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Sortie

Reine de Mémoire
5. La Maison d'Équité

de

Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 7, p. 49-63)

Pierrino ouvre les yeux dans la pénombre. Il est encore tôt, pas plus de huit heures du matin. Il entend qu'on entre sans faire de bruit, reconnaît la silhouette de Nèhyé.
« Je suis réveillé », dit-il.
Le vieux Ghât'sin vient l'examiner : « Oui, tu ne dors plus. »
Il va ouvrir les rideaux sur la lumière du jour.
Le commentaire, comme l'intonation, était un peu étrange, mais Pierrino se lève pour s'habiller. Son corps lui semble soudain bizarre : plus grand, plus large, plus dense. Est-ce du poil sur sa poitrine, là où elle était lisse auparavant ? Il se tâte les joues : barbe et moustache, bien trop fournies. Il était imberbe la veille.
Il demande "Quel jour sommes-nous ?", partagé entre l'agacement et la résignation.
Nèhyé se livre à une brève réflexion : « Le 24 septembre. »
Il ne peut se retenir malgré tout de s'exclamer "Quoi ?" en se laissant tomber sur le rebord du lit. « Suis-je donc resté près d'un mois en igaôtchènzin ? » souffle-t-il.
Le vieil homme tend la main pour lui tirer la barbe : « Tu ne serais pas aussi poilu ! dit-il avec un clin d'oeil. Seulement douze jours. Ensuite... Tu as dormi. Tu avais beaucoup donné. »
L'intonation n'est pas narquoise du tout. Pierrino se souvient. Il se souvient très bien. Le Dragon de la Montagne volant à l'envers comme le Dragon Fou dans le jeu de cartes de Grand-mère, sa métamorphose aquatique et des images très précises de ce qui a suivi l'apparition du Dragon de Feu. Mais surtout, ce sentiment de plénitude parfaite, enfin...
Nèhyé n'ajoute rien et s'emploie à étaler sur le lit les vêtements qu'il apportait. Pierrino l'observe un moment, la tête vide.
« Pourrais-tu me raser ? » demande-t-il enfin.
« Bien sûr. »
Le vieil homme s'éclipse sans plus de bruit qu'à son arrivée.
Pierrino va s'accouder à la fenêtre. Sous lui tremble le vert lumineux des arbres du parc. Il a plu, les pierres sont plus roses, des nuages filent vers l'ouest dans le ciel bleu bien lavé. Il se laisse envahir par les sensations, avec le vague espoir que sa cervelle, ainsi stimulée, va se remettre en branle. Mais les pensées sont lentes, bien lentes à se former. Il ne se sent pas différent. Son talent a pourtant été ouvert, il en a subi le contrecoup, n'est-ce pas ? Un mois. Igaôtchènzin, puis... coma ? Cela peut-il durer aussi longtemps ? Et il n'en a pas même des souvenirs confus. S'il avait été plongé dans une profonde léthargie, sa psyché ne se rappellerait-elle pas son séjour dans l'Entremonde ?
Nèhyé revient avec de l'eau chaude, un rasoir et des petits ciseaux de métal noir bien aiguisés. Après avoir coupé les poils au plus ras possible, il étale une décoction mousseuse sur les joues de Pierrino et, à l'aide d'un rasoir des plus européens, entreprend de le raser de près, avec une rassurante aisance. Lorsqu'il a terminé, en lui tapotant les joues d'une eau astringente parfumée au benjoin, il va tirer du coffre un miroir d'argent qu'il tend à Pierrino.
Médusé, Pierrino se contemple dans la surface métallique parfaitement plane, aussi fidèle qu'un vrai miroir. Il a bel et bien vieilli - un effet de son igaôtchènzin, il doit bien l'admettre à présent. La tristesse, d'abord : il ne pourra plus tout à fait reconnaître Senso dans son reflet. Et puis, la bouffée d'angoisse. Il rend le miroir au vieux Ghât'sin, en forçant sa voix à rester ferme : « Vieillirai-je ainsi chaque fois que je tomberai dans la transe ? »
Le Ghât'sin penche un peu la tête de côté, puis déclare, après un temps de réflexion : « Cela ne t'arrivera plus.
