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Sortie

Sorbier
(Les Chroniques infernales)

de

Esther Rochon

 

(Chapitre 3, p. 30-38)

 

Le sorbier

Ougris, brumeuse et réservée, repliée sur ses mystères qui ne descendaient pas jusqu'aux capitales, soutenue par les intuitions un peu sauvages de certains de ses habitants, demeurait toujours.
La petite ville se trouvait dans une zone plus tempérée que l'Archipel. C'est là que les oiseaux télépathes, grâce à leur patience, à leur sens de l'observation et à leurs pouvoirs, avaient pu, sans que nul les détecte, découvrir une personne pour qui le nom de Sutherland évoquait encore quelque chose. Celui-ci ne tergiversa pas. Il franchit la porte d'Arxann, s'arrêta pour s'adapter au temps plus rapide du monde de Vrénalik, puis monta sans plus tarder vers Ougris, où il se fit passer pour un autodidacte financièrement indépendant, passionné de l'histoire ancienne de l'Archipel.
Avec son corps de juste infernal, Sutherland était passé maître en déguisements, invisibilité et sortilèges divers, si faciles à exécuter pour les infernaux séjournant dans les mondes extérieurs. Avec sa mémoire de juste, il lui avait été très simple d'apprendre la langue parlée à Ougris, et quelques autres en plus.
Donc, prenant l'apparence d'un homme du sud d'Ougris, aux cheveux roux et au teint blanc, ce qu'il avait été dans sa vie précédente, il contacta Sayadena, enseignante au primaire à Ougris. C'était elle, l'archiviste des Filles de Jeanne, ou de Chann, organisation féminine dont les origines remonteraient à la fameuse Chann Iskiad. C'était elle que les oiseaux avaient remarquée. Le nom de Taïm Sutherland apparaissait dans les archives placées sous sa garde.
Sutherland ne se doutait pas de ce que cette incursion dans le monde de sa vie précédente, aux sensations si différentes de ce qu'il connaissait, allait provoquer. Sa quête était très mineure en comparaison des tâches immenses de Rel et de Lame, dont tant de vies dépendaient. Il lui était d'ailleurs arrivé de se demander pourquoi lui, le juste au caractère flegmatique, était si désireux d'en apprendre plus sur la manière dont sa vie précédente avait été perçue. En fait, il n'avait aucune idée de la façon dont ces différents éléments allaient s'interpénétrer. En entrant chez Sayadena, il avait accès à un monde tranquille, oublié du reste, où des papiers peu consultés jaunissaient sur des étagères.
Il ne s'était pas donné la peine de changer vraiment son apparence; sa prestance de conseiller de Rel ainsi que son élégance naturelle demeuraient. Il n'en avait pas mesuré les implications. D'emblée, Sayadena ne demeura pas indifférente au bel étranger qui venait d'entrer dans sa vie et faisait montre d'une telle curiosité à l'égard des vieilles archives qui encombraient son appartement de célibataire.

