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Sortie

SS-GB

de

Len Deighton

 

Traduit de l'anglais par
Jean Rosenthal

 

 

(Extrait : p. 47-56)

 

Chapitre 5

Lorsque Douglas regagna son bureau cet après-midi-là, il avait à peine eu le temps de se nettoyer et de passer des chaussures sèches qu'un message lui parvint du premier étage. Le général Kellerman voulait s'entretenir avec Douglas, si cela ne le dérangeait pas. Cela ne le dérangeait pas. Douglas s'empressa de monter.

«Ah ! commissaire Archer, c'est aimable à vous de venir, fit Kellerman, comme si Archer était une sorte de dignitaire en visite. J'ai une journée qui m'a l'air si chargée aujourd'hui.» L'aide de camp de Kellerman passa à son chef une feuille de télex. Kellerman y jeta un coup d'il rapide et dit : «Ce type de Berlin, le Standartenführer Huth..., vous vous souvenez ?

- Je me souviens de tout ce que vous m'avez dit, mon général.

- Parfait. Eh bien, le Standartenführer a obtenu une place en priorité sur le vol de Berlin-Croydon de cet après-midi. Il arrivera vers cinq heures, à mon avis. Je me demande si vous ne pourriez pas aller là-bas l'accueillir ?

- Bien sûr, mon général, mais vous ne croyez pas...» Douglas n'arrivait pas à trouver une bonne façon de faire comprendre qu'un Standartenführer SS du bureau central de sécurité de Himmler considérerait qu'être accueilli par un commissaire de la police britannique n'était digne ni de son rang ni de sa position.

«C'est le Standartenführer qui a demandé que vous soyez là, précisa Kellerman.

- Moi en personne ? fit Douglas.

- Il vient pour procéder à une enquête, dit Kellerman. J'ai jugé convenable de lui affecter mon meilleur inspecteur.» Il sourit. En fait, Huth avait demandé Archer nommément. Kellerman s'était opposé avec énergie à l'ordre qui plaçait Douglas Archer sous le commandement du nouvel arrivant, mais l'intervention de Himmler lui-même avait réglé le problème.

«Merci, mon général», fit Douglas.

Kellerman fouilla dans la poche de son gilet de tweed et consulta sa montre-gousset en or.

«Je pars tout de suite, dit Douglas, comprenant qu'on lui signifiait son congé.

- Très bien, fit Kellerman. Voyez mon assistant qui vous mettra au courant de toutes les dispositions que nous avons prises pour recevoir le Standartenführer.»

 

 

La Lufthansa avait chaque jour trois vols Berlin-Londres, qui venaient s'ajouter aux vols militaires moins confortables et moins prestigieux. Le Standartenführer Dr Oskar Huth bénéficiait d'un des quinze sièges sur le vol quittant Berlin à l'heure du déjeuner.

Douglas attendait dans le bâtiment non chauffé de l'aéroport, tout en regardant une fanfare de la Luftwaffe se préparer à l'arrivée du vol quotidien en provenance de New York. Les Allemands possédaient les seuls avions ayant un tel rayon d'action, et assuraient un service sans escale dont le ministère de la Propagande faisait plein usage.

La pluie avait continué fort avant dans l'après-midi, mais maintenant, à l'horizon, on distinguait une percée dans les nuages bas. L'avion de Berlin décrivait des cercles au-dessus de l'aéroport, pendant que le pilote décidait s'il allait ou non atterrir. Après le troisième circuit, le gros bimoteur Junkers passa en rugissant au-dessus du bâtiment, puis se présenta sur la piste détrempée pour un atterrissage parfait. Sa carlingue, polie à la main, étincelait tandis qu'il roulait à petite allure vers l'aérogare.

Douglas s'attendait un peu à constater qu'un homme qui faisait mentionner son titre de docteur en même temps que son grade sur les messages télex eût gardé quelques traces de sa bonhomie de médecin. Mais Huth était docteur en droit et, même pour un officier SS, il n'avait pas l'air commode.

Contrairement à Kellerman, le nouveau venu était en uniforme et aucun signe ne semblait montrer qu'il aurait préféré la tenue civile. Ce n'était pas l'uniforme noir des SS. Celui-là n'était plus porté que par les «Allgemeine SS», pour la plupart des rustres d'un certain âge qui n'endossaient l'uniforme que pour les beuveries de villages. L'uniforme du Dr Huth était gris argent, avec de hautes bottes et une culotte de cheval. Et il portait sur sa manche le revers RFSS qu'arboraient seuls les collaborateurs personnels de Himmler.

