(Chapitre 3, p. 9-13)
C'était peu après le départ de Séréna.
Grand-Père était en train de raconter une histoire
à Élisa. Assise sur ses genoux, blottie contre
lui, la tête dans son cou, elle sentait résonner
sa voix contre son front. Il la berçait un peu en parlant,
elle avait fermé les yeux. Elle connaissait l'histoire
par coeur : c'était la petite fille qui habitait un château
enchanté où tout le monde dormait. Il n'y avait
là que des machines, même si elles faisaient tout
ce que désirait la petite fille. Un jour, les machines
s'arrêtaient, et la petite fille voyait une grande porte
s'ouvrir et elle allait Dehors.
En général, arrivé à cette partie
de l'histoire, Grand-Père ne racontait plus vraiment ;
il posait des questions, et si Élisa ne pouvait pas répondre,
il appuyait sur des touches et des écrans s'animaient,
avec des images du Dehors (l'Extérieur, ou la Surface,
comme il disait aussi). C'était immense, tout vert et
bleu, ou tout blanc et noir, ou de toutes les couleurs rouges
et brunes - c'était le printemps, l'été,
l'hiver ou l'automne. Il y avait plein de bêtes comme dans
le parc, et de l'eau, mais plus nombreuses, les bêtes,
plus forte, bondissante, écumante, l'eau (et de grands
rideaux de glace, l'hiver, autour des cascades). Il y avait des
nuages, parfois, dans le ciel. Et il y avait des gens, qu'on
voyait toujours de loin, et Grand-Père arrêtait
alors l'image en disant : «Mais la petite fille n'est pas
assez grande pour aller voir les gens. Elle ira quand elle sera
grande.» Et Élisa savait alors, non sans une certaine
inquiétude délicieuse, que la petite fille s'appelait
sûrement Élisa, et que l'histoire n'en était
pas vraiment une.
Grand-Père finirait bien par tout expliquer, elle ne
s'en faisait pas. Et même, c'était son histoire
préférée, à Élisa, parce que
c'était le secret qu'elle partageait avec Grand-Père.
«C'est notre histoire à nous», disait-il toujours
- la première phrase de l'histoire, avant il était
une fois - «il ne faudra la raconter à personne.
- Papa non plus ?» demandait le rituel ; et le rituel
répondait : «Surtout pas Papa.»
Surtoupapapa, Surtoupapapa, aimait répéter Élisa
quand elle était toute petite, et Grand-Père le
lui disait de tout près pour la chatouiller avec sa moustache
qui bougeait d'une façon si drôle quand il le faisait.
Un jour, pourtant, elle avait demandé : «Pourquoi
pas Papa ?
- Parce que c'est une SURPRISE !» avait chuchoté
Grand-Père, et Élisa s'était contentée
de cette réponse. Ce serait bien de faire une surprise
à Papa, pour changer. Papa ne venait pas souvent : une
fois par mois, il passait une journée entière avec
elle ; Élisa avait appris à compter les jours pour
savoir quand il allait venir, mais il ne venait jamais le même
jour, il lui faisait toujours la surprise. La journée,
cependant, commençait toujours par le même jeu bizarre
: Papa mettait à Élisa une sorte de chapeau de
fils, et il la coupait au bout d'un doigt. Ça ne faisait
pas mal longtemps. D'ailleurs, le jeu consistait à avoir
mal le moins longtemps possible, à guérir le plus
vite possible. Il suffisait d'arrêter le sang et de refermer
la coupure. Il lui avait expliqué : elle pouvait le faire
si elle le voulait. Et elle le faisait. À mesure que le
temps avait passé, les coupures étaient devenues
plus profondes, jusqu'à l'os : maintenant, Papa endormait
le doigt d'Élisa, avant de couper, pour qu'elle n'ait
tout de même pas trop mal (elle avait appelé «Anesthésie»
sa poupée qui fermait les yeux...), mais le jeu restait
le même : fermer la coupure, le plus vite possible. Quand
c'était terminé, Papa la félicitait, et
il était très gentil pendant tout le reste de la
journée : il l'emmenait à la fête dans le
parc, sur les manèges, il lui achetait de la crème
glacée et il lui racontait des histoires, avec des fées
et des princesses, qui ressemblaient, sans y ressembler cependant
tout à fait, à celles de Grand-Père.
