(Chapitre 2, p. 40-46)
La moquette assourdissait le bruit de ses bottes, alors il
avançait en silence. Ce corridor s'étirait sans
fin devant lui. Il savait qu'il n'y avait rien dans l'autre corridor,
celui qui menait à l'entrée, à part un banc
minuscule et étrange, recouvert d'un tissu à motifs
d'anges et de chérubins. Tout cela le faisait suffoquer.
C'est tellement idiot ! soupira-t-il. Chloé n'est
pas ici. Tu ne peux pas sentir sa présence. Ce qui signifie
qu'elle est déjà partie et t'attend probablement
à l'extérieur. Il savait que c'était la
part humaine en lui qui le poussait à répéter
son nom sans arrêt. Et presque en criant. Ses capacités
sensorielles auraient suffi. S'il y a effectivement quelque chose
à détecter, précisa-t-il pour lui-même.
Tout ce qu'il arrivait à sentir en ces lieux, c'étaient
les murs en train de se refermer sur lui et l'odeur du liquide
d'embaumement qui lui faisait presque tourner la tête.
Mais il avait besoin de se rassurer, même s'il lui répugnait
d'en être là. Les sonorités de son nom l'aidaient
à continuer.
Le Columbarium n'était pas si grand, et il mettait longtemps
à en faire le tour. Tout lui paraissait si irréel
dans ce caveau qui réunissait, inhumés en un même
lieu suffocant, des centaines de morts.
Enfin, il parvint à l'intersection circulaire qui menait
au second corridor. Il s'arrêta pour regarder par les petites
portes vitrées derrière lesquelles étaient
posées des urnes et des boîtes contenant des cendres.
Encore des photos, les noms des défunts. Il se rappela
un film qu'il avait vu. L'histoire se déroulait dans les
années trente, une cafétéria automatique
tenait lieu de restaurant. Vous insériez des pièces
dans la fente, vous ouvriez les portes vitrées et vous
preniez votre nourriture. Quelle façon hideuse de quitter
ce monde, songea-t-il. Incinéré, puis entreposé
dans un automat durant quatre-vingt-dix-neuf ans ou à
perpétuité, selon la somme que vos proches acceptent
de payer.
Un son le fit tressaillir. Il eut le souffle coupé. Au-dessus
de sa tête, la chauve-souris, affolée, poussait
de petits cris. Elle voletait vers la lucarne, puis redescendait,
remontait de nouveau, puis piquait encore du nez... Michel évalua
que, même s'il parvenait à trouver son équilibre
sur la rampe circulaire, il n'arriverait probablement pas à
atteindre la pauvre bête. Toutefois, sa lutte désespérée
l'attendrit et il se dit qu'il devait essayer.
Il ne lui fut pas difficile de grimper sur la rampe. D'ailleurs,
même s'il tombait, ce ne serait que d'un étage,
et sur une moquette. Bien sûr, il y avait aussi, érigée
au niveau inférieur mais touchant presque la lucarne,
l'affreuse structure métallique représentant des
gens qui flottaient dans les airs - des âmes montant vers
le ciel, tenta-t-il d'interpréter. S'il s'en tirait avec
quelques coupures et quelque bleus, il guérirait aisément.
Une fois hissé sur la lisse rampe métallique, il
retrouva sans peine son équilibre. Du moment qu'il ne
bougeait pas. La chauve-souris, bien sûr, voletait dans
tous les sens, à proximité de la lucarne, là
où il ne pouvait l'atteindre. Parfois, elle redescendait,
presque à portée de main. Il savait que, s'il était
suffisamment patient et demeurait immobile, elle s'aventurerait
plus près de lui. Il pourrait alors l'attraper. La bête
semblait voler d'est en ouest, et il se demanda si elle ne suivait
pas quelque champ magnétique ou encore une ligne géobiologique.
Il faudrait qu'il demande à Chloé. Elle s'y connaissait.
S'il se déplaçait un peu sur la rampe et retirait
son T-Shirt, il serait dans la position idéale pour attraper
la chauve-souris. Probablement pourrait-il même utiliser
le vêtement pour d'abord l'étourdir un peu, la retenir
ensuite captive dans le tissu et la transporter enfin hors de
ce lieu. Du coup, il sortirait lui aussi. Le Columbarium arrivait
en tête de liste de tous les endroits sur Terre où
il préférait ne pas être. Mais il ne pouvait
y abandonner cette pauvre créature, pas plus qu'il ne
pouvait s'attarder dans une atmosphère aussi horrible.
David aurait dit que c'était symbolique. Pourquoi pas.
Il passa son T-shirt par-dessus sa tête, puis entreprit
d'avancer pas à pas le long de la rampe. La chauve-souris
poussait des cris stridents. Énervée par sa présence,
elle devint encore plus frénétique. « Calme-toi,
mon petit oiseau de nuit », dit-il à l'animal
nocturne. Il attendit, la regardant voleter. Une fois ou deux,
il essaya de balancer sur elle son T-shirt, mais la chauve-souris
se trouvait plus loin sur la gauche. « D'accord, dit-il,
je peux me déplacer. » Il glissa lentement
ses pieds le long de la rampe, en essayant de s'imaginer comment
il attraperait la bête, l'apporterait jusqu'à l'entrée,
libérerait l'hôte de la nuit dans le ciel obscur,
puis s'en irait chez lui. Quelque chose dans cet aboutissement
lui paraissait de mauvais augure. Il ne retrouverait pas Chloé.
Il partirait en se sentant tout sauf soulagé. Il chancela
et peina pour retrouver son équilibre.
