(Chapitre 7, p. 49-63)
Pierrino ouvre les yeux dans la pénombre. Il est encore
tôt, pas plus de huit heures du matin. Il entend qu'on
entre sans faire de bruit, reconnaît la silhouette de Nèhyé.
« Je suis réveillé », dit-il.
Le vieux Ghât'sin vient l'examiner : « Oui, tu ne
dors plus. »
Il va ouvrir les rideaux sur la lumière du jour.
Le commentaire, comme l'intonation, était un peu étrange,
mais Pierrino se lève pour s'habiller. Son corps lui semble
soudain bizarre : plus grand, plus large, plus dense. Est-ce
du poil sur sa poitrine, là où elle était
lisse auparavant ? Il se tâte les joues : barbe
et moustache, bien trop fournies. Il était imberbe la
veille.
Il demande "Quel jour sommes-nous ?", partagé
entre l'agacement et la résignation.
Nèhyé se livre à une brève réflexion
: « Le 24 septembre. »
Il ne peut se retenir malgré tout de s'exclamer "Quoi
?" en se laissant tomber sur le rebord du lit. « Suis-je
donc resté près d'un mois en igaôtchènzin
? » souffle-t-il.
Le vieil homme tend la main pour lui tirer la barbe : «
Tu ne serais pas aussi poilu ! dit-il avec un clin d'oeil.
Seulement douze jours. Ensuite... Tu as dormi. Tu avais beaucoup
donné. »
L'intonation n'est pas narquoise du tout. Pierrino se souvient.
Il se souvient très bien. Le Dragon de la Montagne volant
à l'envers comme le Dragon Fou dans le jeu de cartes de
Grand-mère, sa métamorphose aquatique et des images
très précises de ce qui a suivi l'apparition du
Dragon de Feu. Mais surtout, ce sentiment de plénitude
parfaite, enfin...
Nèhyé n'ajoute rien et s'emploie à étaler
sur le lit les vêtements qu'il apportait. Pierrino l'observe
un moment, la tête vide.
« Pourrais-tu me raser ? » demande-t-il enfin.
« Bien sûr. »
Le vieil homme s'éclipse sans plus de bruit qu'à
son arrivée.
Pierrino va s'accouder à la fenêtre. Sous lui tremble
le vert lumineux des arbres du parc. Il a plu, les pierres sont
plus roses, des nuages filent vers l'ouest dans le ciel bleu
bien lavé. Il se laisse envahir par les sensations, avec
le vague espoir que sa cervelle, ainsi stimulée, va se
remettre en branle. Mais les pensées sont lentes, bien
lentes à se former. Il ne se sent pas différent.
Son talent a pourtant été ouvert, il en a subi
le contrecoup, n'est-ce pas ? Un mois. Igaôtchènzin,
puis... coma ? Cela peut-il durer aussi longtemps ?
Et il n'en a pas même des souvenirs confus. S'il avait
été plongé dans une profonde léthargie,
sa psyché ne se rappellerait-elle pas son séjour
dans l'Entremonde ?
Nèhyé revient avec de l'eau chaude, un rasoir et
des petits ciseaux de métal noir bien aiguisés.
Après avoir coupé les poils au plus ras possible,
il étale une décoction mousseuse sur les joues
de Pierrino et, à l'aide d'un rasoir des plus européens,
entreprend de le raser de près, avec une rassurante aisance.
Lorsqu'il a terminé, en lui tapotant les joues d'une eau
astringente parfumée au benjoin, il va tirer du coffre
un miroir d'argent qu'il tend à Pierrino.
Médusé, Pierrino se contemple dans la surface métallique
parfaitement plane, aussi fidèle qu'un vrai miroir. Il
a bel et bien vieilli - un effet de son igaôtchènzin,
il doit bien l'admettre à présent. La tristesse,
d'abord : il ne pourra plus tout à fait reconnaître
Senso dans son reflet. Et puis, la bouffée d'angoisse.
