(Extrait du chapitre 1, p. 7-17)
Tout commença à aller de travers la nuit où
les Terriens descendirent en plein blizzard.
Jusqu'alors, le lieutenant Sam de Frée jugeait s'être
plutôt bien débrouillée dans l'existence.
Après tout, elle avait gagné ses galons par un
travail acharné et non grâce au piston, comme la
plupart de ses confrères. Derrière elle, pour la
soutenir, ne se trouvait aucune riche famille, aucun oncle puissant
connaissant un tel dans l'entourage du Général,
pas de glorieux ancêtres venus du nord pour lui valoir
le respect gratuit de ses compagnons de régiment. Rien.
Rien qu'une île balayée par les vents...
Il soufflait sacrément fort, le vent, cette nuit-là.
Sam était entrée au mess, où elle espérait
avaler un bol de bouillon en vitesse, quand elle avait entendu
l'alarme retentir, sa corne puissante étouffée
par la neige. Bon sang, ils n'allaient pas tenter une descente
cette nuit ! Elle s'était précipitée dehors,
bien entendu, non sans percevoir quelques ricanements dans son
dos. Pas de chance, hein, Sam ?
Par quel hasard se trouvait-elle de garde durant les pires nuits
de l'hiver ? On ne devient pas sans risque la première
femme officier des Forces armées d'intervention - les
fad'is - et on n'obtient pas, sans le payer très cher,
le respect de ces arrogants hommes du nord.
Courbée sous le vent, un bras levé pour protéger
son visage contre la morsure du froid, aveuglée par la
neige qui s'accrochait à ses cils, elle progressa les
yeux mi-clos en direction de la piste. On n'y voyait guère
à plus de deux pas. Sam jura entre ses dents. Si Vallée
avait sonné l'alarme pour lui jouer un tour, elle lui
ferait bouffer ses bottes, et celles du sergent de garde avec
!
Ce ne serait pas la première fois qu'on se payait sa
tête.
Elle longea les hangars, ce qui lui permit de respirer un
peu plus à l'aise. Elle ne s'était jamais habituée
au froid pénétrant de l'hiver, à Touquertes,
et ne comprenait pas par quelle sottise les Terriens avaient
choisi cette ville pour port d'attache. Ou plutôt, comme
ils disaient, pour astroport. Le port des astres. Le port du
désastre, oui. Du moins, s'ils avaient vraiment décidé
de descendre cette nuit...
Sur la gauche, le vent balayait le vaste espace livré
aux éléments déchaînés où
seuls de petits bouts de piste apparaissaient entre les congères.
Devant elle, Sam aperçut tout à coup la lueur de
lanternes, oblitérée par les ombres qui passaient
dans le faisceau lumineux. Un camion, identifiable au panache
de vapeur s'échappant de sa cheminée, un camion
et trois hommes qui s'agitaient autour comme des fourmis affolées.
Elle se dirigea vers eux à grandes enjambées.
- Qu'est-ce que vous fichez là, bande d'imbéciles
? Vous n'avez pas entendu l'alarme ?
Ils se mirent au garde-à-vous, frissonnant sous leur
manteau couvert de neige, semblables à ces friandises
saupoudrées de sucre que le confiseur vendait pour les
fêtes du Nouvel An. Sam se serait moquée d'eux si
elle n'avait été aussi furieuse.
- Lieutenant, grelotta l'un d'eux, le camion a dérapé
sur une plaque de glace...
Sam ouvrit la portière et se hissa dans la cabine en
criant :
- Je vais essayer de reculer, vous autres, poussez.
Elle attendit machinalement que les hommes obtempèrent
avant d'enclencher la marche arrière. Parfois, ces idiots
hésitaient à lui obéir, quoique cela fût
moins fréquent chez les simples troupiers. À l'école
des officiers où elle avait passé son brevet, les
professeurs affirmaient qu'aucun homme n'accepterait ses ordres.
C'était la raison pour laquelle elle demeurerait sans
doute à jamais lieutenant : aucun officier, surtout d'origine
norderlandaise (et combien d'officiers ne l'étaient pas
?), ne supporterait de l'avoir pour supérieur.