- En es-tu certain ? »
L'autre émet son habituel petit gloussement : « De quoi pouvons-nous être certains dans les Maisons de la Déesse ? » Mais il retrouve presque aussitôt son sérieux : « Cela ne devrait plus arriver », en enchaînant, comme s'il y avait un rapport : « Hyundpènh et Nomghu désirent te rencontrer dans le parc. »
Que lui veulent-elles, encore ?
Et soudain, comme une brusque saute de vent fait virer le coq et la rose des girouettes, sur les toits, ses pensées se tournent vers l'ouest, l'Europe, la France, Aurepas. À travers toutes ses incertitudes pointent, inattendus, stupéfiants, une nostalgie dévorante, un désir, un besoin forcené de retour qui lui font monter des larmes dans les yeux.

***

Les Natéhsin se trouvent dans le parc, mais ne jardinent pas. Elles sont assises sur leurs bancs. Torse nu, pieds nus dans ses minces sandales, il s'incline devant elles. Les Ghât'sin le saluent, avec respect. Après s'être levées, la femme de la triade Nomghu et celle de Hyundpènh viennent le prendre par la main pour l'asseoir avec elles sur le banc du Phénix. Et, après une brève immobilité - désapprobatrice, ou simplement surprise ? -, leurs Ghât'sin les suivent pour se tenir derrière le banc.
Elles lui tiennent toujours la main lorsque Hyundpènh dit avec douceur : « La suite du monde, petit Dragon. »
Et elle pose la main de Pierrino sur son ventre.
Il la dévisage, abasourdi, dévisage Nomghu lorsqu'elle lui pose à son tour l'autre main sur son ventre.
Enceintes ? Elles sont enceintes... de lui ? Chacune ? Leurs orgies rituelles entre elles ne sont-elles pas toujours stériles ? Ah, mais il était là, lui, un humain ordinaire.
Pas ordinaire. Talenté.
Comme Gilles... Mais non, pas comme Gilles !
Il secoue la tête, il veut se lever, s'écarter des impossibles idées qui roulent dans sa tête, mais les Natéhsin lui tiennent toujours fermement les mains sur leur ventre.
« Deux fils du Dragon », dit Hyundpènh.
Pierrino sort enfin de sa stupéfaction : « Mais je ne suis pas... »
Elle le lâche pour le faire taire, d'un doigt sur ses lèvres, presque en souriant, puis effleure le pendentif sur sa poitrine : « Tous les Dragons sont en toi. Tu viens de partout. »
Partout. Son esprit s'enroule autour du mot, le triture pour en tirer un sens. Veut-elle évoquer ainsi son talent, issu de l'Atlandie comme de l'Europe et d'ici ?
Elle lui reprend la main pour la poser sur son ventre. Il ne sait pas très bien ce qu'il perçoit, une petite étincelle incandescente derrière une membrane transparente comme du verre, mais fine et souple comme une peau. Est-ce là son enfant - leur enfant ?
La voix de Nèhyé dit, derrière lui : « Il n'y a jamais eu de tels enfants chez les Natéhsin. » Le vieillard rit tout bas. « Toi aussi, tu es l'Étranger de l'Ouest. »
Veut-il dire que c'est la fin du monde ? Le début d'un autre monde ? Des hoquets de la Prophétie, ou des échos ? Comme si en tout cas elle cherchait à se réaliser sans cesse, obstinée.
« Suis-je donc vraiment un talenté, maintenant ? » murmure-t-il.
