(Chapitre 13, p. 341-351)
Le soleil s'était couché et l'éclat des
murs s'était évanoui. Les torches palpitaient maintenant
dans leurs supports, sans faire de fumée comment,
Kim l'ignorait. Le coeur étreint d'appréhension,
elle se tenait avec les autres au pied des quatre-vingt-dix-neuf
marches qui menaient au lac de cristal.
Ils étaient huit. Kaèn avait amené deux
Nains qu'elle ne connaissait pas ; elle était venue
avec Lorèn pour Matt ; et Miach était là
avec Ingèn au nom du Conseil des Nains, afin d'être
témoin du jugement du Calor Diman. Lorèn portait
un objet enveloppé d'un lourd tissu, tout comme l'un des
compagnons de Kaèn. Les cristaux, fruits d'un après-midi
de labeur. Les offrandes au lac.
Kaèn avait revêtu un épais manteau noir refermé
au cou par une unique broche d'or ; un filet de thiérèn
bleu y étincelait à la lumière des torches.
Matt était habillé comme à son habitude,
en brun, avec sa large ceinture de cuir, ses bottes, sans aucun
ornement. Son visage était dénué d'expression
mais semblait prendre un relief curieux, avec des teintes vives,
presque comme s'il avait été luminescent. Nul ne
parlait. Sur un geste de Miach, ils commencèrent leur
ascension.
Les marches étaient très anciennes ; la pierre
s'écaillait par endroits, à d'autres elle était
usée, lisse et glissante, formant un contraste impossible
à ne pas noter avec l'architecture accomplie, exquisement
travaillée, du reste de la place. Les parois de pierre
brute présentaient des arêtes tranchantes qui blessaient
si l'on n'y prenait garde. On voyait avec difficulté ;
les torches créaient autant d'ombre que de lumière.
Cet escalier primitif donnait à Kim l'impression de remonter
le temps. Elle avait une conscience aiguë de se trouver
à l'intérieur d'une montagne ; et une conscience
croissante du pouvoir brut qui s'amoncelait autour d'elle, un
pouvoir de roche et de pierre, le pouvoir de la terre qui se
dressait pour défier le ciel. Une image lui vint à
l'esprit : des forces titanesques en train de s'affronter,
se lançant des montagnes comme autant de rochers. Elle
ressentait l'absence du Baëlrath avec une intensité
qui confinait au désespoir.
Ils arrivèrent à la porte qui se trouvait au sommet
des marches.
Elle ne ressemblait pas à celles que Kim avait déjà
pu voir ces portes à la facture ingénieuse,
qui glissaient des murailles environnantes ou des hautes arches
sculptées, aux proportions d'une harmonie parfaite. Elle
avait deviné à mi-chemin que cette porte-là
ne serait comme aucune autre.
Sans être particulièrement large, elle était
en pierre, avec une lourde serrure de fer noirci. Ils attendirent
sur le seuil tandis que Miach s'avançait, appuyé
sur son bâton. Il tira de sa robe une clé de fer
et la fit jouer, avec effort, dans la serrure. Puis il saisit
la poignée et la tourna avec lenteur. La porte s'ouvrit,
découpant dans son embrasure le ciel obscur de la nuit,
parsemé d'une poignée d'étoiles.
Ils s'avancèrent en silence dans la prairie du Calor Diman.
Kim en avait déjà eu une vision, sur la route du
lac d'Ysanne, elle avait donc cru y être préparée ;
mais non : on ne pouvait se préparer à un
tel spectacle. La prairie d'un bleu turquoise reposait dans la
coupe des montagnes tel un bijou secret, fragile, d'un prix inestimable.
Et dans ce berceau, tout comme la prairie reposait dans le cercle
des montagnes, reposaient les eaux immobiles du lac de cristal.
L'eau était sombre, presque noire. Kim eut une intuition
soudaine de sa profondeur glacée. Ici et là, pourtant,
à la surface muette de l'eau, elle pouvait voir un reflet
lumineux, l'écho du lac aux premières étoiles.
La lune décroissante ne s'était pas encore levée ;
le Calor Diman brillerait lorsque la lune monterait au-dessus
du Banir Lök.
Un sentiment fugitif, mais c'était bien suffisant, fit
alors saisir à Kim l'étrangeté absolue et
terrifiante d'un tel lieu lorsque le surplomberait une lune pleine
et que le Calor Diman étincellerait en retour sous le
ciel, inondant d'une lumière inhumaine la prairie et les
pentes montagneuses. Ce ne serait pas un endroit pour des mortels.
