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Sortie

Le Silence de la Cité

de

Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 3, p. 9-13)

C'était peu après le départ de Séréna. Grand-Père était en train de raconter une histoire à Élisa. Assise sur ses genoux, blottie contre lui, la tête dans son cou, elle sentait résonner sa voix contre son front. Il la berçait un peu en parlant, elle avait fermé les yeux. Elle connaissait l'histoire par coeur : c'était la petite fille qui habitait un château enchanté où tout le monde dormait. Il n'y avait là que des machines, même si elles faisaient tout ce que désirait la petite fille. Un jour, les machines s'arrêtaient, et la petite fille voyait une grande porte s'ouvrir et elle allait Dehors.

En général, arrivé à cette partie de l'histoire, Grand-Père ne racontait plus vraiment ; il posait des questions, et si Élisa ne pouvait pas répondre, il appuyait sur des touches et des écrans s'animaient, avec des images du Dehors (l'Extérieur, ou la Surface, comme il disait aussi). C'était immense, tout vert et bleu, ou tout blanc et noir, ou de toutes les couleurs rouges et brunes - c'était le printemps, l'été, l'hiver ou l'automne. Il y avait plein de bêtes comme dans le parc, et de l'eau, mais plus nombreuses, les bêtes, plus forte, bondissante, écumante, l'eau (et de grands rideaux de glace, l'hiver, autour des cascades). Il y avait des nuages, parfois, dans le ciel. Et il y avait des gens, qu'on voyait toujours de loin, et Grand-Père arrêtait alors l'image en disant : «Mais la petite fille n'est pas assez grande pour aller voir les gens. Elle ira quand elle sera grande.» Et Élisa savait alors, non sans une certaine inquiétude délicieuse, que la petite fille s'appelait sûrement Élisa, et que l'histoire n'en était pas vraiment une.

Grand-Père finirait bien par tout expliquer, elle ne s'en faisait pas. Et même, c'était son histoire préférée, à Élisa, parce que c'était le secret qu'elle partageait avec Grand-Père. «C'est notre histoire à nous», disait-il toujours - la première phrase de l'histoire, avant il était une fois - «il ne faudra la raconter à personne.

- Papa non plus ?» demandait le rituel ; et le rituel répondait : «Surtout pas Papa.»

Surtoupapapa, Surtoupapapa, aimait répéter Élisa quand elle était toute petite, et Grand-Père le lui disait de tout près pour la chatouiller avec sa moustache qui bougeait d'une façon si drôle quand il le faisait. Un jour, pourtant, elle avait demandé : «Pourquoi pas Papa ?

- Parce que c'est une SURPRISE !» avait chuchoté Grand-Père, et Élisa s'était contentée de cette réponse. Ce serait bien de faire une surprise à Papa, pour changer. Papa ne venait pas souvent : une fois par mois, il passait une journée entière avec elle ; Élisa avait appris à compter les jours pour savoir quand il allait venir, mais il ne venait jamais le même jour, il lui faisait toujours la surprise. La journée, cependant, commençait toujours par le même jeu bizarre : Papa mettait à Élisa une sorte de chapeau de fils, et il la coupait au bout d'un doigt. Ça ne faisait pas mal longtemps. D'ailleurs, le jeu consistait à avoir mal le moins longtemps possible, à guérir le plus vite possible. Il suffisait d'arrêter le sang et de refermer la coupure. Il lui avait expliqué : elle pouvait le faire si elle le voulait. Et elle le faisait. À mesure que le temps avait passé, les coupures étaient devenues plus profondes, jusqu'à l'os : maintenant, Papa endormait le doigt d'Élisa, avant de couper, pour qu'elle n'ait tout de même pas trop mal (elle avait appelé «Anesthésie» sa poupée qui fermait les yeux...), mais le jeu restait le même : fermer la coupure, le plus vite possible. Quand c'était terminé, Papa la félicitait, et il était très gentil pendant tout le reste de la journée : il l'emmenait à la fête dans le parc, sur les manèges, il lui achetait de la crème glacée et il lui racontait des histoires, avec des fées et des princesses, qui ressemblaient, sans y ressembler cependant tout à fait, à celles de Grand-Père.

