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Le Salaire de la honte

de

Maxime Houde

 

 

Chapitre 4, p 53-63

Je voulais jeter un oeil dans les affaires d'Emma. Knox croyait qu'elle avait les photos et il n'avait peut-être pas regardé partout en fouillant. Mais Armand et la police passeraient une partie de l'après-midi dans son logement et je ne souhaitais pas leur tomber dessus. Je jouai donc à la femme de ménage. C'était tout ce que je pouvais faire pour m'occuper.
À quatre heures, je me mis en route. Il pleuvait toujours. Il faisait sombre et la plupart des conducteurs avaient allumé leurs phares. Il n'y avait pas de voitures de patrouille aux alentours de l'immeuble. Je trouvai une place pour la Studebaker et traversai le passage couvert qui menait à la cour intérieure et entrai. Je montai au deuxième et déverrouillai la porte. Je me faufilai à l'intérieur, fermai la porte derrière moi. Je distinguais à peine la silhouette des meubles dans la pièce.
J'allumai une lampe sur pied et une lampe sur une table à côté du lit. Tout était resté à l'envers. Je pris l'appareil photo sur la commode. La petite porte à l'arrière avait été arrachée. L'appareil était vide.
« Qu'est-ce que vous faites-là ? »
Mon coeur fit un bon. Je virevoltai. C'était Armand. Il se tenait de l'autre côté du lit.
« Je vous ai fait peur ?
- Non, ça va. Qu'est-ce que tu fais ici ?
- J'ai décidé de rester, au cas où Emma reviendrait, dit-il. J'étais au petit coin. Vous avez des nouvelles ?
- Non.
- Elle n'a pas appelé à votre bureau ?
- Non, elle n'a pas appelé. Les policiers sont venus ?
- Oui, m'sieur Coveleski. Ils étaient ici tantôt.
- Et puis ?
- Ils ont regardé, ils ont pris des notes, dit vaguement Armand.
- On a volé quelque chose, finalement ? »
Il fit signe que non. Les meubles autour de lui ressemblaient aux meubles d'une maison de poupée.
« Vous n'avez pas répondu à ma question, m'sieur Coveleski, reprit-il.
- Quelle question ?
- Qu'est-ce que vous êtes venu faire ici.
- Je cherche quelque chose qui pourrait me dire où est passée Emma.
- Comme quoi ?
- N'importe quoi.
- Ah bon. Est-ce que je devrais avertir mes parents, m'sieur Coveleski ? dit Armand en sautant du coq à l'âne.
- Bonne question. »
Je n'avais pas pensé à ça. Le mieux était d'attendre. Ses parents n'auraient rien pu faire à part s'inquiéter, ce qui ne donne jamais grand-chose excepté des ulcères. Et je ne voulais pas attirer Armand dans le bourbier où je me trouvais, ce qui serait sans doute arrivé si je lui avais tout raconté. Je lui dis donc qu'il valait mieux attendre pour l'instant. Il répondit parfait et je commençai mes recherches.
La chambre-salon ne m'apprit rien de nouveau. J'avais déjà vu les vêtements d'Emma. Je plongeai la main dans les poches, sans succès. Je jetai un oeil aux pots et aux flacons sur la commode. Emma utilisait du Sno-Mist, la poudre désodorisante qui se pulvérise, comme le disait la publicité, et se mettait du parfum Chantilly. Le seul tiroir de la commode qu'on n'avait pas vidé sur le plancher était le tiroir à sous-vêtements. On avait juste déplacé et déplié les choses dedans. Knox était pudique. J'inspectai le tiroir d'un coin à l'autre. Emma portait des culottes en dentelle noire assorties à ses soutiens-gorge. Si j'avais été du genre à penser à ces choses-là, je me serais attendu à ce qu'elle porte des dessous blancs en coton.
Mon prochain arrêt fut la cuisine. Je regardai à l'intérieur de tous les contenants que je trouvai dans la dépense : sac de farine, boîte à biscuits, boîte de gruau Robin Hood. Rien. J'inspectai le contenu de la poubelle. Emma avait dit qu'elle avait jeté la pellicule qui se trouvait dans le Kodak. Les photos que Knox cherchait se trouvaient peut-être dessus. Pas de pellicule. Je me mis ensuite à quatre pattes et jetai un oeil sous le frigo et sous la cuisinière. On ne sait jamais. Je trouvai seulement des moutons de poussière.
Je visitai la salle de bain en dernier. Je soulevai le couvercle du réservoir de la toilette, ne découvris rien d'intéressant, puis portai mon attention sur la pharmacie au-dessus du lavabo. Elle comprenait des aspirines, comme toutes les pharmacies du monde, des pansements, du sirop contre la toux, un thermomètre. Il y avait aussi une bouteille de petites pilules rouges pour les nerfs du docteur Chase. Je me demandai ce qu'Emma faisait avec ça. Elle n'avait jamais les nerfs tendus ou en boule. C'était peut-être grâce au docteur. La poubelle contenait des mouchoirs chiffonnés et des boules d'ouate, mais pas de pellicule.
Donc, les photos n'étaient pas là. Je me sentais comme un chef dont le soufflé n'a pas levé, même si je ne m'attendais pas vraiment à ce qu'elles soient là. Je retournai dans la chambre-salon. Armand était assis dans un fauteuil, dans un coin, les yeux rivés sur la porte. Il ne bougeait pas. On aurait dit un énorme chien de garde.
« Je n'ai rien trouvé, dis-je avant qu'il me pose la question. Dis-moi, tu vas passer la nuit ici ?
- Oui. Pourquoi ?
- Pour rien. Je me disais seulement que tu serais peut-être mieux dans un hôtel.
- Ah ? Vous pensez ? »
Il me fixa d'un air vaguement inquiet et confus. Il voulait qu'on décide pour lui, c'était un gros habitant perdu dans la grande ville.
« Tu as de l'argent ?
- Un peu.
- On va aller manger une bouchée, puis on va te trouver un hôtel pas trop cher. »
Il se leva.
« Merci, m'sieur Coveleski », dit-il, tout gêné.

