant lui, pas très loin, alternativement voilé et dévoilé par la houle, un rivage indistinct. Il entend derrière lui des voix, une langue étrangère, mais à l'accent chantant vaguement familier. Il se retourne dans l'eau : non loin de lui, une embarcation trapue, aux bizarres voiles comme matelassées. Une jonque. Au bastingage, des silhouettes gesticulent en échangeant des paroles stupéfaites. Il regarde tout cela comme de très loin, comme s'il ne flottait pas dans la mer mais dans un autre élément, plus lointain, plus calme. On lui lance une corde. On le hisse à bord. On lui parle. Il fait signe qu'il ne comprend pas. On lui tend une couverture dans laquelle il s'enroule en s'asseyant sur un rouleau de cordage.
Il observe, encore serein, le conciliabule des pêcheurs très agités. Il regarde autour de lui, sans parvenir à s'inquiéter de son sort. La mer, à perte de vue. Il n'est plus dans les îles de Hon Doÿ.
Le nom le ramène soudain au moment présent, avec la dureté du pont sous ses pieds, le contact rêche des cordages. Il songe soudain aux autres marins tombés à la mer, à Haizelé. Il demande : « Hon Doÿ, Hon Doÿ ? »
On se tourne vers lui, d'abord perplexe, puis on secoue la tête et l'on dit, en désignant le rivage : « Nomghur. »
Il reste hébété. L'archipel était à près de cent cinquante lieues nautiques de la côte mynmaï. Il lève les yeux vers le ciel - mais c'est toujours celui des moussons à cette latitude, nuages, échappées de ciel bleu, un orage qui s'en va, un autre qui arrive. A-t-il été pris dans un courant qui l'a emporté vers le nord-ouest ? Mais la tempête annoncée par les ecclésiastes n'arrivait-elle pas justement du nord-ouest ? Impossible de dire combien de temps a passé. Son horloge intérieure lui indique qu'il est presque sept heures du soir, mais pas de quel jour. S'il avait flotté pendant des jours, inconscient, ne devrait-il pas être brûlé par le soleil et le sel ? Ne devrait-il pas mourir de faim, être épuisé, incapable de se tenir debout ? Il a de la chance en tout cas que ces pêcheurs aient fait une sortie.
On s'affaire aux voiles, au gouvernail. Le bateau change de direction et se tourne vers la côte.
On s'approche de lui, comme avec timidité. On porte un bol de soupe fumant, une porcelaine épaisse et d'un bleu mauve familier, un goût familier aussi, de chez Grand-mère, une soupe aigre-douce au poisson. Il a faim, en définitive, mais bien moins qu'il ne le devrait. Il se rend compte qu'on lui fait une petite courbette en le lui donnant, et qu'on garde les yeux baissés. Les autres pêcheurs qui ne sont pas occupés aux voiles lui lancent des coups d'oeil à la dérobée, se détournent dès qu'ils croisent son regard.
Il finit le bol de soupe, de plus en plus inquiet à présent. Si Haizelé fait de la contrebande avec des Kôdinh du nord-est, aucun Européen n'a mis le pied dans le sud du pays ni ailleurs - elle en semblait bien certaine. Il ne connaît pas la langue mynmaï, seulement quelques mots, surtout des noms de légende. Il n'est pas blanc comme le Fantôme de la Prophétie, certes, mais malgré ses traits relativement exotiques en France, ici, il ne ressemble pas assez à ces gens. Une soixantaine d'années se sont écoulées depuis Kéraï, le siège de Garang Nomh et la fuite des géminites qui ont survécu au soulèvement général ; cela suffira-t-il ? Les pêcheurs ne l'ont pas abandonné à son triste sort, mais ce n'est pas forcément bon signe. On l'emmène peut-être vers une prison, ou pis encore.
Une présence devant lui : on se penche pour reprendre le bol vide. Il le ramasse pour le tendre au pêcheur, scrutant le visage tanné pour essayer d'y déceler une animosité quelconque. Les yeux bridés du petit homme sont rivés à sa poitrine, découverte par son geste. Il porte machinalement une main à son pendentif.
L'homme lâche le bol, qui se brise sur le pont avec un tintement clair, et il se jette à genoux pour se prosterner, mains jointes devant le front.
Tout mouvement s'est arrêté sur le bateau. Tous les regards sont fixés sur eux. Tous les visages expriment la terreur.
Avec des gestes lents, Pierrino lâche le pendentif. On ne bouge toujours pas. Le claquement des vagues résonne avec une force accrue. Hésitant, il tend une main pour relever l'homme prosterné, sent tout le corps du pêcheur se crisper, le lâche aussitôt. Il regarde autour de lui, incertain. Puis, toujours avec lenteur, il laisse retomber la couverture, se penche sur le côté pour ramasser les éclats bleus du bol, les rassemble avec soin dans le bord retroussé de son maillot. Il doit se lever pour aller chercher les plus lointains - il le fait avec la même lenteur délibérée, et c'est le bon choix, car il peut voir qu'on se détend autour de lui.
Lorsqu'il a fini de ramasser les morceaux du bol, il se tourne vers le pêcheur prosterné qui s'est redressé d'un air plus médusé qu'effrayé maintenant, Divine merci. Retenant son maillot d'une main, il lui montre de l'autre les fragments, avec une mimique qu'il espère clairement interrogative.
Le pêcheur, toujours à genoux, les yeux agrandis, sort de son immobilité pour désigner timidement le bastingage.
Pierrino s'approche du plat-bord et va pour lancer tous les débris en même temps à l'eau, mais il retient son geste, il ne sait pourquoi. Il prend plutôt les plus gros morceaux, les jette un par un, posément, comme une offrande, puis secoue avec soin son maillot pour en faire tomber à leur tour les petits éclats.
Les pêcheurs se remettent à bouger, avec des gestes prudents d'abord, puis à une cadence normale. Celui qui s'était prosterné se relève. Ramasse la couverture et la tend de nouveau à Pierrino, qui l'accepte avec un sourire.
L'homme, hésitant, esquisse un sourire en retour...

© 2006 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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