Contacts



Auteurs


Romans
Nouvelles
Essais


Catalogue
Commandes


L'ASFFQ


Manuscrits


Sur le Web...


Sortie

Samiva de Frée
(Le Sable et l'Acier -2)

de

Francine Pelletier

 

 

(Extrait du chapitre 1, p. 7-17)

Tout commença à aller de travers la nuit où les Terriens descendirent en plein blizzard.

Jusqu'alors, le lieutenant Sam de Frée jugeait s'être plutôt bien débrouillée dans l'existence. Après tout, elle avait gagné ses galons par un travail acharné et non grâce au piston, comme la plupart de ses confrères. Derrière elle, pour la soutenir, ne se trouvait aucune riche famille, aucun oncle puissant connaissant un tel dans l'entourage du Général, pas de glorieux ancêtres venus du nord pour lui valoir le respect gratuit de ses compagnons de régiment. Rien. Rien qu'une île balayée par les vents...

Il soufflait sacrément fort, le vent, cette nuit-là. Sam était entrée au mess, où elle espérait avaler un bol de bouillon en vitesse, quand elle avait entendu l'alarme retentir, sa corne puissante étouffée par la neige. Bon sang, ils n'allaient pas tenter une descente cette nuit ! Elle s'était précipitée dehors, bien entendu, non sans percevoir quelques ricanements dans son dos. Pas de chance, hein, Sam ?
Par quel hasard se trouvait-elle de garde durant les pires nuits de l'hiver ? On ne devient pas sans risque la première femme officier des Forces armées d'intervention - les fad'is - et on n'obtient pas, sans le payer très cher, le respect de ces arrogants hommes du nord.

Courbée sous le vent, un bras levé pour protéger son visage contre la morsure du froid, aveuglée par la neige qui s'accrochait à ses cils, elle progressa les yeux mi-clos en direction de la piste. On n'y voyait guère à plus de deux pas. Sam jura entre ses dents. Si Vallée avait sonné l'alarme pour lui jouer un tour, elle lui ferait bouffer ses bottes, et celles du sergent de garde avec !

Ce ne serait pas la première fois qu'on se payait sa tête.

Elle longea les hangars, ce qui lui permit de respirer un peu plus à l'aise. Elle ne s'était jamais habituée au froid pénétrant de l'hiver, à Touquertes, et ne comprenait pas par quelle sottise les Terriens avaient choisi cette ville pour port d'attache. Ou plutôt, comme ils disaient, pour astroport. Le port des astres. Le port du désastre, oui. Du moins, s'ils avaient vraiment décidé de descendre cette nuit...
Sur la gauche, le vent balayait le vaste espace livré aux éléments déchaînés où seuls de petits bouts de piste apparaissaient entre les congères. Devant elle, Sam aperçut tout à coup la lueur de lanternes, oblitérée par les ombres qui passaient dans le faisceau lumineux. Un camion, identifiable au panache de vapeur s'échappant de sa cheminée, un camion et trois hommes qui s'agitaient autour comme des fourmis affolées. Elle se dirigea vers eux à grandes enjambées.

- Qu'est-ce que vous fichez là, bande d'imbéciles ? Vous n'avez pas entendu l'alarme ?

Ils se mirent au garde-à-vous, frissonnant sous leur manteau couvert de neige, semblables à ces friandises saupoudrées de sucre que le confiseur vendait pour les fêtes du Nouvel An. Sam se serait moquée d'eux si elle n'avait été aussi furieuse.

- Lieutenant, grelotta l'un d'eux, le camion a dérapé sur une plaque de glace...

Sam ouvrit la portière et se hissa dans la cabine en criant :

- Je vais essayer de reculer, vous autres, poussez.

Elle attendit machinalement que les hommes obtempèrent avant d'enclencher la marche arrière. Parfois, ces idiots hésitaient à lui obéir, quoique cela fût moins fréquent chez les simples troupiers. À l'école des officiers où elle avait passé son brevet, les professeurs affirmaient qu'aucun homme n'accepterait ses ordres. C'était la raison pour laquelle elle demeurerait sans doute à jamais lieutenant : aucun officier, surtout d'origine norderlandaise (et combien d'officiers ne l'étaient pas ?), ne supporterait de l'avoir pour supérieur.

