(Extrait : Chapitre 6, p. 71-76)
Il y a des rires, des conversations animées, le cliquetis
des verres... Est-ce donc une fête ? Presque tout l'équipage
du Nostos est là, ainsi que les délégués
des colons, la plupart des membres de la première expédition
(un élancement douloureux dans la poitrine : Joris, discutant
avec Golheim). Comment peuvent-ils rire, sourire ? Ont-ils déjà
oublié les tombes vides autour de la Base, et celles qui
ne le sont pas autour des colonies ? L'histoire d'Alpha est bien
commencée : elle a ses martyrs, ses pionniers, des noms
sur des tombes. On peut coloniser, maintenant. Les premiers occupants
du sol, c'est le cas de le dire : les anciens indigènes
n'avaient pas de cimetières, ou en tout cas pas depuis
plusieurs milliers d'années, s'il faut en croire les fouilles
parcellaires des archéologues. Ils ne jugeaient même
pas la mort digne d'être commémorée : on
meurt parfois dans les fresques plus récentes, mais il
n'y a pas de cadavre paré, pas de pleureuses, pas de procession
funèbre, pas de bûcher ardent... Ou de tour à
vautours, ou l'équivalent local des oiseaux de proie.
Pas d'autre vie, pour eux ? Pas d'âme, pas de fantôme,
pas de regrets ? Et pourtant si, d'autres fresques en font foi,
des sculptures, quelques objets trouvés dans des tombes
archaïques...
David hausse les épaules : une énigme de plus.
Ou bien non : les anciens indigènes étaient...
si anciens. L'évolution de la vie intelligente a commencé
tard ici - elle a dû attendre le déchaînement
à la bonne distance des radiations produites par la fusion
de l'étoile binaire qui est devenue Altaïr. Mais
alors, quelle explosion : cinquante millions d'années
terrestres seulement pour évoluer des animaux pélagiques
aux humanoïdes. Les premiers explorateurs marins venus du
continent Ouest avaient depuis longtemps abordé aux rives
du grand continent principal quand Ur et Babylone n'étaient
sur Terre que des hameaux poussiéreux ; à ce moment-là,
sur le pourtour du lac Mandarine, la civilisation nordique avait
déjà près de trois mille années terrestres.
Les anciens indigènes ont eu le temps d'apprivoiser la
mort, sans doute. Le temps de dépasser tous ces rituels
puérils par lesquels se rassurent ceux qui restent.
Quelqu'un se met à rire derrière David, il s'oblige
à ne pas se retourner. Rituels. Comment ne voient-ils
pas que c'est une veillée funèbre ? Ils se serrent
les uns contre les autres pour se protéger des images
funestes, apaiser les fantômes. Les Grecs appelaient «bienveillantes»
les déités préposées à la
vie et à la mort : on s'est arrangé aussi pour
euphémiser la réapparition de la chose bleue. C'est
le début de l'année virginienne - l'anniversaire
pour les colons du jour 0 de l'An 0 où la Mer est venue
les naufrager. Ce sera un autre anniversaire, désormais.
On va envoyer à la Terre, par communication instantanée
WOGAL, le résultat positif du vote sur la colonisation.
Sont-ils déjà en train de faire la fête aussi,
là-bas sur Terre, au quartier général du
ComSec, et Bounderye dans la grande arcologie de la BET ?
Croient-ils que ce vote positif est une revanche, les colons,
les naufragés ? Entendent-ils la nervosité de leur
voix, la note rauque parfois dans leurs rires un peu trop forts
? Ont-ils conscience de leur obstination à tourner le
dos au ciel où Prime encore lumineuse est suspendue comme
une boule de Noël ? Personne ne regarde pour voir où
en est l'éclipse. On n'a pas vraiment besoin de cette
ultime confirmation, on a attendu jusque-là pour faire
plaisir à Evans, la périodicité du phénomène
n'est plus à prouver : la «Mer» arrive avec
la lune noire, repart avec le soleil noir. Oh, on enverra des
équipes refaire les examens et les expériences
des colons - avec les mêmes résultats ; on sait
déjà sur la «Mer» tout ce qu'on peut
savoir : presque rien. Mais ils sont tellement à cheval
sur les rituels, eux autres Terriens. Les gestes. Le vote pour
décider la colonisation : un geste. Quel pouvoir a-t-on
réellement ici, quel choix ? La Terre veut Alpha - le
BIAS, le ComSec et Bounderye - ils le savent, ce sont ces désirs
pour une fois convergents qui ont voté, pas eux. Et ceux
qui ont voté contre ont fait un geste aussi, ils savaient
très bien qu'ils étaient une infime minorité.
Ils l'ont fait pour l'Histoire, pour que ce soit consigné
dans les documents au cas où quelque chose tournerait
mal. Mais personne ne veut vraiment penser à cela. D'ailleurs,
personne n'a vraiment voté «contre». Certains
des archéologues voulaient que la colonisation soit retardée
de quelques années pour continuer leurs fouilles ; et
certains des psychologues ont des doutes sur les réactions
futures des colons : défricher une planète sauvage,
c'est une chose, chausser les pantoufles d'indigènes mystérieusement
disparus trois siècles avant l'arrivée de la première
expédition, c'en est une autre. Qu'arrivera-t-il par exemple
dans les grandes villes des indigènes, qu'on a l'intention
d'habiter mais qu'on ne pourra peupler à capacité
avant longtemps ? Comment réagiront les nouveaux citadins
au contact permanent de tous ces quartiers-fantômes ? Mais
ni Shandaar ni Golheim n'ont réussi à convaincre
beaucoup de monde. Ils n'ont même pas vraiment essayé
: eux aussi, en réalité, ils veulent la colonisation.