Douglas le toisa de la tête aux pieds. Il y avait quelque chose du mannequin de tailleur chez cet homme grand et maigre, malgré l'état de son uniforme, dont un repassage impeccable n'atténuait quand même pas l'âge. Il avait environ trente-cinq ans, une silhouette forte et musclée, et une énergie dans la démarche et le geste démentant le regard des yeux aux paupières lourdes qui lui donnaient un air à demi endormi. Sous son bras, il tenait un petit stick à pommeau d'argent et à la main un gros porte-documents. Au lieu de se diriger vers la porte menant aux douanes et à l'immigration, il frappa le comptoir avec son stick jusqu'au moment où un fonctionnaire en uniforme de la Lufthansa lui ouvrit pour lui donner accès au hall de réception.

«Archer ?

- Oui, monsieur.» L'officier lui donna une poignée de main nonchalante, un peu comme si on lui avait expliqué à Berlin que tous les Anglais s'attendaient à cela.

«Qu'est-ce que nous attendons ? demanda Huth.

- Vos assistants, vos bagages...

- Vous voulez dire mes fusils de chasse, mes clubs de golf et mon matériel de pêche. Je n'ai pas de temps à consacrer à ce genre d'absurdité, répondit Huth. Vous avez une voiture ?

- La Rolls», fit Douglas en désignant l'endroit où, à travers les portes vitrées, on apercevait la voiture astiquée avec soin, avec le chauffeur SS en uniforme et le fanion de Kellerman.

«Tiens, fit Huth en montant dans la voiture, Kellerman vous a laissé la Rolls ? Qu'est-ce qu'il utilise cet après-midi : le carrosse du couronnement ?» Huth avait un accent anglais parfait, avec cette sorte de vernis que l'on acquiert seulement de parents ou d'une maîtresse polyglottes. Et pourtant, malgré les façons policées de Huth, il n'y avait pas à se méprendre sur l'ambition sans pitié qu'on discernait dessous.

Le père de Huth était professeur de langues vivantes. La famille avait vécu au Schleswig-Holstein jusqu'à l'époque où, après la Première Guerre mondiale, la nouvelle frontière avait fait de leur pays une partie du Danemark. Ils étaient alors venus s'installer à Berlin, où Oskar Huth avait étudié le droit avant de s'en aller terminer ses études à Oxford et où Douglas Archer était allé quelques années plus tard. Malgré leur différence d'âge, Douglas et Huth parvinrent à se trouver des relations et des souvenirs communs. De plus, la mère de Douglas ayant été, jeune femme, gouvernante anglaise à Berlin, il connaissait un peu la ville d'après les récits qu'elle lui en avait faits de cette époque.

«Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?» demanda Huth d'un ton nonchalant, tout en regardant par la vitre. La voiture ralentit dans le flot de la circulation à Nordwood. Une longue file de gens attendaient sous la pluie l'arrivée de la ration de pain. Douglas s'attendait à entendre Huth commenter ce spectacle, mais il se pencha en avant, le poing fermé, et de sa chevalière frappa la glace qui les séparait du chauffeur. «Utilisez la sirène, imbécile, fit-il. Vous croyez que j'ai toute la journée !»

Il se retourna vers Douglas. «Eh bien ?

- Un double meurtre à Kentish Town, mardi. Ils sont tombés sur le rail électrifié du métro. J'ai d'abord pris cela pour un meurtre, puis je me suis dit que c'était une affaire de suicide : l'homme s'était échappé d'un camp de prisonniers de guerre britanniques à Brighton.» Douglas se gratta la joue. «Une fusillade dans une boîte de nuit de Leicester Square, samedi soir. On a utilisé un fusil mitrailleur, environ cent cinquante cartouches : on n'a pas lésiné. Tous les signes d'un règlement de comptes. Le propriétaire dit qu'on lui a volé environ six mille livres - si l'on tient compte du fait qu'il falsifie sans doute ses déclarations d'impôts, ce doit être le double de ce chiffre - en billets usagés : pour la plupart des marks d'occupation. Le gérant et le caissier sont morts tous les deux, trois clients blessés et un autre est encore à l'hôpital.

