(Extrait : Sortir de Ville Mont-Royal, p. 127-137)
Mes autres randonnées imaginaires ont dès lors
changé de nature. Quelque chose avait été
déclenché en moi, par lequel le monde, imaginaire
comme extérieur, ne semblait plus si noir, si dénué
d'issues. Lorsque je partais en imagination avec mes respectables
compagnons de la barque, je quittais vraiment Ville Mont-Royal.
Ces souvenirs sont très secrets pour moi ; depuis
la fin de cette période, je n'y ai pas pensé souvent.
Contrairement à bien d'autres de mes envolées imaginatives,
celle-ci ne me semblait pas dépendre de l'autre vision
du monde, celle qui est conventionnelle. Par exemple, quand les
larmes me poussaient à inventer une belle grève
romantique où un prince des pirates me déclarait
son amour, c'était un joli réflexe pour que je
ne déprime pas trop. Si les splendides terrains vagues
évoquaient subtilement un homme loyal et fort, il s'agissait
d'un écho digne de mes perceptions extérieures.
Enfin, le marécage ancien, où j'avais des vies
successives d'araignée, reflétait, en les exagérant
dramatiquement, les dures circonstances extérieures. Tandis
que là, j'avais atteint un autre niveau d'imagination,
qui m'apparaissait plus vif et spontané, beaucoup moins
dépendant de moi.
À bord de la barque mystérieuse, je suis morte
comme araignée - j'en avais l'habitude - et je suis née
de nouveau. Mais à présent j'étais une jeune
fille. Moi, Laura Fraser, j'étais dans la barque.
Je me suis retrouvée en compagnie d'un homme et d'une
femme qui étaient très doux et qui savaient beaucoup
de choses. Quand j'étais avec eux, je me sentais bien.
Le temps n'avait plus d'importance. C'était incroyablement
riche, tout ce que je percevais en un instant. Nous passions
dans le marécage, silencieux, attentifs. Ils me le faisaient
découvrir. Nous allions dans des criques abandonnées
pour y planter la tente et simplement être là.
Tout a une fin, surtout les plus belles expériences. La
dernière fois que j'ai vu les gens de la barque, nous
sommes allés plus loin que le marécage. À
partir du brouillard a émergé un mur rocheux, dans
lequel se trouvait une ouverture. La barque y a passé,
et nous nous sommes retrouvés dans un monde de cavernes
qui s'éclairaient à notre passage. C'était
complètement splendide. Il semblait que les arches et
les nefs de pierre gris clair s'étendaient sans limites,
se reflétant calmement dans l'eau.
À cette occasion, la femme de la barque a parlé.
Elle était toute menue et portait d'habitude un capuchon.
Là, elle l'a enlevé, et j'ai vu ses beaux cheveux
noirs, courts et bouclés, autour de son visage fin. Je
ne me sentais pas digne de l'attention d'un être aussi
beau, aussi chaleureux, mais ça ne semblait pas poser
un problème pour elle.
Elle m'a dit : « Les gens qui sont bien entourés
sont peut-être heureux, mais il y a des choses qu'ils ne
voient pas. Toi, tu es seule face au monde extérieur.
Parce que tu es seule à l'extérieur, des cathédrales
s'inventent à l'intérieur de toi. Les voici. »
Elle a poursuivi : « Tu ne le sais pas encore, mais ces
cathédrales et ces palais sont peuplés de gens
qui t'aiment. Ce processus est naturel pour toi. Tu es isolée
à l'extérieur, mais chaleureusement appréciée
à l'intérieur. Ce n'est pas seulement un jeu ;
c'est ta manière d'être au monde, en ce moment.
Tu n'as pas besoin d'en parler à d'autres. Tu n'as pas
besoin non plus de te retenir d'inventer tout ce que tu veux.
