Première journée, la salle
Les mois avaient passé depuis la découverte
de la porte sous Arxann, qui servait à communiquer avec
le monde où s'étaient déroulés les
plus beaux souvenirs de jeunesse de Rel, ainsi que toute la vie
précédente de Fax, celle où il s'était
appelé Taïm Sutherland.
Lentement, méthodiquement, les données sur la réalité
actuelle de ce monde-là devenaient accessibles. Il faudrait
y pénétrer avec une prudence extrême. Pour
contempler de nouveau les lieux où jadis il avait séjourné,
Rel risquerait sa vie et celle de ses compagnons. Donc, avant
de se lancer dans l'aventure, à la demande générale
il avait accepté de parler publiquement de ce qu'il avait
toujours passé sous silence : son enfance et sa jeunesse.
Ainsi, s'il devait périr, il laisserait ses souvenirs
les plus secrets en héritage.
Les nouveaux enfers chauds servaient depuis longtemps de lieu
de rassemblement. Une grande partie du territoire hébergeait
diverses installations pour la réhabilitation des damnés
; dans cette région plus chaleureuse que les autres, on
trouvait quelques bâtiments administratifs. Dans le plus
grand d'entre eux, la salle de cérémonie était
le lieu où Rel prendrait la parole. C'est ainsi qu'il
l'avait voulu. Tous étaient bien curieux de ce qu'il allait
dire. Rel était très aimé ; par contre sa
vie était pleine de zones d'ombre dont il n'avait jamais
parlé, même à ses intimes.
Chacun des huit enfers envoya une délégation. Le
territoire qui n'était plus un enfer, où Rel habitait,
fit de même. Les limbes de l'autre côté de
la mer, où Rel avait été récemment
soigné, envoyèrent un observateur.
On décora la salle de bannières aux armes des neuf
régions anciennement ou nouvellement infernales. On prépara
les sièges, les caméras et le système de
son. On organisa l'hébergement pour la semaine qu'allait
durer l'événement. Les délégations
d'autochtones, de bourreaux et de damnés légers
arrivèrent l'avant-veille, mettant la dernière
main aux préparatifs.
Rel arriva tôt le premier matin, avec les trois personnes
qui l'accompagneraient dans son voyage. Lame, son épouse,
était une ancienne damnée. Fax, son conseiller,
s'était appelé Taïm Sutherland dans sa vie
précédente. Taxiel, son homme de confiance, avait
été sbire en chef aux enfers froids.
Ils franchirent le seuil de la salle aux murs de pierre noire,
emplie d'une foule immobile et colorée. Rel prit son siège.
À sa droite, Lame, puis les délégations
douloureuses d'anciens damnés et de damnés assez
autonomes pour être présents, certains crispés
dans leur fauteuil roulant, d'autres portant un dispositif automatique
de torture, tous avec l'horreur au fond des yeux. La plupart
ne pouvaient rester longtemps immobiles et silencieux dans la
salle et s'efforçaient de faire le moins de bruit possible
quand ils sortaient souffrir dehors.
Devant Rel, le vieux Taxiel, géant à la moustache
jaunie et à la redingote rouge brique, entouré
d'une assemblée martiale et terrifiante de bourreaux,
de sbires et d'anciens sbires, d'autochtones farouches des anciens
enfers et de robots, tous redoutables, certains bourrelés
de remords, d'autres indifférents, d'autres enfin affichant
la morgue des assassins et des bouchers.
Certaines catégories de bourreaux n'étaient pas
représentées. Les insectes des enfers empoisonnés
et les fourmis des enfers mous avaient été excusés
: cette réunion était étrangère à
leur manière de penser. Cependant, au fond de la salle,
siégeait une délégation d'oiseaux-bourreaux
des enfers tranchants, parmi lesquels Tryil, télépathe
émérite. Nib, le roi des oiseaux, que Lame avait
connu de près, avait préféré rester
au travail et assurer la permanence des tourments ; il avait
délégué Tryil, qui avait la réputation
d'être un communicateur particulièrement habile.
À la gauche de Rel, Fax-Sutherland sobrement vêtu
de bleu sombre, chevelure rouge sombre et allure cultivée,
accompagné de l'observateur venu des limbes et des délégations
sereines, compatissantes et parfumées d'autochtones voués
au bien-être des damnés, parmi lesquels d'élégants
Sargades des enfers froids avec leurs grappes de damnés
apprivoisés.
Aux pieds de Rel, sa fille Aube, représentante des juges
du destin aux enfers froids, avec une partie de sa grappe de
damnés muets à l'allure caoutchouteuse, peu souffrants,
vautrés sur le tapis de laine blanche et s'amusant distraitement
avec des jeux de blocs.
Sur le mur derrière Rel, une tapisserie de soie noire
à épées d'or évoquait la présence
des juges du destin, dont Rel, les bourreaux et les autochtones
demeuraient les exécutants. Cette tapisserie n'était
pas qu'un simple élément décoratif. Les
juges sont des êtres mystérieux. Leur conscience
n'est peut-être pas liée à une forme corporelle
fixe. La tapisserie leur était en quelque sorte offerte
pour qu'ils puissent y résider s'ils le jugeaient bon,
et écouter le récit. Ils pourraient alors manifester
leur présence par des frémissements dans le tissu.
On épingla le micro à la tunique d'apparat de Rel.
Il regarda longuement Lame, svelte et droite, en robe rouge,
ses longs cheveux noirs roulant jusqu'à la taille. Elle
lui rendit son regard. Maigre dans ses vêtements noirs
ornés d'argent, sans âge, le cheveu noir et les
yeux brillants, il semblait ému. Elle l'aimait comme au
premier jour.
Ensuite il contempla les damnés, les bourreaux puis les
autochtones, terminant par sa fille aux lèvres noires
et à la robe verte, qui lui ressemblait et lui souriait.
Tous se saluèrent.
Il commença son récit :
- Un de mes plus anciens souvenirs remonte à la vie qui
a précédé celle-ci. J'y portais également
le nom de Rel - il n'est pas rare que l'on porte des noms semblables
d'une vie à l'autre. J'y étais également
prince : prince des transmuteurs sur un monde très extérieur,
en plein ciel. Là, bien des gens avaient des talents parapsychologiques
: télépathes, intuitifs, transmuteurs... Pour moi,
c'était une sorte de paradis. Ce monde-là, je ne
le regrette pas, je ne cherche pas à y retourner. Je n'ai
jamais eu l'impression d'y avoir abandonné une part de
mon cur, comme c'est le cas pour le monde de l'autre côté
de la porte d'Arxann, où j'irai bientôt. Dans cette
sorte de paradis, au contraire, je n'étais qu'en transit,
pour apprendre comment me rendre ici sans perdre ma bonté.
Pour vous aussi, ce pourrait être un lieu de transit un
jour, qui sait ?
© 1998 Éditions
Alire & Esther Rochon
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