Sous la poussée des soldats, le camion bougea enfin.
Sam le fit reculer pour l'éloigner de la piste. Les hommes
suivirent au pas de course. Lorsqu'elle atteignit la ruelle,
Sam s'arrêta et descendit.
Les hommes la rejoignirent, respirant avec peine dans le blizzard.
- Éloignez-moi cet engin, ordonna Sam, dégagez
la ruelle et restez à l'abri dans la cabine. Compris ?
Ils acquiescèrent, la saluant d'un claquement de talon
qui fit un drôle de bruit mouillé dans la neige.
Sam rendit le salut et se pressa vers le bunker. Le vent lui
coupa le souffle, elle ralentit l'allure. Mieux valait ne pas
arriver en haletant devant le sergent de garde - ça lui
ferait trop plaisir.
Elle atteignit enfin l'abri, poussa la porte d'un geste brusque,
et le vent s'engouffra avec elle. Quelqu'un se précipita
pour l'aider à refermer le battant. C'était le
sergent de garde, Dakinger.
La porte refermée, il avait reculé et se tenait
au garde-à-vous, non sans afficher un regard hautain.
Sam mordit dans les mots avec une joie perverse.
- Sergent Dakinger, veuillez m'expliquer comment il se fait
que vous soyez resté ici, bien à l'abri, tandis
que trois de vos hommes ne parvenaient pas à évacuer
la piste et se trouvaient en danger.
Piqué au vif, Dakinger rougit. Il claqua des talons
avec sécheresse et aboya, comme on le lui avait appris
à l'école des officiers :
- Monsieur, j'ai estimé que ces hommes n'étaient
pas en danger puisque j'avais ordo... demandé aux Terriens
de retarder leur descente vu que, premièrement, le blizzard
rend la visibilité nulle et que, deuxièmement,
nous avons arrêté le déneigement de la piste.
Sam leva les yeux au plafond. Il ne faisait pas semblant,
il était vraiment con.
Elle prit un ton doucereux.
- Sergent, j'ignore d'où vous sortez pour croire que
vous pouviez vous faire obéir des Terriens...
Elle mentait, bien sûr, elle ne savait que trop d'où
il sortait puisque, comme tout officier dont la famille était
d'origine norderlandaise, il se croyait maître du monde.
Sarion entière était à ses pieds. La pensée
que les Terriens puissent puisse agir à leur guise était
simplement inconcevable pour lui.
Sans quitter Dakinger des yeux, Sam lança :
- Vallée, ont-ils répondu à la «demande»
du sergent ?
Elle n'avait pas besoin de tourner la tête, elle imaginait
sans peine la grimace de Vallée, l'auditeur. Lui, du moins,
ne caressait aucune illusion à propos des Terriens. Il
était assis devant le communicateur, un appareil terrien
au gros boîtier noir orné de touches et d'écrans.
En principe, comme son nom l'indiquait, l'appareil servait à
communiquer mais, dans les faits, il s'agissait surtout de capter
les messages des Terriens pour ensuite annoncer leur descente
en faisant corner l'alarme. Ce n'était pas sans raison
que l'homme affecté au communicateur s'appelait «l'auditeur».
- Ils ont accusé réception du message, lieutenant,
répondit la voix égale de Vallée.
Dakinger se rengorgea. Sam soupira.
- Demandez-leur quelle est leur position actuelle.
L'auditeur s'exécuta. Il portait un écouteur
dans l'oreille droite, un machin en forme d'arc qui venait se
terminer devant la bouche. Vallée ne haussa pas le ton,
il avait appris depuis longtemps que les communications avec
les Terriens étaient d'une clarté extraordinaire,
sans égard à la distance.
Le regard de Dakinger souriait tandis que Vallée questionnait
les Terriens. Sam se détourna. Elle pouvait bien laisser
triompher le sergent pour un moment, sa désillusion serait
d'autant plus brutale.
