Extrait : p. 6-16.
La morgue avait ses airs sinistres de morgue. La mort, non
partisane, n'affiche aucune préférence. La nuit
venue, la dame noire avait fauché autant de partisans
du oui que du non.
Duval et Francis, pour une rare fois, préféraient
attendre les résultats de l'autopsie à l'extérieur
de la salle. Mais ils ne pouvaient s'empêcher de regarder
de temps à autre par l'ouverture vitrée de la porte.
L'aide-pathologiste déposa le petit corps sur la table
de radiographie.
Adossés à un mur en face de Duval et de Tremblay,
deux ambulanciers parlaient du bon vieux temps où ils
roulaient en Cadillac à 100 milles à l'heure. Ils
maudissaient ces affreuses fourgonnettes jaunes imposées
par le gouvernement.
Une porte claqua. Un assistant pathologiste sortit de la seconde
des trois salles d'autopsie et poussa un juron. Sa main était
ensanglantée.
- Tu t'es fait mordre par Dracula ? lui lança Francis.
- Niaise-moi pas à matin. Je me suis coupé sur
un hostie de fragment d'os. Câlice !
L'ambulancier, qui racontait comment il avait un jour évité
un face-à-face alors qu'il transportait un polytraumatisé
dans sa Cadillac, se porta aussitôt à l'aide de
l'assistant.
Mireille, la jeune biologiste, passa la porte de son laboratoire.
Elle semblait non affectée par les événements
de la veille. Duval se tourna vers elle. Sous son sarrau détaché,
elle portait un joli tailleur bleu. La présence du lieutenant
la mettait toujours sur la défensive, comme si elle éprouvait
l'urgence de bien paraître. Elle lui décocha un
sourire tout en ravalant sa salive. Duval et Mireille travaillaient
plus souvent ensemble depuis qu'elle avait remplacé les
pathologistes judiciaires sur les scènes de crime.
- Ça va ? demanda le lieutenant.
- Je vais faire gicler du sang de cochon pour une analyse de
giclée artérielle.
Dans sa main gauche, elle tenait un couteau de cuisine, une pièce
à conviction dans une affaire d'homicide.
- Pas besoin d'un cochon, va voir Murphy qui s'est fait mordre
par un cadavre !
Duval, qui n'était pas reconnu pour son humour, était
fier de son coup. Elle sourit, ce qui accentua ses jolies pattes
d'oie.
Mireille faisait tous les prélèvements sur les
scènes de crime et avait développé une expertise
en morphologie des taches de sang. Elle seule au Québec
possédait cette compétence, ce qui l'amenait souvent
à Montréal et même aux États-Unis.
La porte de la première salle d'autopsie s'ouvrit. Villemure,
dans sa tunique verte, leur fit signe d'entrer. Un stagiaire
observait les radiographies sur le négatoscope. Francis,
avec son mal de coeur, préféra rester dans le corridor.
Duval franchit le seuil de la salle d'autopsie. Le petit corps
blanc tacheté de bleus reposait sur l'acier inoxydable.
Il avait été trépané et on lui avait
rasé les rares cheveux qu'il avait sur le crâne.
La scène donnait froid dans le dos. Duval sentit son estomac
se contracter.
Le cerveau à peine plus gros qu'un pamplemousse reposait
dans un plateau en aluminium sur le comptoir en inox. Le docteur
avait tranché de fines lamelles sur la moitié de
l'organe.
Villemure, la tête relevée, regarda attentivement
les radiographies. Il observa la cage thoracique en pointant
son crayon sur les côtes. Il nota une série d'informations
sur son bloc de papier. Puis le pathologiste judiciaire retourna
vers le bébé pour vérifier ce qu'il voyait
à la radiographie.
Il salua Duval. Villemure avait les cheveux blancs, fins et,
malgré la soixantaine, il possédait encore des
traits juvéniles. Étrangement, ses beaux yeux bleus
étaient souvent injectés de sang. Duval avait un
jour pensé que l'horreur quotidienne avait fini par s'imprégner
dans le blanc des yeux du pathologiste comme sur une pellicule.
- Tu peux fermer, dit Villemure à son assistant. Va me
chercher le brûlé de la rue Mazenod.
Au coin de la table, l'assistant enfila le fil dans le chas d'une
grande aiguille pour recoudre l'ouverture.
Le docteur déposa sa planchette métallique sur
le bord de la table.
- Un cas typique de SBS.
- SBS ? demanda le lieutenant en susurrant longuement le dernier
s.
- Syndrome du bébé secoué.
Villemure montra à Duval le cerveau de l'enfant. Le stagiaire
s'approcha d'eux.
