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La Route obscure
(La Tapisserie de Fionavar -3)

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 13, p. 341-351)

Le soleil s'était couché et l'éclat des murs s'était évanoui. Les torches palpitaient maintenant dans leurs supports, sans faire de fumée ­ comment, Kim l'ignorait. Le coeur étreint d'appréhension, elle se tenait avec les autres au pied des quatre-vingt-dix-neuf marches qui menaient au lac de cristal.
Ils étaient huit. Kaèn avait amené deux Nains qu'elle ne connaissait pas ; elle était venue avec Lorèn pour Matt ; et Miach était là avec Ingèn au nom du Conseil des Nains, afin d'être témoin du jugement du Calor Diman. Lorèn portait un objet enveloppé d'un lourd tissu, tout comme l'un des compagnons de Kaèn. Les cristaux, fruits d'un après-midi de labeur. Les offrandes au lac.
Kaèn avait revêtu un épais manteau noir refermé au cou par une unique broche d'or ; un filet de thiérèn bleu y étincelait à la lumière des torches. Matt était habillé comme à son habitude, en brun, avec sa large ceinture de cuir, ses bottes, sans aucun ornement. Son visage était dénué d'expression mais semblait prendre un relief curieux, avec des teintes vives, presque comme s'il avait été luminescent. Nul ne parlait. Sur un geste de Miach, ils commencèrent leur ascension.
Les marches étaient très anciennes ; la pierre s'écaillait par endroits, à d'autres elle était usée, lisse et glissante, formant un contraste impossible à ne pas noter avec l'architecture accomplie, exquisement travaillée, du reste de la place. Les parois de pierre brute présentaient des arêtes tranchantes qui blessaient si l'on n'y prenait garde. On voyait avec difficulté ; les torches créaient autant d'ombre que de lumière.
Cet escalier primitif donnait à Kim l'impression de remonter le temps. Elle avait une conscience aiguë de se trouver à l'intérieur d'une montagne ; et une conscience croissante du pouvoir brut qui s'amoncelait autour d'elle, un pouvoir de roche et de pierre, le pouvoir de la terre qui se dressait pour défier le ciel. Une image lui vint à l'esprit : des forces titanesques en train de s'affronter, se lançant des montagnes comme autant de rochers. Elle ressentait l'absence du Baëlrath avec une intensité qui confinait au désespoir.
Ils arrivèrent à la porte qui se trouvait au sommet des marches.
Elle ne ressemblait pas à celles que Kim avait déjà pu voir ­ ces portes à la facture ingénieuse, qui glissaient des murailles environnantes ou des hautes arches sculptées, aux proportions d'une harmonie parfaite. Elle avait deviné à mi-chemin que cette porte-là ne serait comme aucune autre.
Sans être particulièrement large, elle était en pierre, avec une lourde serrure de fer noirci. Ils attendirent sur le seuil tandis que Miach s'avançait, appuyé sur son bâton. Il tira de sa robe une clé de fer et la fit jouer, avec effort, dans la serrure. Puis il saisit la poignée et la tourna avec lenteur. La porte s'ouvrit, découpant dans son embrasure le ciel obscur de la nuit, parsemé d'une poignée d'étoiles.
Ils s'avancèrent en silence dans la prairie du Calor Diman.
Kim en avait déjà eu une vision, sur la route du lac d'Ysanne, elle avait donc cru y être préparée ; mais non : on ne pouvait se préparer à un tel spectacle. La prairie d'un bleu turquoise reposait dans la coupe des montagnes tel un bijou secret, fragile, d'un prix inestimable. Et dans ce berceau, tout comme la prairie reposait dans le cercle des montagnes, reposaient les eaux immobiles du lac de cristal.
L'eau était sombre, presque noire. Kim eut une intuition soudaine de sa profondeur glacée. Ici et là, pourtant, à la surface muette de l'eau, elle pouvait voir un reflet lumineux, l'écho du lac aux premières étoiles. La lune décroissante ne s'était pas encore levée ; le Calor Diman brillerait lorsque la lune monterait au-dessus du Banir Lök.