Elle déboutonna son manteau. Il régnait une
douce tiédeur dans le bunker depuis qu'un système
de chauffage à l'électricité y avait été
installé - un «chalcotte». Ce nouveau système
faisait la fierté des ingénieurs, car il occupait
moins de place que les gros poêles à charbon d'antan
; le bien-être qu'il répandait permettait aux hommes
de quart de retirer leur parka. Le système avait été
construit sur Sarion, mais la technologie venait d'ailleurs.
- Lieutenant... fit Vallée.
Il avait porté une main à son écouteur
comme si, pour une fois, il éprouvait de la difficulté
à entendre.
- Ils vont entrer en atmosphère.
Elle perçut le hoquet de surprise que Dakinger n'avait
pu réprimer et tourna vers lui un regard impassible. Au
fond, elle le plaignait. Souvent, de jeunes officiers prometteurs
craquaient, tout bêtement parce que leur éducation
ne les avait pas préparés à l'impuissance.
Elle eut soudain l'intuition de ce qui avait poussé
les Terriens à choisir la Franchelande pour établir
un astroport, plutôt que l'orgueilleux Norderland dont
la devise était : «Vaincre ou mourir». Les
Terriens auraient été obligés de massacrer
les Norderlandais jusqu'au dernier avant de pouvoir s'établir
sur leur territoire. Alors qu'ici, en Franchelande, on avait
l'habitude d'être envahi, d'être vaincu. C'était
plus facile de se montrer coopératif.
- Dakinger, allez vérifier si les gars de l'entretien
sont bien tous rentrés. Je ne veux personne à moins
de cent pas de la piste. Exécution.
Dakinger acquiesça d'un claquement de talons. Il enfila
vivement son manteau avant de disparaître dans le blizzard.
Il ne s'excuserait pas d'avoir mis des hommes en danger par
son attitude présomptueuse. Et il savait que Sam ne ferait
pas de rapport. C'était inutile. Les hommes du camion
se chargeraient de répandre le récit de l'incident
: comment le sergent avait gardé ses petites fesses bien
au chaud pendant que ses hommes s'échinaient à
pousser le camion, comment le lieutenant de Frée lui avait
botté le cul pour le flanquer hors du bunker... Dakinger
devrait demander sa mutation. Question d'honneur.
Sam referma la porte derrière lui. Le froid s'était
engouffré en un instant dans le bâtiment aux murs
de béton. Il faudrait plusieurs minutes au chalcotte pour
rendre de nouveau l'atmosphère confortable. Vallée
frissonna, Sam lui tendit son manteau. Pourvu que la tempête
épargne les lignes électriques... Les visiteurs
des étoiles avaient enseigné leur technologie aux
ingénieurs de la Franchelande, mais aucun d'entre eux
ne possédait le savoir nécessaire pour assurer
le fonctionnement des centrales et l'entretien de leur fragile
infrastructure. Les pannes s'avéraient fréquentes,
donnant aux fad'is une raison supplémentaire de maudire
les Terriens.
Dans le bunker, le silence n'était plus troublé
que par le sifflement du vent et le grésillement de la
neige contre l'épaisse vitre de l'abri. Dakinger ne reviendrait
pas. Il trouverait un prétexte pour se réfugier
dans un hangar.
Sam se rappelait le suicide d'un éminent officier,
huit ans plus tôt, quand les Terriens avaient donné
une idée de leur force de frappe. Des émeutes avaient
éclaté à cause d'une pénurie de charbon
et la colère publique s'était tournée vers
les Terriens. En principe, les fad'is devaient défendre
les visiteurs, mais lorsque la populace en colère s'était
approchée de trop près de leur maison, les Terriens
étaient intervenus eux-mêmes. On racontait que cela
avait été bref et foudroyant. Les Terriens avait
montré sans doute possible la supériorité
de leurs armes. Dure réalité pour les militaires
sarionnais. Bien sûr, les visiteurs n'avaient pas dirigé
leurs armes contre les fad'is, ils ne les avaient utilisées
que pour se défendre. Mais tout le monde avait saisi le
message : si les Terriens le désiraient, ils pouvaient
envahir Sarion tout entière, la Franchelande comme les
imprenables cités norderlandaises. S'ils se limitaient
à la zone déterminée par le traité
de Touquertes, c'est qu'ils y trouvaient leur compte, d'une manière
ou d'une autre. N'étaient-ils pas déjà les
maîtres du ciel ?