Il rend le miroir au vieux Ghât'sin, en forçant
sa voix à rester ferme : « Vieillirai-je
ainsi chaque fois que je tomberai dans la transe ? »
Le Ghât'sin penche un peu la tête de côté,
puis déclare, après un temps de réflexion
: « Cela ne t'arrivera plus.
- En es-tu certain ? »
L'autre émet son habituel petit gloussement : «
De quoi pouvons-nous être certains dans les Maisons de
la Déesse ? » Mais il retrouve presque
aussitôt son sérieux : « Cela ne
devrait plus arriver », en enchaînant, comme
s'il y avait un rapport : « Hyundpènh
et Nomghu désirent te rencontrer dans le parc. »
Que lui veulent-elles, encore ?
Et soudain, comme une brusque saute de vent fait virer le coq
et la rose des girouettes, sur les toits, ses pensées
se tournent vers l'ouest, l'Europe, la France, Aurepas. À
travers toutes ses incertitudes pointent, inattendus, stupéfiants,
une nostalgie dévorante, un désir, un besoin forcené
de retour qui lui font monter des larmes dans les yeux.
***
Les Natéhsin se trouvent dans le parc, mais ne jardinent
pas. Elles sont assises sur leurs bancs. Torse nu, pieds nus
dans ses minces sandales, il s'incline devant elles. Les Ghât'sin
le saluent, avec respect. Après s'être levées,
la femme de la triade Nomghu et celle de Hyundpènh viennent
le prendre par la main pour l'asseoir avec elles sur le banc
du Phénix. Et, après une brève immobilité
- désapprobatrice, ou simplement surprise ? -, leurs
Ghât'sin les suivent pour se tenir derrière le banc.
Elles lui tiennent toujours la main lorsque Hyundpènh
dit avec douceur : « La suite du monde, petit Dragon. »
Et elle pose la main de Pierrino sur son ventre.
Il la dévisage, abasourdi, dévisage Nomghu lorsqu'elle
lui pose à son tour l'autre main sur son ventre.
Enceintes ? Elles sont enceintes... de lui ? Chacune ? Leurs
orgies rituelles entre elles ne sont-elles pas toujours stériles ?
Ah, mais il était là, lui, un humain ordinaire.
Pas ordinaire. Talenté.
Comme Gilles... Mais non, pas comme Gilles !
Il secoue la tête, il veut se lever, s'écarter des
impossibles idées qui roulent dans sa tête, mais
les Natéhsin lui tiennent toujours fermement les mains
sur leur ventre.
« Deux fils du Dragon », dit Hyundpènh.
Pierrino sort enfin de sa stupéfaction : « Mais
je ne suis pas... »
Elle le lâche pour le faire taire, d'un doigt sur ses lèvres,
presque en souriant, puis effleure le pendentif sur sa poitrine :
« Tous les Dragons sont en toi. Tu viens de partout. »
Partout. Son esprit s'enroule autour du mot, le triture pour
en tirer un sens. Veut-elle évoquer ainsi son talent,
issu de l'Atlandie comme de l'Europe et d'ici ?
Elle lui reprend la main pour la poser sur son ventre. Il ne
sait pas très bien ce qu'il perçoit, une petite
étincelle incandescente derrière une membrane transparente
comme du verre, mais fine et souple comme une peau. Est-ce là
son enfant - leur enfant ?
La voix de Nèhyé dit, derrière lui : «
Il n'y a jamais eu de tels enfants chez les Natéhsin. »
Le vieillard rit tout bas. « Toi aussi, tu es l'Étranger
de l'Ouest. »
Veut-il dire que c'est la fin du monde ? Le début d'un
autre monde ? Des hoquets de la Prophétie, ou des
échos ? Comme si en tout cas elle cherchait à
se réaliser sans cesse, obstinée.
« Suis-je donc vraiment un talenté, maintenant ?
» murmure-t-il.
Et doit-il donc supposer que Senso et Jiliane en sont aussi,
chacun à sa façon ? Un soulagement hésitant
naît en lui : peut-être Jiliane n'a-t-elle vraiment
pas été enlevée, alors ! Peut-être
se cache-t-elle, ou bien elle est cachée par Grand-mère
et les serviteurs - qui leur ont menti, à lui et à
Senso, quant à leur propre talent, mais pourquoi ?