Ça ne donnerait rien. Ça ne servirait à
personne. Tu es comme ça, c'est tout. Tu as pleinement
le droit d'être comme ça. Bienvenue chez toi. »
J'ai regardé autour de moi et, en effet, nous étions
à l'intérieur d'une succession de cathédrales,
au sol couvert d'un peu d'eau, juste assez pour permettre à
la barque de circuler. C'était plus beau, plus inventif,
plus somptueux que toutes les reproductions que j'avais vues
dans les livres de mes parents. L'eau qui recouvrait le sol était
limpide, pure, parfaitement transparente comme celle d'une grotte
inviolée depuis des millénaires ; en dessous,
on voyait clairement un somptueux dallage de terre cuite et d'ocre,
finement décoré de noir, de jaune clair et d'un
peu de blanc, en dessins géométriques variés,
avec une impression d'ensemble soigneusement réfléchi.
Tout était en parfait état, et je sentais l'assise
rocheuse, stable, sans faille, horizontale, en dessous. Peut-être
y avait-il des gens du temps jadis enterrés là ;
si c'était le cas, leurs squelettes étaient en
paix. J'étais contente d'être dans une barque. Il
valait mieux glisser sur ces tuiles à dominante rouge-brun,
plutôt que d'y poser les pieds. Parfois je regardais ce
dallage magnifique et parfois je portais plutôt mon attention
sur les voûtes, les ogives ciselées, les vitraux
merveilleux qui se reflétaient dans l'eau calme. Puis
je relevais la tête. Les vitraux de la cathédrale
où nous étions, avec leurs bleus, leurs rouges,
leurs orangés d'une richesse inouïe, se reflétaient
de mille manières sur le miroir de l'eau qu'ondulaient
à peine le mouvement des rames et le passage de la barque.
On entendait au loin une musique d'orgue et des voix d'enfants
chantant des cantiques.
Nous passions à côté de piliers de pierre
grise ; avec leurs nervures élégantes, ils
s'élançaient vers la voûte comme s'ils avaient
eu envie de l'atteindre au lieu de la soutenir et de lui permettre
de s'élever. Je remarquais les légers coups de
ciseau sur la pierre, et le ciment impeccable qui rattachait
les blocs : rien d'effrité, rien d'écorné,
et le creux des nervures de pierre était exactement de
la même couleur que les parties bombées. Aucune
usure n'était visible nulle part ; la fumée
des chandelles ou de l'encens, les mains des pèlerins
n'avaient laissé aucune marque. Pourtant tout semblait
ancien, presque éternel.
Cette cathédrale semblait avoir une multitude de nefs
et s'étendre aussi loin qu'on le voulait. J'ai aperçu
des gens, dans une nef un peu au-dessus de l'eau. Ils étaient
recueillis. Je n'ai pas voulu les déranger. En même
temps, je savais que j'aurais pu aller les voir sans que ce soit
inconvenant. Ils me connaissaient tous et auraient été
heureux de m'accueillir parmi eux. Je me sentais chez moi. Cette
cathédrale était chez moi. En particulier, on n'y
trouvait ni prêtre ni religieuse, et aucun symbole facilement
reconnaissable d'une religion connue. Il n'y avait pas de croix,
de Christ ou d'images de saints, pas de croissant ou de calligraphie
arabe, pas de Bouddha, de Torah, d'inscriptions taoïstes,
de totems, de fétiches ou de statuaire antique, de quelque
continent que ce soit. Le lien au sacré était personnel,
intérieur. L'apparence était chrétienne,
parce que ça correspondait à ma culture, mais cela
s'arrêtait là. Les vitraux splendides représentaient
des paysages, des animaux et les scènes calmes d'un quotidien
serein que je pouvais inventer. À part l'immensité
des lieux, on n'y trouvait rien d'étrange.
Ce que j'ai aperçu de plus surnaturel, pour ainsi, dire,
c'était mon ange gardien. Il s'était perché
sur un jubé, comme une colombe. Ses ailes splendides étaient
repliées ; il se reposait. Il m'a regardée
passer et m'a envoyé la main, avec un beau sourire. J'en
fus toute réconfortée. Cela me confirmait ce que
je pensais : il ne condamnait pas mes escapades imaginatives,
mais continuait plutôt à être mon allié,
même si je ne le voyais pas souvent.