Et doit-il donc supposer que Senso et Jiliane en sont aussi, chacun à sa façon ? Un soulagement hésitant naît en lui : peut-être Jiliane n'a-t-elle vraiment pas été enlevée, alors ! Peut-être se cache-t-elle, ou bien elle est cachée par Grand-mère et les serviteurs - qui leur ont menti, à lui et à Senso, quant à leur propre talent, mais pourquoi ?
« Non, tu nous as presque tout donné, dit la Natéhsin de Nomghu.
- Tu nous as presque tout rendu », dit celle de Hyundpènh.
Il ne comprend pas d'abord, puis, lentement, par à-coups, un sens s'ébauche. Rendu : restitué. À peine ouvert, il a été séparé de son talent, alors ? Il ne sait s'il en éprouve du regret ou du soulagement. Voilà qui expliquerait mieux sa longue léthargie, en tout cas.
Il entend de nouveau les paroles des deux Natéhsin, se tourne vers celle de Hyundpènh : « Presque tout ?
- Tu t'en souviendras lorsque tu en auras besoin », dit-elle avec une douce gravité.
Il la contemple, puis celle de Nomghu, qui a la même expression indulgente. Elles ont des expressions. Elles parlent. Sont-elles donc devenues sans cesse plus humaines, génération après génération, les Natéhsin orphelines de Phénix ? Il ne peut soutenir plus longtemps le regard doré, baisse les yeux sur le sol entre ses pieds, l'herbe revivifiée, encore humide de la pluie nocturne. Il ne parvient pas à appréhender la magnitude de ce qui s'est passé. Elle porte son enfant. Et l'autre Natéhsin aussi. Ses enfants. Il aura des fils. Qui seront des Natéhsin. Deux d'un coup ! Devrait-il être ému, heureux, fier ? Il ne ressent rien, simplement une immense stupeur hébétée. Le Dragon de Feu est revenu. La suite du monde. À cause de lui, grâce à lui. Ou bien n'a-t-il plutôt été qu'un outil, un conduit, un pion de tous ? Grand-mère, Gorut et maintenant les Ghât'sin, les Natéhsin elles-mêmes ? Ou les Dragons. Va-t-il croire aux Dragons, maintenant ? Mais il se rappelle très exactement la sensation des doigts de Hyundpènh refermés autour de sa taille - et tout le reste. Il ne peut ni ne veut nier ce qu'il sait.
Et pourtant l'irritation chagrine renaît : jouet des humains ou de créatures magiques, il n'a tout de même été qu'un jouet. Pis encore, interchangeable avec Senso. Ce pourrait être Senso qui se trouverait ici ! Non, les dés avaient décidé... Mais si les dés en ont bien décidé ainsi, qui les a réellement lancés ?
Il dévisage une fois de plus la Natéhsin de Hyundpènh et, avec un petit tressaillement intérieur, prend soudain conscience de sa jeunesse. Leur gravité, leurs gestes posés l'ont induit en erreur. Elles sont toutes très jeunes ! Celle-ci semble n'avoir guère plus de seize ans ! Et elle porte ses enfants ?
« Avez-vous un nom ? » lui demande-t-il, soudain embarrassé et saisi de compassion.
Les deux Ghât'sin ont un haut-le-corps. Après un moment, la jeune fille esquisse un sourire : « Nandèh'djo.
- Feï'djo », dit la Natéhsin de Nomghu.
D'abord stupéfait, il se rappelle les premiers carnets d'Ouraïn. Ce sont les mêmes Ancêtres qui reviennent, croient les Mynmaï, dans chacun de leurs âges, dans chacune de leurs Maisons. Kurun, Nandèh'djo, Feï'djo. Mais ce sont davantage des titres que des noms, n'est-ce pas ?
« Vos noms à vous », insiste-t-il avec une légère impatience.
La jeune fille hausse les sourcils, la tête un peu penchée sur le côté.
« Elles n'en ont pas d'autre », dit Nèhyé dans le dos de Pierrino.