***

Je l'emmenai souper au Montreal Pool Room. Avec tout ce qui s'était passé, je n'avais pas eu le temps de dîner et mon estomac émettait des gargouillis plaintifs. Je mangeai deux hot-dogs et une frite et bu un Coke et mon estomac la boucla. De son côté, Armand avala huit hot-dogs en deux ou trois bouchées chacun, en plus de cinq grosses portions de frites et de quatre Coke. Je n'avais jamais rien vu de pareil et les clients assis près de notre table non plus, d'après les regards qu'ils lancèrent dans notre direction.
Je réglai la facture et reconduisis Armand à l'hôtel Le Relais, à quelques pas du Champ-de-Mars. C'était un endroit propre et pas trop cher qui abritait une taverne au rez-de-chaussée, ce qui pourrait toujours s'avérer utile. J'aidai Armand à régler les formalités, puis je l'accompagnai à sa chambre au premier. J'ouvris la seule fenêtre et dis à Armand de ne pas hésiter à m'appeler, si le besoin s'en faisait sentir. Je lui donnai le numéro chez moi. Il me remercia mille fois. Je lui dis de rien et m'en allai. J'étais content de ne plus l'avoir sur les bras.
Je retournai à la Studebaker. La rue était sombre et déserte. Une pluie fine tombait. Je montai à bord et glissai la clé dans le contact.
Un bras m'enserra le cou, me releva le menton, le canon d'un revolver s'appuya contre ma tempe.
« Lève les mains », grogna une voix à mon oreille.
Je levai les mains. C'était une voix dure qui aurait imposé le respect même si son propriétaire n'avait pas été armé.
« Les photos. Envoye, donne.
- Je ne les ai pas.
- Tu mens !
- Non, je...
- Où est-ce que tu les as cachées ? »
Le bras me releva brutalement le menton. Mon derrière décolla du siège.
« Envoye, parle, dit méchamment la voix.
- Je Je vous ai dit que
- Les photos ! »
Je levai les yeux dans le rétroviseur. Je vis seulement une tête chauve, une grande oreille pointue. Ce n'était ni Johnny ni Nez-de-patate.
« Pour qui tu travailles ?
- C'est pas de tes oignons, ça, grogna la voix. Envoye.
- Je suis curieux, c'est tout.
- Parle, j'ai dit !
- Tu n'as pas de silencieux sur ce revolver-là.
- Pis après ?
- Si tu tires, ça va attirer du monde.
- Ah ouais ? Tu vois du monde aux alentours, toi ? Hein ? »
Je jetai un oeil dans le rétroviseur. La rue était déserte... pour l'instant.
« Envoye, parle.
- Je ne les ai pas, les photos. Pourquoi est-ce que personne ne veut me croire ? J'ai l'air honnête, pourtant, non ?
- On s'en sacre, de quoi t'as l'air.
- C'est vrai, je te dis. Je ne suis pas capable de mentir. Quand je joue au poker avec mes amis, ils le savent tout le temps quand je bluffe, ça se voit dans ma face.
- Ta gueule ! »
Le bras resserra son étreinte autour de mon cou, le canon du revolver s'enfonça douloureusement dans ma tempe. Un rapide coup d'oeil dans le rétroviseur : personne en vue. De l'autre côté du pare-brise, à peut-être trente mètres, une voiture fila dans Saint-Louis.
« Qu'est-ce qui te fait croire que j'ai les photos ?
- Il sait que tu les as, dit la voix.
- Qui ça, "il" ?
- Mon boss.
- Je pense qu'il est mal informé, ton boss.
- Envoye, crache !
- Quoi ? Ici, dans ma voiture ? dis-je stupidement.
- Dis-moi où est-ce qu'elles sont, câlisse !
- C'est vrai, pour ton boss. Ce n'est pas un de mes hobbies, la photo. J'aime mieux peindre. J'ai des tableaux qui pourraient peut-être l'intéresser, des natures mortes, des...
- Toi, tu vas être une nature morte si tu parles pas !
- Ce n'est pas ça, une nature morte. C'est un plat de raisins à côté d'un pot de fleurs. »
Des silhouettes apparurent dans le rétroviseur. Elles venaient de tourner le coin et marchaient vers la Studebaker.
J'allais écraser le klaxon de mes deux mains, mais la crosse du revolver, qui s'abattit sur ma tête, dérangea mes plans. C'est ça le danger quand on essaie de retarder quelqu'un dans son travail, il peut perdre patience. Mais un coup sur la tête est préférable à une balle dans la tête.
Je me retrouvai allongé sur la banquette, sur le dos, les jambes sous le tableau de bord. Le ciel était noir et menaçant de l'autre côté du pare-brise.
« T'as jusqu'à demain, trois heures, dit la voix. Je vais t'appeler à ton bureau. Et pas un mot à personne. »
Une portière s'ouvrit, se ferma. Des pas s'éloignèrent, plutôt rapides, mais pas tant que ça.
Je m'agrippai au volant et me redressai sur la banquette. J'aurais pu suivre l'inconnu, mais je tremblais comme une feuille. Mon corps baignait dans une sueur froide et gluante qui me donnait envie de prendre un bain au plus vite.
Les silhouettes passèrent à côté de la Studebaker. Elles appartenaient à des jeunes qui riaient et jacassaient tous en même temps comme s'ils n'avaient aucun souci.