- Et le meurtre de Peter Thomas ? fit Huth en regardant toujours par la vitre les rues tristes et balayées de pluie.

- Ça n'était que ce matin», fit Douglas, surpris que Huth fût si bien informé de ce qui se passait.

Huth acquiesça de la tête.

«Jusqu'à maintenant, nous n'avons trouvé personne qui ait entendu le coup de feu et le docteur croit que le décès est survenu vers trois heures du matin. Le mort avait des papiers au nom de Peter Thomas, mais ce sont sans doute des faux. Les archives criminelles n'ont rien sous ce nom. Le service des empreintes travaille là-dessus, mais cela va prendre un bon moment. Il avait un billet de chemin de fer émis à Bringle Sands. C'est une petite station balnéaire du Devon.»

Douglas regarda Huth qui avait toujours les yeux fixés sur la vitre. «Je sais exactement où est situé Bringle Sands», dit Huth. Douglas en fut surpris. Il ne l'avait découvert lui-même qu'en consultant un atlas.

«Continuez, fit Huth sans le regarder.

- Il y avait quelques approvisionnements militaires dans l'appartement..., pas grand-chose. Des articles classiques de marché noir : cigarettes, alcool, bons d'essence. Nous avons une déposition du voisin qui affirme qu'un Feldwebel de la Luftwaffe se rendait fréquemment chez Thomas. Il a donné une description de l'homme et mon adjoint est allé voir cet après-midi à la Feldgendarmerie. J'attends maintenant de savoir s'ils veulent se charger de l'enquête ou si je continue.

- Et le meurtre ?

- Selon tous les indices, le tueur s'est introduit dans l'appartement et a attendu le retour de la victime...

- Mais vous ne le croyez pas ?»

Douglas haussa les épaules. Il était impossible d'expliquer à cet officier SS les problèmes que posaient de telles enquêtes. Pour les moindres infractions au règlement, les pénalités étaient maintenant si lourdes que les hommes et les femmes, en général respectueux des lois, étaient prêts à faire de faux témoignages. Douglas Archer le comprenait et, comme tous les policiers de Grande-Bretagne, fermait les yeux sur bien des délits mineurs. «Sans doute un meurtre de marché noir», conclut Douglas, bien que son instinct lui dît que c'était plus que cela.

Huth se tourna vers lui en souriant.

«Je crois, dit-il, que je commence à comprendre vos méthodes de travail, commissaire. Sans doute un meurtre de marché noir, dites-vous. Et samedi, c'était un règlement de comptes ; mardi, une affaire de suicide. C'est comme ça que vous travaillez à Scotland Yard ? Vous avez des désignations commodes résumant une façon habile de classer des affaires qui, sans cela, seraient rassemblées dans un gigantesque dossier marqué "Sans solution". C'est ça ?

- Je n'ai pas utilisé cette formule, Standartenführer, c'est vous. À mon avis, ce genre d'affaires ne pose aucun problème, sauf qu'elles impliquent du personnel de la Wehrmacht. Dans ces cas-là, j'ai les mains liées.

- Très plausible», dit Huth.

Douglas attendit, et comme l'autre n'ajoutait rien, il demanda :

«Aimeriez-vous préciser, monsieur ?

- Vous ne croyez pas un instant qu'il s'agisse d'un "meurtre de marché noir", fit Huth avec mépris. Parce qu'un homme comme vous connaît toutes les canailles de Londres. Si vous estimiez que cela eût le moindre rapport avec le marché noir, vous auriez fait rechercher tous les gros trafiquants de marché noir de Londres en leur disant de vous remettre le coupable dans les deux heures. Faute de quoi, ils se retrouveraient à faire dix ans de prison préventive. Pouvez-vous me dire pourquoi vous ne l'avez pas fait ?

- Non, fit Douglas.

- Qu'entendez-vous par non ?

- Je ne peux pas vous le dire alors que je ne sais pas pourquoi je ne l'ai pas fait. Tous les indices sont comme je vous l'ai dit..., mais je crois qu'il y a plus que cela.»