La folie serait tapie dans le ciel et les eaux profondes, dans
les brins d'herbe lumineux, dans les pics anciens, vigilants,
à l'éclat éblouissant.
C'était déjà pénible sous la simple
lumière des étoiles ; Kim n'avait jamais autant
compris à quel point la beauté pouvait être
dangereuse. Et il y avait autre chose, mystérieux et froid
comme le lac lui-même. Tandis que la nuit s'épaississait
et que l'éclat des étoiles se faisait plus intense,
chaque seconde instillait en Kim une conscience plus aiguë
de la magie qui attendait d'être libérée ;
elle éprouvait une gratitude indicible pour le bouclier
vert de la pierre velline un cadeau de Matt, elle s'en
souvenait.
Avec une compréhension nouvelle, plus profonde, elle observa
Matt, lui qui avait déjà passé ici une nuit
de pleine lune, qui y avait survécu et que cette épreuve
avait fait roi. Il lui rendit son regard, les traits toujours
soulignés par cette étrange et lumineuse intensité :
il était revenu chez lui. La marée du lac dans
son coeur l'avait ramené, il n'avait plus à en
combattre l'attraction.
Il n'avait plus à la combattre, seulement à en
subir le jugement. Tant dépendait de cette prairie en
coupe dans les montagnes, qui touchait presque aux étoiles.
Kim songea aux armées des Nains de l'autre côté
des massifs qui les en séparaient. Elle n'avait pas la
moindre idée de ce qu'elle devait faire.
Matt s'approcha d'elle. D'un mouvement de tête, sans un
mot, il lui fit signe de s'écarter un peu. Elle l'accompagna
à quelque distance en remontant le capuchon de sa tunique
et en plongeant ses mains dans ses poches ; il faisait très
froid. Elle baissa les yeux vers Matt en silence, attentive.
Il dit, à voix très basse : « Je vous ai
demandé il y a bien longtemps d'économiser les
louanges que vous réserviez au lac d'Ysanne, en prévision
du moment où vous verriez le Calor Diman.
- C'est plus que beau, répliqua-t-elle. La beauté
en dépasse tout ce que je pourrais dire. Mais j'ai très
peur, Matt.
- Je sais. Moi aussi. Je ne le montre pas, car j'ai fait ma paix
avec le jugement à venir, quel qu'il soit. Ce que j'ai
fait il y a quarante ans, je l'ai fait au nom de la Lumière.
C'était peut-être tout de même une faute.
C'est déjà arrivé, cela arrivera encore.
Je me soumettrai au jugement. »
Elle ne l'avait jamais vu ainsi et se sentit remplie d'humilité
en sa présence. Derrière Matt, Miach murmura à
Ingèn des paroles indistinctes, et fit signe à
Lorèn d'approcher, ainsi qu'au compagnon de Kaèn,
avec leurs cristaux enveloppés d'étoffe.
« Le temps est venu, je pense, dit Matt. Et c'est peut-être
la fin de la durée qui m'est impartie. Mais j'ai d'abord
quelque chose pour vous. »
Il baissa la tête et porta la main au carré de toile
qui recouvrait son oeil ruiné. Il le souleva et, pour
la première fois, Kim aperçut brièvement
l'orbite mutilée. Quelque chose de blanc tomba dans le
creux de sa main : un petit paquet de tissu souple. Il l'ouvrit
pour montrer à Kim le Baëlrath qui luisait
doucement.
Kim laissa échapper un cri inarticulé.
« Je suis navré, dit Matt. Je sais que l'identité
du voleur a dû vous tourmenter, mais je n'ai pas eu l'occasion
de vous parler. J'ai pris l'anneau à votre doigt quand
on nous a attaqués près de la porte du Banir Lök.
J'ai pensé qu'il vaudrait mieux que je le garde à
l'oeil jusqu'à ce que nous sachions à quoi nous
en tenir. Pardonnez-moi. »
Elle avala sa salive, prit la Pierre de la Guerre, la passa à
son doigt. L'anneau brilla d'un bref éclat puis s'éteignit.
