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Sortie

Sanguine

de

Jacques Bissonnette

 

 

(Chapitre 1, p. 1-8)

Julien Stifer entra dans l'édifice trapu de la Morgue de Montréal, salua le portier d'un signe de tête, parcourut un long couloir désert et s'engagea dans l'escalier menant au sous-sol. Il dépassa un cortège de civières vides alignées contre le mur et se présenta à une guérite fortement éclairée d'où se déversaient les flots rythmés d'une musique disco. Un jeune homme à la tête bouclée lisait. Julien Stifer cogna à la vitre.
Le jeune homme releva la tête et lui sourit tristement. Il sortit de sa cabine et poussa une porte battante portant l'inscription : PERSONNEL AUTORISÉ SEULEMENT. Julien Stifer pénétra à sa suite. Ils longèrent une série d'alvéoles frigorifiques et s'arrêtèrent devant le numéro vingt-sept.
Le préposé tourna la poignée et tira le casier. Une forme recouverte d'un drap blanc apparut. Julien Stifer déglutit en imaginant le mince corps allongé dans le tiroir d'acier.
Le jeune homme tira le tissu avec douceur pour découvrir la tête. Julien Stifer ferma les yeux une fraction de seconde, puis les rouvrit. La jeune fille avait les cheveux noirs, les yeux clos, le nez épaté, les lèvres minces et collées. Julien la contempla longuement, comme pour s'assurer de ce qu'il voyait, puis il sentit le soulagement emplir ses membres comme une lente marée chaude.
La nuit était moite, les automobiles circulaient à toute vitesse, leurs radios crachant des musiques rock. Des groupes d'adolescents excités sillonnaient les trottoirs. Il alluma le poste émetteur qui se mit à crachoter. Une voiture de patrouille rapportait une bataille d'ivrognes, un agent à pied signalait qu'une borne-fontaine avait été ouverte par des fêtards. Rien d'exceptionnel pour un soir brûlant de juillet.
Julien Stifer rangea sa voiture sur la rue Sainte-Catherine et entra dans un restaurant. Il prit place sur une banquette faisant face à la rue. Il n'avait pas faim, mais il allait se forcer à manger un morceau. La serveuse vint prendre sa commande. Il choisit le spécial hamburger fromage avec portion de frites. Elle lui apporta d'abord un café qu'il but à petites gorgées. Après chacune de ses visites à la morgue, il en avait pour des heures à récupérer.
Un soir de septembre, deux ans plus tôt, Chloé était allée au cinéma.
Julien avait longuement interrogé sa copine Mireille, avec laquelle elle était sortie ce soir-là. Les jeunes filles avaient quitté le cinéma à vingt et une heures dix. Elles avaient pris le métro jusqu'à la station Laurier. À vingt et une heures trente, Chloé montait dans l'autobus du boulevard Saint-Joseph se dirigeant vers l'ouest. Elle avait salué Mireille par la vitre ouverte du véhicule qui s'ébranlait. On ne l'avait plus jamais revue. Elle venait d'avoir treize ans.
Mireille n'avait remarqué personne de particulier parmi les voyageurs qui étaient montés dans le même autobus que Chloé. Le chauffeur n'avait pas reconnu l'adolescente sur la photo que lui avait présentée Julien.
Julien avait suivi le parcours de l'autobus mètre par mètre et interrogé tous les gens qui habitaient le long du trajet. Personne ne se rappelait sa fille. Pendant trois semaines, il avait voyagé sur cette ligne chaque jour, de dix-huit heures à trois heures du matin, interrogeant tous les passagers. Il n'avait retrouvé aucun témoin de la disparition de Chloé.
Julien avait pris un congé sabbatique, qu'il utilisa pour essayer de la retracer. Il avait étudié d'abord l'hypothèse d'une fugue. Cela lui paraissait improbable, mais peut-être Chloé lui avait-elle caché un problème personnel : un penchant pour la drogue, un amour secret ou un pacte de suicide. Il avait interrogé tous ses amis et tous ses professeurs, mais sans découvrir aucun indice qui aurait pu appuyer une telle hypothèse. Ils affirmaient tous que Chloé paraissait heureuse.
Julien avait ensuite étudié la possibilité d'un enlèvement. Peut-être la forçait-on à se prostituer. Il avait fait le tour de tous les souteneurs recensés dans les fichiers informatisés de la police. Il avait passé aussi de longues journées à repérer les souteneurs qui attendaient leurs jeunes proies dans les terminus d'autobus et les arcades de jeux. Il les avait tous interrogés, parfois à la dure, mais n'avait obtenu aucun résultat.
Il s'était enfin résolu à étudier la possibilité d'un meurtre. Il avait fouillé les dossiers des criminels déjà condamnés pour viol ou meurtre d'adolescentes. Il avait pris cinq mois pour les retracer tous. L'un d'eux s'était permis d'être insolent en parlant de Chloé. Julien l'avait battu si violemment que l'homme avait dû être hospitalisé.
Alertés par l'avocat de ce dernier, les supérieurs de Julien l'avaient convoqué. Ils comprenaient le désarroi de Julien Stifer, mais ne pouvaient tolérer une telle conduite. Son congé sabbatique était terminé. Julien devait abandonner ses recherches et réintégrer le service. Sinon, il serait renvoyé.
Julien grignota son hamburger et avala quelques frites. Puis il repoussa son assiette, se leva avec lourdeur, paya et sortit. Les trottoirs étaient bondés. La chaleur excitait les sens des gens et les empêchait de dormir. Des bandes d'adolescents se chamaillaient en riant, des voitures passaient en rugissant. Près de la voiture de Julien, un mendiant soûl hurlait des obscénités aux passants qui ignoraient sa main tendue.
L'horloge sur le fronton d'une banque indiquait vingt-deux heures. Monelle rentrerait bientôt à la maison. Julien se demanda s'il devait lui faire part de sa nouvelle visite à la morgue. Après réflexion, il décida que non. Sa femme semblait s'être résignée à la mort de Chloé.
Le téléphone cellulaire bourdonna. Julien prit l'appel. Le central signalait la découverte de deux corps dans un logement du quartier Côte-des-Neiges.