Un sentiment fugitif, mais c'était bien suffisant, fit alors saisir à Kim l'étrangeté absolue et terrifiante d'un tel lieu lorsque le surplomberait une lune pleine et que le Calor Diman étincellerait en retour sous le ciel, inondant d'une lumière inhumaine la prairie et les pentes montagneuses. Ce ne serait pas un endroit pour des mortels. La folie serait tapie dans le ciel et les eaux profondes, dans les brins d'herbe lumineux, dans les pics anciens, vigilants, à l'éclat éblouissant.
C'était déjà pénible sous la simple lumière des étoiles ; Kim n'avait jamais autant compris à quel point la beauté pouvait être dangereuse. Et il y avait autre chose, mystérieux et froid comme le lac lui-même. Tandis que la nuit s'épaississait et que l'éclat des étoiles se faisait plus intense, chaque seconde instillait en Kim une conscience plus aiguë de la magie qui attendait d'être libérée ; elle éprouvait une gratitude indicible pour le bouclier vert de la pierre velline ­ un cadeau de Matt, elle s'en souvenait.
Avec une compréhension nouvelle, plus profonde, elle observa Matt, lui qui avait déjà passé ici une nuit de pleine lune, qui y avait survécu et que cette épreuve avait fait roi. Il lui rendit son regard, les traits toujours soulignés par cette étrange et lumineuse intensité : il était revenu chez lui. La marée du lac dans son coeur l'avait ramené, il n'avait plus à en combattre l'attraction.
Il n'avait plus à la combattre, seulement à en subir le jugement. Tant dépendait de cette prairie en coupe dans les montagnes, qui touchait presque aux étoiles. Kim songea aux armées des Nains de l'autre côté des massifs qui les en séparaient. Elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle devait faire.
Matt s'approcha d'elle. D'un mouvement de tête, sans un mot, il lui fit signe de s'écarter un peu. Elle l'accompagna à quelque distance en remontant le capuchon de sa tunique et en plongeant ses mains dans ses poches ; il faisait très froid. Elle baissa les yeux vers Matt en silence, attentive.
Il dit, à voix très basse : « Je vous ai demandé il y a bien longtemps d'économiser les louanges que vous réserviez au lac d'Ysanne, en prévision du moment où vous verriez le Calor Diman.
- C'est plus que beau, répliqua-t-elle. La beauté en dépasse tout ce que je pourrais dire. Mais j'ai très peur, Matt.
- Je sais. Moi aussi. Je ne le montre pas, car j'ai fait ma paix avec le jugement à venir, quel qu'il soit. Ce que j'ai fait il y a quarante ans, je l'ai fait au nom de la Lumière. C'était peut-être tout de même une faute. C'est déjà arrivé, cela arrivera encore. Je me soumettrai au jugement. »
Elle ne l'avait jamais vu ainsi et se sentit remplie d'humilité en sa présence. Derrière Matt, Miach murmura à Ingèn des paroles indistinctes, et fit signe à Lorèn d'approcher, ainsi qu'au compagnon de Kaèn, avec leurs cristaux enveloppés d'étoffe.
« Le temps est venu, je pense, dit Matt. Et c'est peut-être la fin de la durée qui m'est impartie. Mais j'ai d'abord quelque chose pour vous. »
Il baissa la tête et porta la main au carré de toile qui recouvrait son oeil ruiné. Il le souleva et, pour la première fois, Kim aperçut brièvement l'orbite mutilée. Quelque chose de blanc tomba dans le creux de sa main : un petit paquet de tissu souple. Il l'ouvrit ­ pour montrer à Kim le Baëlrath qui luisait doucement.
Kim laissa échapper un cri inarticulé.
« Je suis navré, dit Matt. Je sais que l'identité du voleur a dû vous tourmenter, mais je n'ai pas eu l'occasion de vous parler. J'ai pris l'anneau à votre doigt quand on nous a attaqués près de la porte du Banir Lök. J'ai pensé qu'il vaudrait mieux que je le garde à l'oeil jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous en tenir. Pardonnez-moi. »
Elle avala sa salive, prit la Pierre de la Guerre, la passa à son doigt. L'anneau brilla d'un bref éclat puis s'éteignit. Kim alla chercher l'intonation légère qui lui venait si aisément autrefois : « Je vous pardonnerai tout et n'importe quoi jusqu'à ce que le dernier fil soit tissé sur le Métier, hormis cet horrible jeu de mots. »
Matt eut son sourire en biais. Kim aurait voulu en dire davantage, mais le temps manquait. Le temps semblait toujours avoir manqué pour tout. Miach les appelait. Kim tomba à genoux dans l'herbe haute et froide et Matt l'étreignit avec une douceur infinie. Puis il lui baisa les lèvres, une seule fois, avant de se détourner.