***

Je roulai jusque chez moi, un il dans le rétroviseur, l'autre sur la rue. Personne ne me suivit, quoique ce fût difficile à dire, les voitures se ressemblaient toutes dans la lumière des phares. Je logeais aux chics Appartements The Court, dans l'ouest, près de Notre-Dame. C'était un vieil immeuble qui paraissait son âge. On aurait dit que la cuisinière au gaz avait été installée par le premier locataire, et la salle de bain était si petite que je ne pouvais pas étendre les bras sans toucher aux murs. C'était tout ce que je pouvais me payer.
Une fois à l'intérieur, je verrouillai la porte et mis la chaînette en place, puis j'allai à la salle de bain et ouvris les robinets de la baignoire. Pendant que l'eau coulait, je m'examinai l'arrière de la tête grâce à un petit miroir et au miroir au-dessus du lavabo. Je ne vis rien. Mais quand je me palpai le crâne, mes doigts touchèrent quelque chose de gluant, là où mon passager inattendu m'avait frappé. Un peu de sang qui avait commencé à coaguler. Je me nettoyai délicatement l'arrière de la tête avec une débarbouillette froide.
Je plongeai ma main dans la baignoire. L'eau n'était pas assez chaude. Je fermai l'eau froide, laissai couler la chaude tandis que je me dévêtais, puis fermai l'eau chaude et me laissai glisser lentement dans la baignoire, jusqu'au cou.
J'étais censé me détendre, mais je pensai plutôt à la journée que j'avais passée. L'idée de tout raconter à la police était tentante, mais c'était risqué. Si Knox apprenait que je lui jouais dans le dos - c'était le genre d'homme qui avait les moyens d'apprendre ce genre de chose -, Dieu seul savait ce qu'il ferait à Emma. Je pensai aux mains poilues de Nez-de-patate et les images qu'elles firent surgir dans mon esprit n'étaient pas très réjouissantes. Je pensai à Comeau aussi, ce qui ne fit rien pour me détendre.
Et l'homme chauve à la grande oreille pointue n'entendait pas à rire, lui non plus. D'où est-ce qu'il sortait, celui-là ? Et pour qui travaillait-il ? Et pourquoi tout ce beau monde voulait-il mettre la main sur les photos ? Je n'avais aucune idée de ce qu'il y avait dessus ni de l'identité du photographe. Emma ? C'était peut-être elle. Knox croyait qu'elle avait les photos. Mais qu'est-ce qu'elles pouvaient bien montrer pour intéresser à ce point Knox et le patron de l'homme chauve ? Des paysages de Montréal ? Qu'est-ce qui pouvait bien les intéresser là-dedans ? Et comment avaient-ils fait pour savoir que les photos existaient ?
Je me lavai et enfilai mon pyjama. Toutes ces réflexions et mes hot-dogs me donnaient des brûlures d'estomac. J'avalai un verre d'eau avec un peu de bicarbonate de soude, rotai, puis vérifiai si la porte était bien verrouillée et les fenêtres bien fermées et allai me coucher. Je cherchai futilement des réponses à mes questions et ce fut plus long que d'habitude avant que je m'endorme, mais je finis par succomber.
Le lendemain matin, je n'avais pas envie d'oeufs ni de bacon. En fait, je n'avais pas faim. Mais il fallait que je mange quelque chose, alors j'avalai une rôtie et bus quelques gorgées de café. J'allumai la radio pour me tenir compagnie. La fenêtre au-dessus de l'évier montrait un ciel chargé de nuages gris.