Kim alla chercher l'intonation légère qui lui venait
si aisément autrefois : « Je vous pardonnerai
tout et n'importe quoi jusqu'à ce que le dernier fil soit
tissé sur le Métier, hormis cet horrible jeu de
mots. »
Matt eut son sourire en biais. Kim aurait voulu en dire davantage,
mais le temps manquait. Le temps semblait toujours avoir manqué
pour tout. Miach les appelait. Kim tomba à genoux dans
l'herbe haute et froide et Matt l'étreignit avec une douceur
infinie. Puis il lui baisa les lèvres, une seule fois,
avant de se détourner.
Elle le suivit auprès des autres. Le pouvoir était
revenu à son doigt, elle le sentait répondre à
la magie environnante : une réaction lente, graduelle,
mais on ne pouvait s'y tromper. Maintenant que le Baëlrath
était revenu en sa possession, elle se rappelait certains
des actes qu'il lui avait fait commettre. Le pouvoir avait un
prix. Elle n'avait cessé de le payer, et d'autres avec
elle : Arthur, Finn, Ruana et les Paraïko, Tabor.
Cette souffrance n'était pas inédite, mais elle
se faisait plus profonde à présent, plus aiguë
aussi. Kim n'eut pas l'occasion d'y songer ; elle revint
auprès de Lorèn à temps pour entendre Miach
dire, d'une voix étouffée mais grave.
« Inutile de vous répéter que cette situation
est sans précédent. Nous vivons en des temps où
nous ne pouvons consulter aucun exemple ancien. Le Conseil des
Nains a malgré tout pris une décision, et elle
sera appliquée. Six d'entre nous seront témoins
du jugement qui départagera les deux Nains ici présents. »
Il fit une pause pour reprendre son souffle ; aucune brise ne
traversait la coupe des montagnes ; froid et immobile, l'air
nocturne semblait en attente, comme les eaux étoilées
du lac.
Le vieux Nain reprit : « Chacun de vous dévoilera
sa sculpture de cristal, afin que nous puissions la voir et juger
de son éventuelle signification, puis vous les jetterez
ensemble dans les eaux et nous attendrons un signe du lac. Si
vous trouvez à redire à la procédure, faites-le
savoir maintenant. » Il regardait Kaèn.
Qui secoua la tête : « Rien à redire, dit-il
de sa belle voix vibrante. Que celui qui s'est détourné
de son peuple et du Calor Diman essaye d'échapper à
cet instant. » Il avait fière allure dans son
manteau noir, avec la broche bleu et or qui en retenait le col.
Miach regarda Matt.
« Rien à redire », dit Matt Sören.
Et ce fut tout. Quand avait-il jamais gaspillé des paroles,
depuis qu'elle le connaissait ? se demanda Kim, la gorge
serrée. Jambes bien écartées, poings sur
les hanches, il semblait fait de la même matière
que les rochers environnants, aussi durable, aussi inébranlable.
Et pourtant, il avait quitté ces montagnes. Kim songea
alors à Arthur, aux enfants massacrés, et elle
pleura les péchés des hommes vertueux, captifs
d'un monde de ténèbres et avides de lumière.
La question, avait dit Miach dans la grande salle de Seithr,
c'est de savoir si le roi peut abandonner le lac.
Elle en ignorait la réponse. Nul d'entre eux ne la connaissait.
Ils étaient là pour la découvrir.
Miach se retourna vers Kaèn avec un hochement de tête.
Kaèn s'avança vers son compagnon qui présenta
l'objet sur ses mains tendues à plat et, d'un geste large
et gracieux, Kaèn ôta la toile qui recouvrait le
cristal.
Kim eut l'impression d'avoir reçu un coup au plexus ;
ses yeux se remplirent brusquement de larmes. Le souffle coupé,
elle dut lutter un moment pour respirer, tout en maudissant intérieurement
cette terrible injustice, cette ultime et éclatante ironie :
qu'un être aussi perverti, qui avait perpétré
des actes aussi affreux, pût disposer d'une telle capacité
de beauté.
En miniature, dans le cristal, il avait sculpté le Chaudron
de Khath Meigol.
Le Chaudron, tel que Kim l'avait vu lors de sa longue plongée
astrale dans les ténèbres, au temple de la Gwen
Ystrat lorsqu'elle s'était aventurée si loin dans
les noirs dessins de Rakoth qu'elle n'en serait jamais revenue
sans l'incantation de Ruana pour la protéger et lui donner
une raison de revenir.
Identique, exactement, et pourtant tout semblait inversé.