Elle le suivit auprès des autres. Le pouvoir était revenu à son doigt, elle le sentait répondre à la magie environnante : une réaction lente, graduelle, mais on ne pouvait s'y tromper. Maintenant que le Baëlrath était revenu en sa possession, elle se rappelait certains des actes qu'il lui avait fait commettre. Le pouvoir avait un prix. Elle n'avait cessé de le payer, et d'autres avec elle : Arthur, Finn, Ruana et les Paraïko, Tabor.
Cette souffrance n'était pas inédite, mais elle se faisait plus profonde à présent, plus aiguë aussi. Kim n'eut pas l'occasion d'y songer ; elle revint auprès de Lorèn à temps pour entendre Miach dire, d'une voix étouffée mais grave.
« Inutile de vous répéter que cette situation est sans précédent. Nous vivons en des temps où nous ne pouvons consulter aucun exemple ancien. Le Conseil des Nains a malgré tout pris une décision, et elle sera appliquée. Six d'entre nous seront témoins du jugement qui départagera les deux Nains ici présents. »
Il fit une pause pour reprendre son souffle ; aucune brise ne traversait la coupe des montagnes ; froid et immobile, l'air nocturne semblait en attente, comme les eaux étoilées du lac.
Le vieux Nain reprit : « Chacun de vous dévoilera sa sculpture de cristal, afin que nous puissions la voir et juger de son éventuelle signification, puis vous les jetterez ensemble dans les eaux et nous attendrons un signe du lac. Si vous trouvez à redire à la procédure, faites-le savoir maintenant. » Il regardait Kaèn.
Qui secoua la tête : « Rien à redire, dit-il de sa belle voix vibrante. Que celui qui s'est détourné de son peuple et du Calor Diman essaye d'échapper à cet instant. » Il avait fière allure dans son manteau noir, avec la broche bleu et or qui en retenait le col.
Miach regarda Matt.
« Rien à redire », dit Matt Sören.
Et ce fut tout. Quand avait-il jamais gaspillé des paroles, depuis qu'elle le connaissait ? se demanda Kim, la gorge serrée. Jambes bien écartées, poings sur les hanches, il semblait fait de la même matière que les rochers environnants, aussi durable, aussi inébranlable.
Et pourtant, il avait quitté ces montagnes. Kim songea alors à Arthur, aux enfants massacrés, et elle pleura les péchés des hommes vertueux, captifs d'un monde de ténèbres et avides de lumière.
La question, avait dit Miach dans la grande salle de Seithr, c'est de savoir si le roi peut abandonner le lac.
Elle en ignorait la réponse. Nul d'entre eux ne la connaissait. Ils étaient là pour la découvrir.
Miach se retourna vers Kaèn avec un hochement de tête. Kaèn s'avança vers son compagnon qui présenta l'objet sur ses mains tendues à plat et, d'un geste large et gracieux, Kaèn ôta la toile qui recouvrait le cristal.
Kim eut l'impression d'avoir reçu un coup au plexus ; ses yeux se remplirent brusquement de larmes. Le souffle coupé, elle dut lutter un moment pour respirer, tout en maudissant intérieurement cette terrible injustice, cette ultime et éclatante ironie : qu'un être aussi perverti, qui avait perpétré des actes aussi affreux, pût disposer d'une telle capacité de beauté.
En miniature, dans le cristal, il avait sculpté le Chaudron de Khath Meigol.
Le Chaudron, tel que Kim l'avait vu lors de sa longue plongée astrale dans les ténèbres, au temple de la Gwen Ystrat lorsqu'elle s'était aventurée si loin dans les noirs dessins de Rakoth qu'elle n'en serait jamais revenue sans l'incantation de Ruana pour la protéger et lui donner une raison de revenir.