Il était approprié de passer à autre chose,
de poursuivre le voyage. À mesure que nous avancions,
les éléments architecturaux des cathédrales
sont devenus plus rares, les gens ont disparu, la musique s'est
doucement éteinte, les voûtes vertigineuses ont
perdu de leur hauteur. Dans le silence et la belle lumière,
le paysage s'est simplifié. Nous passions à présent
sous des arches beaucoup plus basses, de pierre grise ou de béton,
d'une courbe très élégante. En somme, le
plafond était d'une hauteur normale pour une crypte -
ou pour un stationnement souterrain, pour employer une analogie
plus moderne. À la différence de l'un ou de l'autre
cependant, cela donnait une impression d'immensité. Tout
était impeccable, l'air était frais et agréable.
La lumière d'un blanc bleuté ressemblait à
celle du haut de la rue Caledonia, mais en plus vif. Le ciment
et la pierre taillée ont enfin laissé place à
la roche d'origine, toujours claire, solide et propre. Nous étions
désormais dans des cavernes. Elles semblaient vraiment
s'étendre à l'infini.
La dame de la barque a repris la parole : « Tu passeras
peut-être ta vie entière sans avoir l'occasion de
parler de ceci à qui que ce soit. Les temps sont durs
pour les gens comme toi. Ils sont aussi difficiles pour les gens
comme nous. Il faut s'adapter. Après tout, ce n'est pas
grave si tout se déroule en dedans de toi, sans que nul
ne le devine de l'extérieur. Ce ne sera pas un gaspillage.
Tu sais, il y a des sages qui passent une vie entière
sans pouvoir exprimer l'étendue de leur sagesse, simplement
parce que les circonstances ne s'y prêtent pas. Ils détiennent
aussi la sagesse de ne rien forcer. Ils n'ont rien à prouver.
S'ils ne peuvent pas partager l'étendue de ce qu'ils comprennent,
ils ont malgré tout une vie utile, dans d'autres aspects,
malgré les limites. Ainsi, si tu vois que les situations
de ta vie ne sont pas propices à ce que tu montres ce
que tu es capable d'inventer et de saisir, ne force rien. Tu
seras utile dans d'autres domaines. Parfois, toute la sagesse
du monde ne se révèle qu'à une seule personne.
C'est mieux que si elle ne s'était pas révélée
du tout. »
Tandis qu'elle me parlait, j'avais l'impression d'être
totalement comprise, totalement protégée. Elle
ajouta : « Ta vie ne va pas toujours être
confortable. Nous ne t'avons pas fait venir ici, chez toi, pour
te fournir un nid. Nous t'avons emmenée ici pour te montrer
ce qui t'appartient. Tu peux inviter qui tu veux dans ta cathédrale.
Par contre, cette caverne est un lieu plus privé. Nous
y sommes avec toi en ce moment, mais nous allons bientôt
nous en aller. Ce n'est pas notre place. C'est la tienne. Désormais,
chaque fois que tu viendras ici, tu sauras que personne d'autre
ne peut t'accompagner. En particulier, aucun ennemi ne peut t'y
atteindre. Il y a des réserves pour toi ; tu n'y
manqueras de rien, et personne ne pourra t'y faire de mal. Il
peut arriver toutes sortes de choses à ton corps - un
corps, c'est fait pour mourir un jour. Mais ton esprit peut se
reposer ici, il peut guérir ici, il peut demeurer ici
tant qu'il en a envie. C'est ton domaine intérieur. Il
est immense. Il est splendide. Même si tu voulais t'en
défaire, tu ne le pourrais pas. Même dans la pire
déchéance, il t'appartiendra toujours.
« Et puis, de l'autre côté de la porte que
tu vas trouver, il y a autre chose, qui est aussi à toi
tout en appartenant complètement au reste du monde. En
un sens, tu es une araignée ; en un sens, tu es une
humaine ; en un sens, tu es vraiment ce qu'il y a de l'autre
côté de la porte qui t'attend au loin. Mais ça,
c'est pour plus tard. Si tu ne comprends pas, si tu ne trouves
jamais, ne te désole pas. Tu as déjà la
caverne, et aussi la cathédrale ; personne ne peut
te les enlever. Nous sommes contents de te les avoir montrées,
puisqu'elles t'appartiennent. Mais de l'autre côté
de la porte, Laura Fraser, de l'autre côté de la
porte, si un jour tu comprends, alors c'est un destin entier
qui te sera présenté. »
L'homme et la femme ont alors disparu, et je suis demeurée
seule dans la barque. Le temps était suspendu. J'ai exploré
mon magnifique domaine. Il était aussi solitaire que ma
vie extérieure ; cependant, je le sentais vibrant
de présences douces. Ce que j'y vivais de solitude n'était
pas de l'isolement. Je n'y étais pas jugée inadéquate
ou bien rejetée. J'étais seule, tout simplement,
seule devant ma vie et devant ma réalité. C'était
naturel. C'était bon.
