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Sac de noeuds

de

Robert Malacci

 

 

Chapitre 3, p 19-27

Assis dans son bureau, j'attends de savoir ce que Chalifoux va me dire. Pour l'instant, il est plongé dans un journal. Parfois, je l'entends qui grogne un peu et je commence à trouver le temps long. Finalement, il se décide à parler.
- Voilà, tout est là... Raymond s'est tué dans les Laurentides en revenant de son chalet. Ça semble être une fausse manoeuvre, mais il conduisait depuis au moins trente ans !
Comme il a mentionné Sancerre par son prénom, j'imagine que ce dernier était plus qu'une vague relation.
- Vous le connaissiez ?
- Très bien, c'est pourquoi j'aimerais que tu en saches plus sur cet accident.
- Vous pensez à quoi en disant ça ?
- Je voudrais savoir ce que sa mort pourrait provoquer dans sa compagnie, Zegma Technologies, et que tu ailles fouiner dans cette boîte.
- C'est plus un job de détective, non ?
- Plus ou moins, c'est pour ça que je voulais que tu reviennes. N'importe comment, j'aurais jamais demandé ça à Alfred. Il fuckerait tout, car il a autant de finesse qu'un rhinocéros ! Sa jaunisse est une bonne chose, finalement. Elle m'évite de lui fournir une fausse excuse.
- Oui, je comprends... mais je ne sais pas si je ferai mieux que lui.
- Je te connais quand même un peu, Malacci, tu ne devrais pas avoir trop de problèmes. Les gens que tu vas rencontrer ne sont pas des tarlas et il faudra avoir du tact !
- Mais jusqu'où je devrais fouiner ?
- Le plus loin possible. Si la mort de Raymond était accidentelle, ça confirmera ce que pense tout le monde.
- J'aurai un budget pour ça ?
- Oui, mais ramène des reçus.
- Je demanderai l'argent à Georgette ?
Elle, c'est sa secrétaire depuis des années.
- Non. Ne parle à personne ici de ce que tu vas faire voilà pour tes premiers frais.
Il fait un chèque de cinq cents dollars à mon nom.
- Bien sûr, tu auras toujours ta paye normale.
- Qui va me remplacer comme photographe ? Je ne pourrai pas faire les deux jobs en même temps.
- J'ai passé une entente avec un pigiste quand tu as pris tes vacances. C'est lui qui nous fournit ce qu'il faut.
- C'est bon, ce qu'il fait ?
- Pas mal... mais tu restes le meilleur !
Il sort un cigare et l'allume. Il semble satisfait. Moi, pas vraiment.
- Je trouve tout ça bizarre.
- Tu as des questions ?
- Disons qu'il y en aurait au moins une... mais je vais attendre un peu avant de vous la poser.
Il sourit.
- C'est ça, le tact ! Je savais que c'est de toi que j'avais besoin, mais tu n'as pas à en savoir plus pour l'instant. Sinon qu'on enterre Raymond demain. Faudrait que tu assistes à la messe qui sera dite pour lui à Outremont.
En me raccompagnant, il me tend l'exemplaire de La Presse qu'il consultait au début de notre entretien.
- Commence par lire l'article de Painchaud sur l'accident. Ensuite, contacte-moi si jamais tu apprends quelque chose de nouveau.
De retour chez moi, je prends d'abord une dose d'antibiotiques avant de lire l'article. L'accident a eu lieu la nuit sur un chemin de terre. Un truc qui semble vraiment stupide. La BMW est allée s'écraser sur un muret de béton. Sancerre n'était pas attaché et a succombé lors de l'impact. Le texte mentionne la présence de brouillard cette nuit-là et précise qu'une autopsie devait être pratiquée. Comme j'aimerais bien en connaître le résultat, j'appelle la morgue où je connais quelqu'un : Yves Dupire, un type sympa qui a échoué deux fois ses examens de médecine.
- Salut, Yves, c'est Malacci.
- Ah, comment vas-tu ?
- Pas trop mal, à part une infection pognée en Guadeloupe.
- Une chaude-pisse ?
- Non, des oursins. C'est tout con.
- J'ai jamais aimé bouffer ces bestioles.
- Je parlais de leurs épines.
- Ah bon, c'est vrai que c'est con !