Le Chaudron noir qu'elle avait vu, source d'un hiver meurtrier
en plein coeur de l'été puis de la pluie mortelle
qui avait dépeuplé l'Éridu, était
maintenant un objet de lumière, étincelant et délicat,
d'une ineffable et glorieuse beauté cristalline, jusqu'aux
runes qui en suivaient le rebord, jusqu'aux gravures symétriques
de sa base. Kaèn avait pris l'image du noir Chaudron fracassé
et il en avait tiré une sculpture qui capturait les étoiles
avec autant d'éclat que le lac.
C'était un objet de désir, un désir à
briser le coeur, pour chacun des enfants mortels du Tisserand,
dans tous les univers, à travers tous les temps. En soi,
et en ce qu'il symbolisait, le retour depuis les portes de la
mort, la traversée des murailles de la Nuit, ce désir
passionné de toute chair destinée à périr :
revenir, continuer, que la fin ne soit pas une véritable
fin.
Kim regarda le Nain qui avait créé cet objet, le
vit contempler sa propre création et comprit à
cet instant comment il avait pu en venir à libérer
Maugrim et à lui livrer le Chaudron. L'âme de Kaèn
était celle d'un artiste qui était allé
trop loin. Kaèn, c'était la quête, le désir
du savoir et de la création porté aux limites de
la folie.
Il n'aurait pas imaginé se servir du Chaudron. L'important,
c'était de le trouver, de savoir où il était.
Un désir abstrait, intime, si dévorant qu'il ne
pouvait tolérer aucun obstacle entre le quêteur
et l'objet de son éternelle passion. Un millier de morts
ou des dizaines de milliers ; un univers abandonné
aux Ténèbres, ou tous les univers.
Kaèn était un génie, et il était
fou. Il était tellement centré sur lui-même
que cela en devenait une monstruosité, inséparable
de son essence même. Et pourtant il portait en lui cette
beauté, si extrême que Kim n'avait jamais cru en
contempler de telle, n'en avait jamais imaginé même
l'existence.
Elle ne sut combien de temps ils restèrent ainsi foudroyés
devant cette magnificence. Miach émit enfin une petite
toux, presque comme pour s'excuser : « Nous avons
pris en considération l'offrande de Kaèn »,
dit-il d'une voix enrouée, hésitante. Kim ne pouvait
pas même l'en blâmer. Si elle avait été
capable de parler, et malgré tout ce qu'elle savait, elle
aurait fait de même.
« Matt Sören ? » dit Miach.
Matt s'avança vers Lorèn et s'immobilisa brièvement
devant cet homme pour qui il avait renoncé à ces
montagnes et à ce lac. Un regard passa entre eux, et Kimberly
se détourna, car ce regard était d'une trop profonde
intimité, évoquait trop des souvenirs que nul autre
n'avait le droit de partager. Puis Matt dévoila posément
son oeuvre.
Lorèn tenait entre ses mains un dragon.
Il était à l'art éblouissant de Kaèn
ce qu'était la porte de pierre aux arches magnifiques
qui menaient dans la grande salle de Seithr : grossièrement
travaillé, tout en plans et en angles abrupts qui n'avaient
pas été polis. Alors que le Chaudron de Kaèn
étincelait dans la lumière des étoiles,
le dragon de Matt semblait terne et sans éclat. Deux grands
trous lui dessinaient des yeux, et son cou se contorsionnait
en un mouvement gauche et forcé pour tourner sa tête
vers le ciel.
Et pourtant Kim ne pouvait en détacher son regard. Aucun
d'entre eux n'en était capable, elle en prit conscience,
pas même Kaèn dont le bref ricanement de dérision
s'était perdu dans le silence.
En y regardant mieux, elle vit que l'aspect rudimentaire du dragon
était entièrement délibéré,
une question de choix et non d'incapacité ou de précipitation ;
quelques instants auraient suffi pour adoucir la ligne de l'épaule
du dragon, et il en allait de même pour l'angle brusque
du cou replié. Matt les avait voulus ainsi.
Kim commençait à comprendre, avec un frisson involontaire,
car il y avait là une puissance indicible, jaillie du
coeur, de l'âme, d'une conscience qui n'avait pas sa source
dans la conscience claire. Kaèn avait cherché,
et trouvé, une forme qui donnerait voix à la beauté
du lac, qui capturerait et transfigurerait les étoiles ;
mais la quête de Matt avait été tout autre.