***

La rue Linton n'était qu'une longue suite d'immeubles à appartements mal entretenus. Sur certains des balcons, des gens essayaient d'échapper à la chaleur étouffante. La plupart des visages avaient le teint sombre ou les yeux bridés. La majorité des habitants du quartier étaient des immigrants de fraîche date. Julien trouva enfin l'immeuble devant lequel était garée une auto-patrouille. Il montra son insigne et franchit le seuil. Le couloir du sous-sol puait la chair morte et le sang coagulé. Julien descendit les marches.
Il passa la porte et donna son identité au policier de faction, qui le mit au courant des événements dramatiques. Un voisin s'était plaint au concierge d'un bruit d'eau ininterrompu en provenance du logement. Le concierge avait sonné, mais n'avait obtenu aucune réponse. Craignant un dégât d'eau, il avait ouvert avec son passe. Il avait d'abord aperçu le sang sur le mur du couloir, puis le locataire affaissé sur le sol. Il était aussitôt sorti appeler la police.
- C'est le travail de fous furieux. L'homme est là, derrière vous. La jeune fille repose dans la chambre. Je n'ose pas vous la décrire.
Julien traversa le couloir et arriva dans le salon. Un homme était couché sur le dos. Il avait le nez à moitié arraché et deux trous sanglants à la place des yeux. Julien Stifer se pencha sur le cadavre. Le visage semblait avoir été déchiré par les griffes d'un animal.
L'homme était vêtu d'un tee-shirt et d'un jean. Il était pieds nus. Julien fouilla les vêtements. Il trouva les clés d'une Camaro, mais ni portefeuille ni cartes d'identité. L'homme était allongé près du couloir, comme s'il avait été attaqué par quelqu'un venant de l'entrée. Julien retourna à la porte. Le policier de faction le regardait d'un air ennuyé.
Les murs du couloir étaient maculés de grosses traînées de sang qui s'étiraient jusqu'au corps allongé dans le salon. Julien s'employa à reconstituer les événements. L'homme avait ouvert la porte et une chose horrible lui avait sauté au visage. Il avait reculé jusqu'au salon où il s'était écrasé par terre. Julien tâta les membres afin de vérifier la rigidité du cadavre. Selon lui, la mort devait remonter à vingt-quatre heures.
Julien Stifer ouvrit ensuite la porte de la chambre et recula sous le choc. Une jeune fille était couchée sur le lit. Julien Stifer se ressaisit, puis avança lentement, terrorisé. Les yeux de la jeune fille avaient disparu, mais son visage était intact. Dieu merci ! ce n'était pas Chloé.
Julien recula et chercha machinalement des cigarettes dans la poche de son veston. Il n'en trouva pas. Il avait depuis plusieurs années abandonné le tabac, cédant aux instances de sa femme. Ses mains tremblaient. Il s'était cru un instant confronté à ce qui le terrifiait le plus : découvrir lui-même le cadavre de sa fille.
Après s'être calmé, il s'approcha de nouveau. La jeune fille était vêtue d'un chemisier et d'une jupe. Julien examina le visage. Des marques de griffes entouraient les orifices où avaient jadis brillé des yeux de jeune fille. Les lèvres étaient maquillées d'un rouge vif. Les ongles des doigts et des pieds étaient peints en rouge. Le corps était très mince. Julien lui donna entre quinze et dix-sept ans. Une chevelure rousse auréolait la tête et les orbites des yeux créaient un masque mortuaire d'une beauté effrayante.
Les couvertures froissées autour de la jeune fille suggéraient une lutte. Des gouttelettes s'y étaient dispersées en demi-cercle comme si un geyser de sang avait explosé au-dessus des oreillers.
Des chaussures de femme et un sac à main reposaient sur le plancher. Julien fouilla le sac. Il y trouva une lettre adressée au curieux nom de Sanguine, un carrousel de pilules anticonceptionnelles et un paquet de cigarettes. Pas de cartes d'identité ni de portefeuille là non plus. Il parcourut rapidement la lettre, signée par un certain Aurèle :