Il se retourne vers le vieux Ghât'sin, agacé : « Elles en avaient bien un quand elles sont nées.
- Elles naissent Kurun, Nandèh'djo, Feï'djo, dit le vieillard. Et elles le sont depuis très longtemps.
Pierrino hausse les épaules : « Ce sont des adolescentes !
- Elles ont assisté au dernier Mariage Sacré », intervient l'une des Ghât'sin, d'une voix roide.
Il s'agrippe aux accoudoirs de son siège, il a l'impression de tomber.
Les mêmes. Ce sont les mêmes Natéhsin que celles rencontrées par Gilles Garance. Arrêtées dans l'âge de Hyundpènh, dans l'âge de Nomghu, parce que le cycle du recommencement a été brisé.
Et Hétchoÿ...
Il demeure un moment accablé, le coeur brûlant de honte, de chagrin. Puis il se lève et va s'agenouiller, mains jointes à la mynmaï - le geste lui est venu tout naturellement - devant le banc de la troisième triade, qui était autrefois la quatrième, celle qui permettait le retour du cycle en s'offrant au Dragon de Feu. Les yeux mordorés l'observent avec sérénité tandis qu'il s'agenouille devant Hétchoÿ. Il comprend maintenant, il comprend leur lenteur, les reflets écarlates de leur peau. Il s'efforce de ne pas baisser la tête, de ne pas se protéger de leur regard, et s'entend balbutier : "Pardonnez-nous."
Celle du milieu, cette jeune fille qui est la plus vieille des Kurun, celle qui a vingt ans depuis plus de deux siècles, lève lentement les mains pour en entourer les siennes. Des mains chaudes, et pourtant il voit qu'elles sont plus nettement cristallisées en surface. Et même des cristaux se forment pendant qu'il les regarde, en d'infimes glissements. Le processus s'accélère depuis la nuit du Petit Mariage, comme il le faut pour réparer le cycle, il le comprend dans un éblouissement de compassion horrifiée.
« Tu reviendras », dit la voix grave, avec une sorte de tendresse. Surpris, il relève les yeux et, oui, il y a une esquisse de sourire sur ce visage miroitant.
« Je reviendrai où ? » demande-t-il, envahi d'une inexplicable gratitude.
Elle le regarde toujours, mais elle ne le voit plus.
« Viens, dit Nèhyé, elles dansent, maintenant. »
Après un moment, Pierrino dégage doucement ses mains de celles de la Natéhsin qui restent tendues autour de son absence, moitié prière, moitié offrande. Il se relève, étourdi, jette un coup d'oeil autour de lui : les autres Natéhsin sont immobiles aussi. Leurs Ghât'sin contournent les bancs pour venir s'asseoir en tailleur devant elles. Nèhyé le tire par le bras, et il ne résiste pas. Après quelques pas, il se retourne. Les Natéhsin n'ont pas bougé. Sur le banc de Phénix sont toujours assises, Nandèh'djo de Hyundpènh et Feï'djo de Nomghu. Il se demande rêveusement si c'est la première fois dans toute l'histoire des Natéhsin.
Comme si cette pensée avait ouvert une porte, une curiosité inquiète renaît en lui.
« Que va-t-il se passer, maintenant, Nèhyé ?
- Au prochain petit festival, les enfants naîtront, dit le vieux Ghât'sin, paisible. Et Hyundpènh et Nomghu diffuseront ce qu'elles pourront de la substance divine parmi ceux des nôtres qui réussiront à se rendre à la ville sacrée. Comme tous les ans.
- Mais le Dragon de Feu est revenu, dit Pierrino, déconcerté.
- Cela ne veut pas dire qu'il reviendra pour le Grand Festival. Il n'y a toujours pas de Phénix.
- N'y en aura-t-il pas lorsque Hétchoÿ...