- La force de la secousse a été telle qu'elle a
déchiré des vaisseaux sanguins importants entre
la boîte crânienne et le cerveau. Regarde le sang
à l'intérieur et autour du cerveau. Même
chose dans les yeux. Il y a eu un saignement abondant dans la
rétine et derrière le globe oculaire.
- L'enfant a-t-il pu s'infliger lui-même ces blessures
en tombant ou en se frappant contre les barreaux du lit ?
- Non, impossible. Aucune plaie sur le crâne ne démontre
qu'il y aurait eu un choc contre un objet dur. Mais le bébé
est bel et bien mort d'un traumatisme encéphalique. Les
lésions des tissus, les hématomes sont révélateurs.
Il se tourna vers son stagiaire, un étudiant de Laval
qui se destinait à la pathologie judiciaire, et prit un
ton professoral.
- Comme tu peux le remarquer sur le plan physiologique, le volume
du crâne chez les bébés et la fragilité
de leur nuque les rendent très vulnérables à
ces chocs violents. Ils ont des cous de coton. Les espaces péricérébraux,
encore plus marqués chez les garçons, font que,
pendant la secousse, le cerveau s'écrase contre la paroi
crânienne. Imagine un jaune d'oeuf que tu brasses dans
la coquille. Rapidement, les vaisseaux sanguins se rompent. Autre
élément à observer, jeune homme : la
cage thoracique, poursuivit Villemure en se tournant vers le
négatoscope qui se reflétait dans ses verres. Très
souvent, les côtes cassent sous la pression exercée
par les mains de l'agresseur. C'est ce qui s'est produit dans
ce cas : le petit a deux côtes fracassées.
Le jeune homme buvait les paroles de Villemure comme un disciple
les paraboles de Jésus.
- Très peu d'enfants s'en tirent sans séquelles,
qu'elles soient neurologiques, comportementales ou physiques.
Certains souffriront de cécité ou de perte de vision,
d'épilepsie, de paralysie cérébrale, de
troubles d'apprentissage, de retard mental, ou même resteront
dans un état végétatif. Tout ça parce
qu'un parent immature et frustré a perdu la tête
pendant quelques secondes. Malheureusement, trop souvent, ils
s'en tirent à bon compte, car bon nombre de ces cas échappent
aux médecins.
Pendant cette leçon médicolégale, Duval
repensait à la crise que cette fausse couche générait
dans son couple : sa conjointe l'accusait de ne pas être
ébranlé, de réduire la mort de ce foetus
à un fait divers.
- Eh ! Hou ! Tu es là, Daniel ? lança Villemure.
Duval revint à lui.
- Excuse-moi, je me suis couché tard, hier...
- Je te remets un double du rapport d'autopsie. Les photos te
seront expédiées d'ici une heure.
Villemure sortit dans le corridor à la rencontre de Francis,
qui avait l'air d'un zombie.
Il scruta Tremblay par-dessus ses lunettes à foyer.
- Tu n'as pas l'air dans ta plus grande forme.
- Et toi ? As-tu réussi à convaincre ta femme de
voter oui ?
- Elle a voté non, comme son père. Elle a toujours
voté comme son papa qui est très actif au sein
du Parti libéral depuis l'époque de Taschereau.
Au moins, dans le temps de Duplessis, les femmes votaient comme
leurs maris. Encore mieux, elles ne votaient pas, avant 44...
La remarque arracha un large sourire à Duval.
- Je pensais que ce serait plus serré, grommela Francis.
- Pour te consoler, rappelle-toi le discours de Lévesque
: « Si j'ai bien compris, vous êtes en train
de me dire à la prochaine fois. »
Tremblay esquissa son premier vrai sourire de la journée.
- On se voit cet après-midi, messieurs, pour l'exhumation
de la dame de l'île d'Orléans, dit Villemure en
les saluant.
Dans la voiture qui les ramenait à la centrale, l'image
du bébé mort ne cessait de hanter Duval. Il en
avait pourtant vu, des cadavres, dans sa carrière, mais
celui-ci s'était imprégné dans sa mémoire.
Pour Laurence, tout avait commencé par des saignements.
Les heures étaient angoissantes. Elle lui avait expliqué
que ce phénomène se produisait parfois et que la
médecine était incapable d'en expliquer la raison.
Mais les saignements et les crampes s'étaient accrus.
Puis le corps s'était débarrassé de la vie
sur le lit où il l'avait reçue. Laurence tenait
à cet enfant encore plus que lui, et sa sensibilité
était à fleur de peau. Les événements
de la veille et du matin n'étaient pas sans raviver cette
blessure.