Identique, exactement, et pourtant tout semblait inversé. Le Chaudron noir qu'elle avait vu, source d'un hiver meurtrier en plein coeur de l'été puis de la pluie mortelle qui avait dépeuplé l'Éridu, était maintenant un objet de lumière, étincelant et délicat, d'une ineffable et glorieuse beauté cristalline, jusqu'aux runes qui en suivaient le rebord, jusqu'aux gravures symétriques de sa base. Kaèn avait pris l'image du noir Chaudron fracassé et il en avait tiré une sculpture qui capturait les étoiles avec autant d'éclat que le lac.
C'était un objet de désir, un désir à briser le coeur, pour chacun des enfants mortels du Tisserand, dans tous les univers, à travers tous les temps. En soi, et en ce qu'il symbolisait, le retour depuis les portes de la mort, la traversée des murailles de la Nuit, ce désir passionné de toute chair destinée à périr : revenir, continuer, que la fin ne soit pas une véritable fin.
Kim regarda le Nain qui avait créé cet objet, le vit contempler sa propre création et comprit à cet instant comment il avait pu en venir à libérer Maugrim et à lui livrer le Chaudron. L'âme de Kaèn était celle d'un artiste qui était allé trop loin. Kaèn, c'était la quête, le désir du savoir et de la création porté aux limites de la folie.
Il n'aurait pas imaginé se servir du Chaudron. L'important, c'était de le trouver, de savoir où il était. Un désir abstrait, intime, si dévorant qu'il ne pouvait tolérer aucun obstacle entre le quêteur et l'objet de son éternelle passion. Un millier de morts ou des dizaines de milliers ; un univers abandonné aux Ténèbres, ou tous les univers.
Kaèn était un génie, et il était fou. Il était tellement centré sur lui-même que cela en devenait une monstruosité, inséparable de son essence même. Et pourtant il portait en lui cette beauté, si extrême que Kim n'avait jamais cru en contempler de telle, n'en avait jamais imaginé même l'existence.
Elle ne sut combien de temps ils restèrent ainsi foudroyés devant cette magnificence. Miach émit enfin une petite toux, presque comme pour s'excuser : « Nous avons pris en considération l'offrande de Kaèn », dit-il d'une voix enrouée, hésitante. Kim ne pouvait pas même l'en blâmer. Si elle avait été capable de parler, et malgré tout ce qu'elle savait, elle aurait fait de même.
« Matt Sören ? » dit Miach.
Matt s'avança vers Lorèn et s'immobilisa brièvement devant cet homme pour qui il avait renoncé à ces montagnes et à ce lac. Un regard passa entre eux, et Kimberly se détourna, car ce regard était d'une trop profonde intimité, évoquait trop des souvenirs que nul autre n'avait le droit de partager. Puis Matt dévoila posément son oeuvre.
Lorèn tenait entre ses mains un dragon.
Il était à l'art éblouissant de Kaèn ce qu'était la porte de pierre aux arches magnifiques qui menaient dans la grande salle de Seithr : grossièrement travaillé, tout en plans et en angles abrupts qui n'avaient pas été polis. Alors que le Chaudron de Kaèn étincelait dans la lumière des étoiles, le dragon de Matt semblait terne et sans éclat. Deux grands trous lui dessinaient des yeux, et son cou se contorsionnait en un mouvement gauche et forcé pour tourner sa tête vers le ciel.
Et pourtant Kim ne pouvait en détacher son regard. Aucun d'entre eux n'en était capable, elle en prit conscience, pas même Kaèn dont le bref ricanement de dérision s'était perdu dans le silence.
En y regardant mieux, elle vit que l'aspect rudimentaire du dragon était entièrement délibéré, une question de choix et non d'incapacité ou de précipitation ; quelques instants auraient suffi pour adoucir la ligne de l'épaule du dragon, et il en allait de même pour l'angle brusque du cou replié. Matt les avait voulus ainsi.
Kim commençait à comprendre, avec un frisson involontaire, car il y avait là une puissance indicible, jaillie du coeur, de l'âme, d'une conscience qui n'avait pas sa source dans la conscience claire. Kaèn avait cherché, et trouvé, une forme qui donnerait voix à la beauté du lac, qui capturerait et transfigurerait les étoiles ; mais la quête de Matt avait été tout autre.
Il avait façonné un écho lointain, tout au plus, de la puissance ancienne et primitive qu'avait perçue Kim en gravissant les marches, et qui avait submergé sa conscience dès leur arrivée dans la prairie.