- Oui. T'es au courant de l'autopsie de Raymond Sancerre, celui qui s'est tué en voiture dans les Laurentides ?
- Sûr ! c'est moi qui ai assisté le médecin légiste qui l'a pratiquée.
- Je peux connaître le résultat ?
- Pourquoi ?
- J'ai un papier à pondre et j'aimerais savoir si Sancerre était saoul quand il s'est tué.
- Ah !... tu sais que je n'ai pas le droit de dévoiler le résultat d'une autopsie ?
- Oui, oui, mais je veux juste comprendre pourquoi Sancerre est allé se planter. D'après moi, il n'y a que l'alcool comme explication.
- Hmm tel que je te connais, tu finiras bien par savoir ce que tu veux avec toutes tes relations !
- Effectivement.
Il se goure, mais autant lui laisser ses illusions.
- On n'a rien trouvé de spécial. Pas d'alcool, de troubles cardiaques, de diabète ou quoi que ce soit d'autre. En fait, ce type est mort en bonne santé !
- C'est tout ce que je nous souhaite. Et la cause du décès ?
- Fracture des vertèbres cervicales. Il roulait trop vite et n'était pas attaché.
- Tu crois que ça peut être un suicide ?
- Possible, mais les raisons des morts violentes, c'est la police qui s'en occupe. Allez, je dois te laisser. J'ai une visite... tiens, c'est une femme !
- Beau body ?
- Elle t'aurait sûrement plu, mais la moitié de sa face est en bouillie et le reste n'est guère mieux.
En raccrochant, je me dis que je connais peut-être cette femme qu'on vient d'amener à la morgue, mais je chasse vite ça de mes pensées pour revenir à la mort de Sancerre. J'avais espéré que l'autopsie aurait révélé un quelconque ennui de santé qui aurait pu provoquer l'accident, mais non. Évidemment, cela aurait mis fin à ce que me demande Chalifoux si je lui avais annoncé : « C'est clair, si on peut dire. Sancerre était myope comme une taupe et il a perdu ses lunettes lors d'une fausse manoeuvre ! Paniqué pendant que sa voiture dérapait, il est allé se planter sur le muret ! C.Q.F.D. »
Mais non, je ne vais pas régler ça si facilement. D'un autre côté, j'aime mieux. Chalifoux m'a donné pour une fois une vraie enquête à faire et je me dois d'être à la hauteur. Que le résultat lui plaise ou pas, il faudra lui en donner pour son argent puisqu'il espère apprendre je ne sais quoi. En attendant, je vais manger une pizza dans le quartier de la petite Italie. L'ambiance est joyeuse, avec des Italiens qui fêtent la victoire de leur équipe favorite de soccer à une des coupes d'Europe. Ce qui m'ennuie, c'est qu'avec les antibiotiques je ne dois pas prendre de vin. C'est dommage, parce qu'une pizza sans vin, c'est comme une femme sans eau de toilette. Elle peut goûter bon, mais on espérait mieux.
Après le repas, et malgré le peu d'heures de décalage avec la Guadeloupe, je commence à être fatigué, surtout que j'ai à peine dormi cette nuit. En sortant du resto, je décide de me renseigner sur la compagnie Zegma, et il y a quelqu'un qui peut m'éclairer : Max. C'est un bonhomme qui a été un hacker et qui aimait foutre la merde sur Internet. Un des pièges qu'il préférait était un avertissement vicieux : « N'ouvrez pas le message ALOUETTE si gagner de l'argent facilement ne vous intéresse pas ! » mais un virus était activé dès qu'on voulait savoir ce qu'était cette ALOUETTE, qui n'était qu'un attrape-couillon et pouvait endommager les fichiers des curieux.
Quand j'arrive chez Max, son logement est toujours aussi bordélique, sauf une pièce bourrée d'équipement électronique. Il flotte une odeur de hasch, dont Max est un consommateur régulier. De petite taille, les cheveux frisés, il m'invite à m'asseoir en ricanant. Au téléphone, je lui ai dit ce que je cherche sur Zegma et j'apprends qu'il y a travaillé :
- Comme ça, tu t'intéresses à Zegma, Malacci ?
- Oui, pour ce papier à écrire sur Sancerre. Parle-moi un peu de lui et pourquoi Zegma est cotée en Bourse.