À la radio, les accords de Here comes the sun,
de George Harrison, accompagnaient la montée du soleil
à son zénith. Duval accrocha soudainement à
ces paroles : Little Darling, it's been a long long coldy
winter... Here comes the sun. Le visage du petit l'obsédait.
Il lui faudrait écrire pour la revue Sûreté
un article sur les bébés secoués.
Francis posa la main sur le bras de son chef d'équipe.
- Arrête la voiture. Je suis mal. Je vais être malade
Duval stoppa immédiatement la Chevrolet devant la Dominion
Corset, au coin des boulevards Dorchester et Charest. Francis
se précipita derrière un abribus et vomit ses gerbes
d'amertume dans une poubelle. Les gens en file le regardaient,
incrédules. Le maître d'aïkido, en costard
Yves Saint Laurent, ressemblait à un clochard nouveau
riche. Il resta courbé un bon moment, puis se déplia
lentement. Il revint vers la voiture et y remonta péniblement,
les yeux chassieux, l'haleine affreuse. On aurait dit que le
tableau périodique des éléments chimiques
lui sortait de la bouche.
- Hostie, j'ai trop bu...
- Retourne chez toi te reposer. Tu vas être bon à
rien, aujourd'hui.
D'un signe de tête, le détective approuva. Dans
le ciel, un avion traînait une banderole : « Le
Canada vous dit merci ! » Duval espéra
que son collègue ne lève pas le nez au firmament.
Tout donnait la nausée en ce matin morose. Les défaites
comme les victoires donnent toujours le vertige.
***
Duval aperçut son collègue Harel devant le tableau
d'affichage du rez-de-chaussée de la centrale. Louis tenait
une affiche dans sa main droite et une boîte d'épingles
dans la gauche. Sa canne était appuyée contre le
mur. Sa grosse main velue, pleine de pouces, échappa l'affiche
qui plana à un mètre du lieutenant. Duval la ramassa
et lut : « Ce soir, je danse avec ma police. »
Dans un style bédé, Badeau, l'artiste judiciaire,
avait dessiné des policiers qui dansaient avec des citoyens.
- Ce que tu ne ferais pas pour de la chair fraîche !
- Toi, ne te méprends pas.
Le gros Louis organisait toutes sortes d'activités. Les
policiers lui devaient cette populaire soirée disco qui
avait lieu une fois par mois.
Un oiseau moqueur passa en sifflant un air disco. C'était
Malo, un grand flanc-mou boutonneux aux cheveux sales. Il lança
une de ces niaiseries dans lesquelles il était passé
maître.
- On va-tu se faire chanter encore « La police plein
de pisse numéro 36 » ?
- Non, mais dans certains cas, « la police plein de
marde » serait justifié, maugréa Louis
assez fort pour être entendu de Malo.
Louis haïssait l'enquêteur Malo, et c'était
réciproque. Malo s'était souvent payé sa
tête à l'époque où Harel prenait de
la coke, fréquentait une danseuse, vivait à crédit,
menait deux vies dans une pour finir par les perdre l'une et
l'autre.
Louis contempla avec fierté son affiche et se tourna vers
son collègue.
- Frankie n'est pas avec toi ?
- Il a fini sa matinée en vomissant dans une poubelle
du boulevard Charest. Malade comme un chien.
- Maudite politique... Y faut pas que tu oublies que demain,
on est invités dans une école de la Basse-Ville.
- Ah oui ! C'est vrai, se rappela Duval avec dépit. Qui
nous invite ?
- Le prof de pastorale est un de mes amis. Il est dans le Club
Lions.
Duval détestait ces événements de promotion.
D'abord, il n'aimait pas parler en public, contrairement à
Louis. Mais, pire encore, il craignait les facéties de
son collègue qui, souvent, cherchait à l'embarrasser
pour le plaisir des spectateurs.
Louis prit sa canne et marcha en claudiquant vers les bureaux
de l'Escouade des crimes contre la personne. Quel progrès
en moins de quatre ans, se dit Duval. Harel était une
force de la nature. Il avait survécu à une fusillade
qui l'avait laissé dans le coma. Au réveil, il
avait cru voir une croix briller devant lui. Malgré les
sceptiques, il n'en démordait pas, d'autant plus que les
médecins parlaient de miracle dans son cas. Au sortir
de l'hôpital, il ne pouvait plus utiliser qu'une jambe.