Même Evans a voté pour, lui qui n'a pas encore mis
les pieds sur la planète.
Et moi aussi. Que Christian ne soit pas mort pour rien.
Il y a quelqu'un, pourtant, près de la fenêtre.
David fait un effort pour ne pas se détourner. Makori.
Il ignore le sourire un peu timide de la jeune fille, s'approche
du panneau transparent, y appuie son front. Le croissant de Prime
s'amenuise rapidement à mesure que les deux systèmes
arrivent en conjonction.
«Six minutes», dit Makori.
David regarde malgré tout son bracelet, agacé.
Il a dû amorcer le geste, inconsciemment, et Makori aura
deviné son désir de savoir l'heure. Les circonstances
n'impliquent guère d'autre possibilité : on est
là, on regarde les planètes s'aligner, inutile
de faire appel à des pouvoirs spéciaux pour expliquer
cette clairvoyance. C'est une coïncidence. Les tests PES
de Golheim... Ça ne veut pas dire grand-chose. Et puis,
ils n'ont rien donné du tout, avec Makori.
Mais les résultats n'étaient-ils pas trop mauvais
? Se peut-il qu'il ait fait exprès de rater les tests
avec Makori ?
Il écarte résolument cette idée. Les
tests de perception extrasensorielle ont toujours eu de bons
résultats quand l'émetteur était Christian,
voilà tout. Ça ne pouvait pas marcher avec quelqu'un
d'autre. Christian est mort. Le lien est brisé. Inutile
de revenir là-dessus. Stupide de s'être prêté
à ces tests. Stupide de s'être obstiné dans
ces salles. Rien à voir avec la PES. Hallucinations. Des
radiations inconnues émises par le métal. Ils ne
les ont pas encore repérées, mais c'est sûrement
quelque chose de cet ordre. Ou la fatigue. Le travail du deuil
qui se termine. Christian est mort, bien mort. Et l'anniversaire
de sa mort sera celui de la colonisation.
Deux autres personnes près de Makori, il les voit du
coin de l'il, Yvan Kulhevich, Reina Delgado. Il sent qu'ils le
regardent. Les autres petits cobayes de Golheim. Ils passent
tout leur temps libre avec lui, il n'a pas abandonné son
idée idiote. Il doit leur faire faire des tests aussi.
Et alors, est-ce que ça marche avec eux ? Les trucs avec
les vieilles cartes de Zenner, croix, carré, cercle, étoile,
vagues, tellement confus tout ça (seulement avec Christian...)
; ou bien il leur fait faire les trucs plus sophistiqués,
avec les bips électroniques et tout. Golheim et sa marotte,
ridicule...
Et les salles, est-ce qu'il leur a fait essayer les salles
?
David se tourne brusquement vers le petit groupe et les trois
jeunes gens se rapprochent les uns des autres, comme effrayés
par son brusque mouvement. «Déjà visité
une salle à A-dix, Makori ?»
Prise au dépourvu, la jeune fille commence à
hocher affirmativement la tête, se mord les lèvres
en détournant les yeux. Golheim leur a dit de ne pas lui
en parler. David ne sait comment, mais il en est certain. Il
désigne les autres du menton : «Eux aussi.»
Il n'interroge pas : ils ne répondent pas. Mais il sait.
«Combien d'autres ?
- Une dizaine», souffle Makori ; «Rien que des
jeunes», ajoute Kulhevich, et Reina Delgado, très
vite : «Ça ne nous fait pas autant d'effet qu'à
vous.» Qu'est-ce qu'ils ont tous à s'excuser, à
se serrer les uns contre les autres ainsi, comme s'ils avaient
peur, de quoi ont-ils peur ? Et soudain, très claire de
nouveau, la certitude : ils ont peur pour lui ; ils essaient
de le ménager. Pendant un instant de parfaite lucidité
détachée, il a l'impression de se voir de très
loin, ou de pas si loin peut-être : par leurs yeux. Dommage
qu'il ne soit pas plus loin, au moins il ne se rendrait pas compte
(un éclair froidement amusé : mais ça ne
tardera pas). Un peu plus loin. Un peu plus bas. Où ?
Là-bas, en bas, près des tombes vides que le bleu
va de nouveau recouvrir ?
Il se tourne vers la fenêtre, entend vaguement le silence
qui se fait derrière lui dans la salle, mais il est seul
avec la lente mécanique céleste. L'éclipse
arrive à son apogée. Ça n'a pas l'air réel,
tout d'un coup. L'espace n'a plus de profondeur, c'est une toile
noire devant laquelle deux grosses boules tournent, les trois
autres petites boules tournent aussi, des rouages invisibles
s'enclenchent, comme dans un ballet la lumière et la nuit
échangent leur place, et soudain, un déclic secret,
le diable sort de la boîte, la chose est de retour, l'une
des grosses boules est d'un violet vaguement fluorescent et l'autre
est soudain gainée de bleu.
Mais David ne va pas à l'autre fenêtre, comme
certains, pour voir le brouillard revenu dans le ciel, du côté
des quais. Un brouhaha de voix satisfaites s'élève
derrière lui ; il voudrait ne pas les entendre mais il
n'y arrive pas ; il appuie de nouveau son front à la vitre
: un cercle brûlant est en train de se resserrer autour
de son crâne.
© 1996 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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