Je me rendis au bureau et m'arrêtai au kiosque dans le hall pour mon paquet quotidien de Grads.
« Je pensais à notre conversation de l'autre jour, m'sieur Coveleski, dit Émile, et un bon gardien, c'est important aussi. Surtout que la défensive m'a l'air suspecte.
- Suspecte ?
- Les joueurs sont trop lents.
- Donne-leur une chance, ils patinent à reculons », dis-je pour couper court à la conversation.
Je montai au bureau et m'assis à la place d'Emma, dans la salle d'attente, et attendis que le téléphone sonne. Aux alentours de dix heures, la sonnerie retentit. Je tendis le bras, pris une grande inspiration et décrochai.
« Allô ?
- Stan Coveleski ? Fred Fillion à l'appareil. »
J'expirai doucement entre mes dents.
« Je ne te dérange pas ?
- Non, pas du tout.
- Je t'appelle à propos de ta secrétaire.
- Du nouveau ?
- Non, rien. On a appelé des gens qu'elle connaît en ville, on a interrogé le monde dans son immeuble. Personne ne l'a vue. Pesonne n'a rien remarqué. On la considère maintenant comme disparue. »
Mes dents mâchouillèrent ma lèvre inférieure.
« Il me faut des renseignements et une photo aussi, si possible, continua Fillion. Tu peux passer au poste ?
- Vous êtes mieux de parler à Armand. Moi, je vais avoir une journée plutôt chargée.
- OK. Où est-ce que je peux le joindre?
- À l'hôtel Le Relais. Chambre huit. »
Il y eut un silence, tandis qu'il notait le tout.
« Je t'appelle s'il se passe quelque chose.
- D'accord.
- Tu peux me donner ton numéro? Au cas où ça ne répondrait pas à ton bureau.
- Oui, bien sûr. »
Je lui donnai mon numéro, on s'échangea les politesses d'usage. Je venais juste de remettre le combiné sur son support quand la sonnerie retentit une deuxième fois. Cette fois-ci, ce devait être Knox. Je laissai sonner une couple de coups et décrochai.
« Monsieur Coveleski, s'il vous plaît, dit-il.
- C'est moi, Knox.
- Ah ! Comment allez-vous, ce matin ?
- Très bien. Pourquoi est-ce que ça irait mal ? Il n'y a pas de raison que ça aille mal, n'est-ce pas ?
- Non, non, bien sûr. »
Silence. Mes doigts serraient le combiné comme s'ils avaient voulu le mettre en miettes.
« Vous avez ce que je vous ai demandé ?
- Eh bien, il y a un petit problème.
- Un petit problème, répéta Knox.
- Hm-hm.
- Je suis sûr qu'on trouvera une solution, monsieur Coveleski. Chaque problème en a une. Venez me rejoindre, on va en discuter.
- C'est une idée, dis-je. Où ?
- Le White Palace. Vous savez où c'est ?
- Oui. À Lachine, c'est ça ?
- C'est ça.
- C'est ouvert ?
- Non, évidemment. Il est bien trop tôt.
- J'aimerais mieux un endroit où il y a du monde.
- Vous n'êtes pas en position de demander quoi que ce soit, dit Knox d'une voix plutôt coupante.
- Ça, c'est bien vrai.
- Je vous attends. À tout à l'heure. »
Clic, la ligne se tut.
« À tout à l'heure », dis-je à personne.
Je raccrochai et pliai et dépliai mes doigts endoloris...

© 2003 Éditions Alire & Maxime Houde


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