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Sortie

Secrets
(Les Chroniques infernales)

de

Esther Rochon

 

(Extrait : p. 5-9)

 

Première journée, la salle

Les mois avaient passé depuis la découverte de la porte sous Arxann, qui servait à communiquer avec le monde où s'étaient déroulés les plus beaux souvenirs de jeunesse de Rel, ainsi que toute la vie précédente de Fax, celle où il s'était appelé Taïm Sutherland.
Lentement, méthodiquement, les données sur la réalité actuelle de ce monde-là devenaient accessibles. Il faudrait y pénétrer avec une prudence extrême. Pour contempler de nouveau les lieux où jadis il avait séjourné, Rel risquerait sa vie et celle de ses compagnons. Donc, avant de se lancer dans l'aventure, à la demande générale il avait accepté de parler publiquement de ce qu'il avait toujours passé sous silence : son enfance et sa jeunesse. Ainsi, s'il devait périr, il laisserait ses souvenirs les plus secrets en héritage.
Les nouveaux enfers chauds servaient depuis longtemps de lieu de rassemblement. Une grande partie du territoire hébergeait diverses installations pour la réhabilitation des damnés ; dans cette région plus chaleureuse que les autres, on trouvait quelques bâtiments administratifs. Dans le plus grand d'entre eux, la salle de cérémonie était le lieu où Rel prendrait la parole. C'est ainsi qu'il l'avait voulu. Tous étaient bien curieux de ce qu'il allait dire. Rel était très aimé ; par contre sa vie était pleine de zones d'ombre dont il n'avait jamais parlé, même à ses intimes.
Chacun des huit enfers envoya une délégation. Le territoire qui n'était plus un enfer, où Rel habitait, fit de même. Les limbes de l'autre côté de la mer, où Rel avait été récemment soigné, envoyèrent un observateur.
On décora la salle de bannières aux armes des neuf régions anciennement ou nouvellement infernales. On prépara les sièges, les caméras et le système de son. On organisa l'hébergement pour la semaine qu'allait durer l'événement. Les délégations d'autochtones, de bourreaux et de damnés légers arrivèrent l'avant-veille, mettant la dernière main aux préparatifs.
Rel arriva tôt le premier matin, avec les trois personnes qui l'accompagneraient dans son voyage. Lame, son épouse, était une ancienne damnée. Fax, son conseiller, s'était appelé Taïm Sutherland dans sa vie précédente. Taxiel, son homme de confiance, avait été sbire en chef aux enfers froids.
Ils franchirent le seuil de la salle aux murs de pierre noire, emplie d'une foule immobile et colorée. Rel prit son siège. À sa droite, Lame, puis les délégations douloureuses d'anciens damnés et de damnés assez autonomes pour être présents, certains crispés dans leur fauteuil roulant, d'autres portant un dispositif automatique de torture, tous avec l'horreur au fond des yeux. La plupart ne pouvaient rester longtemps immobiles et silencieux dans la salle et s'efforçaient de faire le moins de bruit possible quand ils sortaient souffrir dehors.
Devant Rel, le vieux Taxiel, géant à la moustache jaunie et à la redingote rouge brique, entouré d'une assemblée martiale et terrifiante de bourreaux, de sbires et d'anciens sbires, d'autochtones farouches des anciens enfers et de robots, tous redoutables, certains bourrelés de remords, d'autres indifférents, d'autres enfin affichant la morgue des assassins et des bouchers.
Certaines catégories de bourreaux n'étaient pas représentées. Les insectes des enfers empoisonnés et les fourmis des enfers mous avaient été excusés : cette réunion était étrangère à leur manière de penser. Cependant, au fond de la salle, siégeait une délégation d'oiseaux-bourreaux des enfers tranchants, parmi lesquels Tryil, télépathe émérite. Nib, le roi des oiseaux, que Lame avait connu de près, avait préféré rester au travail et assurer la permanence des tourments ; il avait délégué Tryil, qui avait la réputation d'être un communicateur particulièrement habile.
À la gauche de Rel, Fax-Sutherland sobrement vêtu de bleu sombre, chevelure rouge sombre et allure cultivée, accompagné de l'observateur venu des limbes et des délégations sereines, compatissantes et parfumées d'autochtones voués au bien-être des damnés, parmi lesquels d'élégants Sargades des enfers froids avec leurs grappes de damnés apprivoisés.
Aux pieds de Rel, sa fille Aube, représentante des juges du destin aux enfers froids, avec une partie de sa grappe de damnés muets à l'allure caoutchouteuse, peu souffrants, vautrés sur le tapis de laine blanche et s'amusant distraitement avec des jeux de blocs.
Sur le mur derrière Rel, une tapisserie de soie noire à épées d'or évoquait la présence des juges du destin, dont Rel, les bourreaux et les autochtones demeuraient les exécutants. Cette tapisserie n'était pas qu'un simple élément décoratif. Les juges sont des êtres mystérieux. Leur conscience n'est peut-être pas liée à une forme corporelle fixe. La tapisserie leur était en quelque sorte offerte pour qu'ils puissent y résider s'ils le jugeaient bon, et écouter le récit. Ils pourraient alors manifester leur présence par des frémissements dans le tissu.
On épingla le micro à la tunique d'apparat de Rel.
Il regarda longuement Lame, svelte et droite, en robe rouge, ses longs cheveux noirs roulant jusqu'à la taille. Elle lui rendit son regard. Maigre dans ses vêtements noirs ornés d'argent, sans âge, le cheveu noir et les yeux brillants, il semblait ému. Elle l'aimait comme au premier jour.
Ensuite il contempla les damnés, les bourreaux puis les autochtones, terminant par sa fille aux lèvres noires et à la robe verte, qui lui ressemblait et lui souriait.
Tous se saluèrent.
Il commença son récit :
- Un de mes plus anciens souvenirs remonte à la vie qui a précédé celle-ci. J'y portais également le nom de Rel - il n'est pas rare que l'on porte des noms semblables d'une vie à l'autre. J'y étais également prince : prince des transmuteurs sur un monde très extérieur, en plein ciel. Là, bien des gens avaient des talents parapsychologiques : télépathes, intuitifs, transmuteurs... Pour moi, c'était une sorte de paradis. Ce monde-là, je ne le regrette pas, je ne cherche pas à y retourner. Je n'ai jamais eu l'impression d'y avoir abandonné une part de mon cur, comme c'est le cas pour le monde de l'autre côté de la porte d'Arxann, où j'irai bientôt. Dans cette sorte de paradis, au contraire, je n'étais qu'en transit, pour apprendre comment me rendre ici sans perdre ma bonté. Pour vous aussi, ce pourrait être un lieu de transit un jour, qui sait ?

© 1998 Éditions Alire & Esther Rochon


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