- Rien n'est certain. Le prochain Grand Festival aura lieu dans deux années. L'Aigle des Mers est à Anhkin. Humphong veut rouvrir le pays. Gorut a sacrifié un tihyund et s'est oint de son sang. Qui sait où rouleront les dés ? »
Ils longent un carré de pelouse où picorent des coqs et des poules aux plumages extraordinaires, avec des plumes de queue parfois aussi longues que celles de faisans. Pierrino accueille un instant la distraction bienvenue, en observant les volailles qui s'égayent devant eux : certaines sont d'un noir de jais, avec une abondante crête de fines plumes blanches qui retombent autour de la tête comme une chevelure ébouriffée, d'autres semblent plus poilues qu'emplumées, et d'une improbable teinte orange ; les longues plumes cuivrées qui entourent leur tête sont toutes recourbées vers l'avant, telle une collerette. Senso aimerait ces bestioles, songe Pierrino, vaguement amusé, on dirait des espèces de dragons. Mais la question de Nèhyé tourne dans sa tête. Quels dés ont été jetés, en vérité, lorsqu'il est arrivé ici ? La ville sacrée est toujours fermée. Les Kôdinh sont toujours là qui en interdisent le passage, et ils massacrent les talentés. Mais la nouvelle du retour du Dragon de Feu finira bien par se répandre dans la population. Les Bôdinh ne sont ni si passifs ni si résignés que le prétendait Gorut. Galvanisés par la nouvelle, ne résisteront-ils pas davantage ? Quelles en seront les conséquences pour la mission de Haizelé, les ambitions de la Royauté, les plans retors de Grand-père ?
« Essaiera-t-on d'empêcher Humphong d'exporter encore... les substances primordiales ? »
Nèhyé fait un petit geste désinvolte : « Oh, ce ne serait pas si terrible, le Dragon Fou soufflerait de nouveau chez vous. Il y a soufflé pendant près de deux siècles, et cela ne l'a pas dérangé.
- Le Dragon Fou ?
- L'ambercite. Nous l'appelons ainsi. N'en as-tu pas vu le souffle, à bord du navire qui t'a amené ici ? »
Pierrino hoche lentement la tête : « Elle diffuse la magie, alors, comme les Natéhsin.
- Beaucoup plus lentement, comme la maladie blanche. »
Pierrino ne voit pas très bien le rapport, mais il engrange cette information pour plus tard - pour une fois que Nèhyé semble en humeur de répondre à ses questions !
« Mais maintenant que le Dragon est revenu, allez-vous résister, agir ? »
Le vieil homme laisse échapper un gloussement : « Garang Xhévât n'est pas là pour cela.
- Gilles Garance croyait...
- C'est lui qui a lancé les premiers dés. Et les autres ont été emportés dans son sillage. » Le petit homme ajoute plus bas, avec regret, comme pour lui-même : « Oui, même Phénix s'est mise à vouloir. Et Chéhyé. Et moi. » Sa barbiche tremble, comme sa voix.
Après un silence surpris, Pierrino demande : « Les deux autres de Phénix, que sont-elles devenues ? Se trouvent-elles à Garang Xhévât ? Elles avaient été arrêtées dans leur âge aussi, n'est-ce pas ? »
Le vieillard s'immobilise en plein milieu de l'esplanade, si brusquement que Pierrino doit reculer d'un pas pour revenir à sa hauteur.
« Tu savais cela ?
- J'ai lu les journaux d'Ouraïn. Ou, du moins, ceux de ses premiers âges. »
Le vieillard le dévisage, la face toute plissée dans le soleil.
« Kurun a rejoint la Déesse », déclare-t-il, après un long silence.
Il a encore répondu à côté, mais Pierrino ne s'en irrite pas ; il est trop stupéfait : les mémoires d'Ouraïn indiquaient bien que sa mère avait commencé de vieillir, mais... morte ?
« C'était une Natéhsin !
- Elle a choisi Gilles et le Dragon Fou », soupire Nèhyé. Il se remet en marche.