Sous la poussée des soldats, le camion bougea enfin. Sam le fit reculer pour l'éloigner de la piste. Les hommes suivirent au pas de course. Lorsqu'elle atteignit la ruelle, Sam s'arrêta et descendit.

Les hommes la rejoignirent, respirant avec peine dans le blizzard.

- Éloignez-moi cet engin, ordonna Sam, dégagez la ruelle et restez à l'abri dans la cabine. Compris ?

Ils acquiescèrent, la saluant d'un claquement de talon qui fit un drôle de bruit mouillé dans la neige. Sam rendit le salut et se pressa vers le bunker. Le vent lui coupa le souffle, elle ralentit l'allure. Mieux valait ne pas arriver en haletant devant le sergent de garde - ça lui ferait trop plaisir.

Elle atteignit enfin l'abri, poussa la porte d'un geste brusque, et le vent s'engouffra avec elle. Quelqu'un se précipita pour l'aider à refermer le battant. C'était le sergent de garde, Dakinger.

La porte refermée, il avait reculé et se tenait au garde-à-vous, non sans afficher un regard hautain. Sam mordit dans les mots avec une joie perverse.

- Sergent Dakinger, veuillez m'expliquer comment il se fait que vous soyez resté ici, bien à l'abri, tandis que trois de vos hommes ne parvenaient pas à évacuer la piste et se trouvaient en danger.

Piqué au vif, Dakinger rougit. Il claqua des talons avec sécheresse et aboya, comme on le lui avait appris à l'école des officiers :

- Monsieur, j'ai estimé que ces hommes n'étaient pas en danger puisque j'avais ordo... demandé aux Terriens de retarder leur descente vu que, premièrement, le blizzard rend la visibilité nulle et que, deuxièmement, nous avons arrêté le déneigement de la piste.

Sam leva les yeux au plafond. Il ne faisait pas semblant, il était vraiment con.

Elle prit un ton doucereux.

- Sergent, j'ignore d'où vous sortez pour croire que vous pouviez vous faire obéir des Terriens...

Elle mentait, bien sûr, elle ne savait que trop d'où il sortait puisque, comme tout officier dont la famille était d'origine norderlandaise, il se croyait maître du monde. Sarion entière était à ses pieds. La pensée que les Terriens puissent puisse agir à leur guise était simplement inconcevable pour lui.

Sans quitter Dakinger des yeux, Sam lança :

- Vallée, ont-ils répondu à la «demande» du sergent ?

Elle n'avait pas besoin de tourner la tête, elle imaginait sans peine la grimace de Vallée, l'auditeur. Lui, du moins, ne caressait aucune illusion à propos des Terriens. Il était assis devant le communicateur, un appareil terrien au gros boîtier noir orné de touches et d'écrans. En principe, comme son nom l'indiquait, l'appareil servait à communiquer mais, dans les faits, il s'agissait surtout de capter les messages des Terriens pour ensuite annoncer leur descente en faisant corner l'alarme. Ce n'était pas sans raison que l'homme affecté au communicateur s'appelait «l'auditeur».

- Ils ont accusé réception du message, lieutenant, répondit la voix égale de Vallée.

Dakinger se rengorgea. Sam soupira.

- Demandez-leur quelle est leur position actuelle.

L'auditeur s'exécuta. Il portait un écouteur dans l'oreille droite, un machin en forme d'arc qui venait se terminer devant la bouche. Vallée ne haussa pas le ton, il avait appris depuis longtemps que les communications avec les Terriens étaient d'une clarté extraordinaire, sans égard à la distance.

Le regard de Dakinger souriait tandis que Vallée questionnait les Terriens. Sam se détourna. Elle pouvait bien laisser triompher le sergent pour un moment, sa désillusion serait d'autant plus brutale.