Le Calor Diman était infiniment plus qu'une glorieuse splendeur, même si c'était là son aspect le plus frappant. C'était la pierre du foyer, la fondation, la racine. C'était le roc rugueux, l'éternité de la terre, les profondeurs glacées des eaux de la montagne. Dans toute sa dangereuse réalité, c'était le coeur des Nains, et le pouvoir qui leur était échu. Matt Sören, qu'une nuit passée dans cette haute prairie avait fait roi, le savait mieux que quiconque ; ce qu'il avait créé pour le lac en portait témoignage.
Nul d'entre d'eux ne pouvait le savoir, et le seul qui aurait pu le leur dire était mort en Gwen Ystrat pour mettre fin à l'hiver, mais au bord d'un précipice dans la caverne de Dana, à Dun Maura, se trouvait une coupe de pierre fêlée d'une immense antiquité. Cette coupe manifestait l'essence de cette puissance ancienne avec la même spontanéité sans artifice que le dragon de Matt.
« Vous avez fait la même chose il y a quarante ans », dit Miach à mi-voix.
« Vous vous en souvenez ?
- Oui. Mais ce n'était pas tout à fait le même dragon.
- J'étais jeune. Je pensais qu'une sculpture de cristal pourrait égaler la vérité. Je suis plus vieux désormais, et j'ai un peu appris. Je suis heureux d'avoir une chance de réparer avant la fin. »
Le regard de Miach exprimait un respect réticent, tout comme celui d'Ingèn. L'expression de Lorèn combinait la fierté d'un père et d'un frère, et celle d'un fils.
« Très bien, dit Miach en se redressant autant que le lui permettait le fardeau des années. Nous avons pris en considération vos créations à tous deux. Prenez-les et jetez-les dans le lac, et que la Reine des Eaux nous prête conseil. »
Matt Sören saisit alors son dragon, et Kaèn son chaudron de cristal étincelant. De concert, ils s'écartèrent des six témoins. Au coeur de cette nuit silencieuse, sous les étoiles mais point encore sous la lune qui se levait tard, ils arrivèrent sur la rive du Calor Diman, où ils s'immobilisèrent.
Des étoiles se reflétaient dans le miroir du lac et dans le ciel au-dessus de leur tête. Puis deux autres lueurs dessinèrent leur orbe sur les eaux tandis que les deux Nains venus pour subir leur jugement lançaient leur offrande cristalline dans le lac. Les deux objets y plongèrent avec un bruit qui se réverbéra dans le calme environnant, et ils disparurent dans les profondeurs du Calor Diman.
Kim vit avec un frisson que l'eau sans vagues ne portait pas une trace de l'endroit où s'étaient englouties les offrandes.
Il y eut un moment suspendu, hors du temps, lourd de tant d'échos silencieux qu'il semblait durer depuis une éternité, depuis que Fionavar avait été tissée sur le Métier. Malgré tous ses rêves, malgré tous ses dons de prophétesse, Kim n'avait pas la moindre idée de ce qu'ils attendaient, de la forme que prendrait la réponse du lac. Sans quitter des yeux les deux Nains au bord de l'eau, elle alla chercher en elle-même et trouva l'esprit jumeau d'Ysanne, pour l'interroger. Mais ce qui était Ysanne en elle ne pouvait non plus répondre à cette question, semblait-il ; ni les rêves de la vieille prophétesse ni son vaste réservoir de connaissances ne suffisaient en la circonstance : les Nains avaient trop bien protégé leur secret.
Elle y songeait quand elle vit un mouvement animer le Calor Diman.
Des crêtes écumeuses commençaient à se former au centre du lac, et en même temps s'élevait un son aigu, perçant, une lamentation tourmentée telle que Kim n'en avait jamais entendu. Lorèn murmura des paroles qui ressemblaient à une prière. Les crêtes d'écume se transformèrent en vagues, le cri se fit plus perçant. Les vagues devinrent plus hautes, et elles fondirent soudain du coeur bouillonnant de l'eau noire vers la rive, énormes, comme si le centre du Calor Diman se vidait.
Ou se dressait.
C'est alors qu'apparut le Dragon de Cristal...

© 2002 Éditions Alire pour la présente édition


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