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Sortie

Le Rouge idéal

de

Jacques Côté

 

 

Extrait : p. 93-102.

Louis accueillit d'abord la nouvelle comme une blague, éclata de rire, puis se rembrunit.
- Comment je pourrai suivre le bal dans ma caisse roulante ? J'ai de la misère à faire dix pieds en béquilles.
Il replongea ses doigts dans sa boîte de Cracker Jack, l'air faussement bourru.
Debout devant lui, Duval leva les mains comme un prêcheur l'exhortant à le suivre.
- On fera comme avant. Parfois tu iras de ton côté à ton rythme et à d'autres moments tu suivras le mien. Tu vas faire aussi de la recherche au bureau.
Louis sortit le sachet de la boîte de Cracker Jack et du maïs roula sur les statistiques des pages sportives. Il observa un instant le sachet contenant le cadeau-jouet de la boîte de friandises - une catapulte miniature en plastique. Il avala une poignée de maïs soufflé et parla la bouche pleine.
- T'es sûr ?
- Dallaire est même enthousiaste, mentit Duval.
Louis grimaça, balança la tête.
- Claudette aimera pas ça. Je sais déjà ce qu'elle va me dire. Danny, j'ai la chienne de recommencer...
- C'est normal.
De l'index, Loulou se cura une molaire où s'était coincé un grain de maïs, clappa de la langue sur son palais avant de se lécher l'arcade dentaire supérieure. Ses grosses pattes d'ours aplatirent le contenant de friandises, qui plana d'un jet dans la corbeille. Il marmonna quelques mots incompréhensibles, ouvrit le tiroir de son bureau où une Bible et un calibre .38 dans un étui formaient un couple insolite. Il sortit d'abord la Bible, puis son arme. Duval se dit qu'il n'y avait que Louis pour ranger la parole de Dieu et celle de Smith & Wesson côte à côte. Tout comme il n'y avait que lui pour passer d'une strip-teaseuse à une fervente charismatique. Il ouvrit le Livre au hasard et pointa son gros index sur la page tout aussi aléatoirement. Il tomba sur un passage du Psaume 18 et son visage irradia, en proie à l'illumination.
- C'est fantastique, écoute-Le, écoute-Le me parler. C'est le passage de l'Action de grâces On vient juste de la passer ensemble.
Tu élargis le chemin sous mes pas, de sorte que mes pieds ne chancellent jamais. Quand je poursuis mes ennemis, je les atteins, et ne reviens pas que je ne les ai anéantis.
- C'est pas beau, ça ?
Long silence. Louis referma le Livre. Duval, par respect, maintint sa position de recueillement, mais il avait envie d'éclater de rire.
- J'arrive, reprit Louis. Mais à une condition.
- Laquelle ?
- Tu fais un speech sur la nécessité du pardon à la messe de la police.
Duval n'allait pas dire qu'il avait déjà accepté la proposition de l'aumônier.
- Louis, j'ai jamais senti le besoin de réfléchir là-dessus.
- Eh bien, c'est le temps !
Duval roula des yeux, sourit et hocha la tête.
Louis referma la Bible, la déposa avec respect dans le tiroir et accrocha son étui à la patère. Méchant Louis était de retour.

 

 