Elle déboutonna son manteau. Il régnait une douce tiédeur dans le bunker depuis qu'un système de chauffage à l'électricité y avait été installé - un «chalcotte». Ce nouveau système faisait la fierté des ingénieurs, car il occupait moins de place que les gros poêles à charbon d'antan ; le bien-être qu'il répandait permettait aux hommes de quart de retirer leur parka. Le système avait été construit sur Sarion, mais la technologie venait d'ailleurs.

- Lieutenant... fit Vallée.

Il avait porté une main à son écouteur comme si, pour une fois, il éprouvait de la difficulté à entendre.

- Ils vont entrer en atmosphère.

Elle perçut le hoquet de surprise que Dakinger n'avait pu réprimer et tourna vers lui un regard impassible. Au fond, elle le plaignait. Souvent, de jeunes officiers prometteurs craquaient, tout bêtement parce que leur éducation ne les avait pas préparés à l'impuissance.

Elle eut soudain l'intuition de ce qui avait poussé les Terriens à choisir la Franchelande pour établir un astroport, plutôt que l'orgueilleux Norderland dont la devise était : «Vaincre ou mourir». Les Terriens auraient été obligés de massacrer les Norderlandais jusqu'au dernier avant de pouvoir s'établir sur leur territoire. Alors qu'ici, en Franchelande, on avait l'habitude d'être envahi, d'être vaincu. C'était plus facile de se montrer coopératif.

- Dakinger, allez vérifier si les gars de l'entretien sont bien tous rentrés. Je ne veux personne à moins de cent pas de la piste. Exécution.

Dakinger acquiesça d'un claquement de talons. Il enfila vivement son manteau avant de disparaître dans le blizzard.

Il ne s'excuserait pas d'avoir mis des hommes en danger par son attitude présomptueuse. Et il savait que Sam ne ferait pas de rapport. C'était inutile. Les hommes du camion se chargeraient de répandre le récit de l'incident : comment le sergent avait gardé ses petites fesses bien au chaud pendant que ses hommes s'échinaient à pousser le camion, comment le lieutenant de Frée lui avait botté le cul pour le flanquer hors du bunker... Dakinger devrait demander sa mutation. Question d'honneur.

Sam referma la porte derrière lui. Le froid s'était engouffré en un instant dans le bâtiment aux murs de béton. Il faudrait plusieurs minutes au chalcotte pour rendre de nouveau l'atmosphère confortable. Vallée frissonna, Sam lui tendit son manteau. Pourvu que la tempête épargne les lignes électriques... Les visiteurs des étoiles avaient enseigné leur technologie aux ingénieurs de la Franchelande, mais aucun d'entre eux ne possédait le savoir nécessaire pour assurer le fonctionnement des centrales et l'entretien de leur fragile infrastructure. Les pannes s'avéraient fréquentes, donnant aux fad'is une raison supplémentaire de maudire les Terriens.

Dans le bunker, le silence n'était plus troublé que par le sifflement du vent et le grésillement de la neige contre l'épaisse vitre de l'abri. Dakinger ne reviendrait pas. Il trouverait un prétexte pour se réfugier dans un hangar.

Sam se rappelait le suicide d'un éminent officier, huit ans plus tôt, quand les Terriens avaient donné une idée de leur force de frappe. Des émeutes avaient éclaté à cause d'une pénurie de charbon et la colère publique s'était tournée vers les Terriens. En principe, les fad'is devaient défendre les visiteurs, mais lorsque la populace en colère s'était approchée de trop près de leur maison, les Terriens étaient intervenus eux-mêmes. On racontait que cela avait été bref et foudroyant. Les Terriens avait montré sans doute possible la supériorité de leurs armes. Dure réalité pour les militaires sarionnais. Bien sûr, les visiteurs n'avaient pas dirigé leurs armes contre les fad'is, ils ne les avaient utilisées que pour se défendre. Mais tout le monde avait saisi le message : si les Terriens le désiraient, ils pouvaient envahir Sarion tout entière, la Franchelande comme les imprenables cités norderlandaises. S'ils se limitaient à la zone déterminée par le traité de Touquertes, c'est qu'ils y trouvaient leur compte, d'une manière ou d'une autre. N'étaient-ils pas déjà les maîtres du ciel ?