Après de longs mois de rééducation, il était
passé du fauteuil roulant aux béquilles. Quatre
ans plus tard, il se déplaçait à l'aide
d'une canne, ce qui lui demandait toute une gymnastique. C'est
de sa rencontre avec Dieu - de sa résurrection, comme
il disait - que Louis voulait témoigner. Loulou tenait
aussi le micro chaque semaine à la radio communautaire,
une émission de quatre heures, de vingt-deux heures à
deux heures du matin, afin de rejoindre les gens seuls. Duval
avait cru que le Gros se casserait la gueule, mais son ami, aussi
brouillon fût-il, avait l'art de parler simplement ou de
piquer de savoureuses colères en ondes. Toutes sortes
de spécimens participaient à sa tribune téléphonique :
des prostituées, des religieuses, des policiers, des invalides,
des détenus qui téléphonaient de la prison
pour l'engueuler et lui souhaiter de se faire buter. Louis leur
répliquait par des psaumes ou des jurons.
Ils passèrent le seuil des bureaux de l'Escouade des crimes
contre la personne. Chaque espace était délimité
par une cloison de verre. Dans les fenêtres se dessinaient
en contrebas la rue Lockwell, le quartier Saint-Jean-Baptiste
et son magnifique clocher, la Basse-Ville et, au bout de l'horizon,
les Laurentides qui verdoyaient de plus en plus.
Prince, qui sifflait joyeusement, tapait un rapport à
l'intention du substitut du procureur. On ne l'entendait jamais
siffler comme ça. À sa droite, Le Journal de
Québec, avec sa une historique, trônait fièrement.
Demain, ce serait le bébé martyr, se dit Duval.
L'Histoire gave les tabloïds de toute une variété
de moulées.
Prince releva la tête.
- Est-ce que je peux vous faire une confidence ?
- Tu prends ta retraite ? lança Louis.
- Mon Canada ne serait pas le même sans vous, les gars.
- Merci, mais va pas répéter ça à
Francis, sinon le Canada comptera un citoyen de moins ce soir...
Duval sourit. Bernard Prince dégageait des moles d'énergie.
Prince, le quatrième violon de l'équipe, le taciturne,
avait encaissé bien des coups. Il ne s'ouvrait que très
rarement à ses collègues comme il venait de le
faire. C'était l'alto du quatuor, un être discret
mais tourmenté par les remords et l'anxiété.
Tout s'était bien déroulé dans sa vie jusqu'au
jour où sa fille s'était mise à dérailler,
atteinte de schizophrénie. Il avait dû la placer
à l'asile de Beauport, car elle se prenait pour un ange.
Le téléphone sonna dans le bureau de Louis et le
Gros claudiqua à grands pas jusqu'à son cagibi
vitré.
- Est-ce que les Savard ont changé leur version des faits
? s'enquit Duval.
- Non, elle et son mari s'en tiennent à ce qu'ils ont
déjà dit, répondit Prince. Et toi, t'as
du nouveau ?
- Oui, le rapport du médecin légiste et des photos.
Au fait, t'as les détails, pour cet après-midi ?
Prince releva sa grosse tête de demi-défensif. Son
front large, sillonné de trois rides profondes, ses yeux
noirs sous des sourcils épais et ses cheveux en brosse,
dressés comme des piquants, lui conféraient des
airs de dur à cuire.
- L'heure et le lieu de l'exhumation de la dame Marquis sont
sur ta table de travail.
- Merci.
Duval entra dans son bureau. Il se cala sur sa chaise, inscrivit
l'heure de l'exhumation dans son agenda. Il replaça le
stylo dans son porte-crayon en forme de cochonnet à côté
duquel étaient placées deux photos : l'une
de Mimi, sa fille, avec son mortier sur la tête, et l'autre
de Laurence à la plage.
Il relut certains détails de l'affaire Marquis :
l'enquête allait être fermée aussi vite qu'elle
avait été ouverte. Florence Marquis était
l'épouse d'un riche entrepreneur de Québec, Charles
Marquis. Encore une sale querelle d'héritage au dénouement
malheureux, pensa Duval. Il déposa le document, frotta
ses yeux fatigués. Il n'avait pas la tête à
s'en farcir les détails. Il détestait les affaires
de succession. Elles démontraient toute l'insalubrité
morale et la rapacité de l'espèce humaine. À
la place, il parcourut le rapport médicolégal du
docteur Villemure et la déposition des Savard avant de
procéder à leur interrogatoire. Il consulta le
dossier judiciaire de Gaston Savard : arrestations pour
conduite en état d'ébriété, accusation
de voies de fait graves à la sortie d'un bar de Vanier,
puis, en 1976, accusations de violence conjugale contre sa femme.
Ce dernier fait retint son attention. L'historique de l'intervention
policière, qui avait eu lieu à Giffard, laissait
entendre que sa compagne d'alors avait été rouée
de coups. Une précision lui glaça alors la colonne :
« La femme était enceinte de sept mois. »...
© 2005 Éditions
Alire & Jacques Côté
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