J'ai pagayé sous les arches. J'ai trouvé des plans,
des réserves de nourriture, toutes sortes de choses intéressantes
et bien pensées pour que je puisse garder un beau contact
avec le reste du monde sans qu'aucune menace ne puisse m'atteindre.
Finalement, je suis partie droit devant. Je voulais visiter les
limites de mon magnifique domaine. Au bout d'un certain temps,
j'ai trouvé un autre mur de roche, avec un escalier dont
les marches sortaient de l'eau et menaient à une petite
porte, fermée par une barre rouge, comme les portes de
sécurité qui permettent de sortir d'un édifice
en cas d'incendie et actionnent une alarme en cas d'ouverture.
Comme j'étais vraiment chez moi, je savais comment tout
était organisé. J'ai pu désactiver l'alarme,
prendre une clé pour le retour, ouvrir la porte, y vérifier
la clé, puis sortir et refermer la porte derrière
moi. C'était bien beau d'avoir un domaine particulier,
mais je voulais aussi voir le reste du monde, ce destin qui était
peut-être le mien, comme l'avait dit la dame.
Je n'étais plus dans le marécage. J'étais
au bord d'une rivière souterraine. Il faisait sombre,
comme la nuit près de chez moi ; il y avait des lampadaires,
diffusant une chaleureuse lumière jaune. Devant moi, la
rivière était lumineuse et magnifique, elle éclairait
le paysage plus puissamment que les lampadaires.
Même s'il n'y avait personne sur le rivage, je n'avais
pas l'impression d'être seule. Cette rivière me
semblait regorger de vie, d'une vie triste et cependant très
belle. Je me suis assise sur une roche et je l'ai contemplée.
Cette rivière ne m'appartenait pas ou, plus précisément,
pas encore. Le reste du voyage m'avait permis d'arriver jusque-là,
de regarder couler cette étrange rivière dont je
ne saisissais pas le sens. Le monde se donnait à moi avec
des symboles et des images que je ne cherchais pas à décoder,
mais qui me nourrissaient.
Cette rivière avait aussi quelque chose d'effrayant. La
vie que j'y sentais n'était pas tout à fait de
la vie. Il y avait des consciences, mais appartenaient-elles
vraiment à des êtres en vie ? La lumière
qui émanait de la rivière allait et venait. Parfois
les eaux devenaient toutes noires, et ces consciences qui les
habitaient se tordaient d'angoisse. Puis la rivière s'élargissait ;
comme si je pouvais suivre son cours sans me déplacer,
je surplombais à présent des marais désolés,
immenses, hantés par encore plus de consciences prises
au piège. Cette noirceur consciente, je l'avais déjà
rencontrée.
Elle avait été évoquée par Lovecraft,
à la fin de son Kadath, où le héros
tombe. D'ailleurs, le mot latin cadat vient du verbe cadere,
tomber ; j'avais appris ça à l'école
privée où mes parents m'envoyaient : « Accidit
ut equus cadat », « Il arrive que le
cheval tombe ». Pendant des siècles, des millénaires,
des éons, le héros lovecraftien par excellence
tombe dans l'abîme intersidéral empli de « ténèbres
vivantes », selon la traduction française la
plus connue de ce court roman. Cependant, en anglais le texte
est plus explicite, il parle de sentient darkness, de
ténèbres où s'agitent des consciences. C'est
bien ce dont j'étais témoin là, dans ces
lieux étranges.
Au long de ce voyage, il m'avait semblé être très
loin sous la Terre, de plus en plus creux, en fait, à
mesure que le temps passait. Puis, la voûte souterraine
s'est lentement mise à scintiller.