« Non, tu nous as presque tout donné, dit la Natéhsin
de Nomghu.
- Tu nous as presque tout rendu », dit celle de Hyundpènh.
Il ne comprend pas d'abord, puis, lentement, par à-coups,
un sens s'ébauche. Rendu : restitué. À
peine ouvert, il a été séparé de
son talent, alors ? Il ne sait s'il en éprouve du
regret ou du soulagement. Voilà qui expliquerait mieux
sa longue léthargie, en tout cas.
Il entend de nouveau les paroles des deux Natéhsin, se
tourne vers celle de Hyundpènh : « Presque
tout ?
- Tu t'en souviendras lorsque tu en auras besoin », dit-elle
avec une douce gravité.
Il la contemple, puis celle de Nomghu, qui a la même expression
indulgente. Elles ont des expressions. Elles parlent. Sont-elles
donc devenues sans cesse plus humaines, génération
après génération, les Natéhsin orphelines
de Phénix ? Il ne peut soutenir plus longtemps le
regard doré, baisse les yeux sur le sol entre ses pieds,
l'herbe revivifiée, encore humide de la pluie nocturne.
Il ne parvient pas à appréhender la magnitude de
ce qui s'est passé. Elle porte son enfant. Et l'autre
Natéhsin aussi. Ses enfants. Il aura des fils. Qui seront
des Natéhsin. Deux d'un coup ! Devrait-il être
ému, heureux, fier ? Il ne ressent rien, simplement
une immense stupeur hébétée. Le Dragon de
Feu est revenu. La suite du monde. À cause de lui, grâce
à lui. Ou bien n'a-t-il plutôt été
qu'un outil, un conduit, un pion de tous ? Grand-mère,
Gorut et maintenant les Ghât'sin, les Natéhsin elles-mêmes ?
Ou les Dragons. Va-t-il croire aux Dragons, maintenant ?
Mais il se rappelle très exactement la sensation des doigts
de Hyundpènh refermés autour de sa taille - et
tout le reste. Il ne peut ni ne veut nier ce qu'il sait.
Et pourtant l'irritation chagrine renaît : jouet des humains
ou de créatures magiques, il n'a tout de même été
qu'un jouet. Pis encore, interchangeable avec Senso. Ce pourrait
être Senso qui se trouverait ici ! Non, les dés
avaient décidé... Mais si les dés en ont
bien décidé ainsi, qui les a réellement
lancés ?
Il dévisage une fois de plus la Natéhsin de Hyundpènh
et, avec un petit tressaillement intérieur, prend soudain
conscience de sa jeunesse. Leur gravité, leurs gestes
posés l'ont induit en erreur. Elles sont toutes très
jeunes ! Celle-ci semble n'avoir guère plus de seize
ans ! Et elle porte ses enfants ?
« Avez-vous un nom ? » lui demande-t-il, soudain
embarrassé et saisi de compassion.
Les deux Ghât'sin ont un haut-le-corps. Après un
moment, la jeune fille esquisse un sourire : « Nandèh'djo.
- Feï'djo », dit la Natéhsin de Nomghu.
D'abord stupéfait, il se rappelle les premiers carnets
d'Ouraïn. Ce sont les mêmes Ancêtres qui reviennent,
croient les Mynmaï, dans chacun de leurs âges, dans
chacune de leurs Maisons. Kurun, Nandèh'djo, Feï'djo.
Mais ce sont davantage des titres que des noms, n'est-ce pas ?
« Vos noms à vous », insiste-t-il avec une
légère impatience.
La jeune fille hausse les sourcils, la tête un peu penchée
sur le côté.
« Elles n'en ont pas d'autre », dit Nèhyé
dans le dos de Pierrino.
Il se retourne vers le vieux Ghât'sin, agacé : « Elles
en avaient bien un quand elles sont nées.