Il avait façonné un écho lointain, tout
au plus, de la puissance ancienne et primitive qu'avait perçue
Kim en gravissant les marches, et qui avait submergé sa
conscience dès leur arrivée dans la prairie.
Le Calor Diman était infiniment plus qu'une glorieuse
splendeur, même si c'était là son aspect
le plus frappant. C'était la pierre du foyer, la fondation,
la racine. C'était le roc rugueux, l'éternité
de la terre, les profondeurs glacées des eaux de la montagne.
Dans toute sa dangereuse réalité, c'était
le coeur des Nains, et le pouvoir qui leur était échu.
Matt Sören, qu'une nuit passée dans cette haute prairie
avait fait roi, le savait mieux que quiconque ; ce qu'il
avait créé pour le lac en portait témoignage.
Nul d'entre d'eux ne pouvait le savoir, et le seul qui aurait
pu le leur dire était mort en Gwen Ystrat pour mettre
fin à l'hiver, mais au bord d'un précipice dans
la caverne de Dana, à Dun Maura, se trouvait une coupe
de pierre fêlée d'une immense antiquité.
Cette coupe manifestait l'essence de cette puissance ancienne
avec la même spontanéité sans artifice que
le dragon de Matt.
« Vous avez fait la même chose il y a quarante ans »,
dit Miach à mi-voix.
« Vous vous en souvenez ?
- Oui. Mais ce n'était pas tout à fait le même
dragon.
- J'étais jeune. Je pensais qu'une sculpture de cristal
pourrait égaler la vérité. Je suis plus
vieux désormais, et j'ai un peu appris. Je suis heureux
d'avoir une chance de réparer avant la fin. »
Le regard de Miach exprimait un respect réticent, tout
comme celui d'Ingèn. L'expression de Lorèn combinait
la fierté d'un père et d'un frère, et celle
d'un fils.
« Très bien, dit Miach en se redressant autant que
le lui permettait le fardeau des années. Nous avons pris
en considération vos créations à tous deux.
Prenez-les et jetez-les dans le lac, et que la Reine des Eaux
nous prête conseil. »
Matt Sören saisit alors son dragon, et Kaèn son chaudron
de cristal étincelant. De concert, ils s'écartèrent
des six témoins. Au coeur de cette nuit silencieuse, sous
les étoiles mais point encore sous la lune qui se levait
tard, ils arrivèrent sur la rive du Calor Diman, où
ils s'immobilisèrent.
Des étoiles se reflétaient dans le miroir du lac
et dans le ciel au-dessus de leur tête. Puis deux autres
lueurs dessinèrent leur orbe sur les eaux tandis que les
deux Nains venus pour subir leur jugement lançaient leur
offrande cristalline dans le lac. Les deux objets y plongèrent
avec un bruit qui se réverbéra dans le calme environnant,
et ils disparurent dans les profondeurs du Calor Diman.
Kim vit avec un frisson que l'eau sans vagues ne portait pas
une trace de l'endroit où s'étaient englouties
les offrandes.
Il y eut un moment suspendu, hors du temps, lourd de tant d'échos
silencieux qu'il semblait durer depuis une éternité,
depuis que Fionavar avait été tissée sur
le Métier. Malgré tous ses rêves, malgré
tous ses dons de prophétesse, Kim n'avait pas la moindre
idée de ce qu'ils attendaient, de la forme que prendrait
la réponse du lac. Sans quitter des yeux les deux Nains
au bord de l'eau, elle alla chercher en elle-même et trouva
l'esprit jumeau d'Ysanne, pour l'interroger. Mais ce qui était
Ysanne en elle ne pouvait non plus répondre à cette
question, semblait-il ; ni les rêves de la vieille
prophétesse ni son vaste réservoir de connaissances
ne suffisaient en la circonstance : les Nains avaient trop
bien protégé leur secret.
Elle y songeait quand elle vit un mouvement animer le Calor Diman.
Des crêtes écumeuses commençaient à
se former au centre du lac, et en même temps s'élevait
un son aigu, perçant, une lamentation tourmentée
telle que Kim n'en avait jamais entendu. Lorèn murmura
des paroles qui ressemblaient à une prière. Les
crêtes d'écume se transformèrent en vagues,
le cri se fit plus perçant. Les vagues devinrent plus
hautes, et elles fondirent soudain du coeur bouillonnant de l'eau
noire vers la rive, énormes, comme si le centre du Calor
Diman se vidait.
Ou se dressait.
C'est alors qu'apparut le Dragon de Cristal...
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