On racontait bien que, dans les Ouesterres au delà
de l'océan, un inventeur norderlandais avait réussi
à mettre au point un engin plus lourd que l'air qui volait
en utilisant un carburant à base de pétrole. Mais
ce vol n'avait duré que quelques secondes, l'engin avait
à peine quitté le sol. Alors que les Terriens volaient
aussi haut que les étoiles, les Sarionnais se contentaient
de leurs dirigeables.
Sam baissa machinalement la tête. Le sol vibrait sous
ses bottes. Un sourd grondement se fit entendre, d'abord lointain,
puis il enfla et les murs du bunker se mirent à trembler.
Vallée rentra la tête dans les épaules. Sam
se planta devant la fenêtre. Sur la vitre épaisse,
son haleine traça un rond de buée. Dehors, le blizzard
avait redoublé de fureur, mais le vent de tempête
qui soufflait maintenant ne devait rien à l'hiver. C'était
le souffle du vaisseau, si puissant qu'il balayait tout sous
lui. Le neige griffa la vitre avec furie. Sam résista
à l'envie de se boucher les oreilles. Le bruit était
devenu assourdissant.
Les phares de l'engin jetèrent sur la piste leur faisceau
blafard, soulignant la danse folle de la neige. Le vacarme des
moteurs était insoutenable, tout le bunker trépidait.
Enfin, le bruit diminua d'intensité, mais ne cessa
point ; le pilote n'avait pas coupé les moteurs. Sortie
dans la tempête, Sam recula juste à temps pour éviter
d'être heurtée par un petit camion surgi de la ruelle.
Le véhicule passa à toute allure pour s'arrêter,
après un dérapage contrôlé, devant
la porte du vaisseau. Ce n'était pas un camion à
vapeur, évidemment, aucun véhicule construit sur
Sarion n'atteignait la vitesse de celui-ci. Sam contint sa colère
contre le chauffard. À quoi bon ? C'était Mundy,
le serviteur des Terriens.
Dakinger jaillit du hangar le plus proche à la tête
d'une petite troupe de débardeurs, mais la porte de la
soute ne s'ouvrit pas. À côté de l'énorme
vaisseau, les fad'is évoquaient toujours des fourmis désemparées.
Pourtant, aux dires des Terriens eux-mêmes, l'engin qui
descendait sur Sarion n'était qu'une «navette»,
un appareil de liaison entre la surface et le véritable
vaisseau demeuré en orbite.
Bras ballants, indécis, les hommes attendaient auprès
du sergent. Sam s'approcha pour leur crier de rentrer dans les
hangars et d'y rester jusqu'à nouvel ordre. Pourquoi la
navette n'avait-elle pas éteint ses moteurs ? Pourquoi
la soute ne s'ouvrait-elle pas ?
Dans le flanc du vaisseau, un carré de lumière
se découpa enfin - la porte. Deux silhouettes s'y encadrèrent
et débarquèrent dans la neige avec maladresse.
Mundy les rejoignit vivement pour les aider à avancer.
Les nouveaux venus étaient engoncés dans d'épais
manteaux dont le tissu semblait briller sous la lumière
des projecteurs. Leurs pieds étaient chaussés de
bottes, leurs mains gantées, leur tête encapuchonnée
et leur visage dissimulé sous une voilette.
À leur arrivée sur Sarion, trente ans plus tôt,
les Terriens avaient expliqué ce genre de tenue par le
fait que leur planète était en ruines, que son
ciel affaibli laissait passer les plus dangereux rayons de leur
étoile. Certains d'entre eux avaient été
si gravement brûlés qu'ils craignaient même
les rayons d'Or, ici, sur Sarion. Par la suite, quand on avait
vu le peau-flasque, tous avaient compris qu'ils portaient ces
vêtements protecteurs afin que personne ne puisse déterminer
si vraiment ils étaient humains...
© 1997 Éditions
Alire & Francine Pelletier
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