(Extrait : p. 56-62)
Peu avant l'arrivée du futur Rêveur à
Frulken, Ftar fut mis au courant des circonstances dans lesquelles
on s'était assuré ses services. En quelque sorte,
cela ne le surprit pas. Il n'envisagea pas sérieusement
de démissionner, il accepta au contraire de travailler
dans de telles conditions. Sans espoir véritable de réussite,
il résolut d'exprimer, par ses contacts avec le Rêveur
et avec les gens de la Citadelle, son opposition au monde où
il avait vécu, que ce fût à Irquiz ou à
Frulken. Sa tâche, il décida de l'accomplir avec
le plus grand soin possible, pour tenter d'y découvrir
des significations auxquelles ceux-là même qui la
lui avaient confiée n'avaient pas songé. Bouleversé
par la mort de la femme de Shaskath, il se rendait compte qu'il
n'avait rien à perdre, que les avantages personnels qui
l'avaient auparavant poussé à chercher uniquement
à donner satisfaction au gouvernement d'Irquiz étaient
en somme dérisoires, et qu'il n'y tenait pas vraiment.
Cette prise de conscience lui donnait de lui-même un point
de vue qu'il ne connaissait pas, habitué qu'il était
à se percevoir mesquin, enclin aux colères impuissantes
et un peu ridicule. Soudain, dans la tristesse, il découvrait
sa propre grandeur.
Il alla voir Shaskath le jour de son arrivée à
la Citadelle. La gorge nouée, il ouvrit la porte de la
pièce qu'il avait lui-même choisie pour le loger.
Des gardes l'accompagnaient, curieux. Depuis que Shaskath avait
perdu sa liberté, on lui avait fait prendre de fortes
doses de farn. Cela, en l'engourdissant, avait facilité
son voyage de Drahal à Frulken. La chambre où Ftar
entra commençait à prendre l'odeur du farn.
- Il faut garder la drogue dans un récipient fermé,
déclara-t-il à l'usage des gardes qui s'occupaient
de Shaskath. On suffoque ici, et quelle chaleur ! Vous devriez
chauffer un peu moins, ajouta-t-il en ouvrant la fenêtre.
Nerveux, il se tourna alors vers Shaskath, qui était étendu
sur le lit et semblait dormir. Il chercha à déceler
en lui la force qui lui manquait à lui-même, celle
qu'il faudrait pour renverser Skern et sa puissance. Il l'observa
longtemps, notant l'expression volontaire, concentrée,
de son visage triangulaire encadré de cheveux noirs et
d'une barbe en broussaille. Des mains larges et osseuses sortaient
de son manteau sombre, lequel indiquait sans doute son état
de paradrouïm. Soudain ses yeux s'ouvrirent, et Shaskath
se leva brusquement, demeurant immobile près du mur qu'il
fixait comme s'il voyait au travers.
«Il a déjà l'air d'un Rêveur»,
songea Ftar, fasciné.
Shaskath semblait concentré sur quelque problème
à lui seul accessible, dont il allait trouver la clé
d'un instant à l'autre. Un sourire illumina son visage.
Il prononça quelques paroles incompréhensibles.
- Que dit-il ? demanda Ftar.
- C'est un sorcier, chuchota l'un des gardes. Il commande aux
vents, aux nuages...
Ftar hocha la tête. Qu'un tel être puisse commander
aux nuages paraissait possible.
Il fut tiré de ses réflexions par un jeune homme
qui venait d'entrer.
- Vous êtes Ftar ? demanda-t-il.
- C'est moi.
- Je m'appelle Ser Kléndies. Il paraît que vous
avez besoin de quelqu'un pour interroger le Rêveur. On
m'a nommé à ce poste. Je l'ai appris ce matin.
Ftar le regarda.
- Vous savez en quoi consistera votre tâche ?
- Vaguement.
- Eh bien, asseyons-nous et discutons-en.
D'un coup d'oeil Ser Kléndies désigna le paradrouïm,
qui regardait toujours le mur en souriant.
- Ici ? demanda-t-il.
- Pourquoi pas ? Il faudra bien que vous vous habituiez l'un
à l'autre.
- En effet, admit Ser Kléndies en s'asseyant. On m'a expliqué
ce que serait le Rêveur, mais je n'ai pas saisi pourquoi
il fallait subir un entraînement spécial avant de
pouvoir lui poser des questions.
- Vous aimez les exposés techniques ? Voici : à
vrai dire, cet entraînement n'est pas indispensable. N'importe
qui peut demander un renseignement au Rêveur et recevoir
une réponse. Mais cette réponse ne sera pas forcément
adéquate. Des erreurs peuvent se glisser, soit dans l'interprétation
que le Rêveur fait de la question, soit dans l'interprétation
que l'interrogateur fait de la réponse donnée.