Belle Sanguine
Tu es morte
Des centaines de fois
Belle Sanguine
Mon amour te ressuscitera
Une seule fois
Belle Sanguine
Je t'aime

Julien songea avec un serrement de coeur que la jeune fille avait peu de chances d'être ressuscitée par l'amour de son amant défiguré qui reposait dans le salon. Il songea ensuite à ses parents, qu'il faudrait avertir. Que leur dirait-il ?
Il se pencha sur elle afin d'examiner ses blessures. Les yeux arrachés n'expliquaient pas la présence d'autant de sang sur les draps. Il la retourna doucement afin d'examiner son corps. Il ne découvrit aucune autre blessure. Les coups de griffes devaient avoir atteint le cerveau, ce qui expliquerait le jet de sang et la mort de la victime.
Julien explora ensuite la chambre. Il découvrit un revolver dans un tiroir de la table de chevet. Dans la salle de bains, des rigoles de sang séché zébraient le plancher. Le meurtrier s'était lavé du sang de ses victimes avant de quitter les lieux. Un sifflement bruyant provenait de la chasse d'eau. Julien souleva le couvercle de la cuvette. Le bouchon s'était mal replacé et l'eau circulait sans arrêt. C'est ce bruit qui avait alerté le concierge.
Julien passa le salon au crible, mais n'y découvrit rien d'intéressant. Il passa à la cuisine, fouilla armoires et ordures. Toujours rien. Il ouvrit le frigo, où n'étaient rangés que quelques bières et du lait. Le congélateur recelait des plats cuisinés, des bacs de glaçons et un contenant de crème glacée. Julien ouvrit les contenants un à un. Il découvrit quatorze sachets d'un gramme de cocaïne dans un buf Stroganoff et onze billets de mille dollars dans une lasagne. Le locataire semblait être un trafiquant de drogues.
Des voix blasées retentirent dans le couloir. Deux techniciens apparurent, vêtus de tee-shirts et de jeans et chaussés d'espadrilles. Ils jetèrent un regard ennuyé au cadavre, déposèrent leurs valises et enfilèrent des gants de caoutchouc.
- Bonsoir, lieutenant. Quelles sont vos instructions ?
Julien Stifer avait travaillé plusieurs fois avec Larin et Miron. Il leur demanda de relever les empreintes digitales partout dans le logis.
- Et n'oubliez pas la salle de bains. Le tueur s'y est lavé. Ensuite, essayez de trouver l'instrument ou les traces d'un animal qui aurait pu faire ça.
Julien désigna le visage de l'homme, qui n'était plus qu'une plaie croûtée d'où émergeaient ici et là des croûtes de chair durcie. L'inspection devait aussi s'étendre à l'extérieur de la maison, où Julien avait remarqué des amoncellements d'ordures.
- On aura besoin de renforts, lieutenant.
Impossible de lever une équipe complète de techniciens au milieu de la nuit. Cela coûterait trop cher en temps supplémentaire...

© 2002 Éditions Alire


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