J'ai mis un moment à comprendre ce que je voyais. La roche
s'était en somme dissoute, transformée en espace,
et c'était maintenant un ciel nocturne qui se trouvait
au-dessus de moi, avec des myriades d'étoiles. Ma vue
était perçante ; j'apercevais des galaxies,
des systèmes planétaires ; il me suffisait
de songer à un coin de ciel pour observer ce qui s'y trouvait.
Tout était empli de conscience, souvent tourmentée,
parfois pleine de sagesse. C'était enivrant. Je n'étais
pas complètement chez moi, mais je me reconnaissais.
Je me suis souvenue de ce qu'on m'avait dit : l'immensité
m'appartenait. Je n'avais pas à en avoir peur. C'était
très impressionnant, mais je n'ai pas fui. J'étais
en quelque sorte en terrain connu ; d'autres m'avaient montré
ce phénomène. Lovecraft, de nouveau, m'avait initiée
à tout ça : dans sa Clé d'argent,
n'avait-il pas décrit des cavernes qui se transforment
en cieux d'un autre monde ? Je ne me sentais cependant pas
dans le monde de quelqu'un d'autre. Plutôt, lui aussi était
venu ici, à sa manière. Comme lui, je pouvais demeurer
avec l'aspect terrifiant de l'immensité de la réalité.
Et puis, cette réalité était en premier
lieu intérieure ; c'était celle de mon propre
esprit. Je saisissais aussi qu'elle avait un rapport avec la
mort, ne serait-ce que parce que j'avais là une sorte
d'image panoramique, complète, de ce qui est. Oui, je
retrouvais là la mort, dans son aspect calme et fiable.
Je retrouvais la souffrance aussi, sinon en moi-même, du
moins dans ce qu'exprimaient certains des êtres que je
pouvais voir. La souffrance et la mort font partie de ce qui
est. J'étais dans un lieu de réalité, même
s'il n'avait pas une apparence conventionnelle.
J'avais entrepris mon exploration à la recherche d'une
dimension vaste et sacrée. Je l'avais trouvée.
Cela dépassait mes attentes. J'avais fait l'expérience
de l'aspect magique, caché, du marécage et de mon
imagination. Ce que je recherchais depuis longtemps m'avait été
donné, et plus encore.
J'ai rebroussé chemin. Je suis revenue vers la rivière ;
plutôt, l'univers qui venait de se dévoiler s'est
dissimulé de nouveau sous la forme d'une rivière.
Il y a peut-être des rivières comme ça, quelque
part, loin de nous et cependant proches, souterraines, invisibles,
plongées dans des éternités d'existence
à la fois symbolique et tangible. Je sentais une profonde
connivence avec cette rivière. En même temps, il
me manquait des éléments pour vraiment comprendre
ce que c'était. Je ne me sentais pas frustrée,
seulement engourdie ; je ne savais pas s'il serait bon que
j'en sache davantage. J'ai laissé faire.
J'ai ouvert la porte pour rentrer dans mon domaine privé.
Ensuite, une fois à bord de la barque, je me suis concentrée
et je suis revenue là où mon corps se trouvait,
dans la cave chez mes parents, à Ville Mont-Royal.
Je ne savais pas combien de temps s'était écoulé.
J'ai regardé ma montre : cet incroyable périple
intérieur s'était déroulé en moins
de deux heures. Le temps varie d'un lieu à un autre, sans
doute.
Mes parents m'ont demandé si j'avais passé une
bonne après-midi, et je leur ai dit que oui. D'une manière
très intime, sans théorie et sans beaucoup de mots,
avec plutôt des images et des expériences, j'avais
trouvé un sens à ma vie.
Ça ne m'a pas rendu la vie plus facile. J'avais ouvert
des portes que peu de gens ouvrent. Était-ce cela ou autre
chose ? Dans les mois qui ont suivi, l'imaginaire s'est
mis à interagir davantage avec le réel. Non, ça
n'a pas été facile, pendant un certain temps, jusqu'à
ce que je choisisse mon camp, qui est celui qui s'éloigne
des marécages et des visions. Le sens que j'avais trouvé,
je m'empresserais de l'oublier alors. C'est ça, devenir
adulte. Mais n'anticipons pas...
© 2007 Éditions
Alire & Esther Rochon
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