On racontait bien que, dans les Ouesterres au delà de l'océan, un inventeur norderlandais avait réussi à mettre au point un engin plus lourd que l'air qui volait en utilisant un carburant à base de pétrole. Mais ce vol n'avait duré que quelques secondes, l'engin avait à peine quitté le sol. Alors que les Terriens volaient aussi haut que les étoiles, les Sarionnais se contentaient de leurs dirigeables.

Sam baissa machinalement la tête. Le sol vibrait sous ses bottes. Un sourd grondement se fit entendre, d'abord lointain, puis il enfla et les murs du bunker se mirent à trembler. Vallée rentra la tête dans les épaules. Sam se planta devant la fenêtre. Sur la vitre épaisse, son haleine traça un rond de buée. Dehors, le blizzard avait redoublé de fureur, mais le vent de tempête qui soufflait maintenant ne devait rien à l'hiver. C'était le souffle du vaisseau, si puissant qu'il balayait tout sous lui. Le neige griffa la vitre avec furie. Sam résista à l'envie de se boucher les oreilles. Le bruit était devenu assourdissant.

Les phares de l'engin jetèrent sur la piste leur faisceau blafard, soulignant la danse folle de la neige. Le vacarme des moteurs était insoutenable, tout le bunker trépidait.

Enfin, le bruit diminua d'intensité, mais ne cessa point ; le pilote n'avait pas coupé les moteurs. Sortie dans la tempête, Sam recula juste à temps pour éviter d'être heurtée par un petit camion surgi de la ruelle. Le véhicule passa à toute allure pour s'arrêter, après un dérapage contrôlé, devant la porte du vaisseau. Ce n'était pas un camion à vapeur, évidemment, aucun véhicule construit sur Sarion n'atteignait la vitesse de celui-ci. Sam contint sa colère contre le chauffard. À quoi bon ? C'était Mundy, le serviteur des Terriens.

Dakinger jaillit du hangar le plus proche à la tête d'une petite troupe de débardeurs, mais la porte de la soute ne s'ouvrit pas. À côté de l'énorme vaisseau, les fad'is évoquaient toujours des fourmis désemparées. Pourtant, aux dires des Terriens eux-mêmes, l'engin qui descendait sur Sarion n'était qu'une «navette», un appareil de liaison entre la surface et le véritable vaisseau demeuré en orbite.

Bras ballants, indécis, les hommes attendaient auprès du sergent. Sam s'approcha pour leur crier de rentrer dans les hangars et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Pourquoi la navette n'avait-elle pas éteint ses moteurs ? Pourquoi la soute ne s'ouvrait-elle pas ?

Dans le flanc du vaisseau, un carré de lumière se découpa enfin - la porte. Deux silhouettes s'y encadrèrent et débarquèrent dans la neige avec maladresse. Mundy les rejoignit vivement pour les aider à avancer. Les nouveaux venus étaient engoncés dans d'épais manteaux dont le tissu semblait briller sous la lumière des projecteurs. Leurs pieds étaient chaussés de bottes, leurs mains gantées, leur tête encapuchonnée et leur visage dissimulé sous une voilette.

À leur arrivée sur Sarion, trente ans plus tôt, les Terriens avaient expliqué ce genre de tenue par le fait que leur planète était en ruines, que son ciel affaibli laissait passer les plus dangereux rayons de leur étoile. Certains d'entre eux avaient été si gravement brûlés qu'ils craignaient même les rayons d'Or, ici, sur Sarion. Par la suite, quand on avait vu le peau-flasque, tous avaient compris qu'ils portaient ces vêtements protecteurs afin que personne ne puisse déterminer si vraiment ils étaient humains...

© 1997 Éditions Alire & Francine Pelletier


Pour connaître la suite...