Le Rêveur est plongé dans son rêve. Il ne
cherche pas à analyser les motifs qui ont poussé
à poser une certaine question et il répond de façon
automatique. Pour gagner du temps et éviter les ambiguïtés,
il faut s'exprimer avec précision. Ce sera votre tâche.
- Je vois. Et quand dois-je commencer ?
- Dans deux ou trois mois, probablement.
- Pourquoi pas tout de suite ?
- Parce que c'est impossible. Le futur Rêveur n'est pas
prêt. Il n'écoute pas encore ce qu'on lui dit. Il
faut lui laisser le temps de s'adapter à la drogue. Un
jour, dans quelques mois, il sera pour ainsi dire saturé
de rêves ; il désirera établir un contact
plus soutenu avec le monde qui l'entoure ; il se réveillera.
Nous pourrons alors lui parler de façon tout à
fait normale et lui expliquer ce que nous attendons de lui. L'entraînement
pourra commencer. Vous aurez fort peu de choses à apprendre,
en comparaison du nombre de techniques diverses et complexes
que le Rêveur devra maîtriser.
- Et s'il refuse ? demanda Ser Kléndies après un
silence.
- Il sera dans son intérêt d'accepter. Sa seule
passion sera le rêve. On lui apprendra à mieux manipuler
ce rêve, à mieux en jouir ; pourquoi refuserait-il
? Le farn orientera ses rêves vers une objectivité
de plus en plus grande, le Rêveur désirera avoir
la vision de choses vraies, et je lui dirai comment y parvenir.
- Il pourra voir partout ? Lire par-dessus l'épaule des
gens ? Entrer dans les chambres à coucher ? C'est un danger
public !
- Non, ne vous en faites pas. Sa vision exacte sera limitée
à des objets de grandes dimensions : des navires, des
maisons, des nuages. Il pourra aussi sans doute percevoir sans
erreur des objets de taille plus restreinte, mais qui ne changent
jamais de place : les pierres d'un mur, les branches d'un arbre.
Il ne pourra pas, par exemple, lire à partir d'ici un
message qu'on aurait écrit pour lui à Irquiz, ou
encore dire où se trouve telle ou telle personne.
- Ainsi on ne peut pas l'utiliser pour l'espionnage, ou simplement
pour recevoir rapidement des nouvelles des quatre coins du monde.
- Non, à moins qu'il s'agisse de nouvelles comme l'éruption
d'un volcan ou la construction d'un palais, des événements
impliquant de grands changements dans l'aspect de certains lieux.
- Cela n'arrive pas tous les jours. Somme toute, votre Rêveur
présente un intérêt bien limité.
Ftar soupira et répondit :
- C'est précisément la remarque que se sont faite
les dirigeants d'Irquiz quand ils ont décidé de
suspendre la formation de Rêveurs. Mais ici, à Vrénalik,
la situation est différente : vous êtes une nation
de commerçants, possédant une flotte importante.
Le Rêveur pourra vous dire où se trouve chacun de
vos navires, ou si une tempête se prépare dans tel
ou tel secteur de l'océan. De plus, votre candidat Rêveur
est déjà un sorcier, qui se spécialise,
paraît-il, dans la manipulation des vents. Qui sait quel
parti il apprendra à tirer de la drogue farn ?
Ser Kléndies hocha la tête.
- C'est pourtant vrai, s'exclama-t-il, je ne l'avais pas remarqué
: Strénid a choisi un paradrouïm ! Il a vraiment
toutes les audaces ! Je travaillerai avec un paradrouïm
! Quand je dirai ça à ma femme...
- Qu'y a-t-il d'étonnant à cela ?
- C'est que les paradrouïm ne travaillent pas. Du moins
les gens du gouvernement essaient de nous le faire croire. Les
intéressés eux-mêmes ne s'opposent pas à
cette propagande : «paradrouïm» est un ancien
terme asven qui signifie témoin. Un témoin, ça
regarde, ça ne travaille pas. Jusqu'à ce matin,
j'étais employé de bureau du port. Les paradrouïm
fréquentent cet endroit. Parfois l'un d'eux regardait
à ma fenêtre tandis que j'additionnais des colonnes
de chiffres et se mettait à rire.
- Leur parliez-vous ?
- Jamais. Ce ne sont pas des gens comme nous. Il y en a un qui
a voulu s'engager chez nous, l'an dernier. Nous l'avons refusé.
Manipuler les vents, franchement...
- Croyez-vous que ce soit possible ?
- Si Strénid y croit... Mais regardez ce type, dit Ser
Kléndies en indiquant Shaskath, il est du même âge
que moi et il s'intéresse à des trucs pareils.
Quelle tournure d'esprit bizarre !
© 1998 Éditions
Alire & Esther Rochon
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