- Elles naissent Kurun, Nandèh'djo, Feï'djo, dit
le vieillard. Et elles le sont depuis très longtemps.
Pierrino hausse les épaules : « Ce sont des adolescentes !
- Elles ont assisté au dernier Mariage Sacré »,
intervient l'une des Ghât'sin, d'une voix roide.
Il s'agrippe aux accoudoirs de son siège, il a l'impression
de tomber.
Les mêmes. Ce sont les mêmes Natéhsin que
celles rencontrées par Gilles Garance. Arrêtées
dans l'âge de Hyundpènh, dans l'âge de Nomghu,
parce que le cycle du recommencement a été brisé.
Et Hétchoÿ...
Il demeure un moment accablé, le coeur brûlant de
honte, de chagrin. Puis il se lève et va s'agenouiller,
mains jointes à la mynmaï - le geste lui est venu
tout naturellement - devant le banc de la troisième triade,
qui était autrefois la quatrième, celle qui permettait
le retour du cycle en s'offrant au Dragon de Feu. Les yeux mordorés
l'observent avec sérénité tandis qu'il s'agenouille
devant Hétchoÿ. Il comprend maintenant, il comprend
leur lenteur, les reflets écarlates de leur peau. Il s'efforce
de ne pas baisser la tête, de ne pas se protéger
de leur regard, et s'entend balbutier : "Pardonnez-nous."
Celle du milieu, cette jeune fille qui est la plus vieille des
Kurun, celle qui a vingt ans depuis plus de deux siècles,
lève lentement les mains pour en entourer les siennes.
Des mains chaudes, et pourtant il voit qu'elles sont plus nettement
cristallisées en surface. Et même des cristaux se
forment pendant qu'il les regarde, en d'infimes glissements.
Le processus s'accélère depuis la nuit du Petit
Mariage, comme il le faut pour réparer le cycle, il le
comprend dans un éblouissement de compassion horrifiée.
« Tu reviendras », dit la voix grave, avec une sorte
de tendresse. Surpris, il relève les yeux et, oui, il
y a une esquisse de sourire sur ce visage miroitant.
« Je reviendrai où ? » demande-t-il, envahi
d'une inexplicable gratitude.
Elle le regarde toujours, mais elle ne le voit plus.
« Viens, dit Nèhyé, elles dansent, maintenant.
»
Après un moment, Pierrino dégage doucement ses
mains de celles de la Natéhsin qui restent tendues autour
de son absence, moitié prière, moitié offrande.
Il se relève, étourdi, jette un coup d'oeil autour
de lui : les autres Natéhsin sont immobiles aussi.
Leurs Ghât'sin contournent les bancs pour venir s'asseoir
en tailleur devant elles. Nèhyé le tire par le
bras, et il ne résiste pas. Après quelques pas,
il se retourne. Les Natéhsin n'ont pas bougé. Sur
le banc de Phénix sont toujours assises, Nandèh'djo
de Hyundpènh et Feï'djo de Nomghu. Il se demande
rêveusement si c'est la première fois dans toute
l'histoire des Natéhsin.
Comme si cette pensée avait ouvert une porte, une curiosité
inquiète renaît en lui.
« Que va-t-il se passer, maintenant, Nèhyé
?
- Au prochain petit festival, les enfants naîtront, dit
le vieux Ghât'sin, paisible. Et Hyundpènh et Nomghu
diffuseront ce qu'elles pourront de la substance divine parmi
ceux des nôtres qui réussiront à se rendre
à la ville sacrée. Comme tous les ans.
- Mais le Dragon de Feu est revenu, dit Pierrino, déconcerté.
- Cela ne veut pas dire qu'il reviendra pour le Grand Festival.
Il n'y a toujours pas de Phénix.
- N'y en aura-t-il pas lorsque Hétchoÿ...