Une douzaine de classeurs étaient empilés dans sa bibliothèque. Sayadena en avait tiré un, écorné, en carton orange. Devant la fenêtre, elle fouillait dans les papiers épars sur son pupitre. Certains étaient jaunis, d'autres neufs. Que cherchait-elle?
Peut-être essayait-elle de déterminer jusqu'à quel point elle s'ouvrirait à lui. De la vieille chaise à accoudoirs, un peu trop petite pour Sutherland, où elle l'avait invité à s'asseoir, il apercevait de rares dessins dont il ne pouvait distinguer le sujet; certains étaient en couleur. Des cartes géographiques, peut-être, et aussi sans doute des fleurs et des paysages; l'or et le turquoise dominaient, contrastant avec le papier qui avait pris une teinte crème avec l'âge, et se mariant au rouge, à l'indigo, au vert herbe. Il distinguait aussi des croquis anguleux à l'encre noire. La plupart des feuillets, de papier glacé, de papier journal, de papier d'imprimante, de photocopieuse ou de cahier, étaient cependant couverts de texte, surtout imprimé mais parfois manuscrit.
Une juxtaposition d'époques et de styles différents se laissait ainsi deviner, allant de la fougue fleurie de la jeunesse, avec ses torsades et ses courbes spiralées, à la mélancolie de quelques paysages brumeux et gris, en passant par une majorité de textes et non de dessins, dont la plupart ne semblaient pas être des originaux. Il s'agissait plutôt d'emprunts, de copies disparates dont il ne comprenait pas la teneur mais qui donnaient l'impression d'une personnalité qui s'étiole, qui emprunte de plus en plus à l'extérieur au détriment de sa propre affirmation.
Il ne s'attendait à rien de plus de sa part; il eût été exagéré d'affirmer qu'il était déçu. Indifférent plutôt, un peu mal à l'aise, il la regarda. Certainement, elle était amoureuse de lui. Elle avait trouvé un prétexte pour qu'il vienne ici. Bien sûr, il désirait aussi lui parler. Pour des raisons qu'elle ne soupçonnait pas. Un oiseau lui avait dit d'établir le contact.
De toute évidence, elle désirait partager quelque chose avec lui. Tous ces classeurs - un projet de jeunesse, sans doute, poursuivi en concertation avec d'autres. Les gens d'ici s'engageaient rarement seuls. Il la regarda fouiller dans ces dossiers accumulés au cours d'une vie, et bien davantage, parce que Sayadena détenait les archives des Filles de Chann. Les documents les plus anciens avaient eu tout le temps voulu pour jaunir. Ses cheveux à elle commençaient à grisonner. Il éprouva de la tendresse pour elle.
Par contre, ce qu'elle avait à lui montrer ne lui disait rien, pour le moment, non plus que cette application qu'elle avait mise à poursuivre en amateur un quelconque intérêt sans envergure. Il n'avait pas envie d'en savoir plus sur le contenu de ces vieux classeurs; quant à la perspective de lui faire l'amour, autant ne pas la qualifier. Pourtant, il devrait passer, au moins, par l'examen des classeurs. Il avait investi lui aussi dans cette rencontre. Il savait bien que son absence actuelle de désir et d'intérêt était factice, l'expression de sa frayeur devant des réponses qu'il cherchait depuis trop longtemps.
Il regarda dehors. C'était une de ses manières de fuir: porter son attention plus loin, discrètement. Il n'avait pas envie de la blesser.
L'appartement était au rez-de-chaussée. Un petit arbre poussait, nerveux, non loin de la fenêtre. Il était encore sans feuilles et sans bourgeons: le printemps allait commencer. Le ciel d'azur permettait à sa forme illuminée de se déployer, pleinement visible, dans l'espace. Le soleil brillait sur les branches ébouriffées, les faisant luire de l'or pâle, de la splendeur humble d'avoir résisté à l'hiver. Là où les rayons ne frappaient pas, cet or se transformait en bronze à la patine ancienne, riche d'écarlate et d'émeraude entremêlés. Si le regard continuait à suivre la rondeur de la branche svelte, le bistre soyeux s'assombrissait jusqu'au noir, l'écorce absorbant alors la chaleur du vent, le rayonnement de la terre, où la neige à gros cristaux saupoudrés de suie avait presque fini de fondre.
L'immeuble dans lequel elle habitait était au sommet de la côte menant à la mer, au nord, que l'on n'apercevait pas encore d'ici. La fenêtre donnait vers le nord-est. Le soleil d'après-midi resplendissait sans être visible et illuminait le paysage. Le cadre de la fenêtre tronquait un peu les branches de l'arbre, en haut et sur la gauche. À mi-chemin entre le fuselé et le noueux, fait pour porter des charges, souple et joyeux, indiscipliné et jeune, l'arbre doré s'épanouissait contre, ou plutôt dans le ciel d'un bleu intense, sans nuages et sans soleil visible, entièrement fait de lumière et d'espace. L'or pâle, le bronze et le noir des branches sculptaient l'azur, ce qui accentuait sa liberté.