Huth dévisagea Douglas et, du bout du pouce, rejeta en arrière sa casquette à visière. C'était un bel homme, mais il avait un visage sans couleur et, malgré son uniforme gris, ses pattes de col SS noir et argent, il avait un peu le teint pâle des gens qui ont passé toute leur vie dans des bureaux mal éclairés. Douglas n'arrivait pas à découvrir ce qui se passait dans la tête de cet homme, alors qu'il avait la désagréable impression que Huth lisait en lui comme dans un livre. Pourtant, Douglas ne détourna pas les yeux.

Au bout de ce qui lui parut un temps interminable, Huth dit :

«Alors, qu'est-ce que vous faites ?

- Si la Feldgendarmerie identifie le Feldwebel mentionné dans la déposition du voisin, ce sera à la Feldgericht der Luftwaffe de décider...»

Huth fit un geste dédaigneux de la main. «Un message télex de Berlin a donné instruction à la Luftwaffe de vous remettre toutes les pièces du dossier.»

Douglas trouva cela tout à fait surprenant. La Wehrmacht conservait jalousement le droit de mener ses propres enquêtes. Le SD - le service de renseignements des SS - avait obtenu ce qui semblait impossible en étendant ses pouvoirs d'investigation non seulement aux SS, mais aussi aux SA et au parti nazi. Mais même eux ne tentaient jamais de mettre en accusation un membre des forces armées. Il n'y avait qu'un niveau auquel la Luftwaffe pouvait recevoir l'ordre de confier une enquête au SIPO..., et c'était celui du maître absolu du pouvoir civil et du commandant suprême des forces armées, Adolf Hitler.

L'imagination de Douglas s'emballait. Il en venait à se demander si le crime n'avait pas été commis par un nazi de haut rang, par un parent, un allié ou une maîtresse d'un tel personnage.

«Y a-t-il une théorie sur l'identité possible du meurtrier ?

- C'est à vous de trouver le meurtrier, voilà tout, dit Huth.

- Mais pourquoi justement ce crime-là ? insista Douglas.

- Parce qu'il existe, fit Huth d'un ton las. Ce devrait être suffisant pour un Anglais.»

Douglas avait l'esprit plein de craintes et d'objections. Il ne voulait pas le moins du monde participer à cette très importante enquête, avec un sinistre officier SS qui ne cesserait de regarder par-dessus son épaule. Mais, de toute évidence, ce n'était pas le moment de formuler ces objections. Un petit soleil humide filtrait à travers les nuages pour venir éclairer les rues luisantes de pluie. Le chauffeur actionna la sirène de police et fonça vers le centre.

Douglas dit : «Je viendrai vous chercher à sept heures trente pour la réception en votre honneur au Savoy. Mais, en vous rendant à votre appartement de Brook Street, dans Mayfair, le général Kellerman a pensé que vous aimeriez peut-être voir le palais de Buckingham et le Parlement.

- Le général Kellerman est un plouc, fit Huth d'un ton aimable, en allemand.

- Cela signifie-t-il que vous aimeriez vraiment passer devant le palais de Buckingham ou pas ?

- Cela veut dire, mon cher commissaire, que je n'ai pas la moindre intention de passer la soirée à observer le spectacle de toute une salle pleine d'officiers, flanqués de leurs épouses trop habillées, en train de se gorger de champagne et de m'expliquer, entre deux bouchées de saumon fumé, quelle est la meilleure adresse pour acheter de la porcelaine de Staffordshire.» Il continuait à parler allemand, utilisant le mot "fressen", employé en général pour décrire les habitudes alimentaires du bétail.

«Conduisez-moi à mon bureau, ordonna Huth. Et demandez au meilleur médecin légiste disponible d'examiner Peter Thomas ce soir. Je veux être là pour l'autopsie.» Il lut la stupéfaction sur le visage de Douglas. «Vous vous habituerez vite à la façon dont je travaille.»

Un homme peut s'habituer à la fièvre jaune, songea Douglas, mais nombreux sont ceux qui meurent en essayant.

«Alors je vais annuler la réception ?

- Et priver Kellerman et ses amis de leur soirée ? Quel genre d'homme êtes-vous, commissaire, un rabat-joie ?»

Il eut un petit rire. Puis de nouveau il frappa la vitre de séparation et cria au chauffeur : «À Scotland Yard !»

 

© 1978 Jonathan Cape pour l'édition originale
© 1979 Éditions Fayard pour la traduction française
© 1997 Éditions Alire pour la présente édition


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