- Rien n'est certain. Le prochain Grand Festival aura lieu
dans deux années. L'Aigle des Mers est à
Anhkin. Humphong veut rouvrir le pays. Gorut a sacrifié
un tihyund et s'est oint de son sang. Qui sait où
rouleront les dés ? »
Ils longent un carré de pelouse où picorent des
coqs et des poules aux plumages extraordinaires, avec des plumes
de queue parfois aussi longues que celles de faisans. Pierrino
accueille un instant la distraction bienvenue, en observant les
volailles qui s'égayent devant eux : certaines sont
d'un noir de jais, avec une abondante crête de fines plumes
blanches qui retombent autour de la tête comme une chevelure
ébouriffée, d'autres semblent plus poilues qu'emplumées,
et d'une improbable teinte orange ; les longues plumes cuivrées
qui entourent leur tête sont toutes recourbées vers
l'avant, telle une collerette. Senso aimerait ces bestioles,
songe Pierrino, vaguement amusé, on dirait des espèces
de dragons. Mais la question de Nèhyé tourne dans
sa tête. Quels dés ont été jetés,
en vérité, lorsqu'il est arrivé ici ?
La ville sacrée est toujours fermée. Les Kôdinh
sont toujours là qui en interdisent le passage, et ils
massacrent les talentés. Mais la nouvelle du retour du
Dragon de Feu finira bien par se répandre dans la population.
Les Bôdinh ne sont ni si passifs ni si résignés
que le prétendait Gorut. Galvanisés par la nouvelle,
ne résisteront-ils pas davantage ? Quelles en seront les
conséquences pour la mission de Haizelé, les ambitions
de la Royauté, les plans retors de Grand-père ?
« Essaiera-t-on d'empêcher Humphong d'exporter encore...
les substances primordiales ? »
Nèhyé fait un petit geste désinvolte : «
Oh, ce ne serait pas si terrible, le Dragon Fou soufflerait de
nouveau chez vous. Il y a soufflé pendant près
de deux siècles, et cela ne l'a pas dérangé.
- Le Dragon Fou ?
- L'ambercite. Nous l'appelons ainsi. N'en as-tu pas vu le souffle,
à bord du navire qui t'a amené ici ? »
Pierrino hoche lentement la tête : « Elle diffuse
la magie, alors, comme les Natéhsin.
- Beaucoup plus lentement, comme la maladie blanche. »
Pierrino ne voit pas très bien le rapport, mais il engrange
cette information pour plus tard - pour une fois que Nèhyé
semble en humeur de répondre à ses questions !
« Mais maintenant que le Dragon est revenu, allez-vous
résister, agir ? »
Le vieil homme laisse échapper un gloussement : «
Garang Xhévât n'est pas là pour cela.
- Gilles Garance croyait...
- C'est lui qui a lancé les premiers dés. Et les
autres ont été emportés dans son sillage. »
Le petit homme ajoute plus bas, avec regret, comme pour lui-même :
« Oui, même Phénix s'est mise à
vouloir. Et Chéhyé. Et moi. » Sa barbiche
tremble, comme sa voix.
Après un silence surpris, Pierrino demande : « Les
deux autres de Phénix, que sont-elles devenues ?
Se trouvent-elles à Garang Xhévât ?
Elles avaient été arrêtées dans leur
âge aussi, n'est-ce pas ? »
Le vieillard s'immobilise en plein milieu de l'esplanade, si
brusquement que Pierrino doit reculer d'un pas pour revenir à
sa hauteur.
« Tu savais cela ?
- J'ai lu les journaux d'Ouraïn. Ou, du moins, ceux de ses
premiers âges. »
Le vieillard le dévisage, la face toute plissée
dans le soleil.
« Kurun a rejoint la Déesse », déclare-t-il,
après un long silence.
Il a encore répondu à côté, mais Pierrino
ne s'en irrite pas ; il est trop stupéfait :
les mémoires d'Ouraïn indiquaient bien que sa mère
avait commencé de vieillir, mais... morte ?
« C'était une Natéhsin !
- Elle a choisi Gilles et le Dragon Fou », soupire Nèhyé.
Il se remet en marche.