- Pas compliqué, on y trouve les meilleurs programmeurs ! Sancerre était une sorte de surdoué. Quand il a créé Zegma, il a attiré ben du monde à cause de sa réputation. On ne parlait que de lui à l'époque.
- Mais qu'est-ce qui a fait que cette boîte a pris tant d'importance ?
- Réveille, Malacci, c'est là qu'on crée les antivirus que tout le monde s'arrache ! Le National Institute Protection Center est leur gros client. Sancerre a toujours eu une longueur d'avance sur les types comme moi. Il aurait pu être un super hacker et faire sauter la Bourse de New York !
- Ah bon... c'est pour faire ça qu'il t'avait engagé ?
- Non, je devais crypter ses logiciels pour empêcher leur piratage. J'ai travaillé deux mois chez Zegma... avant d'être viré par Barnes.
- Pourquoi ?
- Il m'a surpris en train de pirater un programme dans un ordinateur chez Zegma ! Il m'a dit de ramasser mes bébelles et de crisser mon camp tout de suite.
- Parle-moi de ce Barnes : il fait quoi exactement ?
- Relations publiques. Sancerre a eu besoin de lui pour fonder la compagnie. Barnes a avancé dix ou quinze millions de dollars, garantis par des immeubles en Floride hérités de son père.
- Il a demandé quoi en échange ?
- Des actions, bien sûr.
- C'est lui qui est majoritaire, maintenant ?
- J'en sais rien. La femme de Sancerre, Dominique, doit aussi avoir des dizaines de milliers d'actions.
- Tu la connais ?
- Je l'ai vu une fois seulement.
- Elle a quel âge ?
- Dans la quarantaine. Noire, bien foutue, mais c'est normal de se faire refaire les seins ou le reste quand on a tant de bacon !
- Elle est africaine ?
- Non, je veux dire que ses cheveux sont noirs.
- Ah... ils ont des enfants, les Sancerre ?
- Aucune idée.
- Et Barnes, il ressemble à quoi ?
- Un grand type, la cinquantaine sportive et pas beaucoup de poils sur le caillou. J'ai jamais compris pourquoi il m'a renvoyé.
- Et tu fais quoi, en ce moment ?
- Je travaille pour une boîte de services Internet où je règle les problèmes des clients. À part deux bonnes femmes que je me suis faites rapido, c'est pas terrible. Je préfère travailler sur mon nouveau logiciel.
- C'est quoi ?
- Un logiciel basé sur l'astrologie. Avec la date de naissance et l'ascendant de l'utilisateur, mon programme pourra suggérer quels signes astrologiques seraient compatibles avec l'utilisateur... ou l'utilisatrice, surtout !
- Tu t'y connais en astrologie ?
- Ah, ah, pas besoin ! J'ai assez d'imagination pour compenser. Comme disait Confucius : « La joie est en tout, il suffit de l'extraire ! »
Cinq minutes plus tard, je sors après avoir refusé le joint qu'il voulait qu'on partage.
Je traîne jusqu'au soir et m'offre un smoked meat chez Schwartz. En rentrant chez moi, j'ouvre la télé et je tombe sur les nouvelles de Radio-Canada. J'ai jamais compris pourquoi une télévision se faisait appeler radio, plutôt que télé, ou n'importe quoi d'autre : TV69, Trouduc, anyway ! Les infos sont tristes : un autre attentat terroriste avec crash d'avion et plus de deux cents morts. Quand je veux fermer le babil compassé du journaliste, il annonce que les funérailles de Raymond Sancerre auront lieu demain dans une église d'Outremont, à quinze heures. Suit le panégyrique du susdit : président-directeur de la Zegma Technologies, quarante-neuf ans. Une photo du bonhomme apparaît et je trouve qu'il a l'air d'un de ces requins de la finance qu'on voit maintenant de plus en plus. Zegma vaudrait plus de cent millions de dollars et les actions se vendaient comme des croissants chauds. Rien ne devrait changer, pense-t-on : David Barnes, le coassocié, tient bon la barre. Ce Barnes ira certainement à la cérémonie funéraire. J'y serai aussi, comme Chalifoux le souhaite...

© 2002 Éditions Alire & Robert Malacci


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