La présence de Loulou dans leurs rangs combla d'enthousiasme les collègues. Quelques blagues fusèrent pour accueillir le Gros après cette longue absence. Duval expédia la meilleure vanne.
- Le retour de Louis devrait éviter la faillite des Marie-Antoinette en banlieue.
Frankie eut envie de lancer : « Loulou, tu ne tueras point », mais il craignit que Louis ne l'encaisse mal. Dans le passé, l'humour noir de Francis lui avait valu des remontrances de la part du Gros.
Duval ferma les rideaux et les lumières, alluma le rétroprojecteur et y déposa l'acétate. Les photos étaient choquantes. Autour d'un café et d'un beignet, chacun y allait de son hypothèse. La chasse au dément était lancée.
- Aucune empreinte. Le type utilise des gants, dit Daniel.
Louis se gratta le crâne et communiqua son idée.
- Ça pourrait pas avoir été fait dans le cadre de la chasse aux exploits des étudiants de l'Université Laval ?
Louis amorçait de piètre façon son retour. Duval, découragé, se prit la tête entre les mains.
- Louis, un peu de sérieux ! Qui voudrait revendiquer un geste pareil ? Une chienne éventrée, une main dérobée... C'est pas le festival des horreurs !
- Oui, mais aujourd'hui, les jeunes ne respectent plus rien. Puis l'Halloween s'en vient.
Francis leva l'index. La lampe du projecteur accentuait la longue éraflure qu'il avait au visage.
- Si la main a baigné dans le formol, on a peut-être affaire à un étudiant en médecine ou encore à un thanatologue...
- Pourquoi ? demanda Prince en expirant longuement sa fumée de cigarette.
- En médecine, les étudiants ont à travailler sur des cadavres, pas toujours récents, en thanato aussi. Il se peut que quelqu'un ait coupé la main d'un cadavre, d'autant plus qu'il semble utiliser des instruments de précision. Faudrait demander au docteur Villemure à qui il donne des cours de pathologie. Je sais que des thanatologues font aussi des stages au laboratoire de médecine légale.
Duval nota cette conjecture et se gratta nerveusement le cuir chevelu.
- Intéressant, Francis. Tu te rends à l'Université Laval. Tu rencontres le directeur de la Faculté de médecine. Prince s'occupera de la morgue.
- T'en profiteras pour demander à François de t'apporter un rôti d'orignal... gloussa Loulou. Ses coupes sont extra.
Prince écrasa sa cigarette et une épaisse fumée s'échappa de ses narines :
- Où vont les restes des corps donnés à la science ?
Duval laissa glisser une main sur son visage.
- Dans une fosse commune du cimetière de la Côte.
- Et les déchets biomédicaux ?
- Je crois qu'une compagnie les incinère. Il faudrait que je demande à Laurence.
- Quelqu'un aurait pu prendre une main et la maquiller pour faire une mauvaise blague.
- C'était un travail de professionnel.
Francis tambourina des doigts sur la table, se berça sur les deux pattes arrière de sa chaise, son visage passa de l'ombre à la lumière.
- Voilà deux premières pistes. Mais tant qu'on ne saura pas à qui appartient la main, on reste dans la grande noirceur. Les agents de sécurité à l'université sont comme nous, dans le noir.
- Le ou les propriétaires du chien disparu doivent être retracés, signala Louis.
- Oui. Pourrais-tu vérifier si on a relevé à la SPCA un avis de disparition pour un caniche ? lui demanda Duval.
- Je peux bien m'occuper de la chronique vétérinaire.
- Prince va te seconder. Rendez-vous à l'endroit où on a découvert l'animal. Ensuite, promenez-vous dans les rues de Sillery, faites une enquête de voisinage et cherchez des photos de toutous disparus. Je m'occupe du cimetière.
Duval déplaça l'acétate sur le plateau du projecteur et ajusta le foyer. En bon maître d'école, il se leva et pointa sa baguette sur l'écran.
- Voilà ce que nous avons :


1. Une main de femme
2. Une chienne dépecée
3. Des messages misogynes (dont un écrit avec le sang du chien) : « Au bout de ton sang, femelle » et « Mes amours décomposés » (message enroulé autour d'un doigt)
4. Une éponge ensanglantée.