Après tout, ce n'aurait pas été drôle
si les deux amours de sa vie avaient fait la même chose
tout le temps. Il y avait le monde de Grand-Père, et celui
de Papa. Grand-Père, c'était la vie de tous les
jours, ponctuée d'actions familières - se laver,
s'habiller, manger... la durée du réel, égale,
lisse, rassurante. Papa, c'était la fantaisie, l'imprévu,
le rêve, malgré la régularité brillante
du laboratoire où se déroulait le jeu préliminaire
à sa journée. Élisa attendait chaque jour
la surprise, et accueillait Papa avec gratitude, avec transport,
même s'il n'était pas souvent là de la même
façon que Grand-Père, même si elle ne pouvait
pas souvent sentir - comme l'odeur du tabac, ou la chaleur de
la lumière qui était Grand-Père - son plaisir
d'être avec elle, son amour pour elle.
Ce jour-là (oui, Séréna était
partie trois jours plus tôt), ce n'était pas un
jour à questions, ni à écrans ; Grand-Père
n'avait même pas l'air de vouloir vraiment raconter l'histoire.
Il avait eu une drôle de voix pour dire «Surtoupapapa»,
comme s'il avait été très fâché.
De toute façon, il n'était pas vraiment là,
Élisa avait un peu sommeil et elle n'écoutait qu'à
moitié. Elle ne s'aperçut pas tout de suite que
l'histoire était différente. Pas vraiment différente.
Tout le monde dormait, et les machines s'arrêtaient, et
la petite fille allait sortir Dehors... mais c'était le
ton de Grand-Père qui était différent. Fâché.
Le château-cité n'était plus un lieu enchanté.
Il était vide, immobile, silencieux - effrayant. Et les
gens qui y dormaient ne se réveilleraient jamais, jamais.
À ce moment-là, Grand-Père fit un drôle
de bruit. Comme s'il étouffait. Ses bras se resserrèrent
sur Élisa, la pressant durement contre sa poitrine. Et
il ne bougea plus. Il ne dit plus rien. Élisa essaya de
regarder sa figure, mais une des mains de Grand-Père était
prise dans ses cheveux et lui bloquait la tête.
«Grand-Père ?»
Il ne répondait pas. Sa poitrine ne bougeait plus.
Élisa se mit à rire, incertaine. Quel drôle
de jeu. C'était sûrement un jeu ? Elle se tortilla
pour échapper aux bras de Grand-Père, mais il la
serrait trop fort : elle avait presque du mal à respirer.
Et la main lui tirait les cheveux quand elle bougeait la tête.
«Grand-Père, arrête !»
Pas de réponse. Élisa décida qu'elle
n'aimait pas ce jeu-là. Elle répéta «Grand-Père,
arrête !» sur le ton plaintif qui annonçait
les larmes, mais le signal ne fonctionna pas : Grand-Père
resta parfaitement silencieux, parfaitement immobile. Tout à
coup saisie de panique, Élisa se débattit violemment,
sans résultat. Elle était prisonnière de
ces bras rigides, de cette poitrine dure et immobile. Elle se
mit à hurler.
Longtemps après, Papa arriva. Il toucha l'épaule
de Grand-Père en disant : «Richard ?» Et,
sans essayer de libérer Élisa, il alla appuyer
sur les touches du pilier le plus proche ; des images s'animèrent,
qu'Élisa ne put voir. Papa revint vers elle et elle se
mit à pleurer : il était vraiment là, mais
il était très fâché, ou très
triste. Et il ne l'aimait pas tellement que ça. Il prit
les bras de Grand-Père, essaya de les ouvrir. Puis il
marmonna quelque chose entre ses dents, disparut du champ de
vision d'Élisa, et revint vers elle en tenant une sorte
de bâton.
Il fit apparaître une flamme froide au bout du bâton,
et commença à découper le bras droit de
Grand-Père. Il était si calme en faisant cette
chose horrible, et l'odeur que dégageait Grand-Père
était si inhabituelle et si désagréable
(une odeur de brûlé, mais pas du tout comme l'odeur
du tabac) qu'Élisa s'arrêta net de pleurer. Papa
découpa complètement le bras, dégagea la
main crispée dans les cheveux d'Élisa, prit Élisa
dans ses bras. Mais elle n'avait d'yeux que pour la chose tombée
par terre, et le moignon d'épaule de Grand-Père
immobile, avec les choses fondues, et les bouts de fils.
Papa était très fâché, ou très
ennuyé. En passant près du pilier, dans les écrans
toujours allumés, Élisa vit un vieil homme maigre
et brun, avec des cheveux blancs et une moustache jaunie. Les
écrans le montraient de face, de dos et de profil. Il
était immobile, renversé en arrière dans
un siège-couchette, avec une espèce de chapeau
de fils sur la tête, les yeux fixes, la bouche ouverte
sur des dents jaunes. Elle ne le reconnut pas tout de suite....
© 1998 Éditions
Alire & Élisabeth Vonarburg
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