Lorsqu'il fut de nouveau stable, il leva les yeux et balança
son T-shirt une fois de plus en direction de la chauve-souris.
Celle-ci l'évita. Soudain, elle se percha sur la rampe
juste en face de lui. La petite bête aux allures de rongeur
était maintenant parfaitement immobile. Puis elle tourna
la tête et le fixa de son oeil globuleux.
Une appréhension saisit Michel. Une appréhension
qu'il essaya d'arraisonner. Pourquoi avait-il le sentiment que
le fait d'atteindre l'entrée serait non une conclusion,
mais plutôt, d'une certaine manière, le début
de quelque chose ? Il ne pouvait ignorer cette sensation
tandis qu'il se glissait un peu plus vers la gauche, jusqu'à
faire face au corridor menant à l'entrée.
À cet instant, la chauve-souris s'envola de nouveau dans
les airs, juste au-dessus de sa tête. Elle alla heurter
la vitre de la lucarne et reprit ses figures désordonnées.
Ses mouvements donnèrent le tournis à Michel. Il
se dit qu'il n'avait qu'à projeter son T-shirt vers le
haut et à étourdir la chauve-souris pour l'attraper.
Comme il songeait à son plan d'attaque, quelque chose
attira son regard.
Juste avant de tomber, Michel poussa un hurlement.
Puis, l'instinct l'emporta, et il s'agrippa à la sculpture
sur laquelle il avait dégringolé. Sa réaction
rapide ralentit sa chute, ce qui lui permet d'atterrir sur ses
deux pieds. Il s'en tira avec seulement une déchirure
à l'intérieur de l'avant-bras.
Mais il ne se préoccupait guère des blessures faites
à son corps. Rapidement, il trouva l'escalier, qu'il grimpa
au pas de course. Puis, il franchit la zone circulaire, traversa
le corridor en courant et s'arrêta net.
Il ne comprenait pas ce qu'il avait sous les yeux. Son esprit
se ferma complètement. Son corps se verrouilla. Le temps
se lyophilisa. Puis, en une fraction de seconde, la réalité
le frappa de plein fouet comme une rafale de vent hivernal. Des
sueurs glacées lui coulèrent sur tout le corps.
Pas très loin de l'entrée reposait... quoi donc
? Tout ce que son esprit enregistrait vraiment, c'était
le sang. Beaucoup de sang. Maculant de cramoisi les murs et la
moquette. L'odeur du liquide d'embaumement le submergea, lui
soulevant le coeur et lui faisant presque perdre conscience.
Il éprouvait une envie irrépressible de tourner
les talons et de s'enfuir à toutes jambes, mais cela voulait
dire repasser par les deux corridors où les morts faisaient
le guet, n'attendant que le moment propice pour sortir de leurs
tombes en béton et l'attaquer, lui, le vivant. C'est dément,
se dit-il. C'est moi, le mort-vivant, celui dont tout le monde
sur cette planète a peur... Ces pensées, il le
savait, n'étaient cependant que des diversions destinées
à obnubiler la nature exacte de l'horreur qui s'étalait
devant lui.
Au milieu du magma de confusion et de terreur dans lequel il
baignait, son esprit finit par enregistrer certains éléments
- une amulette ; une mèche de cheveux blancs comme neige
; un oeil, si bleu, si familier...
Finalement, son instinct prit le relais. Michel courut vers l'entrée,
passa par-dessus par-dessus il ne voulait pas y penser, alors
même qu'il hurlait « Non ! Non ! »
en levant les mains pour conjurer tout le mal susceptible de
l'atteindre. Ce qu'il voyait ne pouvait être vrai, et pourtant,
il reconnaissait la main, les vêtements... tout.
Il ouvrit la porte d'entrée à toute volée
en regardant derrière lui, autour de lui. Quelle créature
démente pouvait avoir fait cela ? Est-ce que les
morts étaient revenus à la vie ? Le même
danger, sans aucun doute, le menaçait.
Il n'arrivait pas à penser rationnellement, il ne pouvait
que ressentir les choses, et son instinct de survie gomma tout
sauf sa terreur, avec laquelle il fit corps. À l'extérieur,
tous les sens en éveil, prêt à capter la
moindre manifestation d'un danger, il s'enfuit à toutes
jambes.
L'aurore. Le soleil étincelait à l'horizon. Les
oiseaux gazouillaient. De petits animaux fouillaient les arbustes,
en quête de nourriture. Il ne sentait rien d'autre dans
l'aube fraîche, rien d'humain ou de surhumain. Rien qui
eût pu lui infliger cette terreur qu'il ressentait. Rien
d'autre que ce qu'il avait vu là-bas, derrière,
celle qu'il avait vue
Il détala, aussi vite qu'il le put, volant presque, comme
un pigeon voyageur rentrant au bercail, sûr de sa destination.
Il coupa à travers le cimetière, sauta par-dessus
la haute clôture comme s'il était rompu à
ce sport, parcourut en courant les rues qui partaient de la montagne
et menaient au plateau où se trouvait sa maison. Michel
se sentait avancer de plus en plus rapidement, comme s'il était
dans une course contre lui-même afin de semer les pensées
et les images qui tentaient de prendre forme dans sa tête.
Le fait d'être en mouvement l'aidait à garder en
respect ce qui demeurerait gravé à jamais dans
son esprit : le corps de sa tante réduit en pièces,
ses membres disséminés près de l'entrée,
la scène baignée du sang qui avait giclé
partout...
© 2002 Éditions
Alire & Nancy Kilpatrick
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