Pierrino le rattrape : « L'ambercite, ou Hyundigao ? »
Le vieil homme lui jette un regard en biais, soudain narquois : « Les deux.
- Mais l'ambercite prolonge la vie !
- Pas forcément celle des Ancêtres. »
Pierrino s'engage avec lui dans la rampe menant à la tour de la Maison Xhaïgao, à peine conscient des saluts qu'on leur adresse au passage. Kurun a participé à la fabrication de l'ambercite, et les deux autres Natéhsin de Phénix aussi. Trop de contrecoups ? Mais Ouraïn n'écrivait-elle pas qu'il n'y en a point à l'usage de la magie pour les Natéhsin ?
« Sont-elles donc mortes aussi, les deux autres ?
- Non. Elles ont choisi à temps de revenir à Garang Xhévât. » Le vieillard lui adresse un regard en biais : « N'est-ce point dans les écritures d'Ouraïn ?
- J'ai lu seulement jusqu'au milieu de la Période des Dix Ans.
- Ah. » Encore trois pas. « C'était après. »
Ils s'engagent dans l'escalier menant à l'étage.
« Et où sont-elles, toutes ces écritures d'Ouraïn ? » demande subitement le vieux Ghât'sin.
Pierrino émet un rire bref : « Dans l'estomac de Kempo, s'il faut en croire Chéhyé : il les a jetées à la mer. »
Il surveille du coin de l'oeil la réaction du vieillard. Nèhyé sourit : « Il a bien fait.
- Pourquoi ?
- Elle n'aurait jamais dû écrire. Elle n'était pas destinée à se souvenir ainsi.
- Mais c'est l'histoire de ma famille », ne peut se retenir de dire Pierrino, soudain ulcéré.
Le vieil homme lui ouvre la porte de la chambre : « La mémoire te reviendra bien assez tôt », dit-il en s'effaçant pour le laisser entrer.
Il va pour s'en aller, mais Pierrino émerge à temps de sa perplexité pour retenir la porte : « Et Nandèh et Feï, alors, où sont-elles ? »
La figure du Ghât'sin se plisse encore davantage : « Elles sont retournées au domaine. On ne m'a pas dit quand. » Il laisse échapper son habituel petit rire saccadé : « La durée ne s'écoule pas toujours de la même façon pour tout le monde, à Garang Xhévât. »
Et il s'éloigne de sa démarche un peu cahotante.
Pierrino, résigné, ferme la porte. Puis il examine la chambre - les sculptures éternellement amoureuses, le lit encore défait. Machinalement, il va tirer draps et couverture, regonfle les coussins de plume, les range les uns sur les autres.
Et maintenant ? Se sentant soudain trop léger, flottant, vide, il va à la fenêtre, referme les mains sur le solide rebord de pierre comme pour s'y ancrer, tout en contemplant l'activité tranquille de la ville sacrée. Il y a des barques dans la douve, des pêcheurs. Les carpes de Garang Xhévât n'étaient-elles pas sacrées ? Mais c'était autrefois, du temps de Gilles. Les traditions se sont transformées, comme les Natéhsin.
Qu'est-il censé faire ? Aller se promener dans la ville ? Explorer les environs ? Il contemple les frondaisons du parc, songe à celui, invisible, où les Natéhsin immobiles dansent partout, perdues, ou retrouvées, en igaôtchènzin. Avec ses enfants dans le ventre de la Feï'djo de Nomghu, de la Nandèh'djo de Hyundpènh.
Leurs enfants à tous - à toutes -, pas seulement les siens. Il se rappelle bien, sur la plage, ces déconcertantes frénésies, ces métamorphoses répétées. Il n'en comprend rien, sinon qu'elles étaient nécessaires et justes. Il se sent curieusement détaché, cependant, comme si tout cela était arrivé à un autre. Trop d'étrangetés à la fois, il en est comme engourdi. Quoi qu'il ait été alors, il a fait ce qu'il devait, tout comme les triades ont obéi à leur nature. S'il éprouve quelque chose, c'est de nouveau de l'irritation, un persistant ressentiment à avoir été ainsi manoeuvré par des forces qui le dépassent, ballotté au fil d'événements déclenchés par d'autres.