Pierrino le rattrape : « L'ambercite, ou Hyundigao ? »
Le vieil homme lui jette un regard en biais, soudain narquois
: « Les deux.
- Mais l'ambercite prolonge la vie !
- Pas forcément celle des Ancêtres. »
Pierrino s'engage avec lui dans la rampe menant à la tour
de la Maison Xhaïgao, à peine conscient des saluts
qu'on leur adresse au passage. Kurun a participé à
la fabrication de l'ambercite, et les deux autres Natéhsin
de Phénix aussi. Trop de contrecoups ? Mais Ouraïn
n'écrivait-elle pas qu'il n'y en a point à l'usage
de la magie pour les Natéhsin ?
« Sont-elles donc mortes aussi, les deux autres ?
- Non. Elles ont choisi à temps de revenir à Garang
Xhévât. » Le vieillard lui adresse un
regard en biais : « N'est-ce point dans les écritures
d'Ouraïn ?
- J'ai lu seulement jusqu'au milieu de la Période des
Dix Ans.
- Ah. » Encore trois pas. « C'était après.
»
Ils s'engagent dans l'escalier menant à l'étage.
« Et où sont-elles, toutes ces écritures
d'Ouraïn ? » demande subitement le vieux Ghât'sin.
Pierrino émet un rire bref : « Dans l'estomac de
Kempo, s'il faut en croire Chéhyé : il les
a jetées à la mer. »
Il surveille du coin de l'oeil la réaction du vieillard.
Nèhyé sourit : « Il a bien fait.
- Pourquoi ?
- Elle n'aurait jamais dû écrire. Elle n'était
pas destinée à se souvenir ainsi.
- Mais c'est l'histoire de ma famille », ne peut se retenir
de dire Pierrino, soudain ulcéré.
Le vieil homme lui ouvre la porte de la chambre : « La
mémoire te reviendra bien assez tôt »,
dit-il en s'effaçant pour le laisser entrer.
Il va pour s'en aller, mais Pierrino émerge à temps
de sa perplexité pour retenir la porte : « Et
Nandèh et Feï, alors, où sont-elles ? »
La figure du Ghât'sin se plisse encore davantage :
« Elles sont retournées au domaine. On ne m'a
pas dit quand. » Il laisse échapper son habituel
petit rire saccadé : « La durée
ne s'écoule pas toujours de la même façon
pour tout le monde, à Garang Xhévât. »
Et il s'éloigne de sa démarche un peu cahotante.
Pierrino, résigné, ferme la porte. Puis il examine
la chambre - les sculptures éternellement amoureuses,
le lit encore défait. Machinalement, il va tirer draps
et couverture, regonfle les coussins de plume, les range les
uns sur les autres.
Et maintenant ? Se sentant soudain trop léger, flottant,
vide, il va à la fenêtre, referme les mains sur
le solide rebord de pierre comme pour s'y ancrer, tout en contemplant
l'activité tranquille de la ville sacrée. Il y
a des barques dans la douve, des pêcheurs. Les carpes de
Garang Xhévât n'étaient-elles pas sacrées ?
Mais c'était autrefois, du temps de Gilles. Les traditions
se sont transformées, comme les Natéhsin.
Qu'est-il censé faire ? Aller se promener dans la ville
? Explorer les environs ? Il contemple les frondaisons du
parc, songe à celui, invisible, où les Natéhsin
immobiles dansent partout, perdues, ou retrouvées, en
igaôtchènzin. Avec ses enfants dans le ventre
de la Feï'djo de Nomghu, de la Nandèh'djo de Hyundpènh.
Leurs enfants à tous - à toutes -, pas seulement
les siens. Il se rappelle bien, sur la plage, ces déconcertantes
frénésies, ces métamorphoses répétées.
Il n'en comprend rien, sinon qu'elles étaient nécessaires
et justes. Il se sent curieusement détaché, cependant,
comme si tout cela était arrivé à un autre.