Duval passa devant l'écran en frappant la paume de sa main avec la baguette.
- Plusieurs de ces éléments, qui semblent disparates, convergent. La main d'une femme, un animal femelle dépecé dont le sang a servi à inscrire un graffiti haineux. La femme est associée à l'animal, à la chienne de surcroît.
Le bout de la baguette martela le point trois :
- Le message vient d'un individu qui s'identifie à une souffrance, à la mort : psychose ? névrose ? Les deux messages allient amour et haine, mort et vengeance. À mon avis, on a affaire à un gars qui a de la suite dans les idées. Obsession marquée pour les cadavres, ce qui devrait nous inquiéter, et aversion pour les femmes, ce qui doit nous préoccuper encore davantage. Ce qui me dérange également, c'est ce chien étripé. On a remarqué chez plusieurs psychopathes qu'ils commencent par faire souffrir et par tuer des animaux. Ces types-là ont des pulsions sadiques extrêmement fortes. Ils prennent plaisir à la souffrance des autres et à s'infliger des sévices. Ils laissent également une signature. Son of Sam, il y a deux ans à New York, a expédié des lettres, dont certaines adressées directement à l'enquêteur Borelli, qui menait l'enquête.
- À une certaine période de ma vie, j'aurais aimé qu'une nymphomane m'écrive des messages cochons ! gloussa Louis, qui communiqua son rire à tout le monde sauf à Daniel, qui avait toujours exécré ce type de quiproquo.
Prince allait parler quand Duval reçut un appel du standardiste. Un chroniqueur judiciaire voulait lui poser des questions sur l'affaire Fournier-Émond qui avait fait la une du Journal de Québec. Duval regarda son horaire.
- J'ai dix minutes à 16 h. À mon bureau.
Il raccrocha.
- On se revoit à 13 h pour faire le point à mon bureau. Bonne cueillette !
Alors que Louis ouvrait la porte de la salle de conférences, une engueulade retentit à l'autre bout du corridor. C'était Madden qui disait sa façon de penser à Pouliot, le sergent-adjoint. La tension grimpait comme un crescendo qui éclate dans un fracas de cymbales et de cuivres. Duval regarda Louis.
- L'examen s'est mal déroulé.
Madden bouillait, ses bras traçaient d'étranges arabesques dans les airs.
- Non, Pouliot ! T'as rien compris, crisse ! Comme d'habitude ! Tu vois juste ce que tu veux voir. Vous autres, tout ce que vous regardez, c'est la petite crotte dans mon dossier. Qu'est-ce que vous faites des vies que j'ai sauvées ? Des risques que j'ai pris pour aller aider quelqu'un en danger ? Après les battues, les familles que je dois réconforter ? Où est-ce que c'est dans mon dossier ? Non, vous revenez toujours à cette hostie d'histoire de citoyen que j'ai tabassé. Pouliot, t'es juste un enfant de chienne et toi, Malo, son lèche-cul, c'est connu.
La tension monta d'un autre cran. Madden empoigna Pouliot et le secoua comme un pommetier. Malo sauta alors dans le dos du maître-chien, ce qui ne surprit pas Duval. À grandes enjambées, le lieutenant et ses collègues se lancèrent à l'assaut du corridor avant que l'altercation dégénère : vingt mètres à faire claquer les talons sur le linoléum ciré.
À un mètre derrière, Louis, les bras comme les bielles d'une vieille locomotive, fonçait droit devant dans son fauteuil.
Duval arracha sans ménagement Malo à Madden, tandis que Prince s'interposait entre Pouliot et Madden, qui le fustigeait en postillonnant.
- Du calme, ici ! lança Duval.
Pouliot reçut l'injonction de Duval comme celle d'un colporteur qu'on n'attend pas après une querelle de ménage.
- Toi, mêle-toi pas de ça.
Samuel essaya d'atteindre Pouliot d'une droite. Le mal était fait. Louis, en bon pacificateur qu'il était devenu, s'interposa.
- Viens, Sammy.
- Non.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- On me recale pour une crisse de niaiserie, une question piège. Ça se peut pas, dit le jeune homme en criant.
Louis fustigea du regard Pouliot et Malo. Il ne les aurait jamais cru assez culottés pour recaler Madden, dont le travail exemplaire avait été maintes fois remarqué. Ne venait-on pas de saluer son efficacité comme maître-chien ?
- Pourquoi vous lui donnez pas, son sacrament de grade ? lança Louis.
- Harel, ça dépasse tes compétences, lui balança Malo comme un crachat au visage.
Louis, qui avait souvent eu à en découdre avec Malo et Pouliot dans le passé, vira écarlate. Il avait beau prêcher la tolérance, il ne fallait pas le chercher, même en fauteuil roulant.
- Toi, Pouliot, et toi, Malo, vous êtes deux maudits pharisiens, deux hypocrites. Vous voyez la paille dans l'oeil de votre prochain alors que vous avez un poteau de téléphone qui vous barre les deux yeux.
- Toi, Harel, viens pas nous écoeurer avec la relish... Laisse ton tit-Jésus au ciel.
Une rotation d'épaules et Louis s'avança, écrasant, par inadvertance ou non, le pied de Malo sous la roue arrière de son fauteuil. Le grand blond poussa une plainte.
- Tasse ton crisse de fauteuil de su' mon pied !
- Excuse. Je t'avais pas vu.
Trois ans plus tôt, Louis avait asséné un violent coup de poing sur la gueule de Malo après que ce dernier l'eut traité de pédale, ce qui avait déclenché les hostilités.
Au cours de la mêlée, Madden pénétra dans un bureau, verrouilla la porte et se mit à briser le mobilier : éclats de verre, étagère renversée, bruits de fureur, craquements du bois qu'on fend dans la rage. Sidérés, les policiers ne savaient pas comment intervenir. Le charivari dura au moins une minute.
Essoufflement. Plus un mot ni un bruit.
- Sam, ouvre, demanda Louis. Ouvre-moi. On va jaser.
- ...
Louis se tourna vers Malo et Pouliot, qui restaient là comme deux imbéciles prêts à procéder à une arrestation. Duval s'interposa :
- Vous autres, allez-vous-en. Vous en avez assez fait comme ça. Votre journée est remplie encore une fois... Sacrez votre camp !
- Je m'en vais te faire un rapport.
Duval se plaça à six pouces du visage de Malo, son ennemi juré, avec vue sur les crevasses de sa peau de vipère.
- Malo, si jamais tu fais un rapport, je coule aux médias toutes les erreurs que vous avez commises quand toi et Pouliot avez pris en main l'affaire Hurtubise, le temps qu'on a perdu, l'histoire de l'épouvantail assassiné... Vous allez vivre l'enfer. Tu m'entends : y a rien qui va sortir d'ici. Toi aussi, Pouliot, tu comprends le message ?
- Tu parles à un supérieur, Duval.
- Ça, c'est une question de perception.
Venant de Duval, cette apostrophe était exceptionnelle. Mais de vieilles rancunes pourrissaient à l'Escouade des crimes contre la personne.
Malo, dont l'épiderme rubicond et poinçonné d'acné pissait de sueur, se banda comme un arc à l'idée que les journalistes se délectent de ses gaffes. Malo et Pouliot s'éloignèrent comme deux chiens battus qui faisaient une fois de plus l'unanimité contre eux.
Louis avisa Duval qu'il allait rester auprès de Madden. Dans la pièce, on entendit le maître-chien se mettre à marteler fébrilement la machine à écrire, ce qui inquiéta tout le monde.
- Sammy, ouvre, c'est Louis.
Mais son nez demeura longtemps contre la porte...

© 2002 Éditions Alire & Jacques Côté


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