Et que pourrait-il bien faire à présent ? Attendre, peut-être longtemps, que des Européens reviennent peut-être au Hyundzièn dans le sillage des négociations de Haizelé. Qui doivent s'achever à Téh'loc. C'est déjà la dernière semaine de septembre, et Haizelé avait dit qu'elle repartirait au début d'octobre, à la fin de la première semaine au plus tard si les négociations traînaient jusque-là. Il ignore quelle distance sépare Garang Xhévât de la capitale kôdinh, mais s'il se rappelle bien la Carte, c'est extrêmement loin, à travers de massives montagnes de surcroît, un terrain très difficile s'il voulait suivre le chemin le plus court et le moins dangereux. Passer par les plaines ou la côte, avec les Kôdinh à l'affût... Ce serait possible, bien sûr, s'il parvenait à persuader un Ghât'sin de l'accompagner, puisqu'il n'est plus talenté. Même ainsi, ce serait un voyage de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois. Non, L'Aigle des Mers repartira sans lui. Et ils le croient certainement mort. C'est la nouvelle qu'ils rapporteront en France. À Grand-mère. À Senso.
Mais non ! Il ne faut pas ! Il doit essayer de faire parvenir un message à Haizelé ! Il existe bel et bien une résistance aux Kôdinh, avec des talentés, ce doit être possible de passer par là. Qu'ils partent sans lui, passe encore. Qu'ils le croient mort, et l'abandonnent ici sans espoir d'être jamais secouru si les négociations échouent...
Abandonné. Secouru. Les mots résonnent étrangement, tout à coup. Il se trouve à Garang Xhévât, pourtant, qui est d'une certaine façon le berceau de ses ancêtres. Ses enfants y naîtront. Il ne devrait pas s'y sentir captif, ni impatient à la perspective de devoir y demeurer pour une durée indéfinie. Déconcerté, il contemple les allées et venues des indigènes sur l'esplanade, sur la chaussée des Phénix. Qu'est devenue sa curiosité ? Il pourrait tant apprendre ici. Il pourrait... tenir un journal de ses découvertes, lui aussi, pour lorsqu'il retournera en France.
En France. Chez lui.
Ce n'est pas ici, chez lui. Malgré la paix, la beauté, le mystère immémorial, il a le sentiment aigu, insistant, de n'être pas à sa place. Il ne peut rien faire, ici. Tout ici lui rappellera, encore et toujours, qu'il y a été amené par une destinée dont il ignorait tout et que, cette destinée accomplie, il ne sert sans doute plus à rien.
Il se détourne de la fenêtre, à la fois furieux et accablé. C'est une pensée insupportable. Disharmonieuse. Si Senso était là, il lui dirait même sans doute qu'elle est impie. Il n'y a pas de destinée. Grâce aux Gémeaux, les humains naissent libres. Ils ne l'ont peut-être pas encore appris à Garang Xhévât, tout empêtrés qu'ils sont dans leur magie, mais il n'est pas un Mynmaï, lui, pour se résigner aussi aisément. Garang Xhévât n'est ni la fin de son voyage ni une prison, n'est-ce pas ? Et son voyage vers le nord, ce n'était pas à la ville sacrée qu'il devait l'amener, même si Gorut mentait. Il voulait aller au domaine Garance. Il veut toujours aller au domaine. Il en a même davantage de raisons à présent, si les deux autres Natéhsin de Phénix s'y trouvent. C'était là qu'il se rendait lorsque son chemin a bifurqué. Ce pèlerinage, il doit l'accomplir, il le sent, il le sait...

© 2007 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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