Trop d'étrangetés à la fois, il en est comme
engourdi. Quoi qu'il ait été alors, il a fait ce
qu'il devait, tout comme les triades ont obéi à
leur nature. S'il éprouve quelque chose, c'est de nouveau
de l'irritation, un persistant ressentiment à avoir été
ainsi manoeuvré par des forces qui le dépassent,
ballotté au fil d'événements déclenchés
par d'autres.
Et que pourrait-il bien faire à présent ?
Attendre, peut-être longtemps, que des Européens
reviennent peut-être au Hyundzièn dans le sillage
des négociations de Haizelé. Qui doivent s'achever
à Téh'loc. C'est déjà la dernière
semaine de septembre, et Haizelé avait dit qu'elle repartirait
au début d'octobre, à la fin de la première
semaine au plus tard si les négociations traînaient
jusque-là. Il ignore quelle distance sépare Garang
Xhévât de la capitale kôdinh, mais s'il se
rappelle bien la Carte, c'est extrêmement loin, à
travers de massives montagnes de surcroît, un terrain très
difficile s'il voulait suivre le chemin le plus court et le moins
dangereux. Passer par les plaines ou la côte, avec les
Kôdinh à l'affût... Ce serait possible, bien
sûr, s'il parvenait à persuader un Ghât'sin
de l'accompagner, puisqu'il n'est plus talenté. Même
ainsi, ce serait un voyage de plusieurs semaines, voire de plusieurs
mois. Non, L'Aigle des Mers repartira sans lui. Et ils
le croient certainement mort. C'est la nouvelle qu'ils rapporteront
en France. À Grand-mère. À Senso.
Mais non ! Il ne faut pas ! Il doit essayer de faire parvenir
un message à Haizelé ! Il existe bel et bien
une résistance aux Kôdinh, avec des talentés,
ce doit être possible de passer par là. Qu'ils partent
sans lui, passe encore. Qu'ils le croient mort, et l'abandonnent
ici sans espoir d'être jamais secouru si les négociations
échouent...
Abandonné. Secouru. Les mots résonnent étrangement,
tout à coup. Il se trouve à Garang Xhévât,
pourtant, qui est d'une certaine façon le berceau de ses
ancêtres. Ses enfants y naîtront. Il ne devrait pas
s'y sentir captif, ni impatient à la perspective de devoir
y demeurer pour une durée indéfinie. Déconcerté,
il contemple les allées et venues des indigènes
sur l'esplanade, sur la chaussée des Phénix. Qu'est
devenue sa curiosité ? Il pourrait tant apprendre
ici. Il pourrait... tenir un journal de ses découvertes,
lui aussi, pour lorsqu'il retournera en France.
En France. Chez lui.
Ce n'est pas ici, chez lui. Malgré la paix, la beauté,
le mystère immémorial, il a le sentiment aigu,
insistant, de n'être pas à sa place. Il ne peut
rien faire, ici. Tout ici lui rappellera, encore et toujours,
qu'il y a été amené par une destinée
dont il ignorait tout et que, cette destinée accomplie,
il ne sert sans doute plus à rien.
Il se détourne de la fenêtre, à la fois furieux
et accablé. C'est une pensée insupportable. Disharmonieuse.
Si Senso était là, il lui dirait même sans
doute qu'elle est impie. Il n'y a pas de destinée. Grâce
aux Gémeaux, les humains naissent libres. Ils ne l'ont
peut-être pas encore appris à Garang Xhévât,
tout empêtrés qu'ils sont dans leur magie, mais
il n'est pas un Mynmaï, lui, pour se résigner aussi
aisément. Garang Xhévât n'est ni la fin de
son voyage ni une prison, n'est-ce pas ? Et son voyage vers
le nord, ce n'était pas à la ville sacrée
qu'il devait l'amener, même si Gorut mentait. Il voulait
aller au domaine Garance. Il veut toujours aller au domaine.
Il en a même davantage de raisons à présent,
si les deux autres Natéhsin de Phénix s'y trouvent.
C'était là qu'il se rendait lorsque son chemin
a bifurqué. Ce pèlerinage, il doit l'accomplir,
il le sent, il le sait...
© 2007 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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