Après tout, ce n'aurait pas été drôle si les deux amours de sa vie avaient fait la même chose tout le temps. Il y avait le monde de Grand-Père, et celui de Papa. Grand-Père, c'était la vie de tous les jours, ponctuée d'actions familières - se laver, s'habiller, manger... la durée du réel, égale, lisse, rassurante. Papa, c'était la fantaisie, l'imprévu, le rêve, malgré la régularité brillante du laboratoire où se déroulait le jeu préliminaire à sa journée. Élisa attendait chaque jour la surprise, et accueillait Papa avec gratitude, avec transport, même s'il n'était pas souvent là de la même façon que Grand-Père, même si elle ne pouvait pas souvent sentir - comme l'odeur du tabac, ou la chaleur de la lumière qui était Grand-Père - son plaisir d'être avec elle, son amour pour elle.

Ce jour-là (oui, Séréna était partie trois jours plus tôt), ce n'était pas un jour à questions, ni à écrans ; Grand-Père n'avait même pas l'air de vouloir vraiment raconter l'histoire. Il avait eu une drôle de voix pour dire «Surtoupapapa», comme s'il avait été très fâché. De toute façon, il n'était pas vraiment là, Élisa avait un peu sommeil et elle n'écoutait qu'à moitié. Elle ne s'aperçut pas tout de suite que l'histoire était différente. Pas vraiment différente. Tout le monde dormait, et les machines s'arrêtaient, et la petite fille allait sortir Dehors... mais c'était le ton de Grand-Père qui était différent. Fâché. Le château-cité n'était plus un lieu enchanté. Il était vide, immobile, silencieux - effrayant. Et les gens qui y dormaient ne se réveilleraient jamais, jamais.

À ce moment-là, Grand-Père fit un drôle de bruit. Comme s'il étouffait. Ses bras se resserrèrent sur Élisa, la pressant durement contre sa poitrine. Et il ne bougea plus. Il ne dit plus rien. Élisa essaya de regarder sa figure, mais une des mains de Grand-Père était prise dans ses cheveux et lui bloquait la tête.

«Grand-Père ?»

Il ne répondait pas. Sa poitrine ne bougeait plus. Élisa se mit à rire, incertaine. Quel drôle de jeu. C'était sûrement un jeu ? Elle se tortilla pour échapper aux bras de Grand-Père, mais il la serrait trop fort : elle avait presque du mal à respirer. Et la main lui tirait les cheveux quand elle bougeait la tête.

«Grand-Père, arrête !»

Pas de réponse. Élisa décida qu'elle n'aimait pas ce jeu-là. Elle répéta «Grand-Père, arrête !» sur le ton plaintif qui annonçait les larmes, mais le signal ne fonctionna pas : Grand-Père resta parfaitement silencieux, parfaitement immobile. Tout à coup saisie de panique, Élisa se débattit violemment, sans résultat. Elle était prisonnière de ces bras rigides, de cette poitrine dure et immobile. Elle se mit à hurler.

Longtemps après, Papa arriva. Il toucha l'épaule de Grand-Père en disant : «Richard ?» Et, sans essayer de libérer Élisa, il alla appuyer sur les touches du pilier le plus proche ; des images s'animèrent, qu'Élisa ne put voir. Papa revint vers elle et elle se mit à pleurer : il était vraiment là, mais il était très fâché, ou très triste. Et il ne l'aimait pas tellement que ça. Il prit les bras de Grand-Père, essaya de les ouvrir. Puis il marmonna quelque chose entre ses dents, disparut du champ de vision d'Élisa, et revint vers elle en tenant une sorte de bâton.

Il fit apparaître une flamme froide au bout du bâton, et commença à découper le bras droit de Grand-Père. Il était si calme en faisant cette chose horrible, et l'odeur que dégageait Grand-Père était si inhabituelle et si désagréable (une odeur de brûlé, mais pas du tout comme l'odeur du tabac) qu'Élisa s'arrêta net de pleurer. Papa découpa complètement le bras, dégagea la main crispée dans les cheveux d'Élisa, prit Élisa dans ses bras. Mais elle n'avait d'yeux que pour la chose tombée par terre, et le moignon d'épaule de Grand-Père immobile, avec les choses fondues, et les bouts de fils.

Papa était très fâché, ou très ennuyé. En passant près du pilier, dans les écrans toujours allumés, Élisa vit un vieil homme maigre et brun, avec des cheveux blancs et une moustache jaunie. Les écrans le montraient de face, de dos et de profil. Il était immobile, renversé en arrière dans un siège-couchette, avec une espèce de chapeau de fils sur la tête, les yeux fixes, la bouche ouverte sur des dents jaunes. Elle ne le reconnut pas tout de suite....

© 1998 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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