Ému par une telle beauté, de nouveau il voulut prendre une distance. Inclinant la tête pour mieux apercevoir le sommet de l'arbre, il chercha à distinguer si un oiseau n'ornerait pas ces branches vivantes, tellement plus miraculeuses que les vieux papiers que cette maîtresse d'école s'acharnait à effeuiller.
Sayadena nota son mouvement et ce qu'il regardait. Masquant sa déception - à moins qu'elle n'en éprouvât pas - elle indiqua l'arbre:
- C'est un sorbier.
Sa voix était mélodieuse. Il hocha la tête, cachant son impression d'avoir reçu un coup au coeur. Un sorbier! Il ne l'avait même pas reconnu! En fait, sans feuilles, tous les arbres se ressemblaient. Quand même, était-ce son destin qui le rattrapait?
Peut-être avait-il mal compris. Il maîtrisait mal sa langue à elle. Il s'agissait sans doute d'une autre sorte d'arbre. Cette femme ne lui disait rien. Elle, parler en connaissance de cause d'un tel arbre? Voyons! Pour le faire, il fallait être beau, il fallait être libre, et non s'acharner à fouiller dans des piles et des piles de papiers collectionnés, à la recherche d'un sens délavé de la vie, qu'on n'a pas le courage de découvrir directement. Non, une erreur avait dû se glisser quelque part. Elle n'avait pas pu dire sorbier.
Il se rendit compte que ses paumes étaient moites. Si au moins il y avait eu un oiseau aux alentours. Il était loin de ses points de repère.
Elle fit un pas vers lui.
Il remarqua sa peau mate, ses pommettes saillantes et ses yeux bridés, comme s'il les apercevait pour la première fois. Sa présence mûre et affectueuse, sa stabilité d'enseignante qui sait réconforter des générations d'enfants, cela ne le rassurait pas. Tôt ou tard, elle s'offrirait à lui. Sans doute le faisait-elle déjà. Malgré la pudeur de son geste, la simplicité de ses vêtements amples, une sensualité se dégageait d'elle.
Autrefois, il lui aurait répondu. Sans hésiter, il se serait levé et l'aurait prise dans ses bras. Elle en aurait été contente. Elle aurait caressé ses cheveux roux et mis sa tête sur sa poitrine, elle aurait aimé être caressée par ses grandes mains et par tout son grand corps osseux et fort.
Il ne ressentait rien, sinon de l'embarras. La peur était au plus creux de lui-même. Le volume de la réalité devenait trop fort. Tout était trop intense. Cette rencontre pourrait vraiment s'avérer cruciale.
Après tout, l'arbre n'était peut-être même pas un sorbier.
- Il porte des fruits rouges à l'automne? demanda-t-il d'une voix qu'il voulait neutre.
- Oui. Les moineaux viennent les manger.
Retournant vers la table, souple et calme, elle prit quelques papiers jaunes. De vieilles photocopies brochées.
- Justement, nota-t-elle, je viens de trouver ça. Dans le groupe dont je fais partie, nous aimons beaucoup les sorbiers. Sais-tu que certains leur attribuent un pouvoir magique? Écoute.
Elle lut des citations brumeuses issues de traditions de sorcellerie, de poésie, de botanique et de psychologie symboliste. L'arbre sorbier nourrissait les oiseaux autant que les fourmis. Avec ses fleurs blanches, parfumées, et fines comme une dentelle, et ses fruits rouges, âcres, luisants telles des billes de laque précieuse, il était subtil et passionné, capable de pénétrer partout, de tout saisir, de captiver le monde entier, des enfers jusqu'au ciel. Comme l'amour. Une variété de l'arbre se nommait d'ailleurs sorbier de l'amour.
Il soupira.
Elle poursuivit. Le sorbier était une sorte de frêne et, c'est connu, le frêne des légendes descend jusqu'en enfer avec ses racines et monte jusqu'au ciel avec sa cime. De plus le sorbier, ce frêne des montagnes, par le contraste spectaculaire de ses fruits avec son feuillage, représentait l'alliance de l'émeraude et de l'écarlate, du feu et de l'océan, du mystère et de la passion. Une espèce de sorbier se nommait d'ailleurs allier, sans doute à cause de cette alliance étrange et vitale.
Vigoureux et souple, il savait plier sans rompre, résistant à la charge du verglas comme à celle des fruits qui faisaient ployer ses branches en automne. On le voyait danser dans les tempêtes. Son feuillage, presque hallucinant par la précision répétitive de ses feuilles composées, indiquait les profondeurs les plus intimes de la réalité qui se déploie sans cesse, éternellement accessible et tout à fait simple, offerte à qui veut la saisir.
Il se sentit paniquer. De toute évidence, elle s'en rendit compte. Maîtresse d'elle-même, elle reposa les papiers et commenta ce qu'elle venait de lire:
- Voilà qui rejoint notre tradition. L'amant principal de Chann était semblable à un sorbier, ancré dans tous les niveaux de connaissance, des enfers jusqu'au ciel.
Abasourdi, il la dévisagea. Elle supposa qu'il ne savait pas de quoi elle parlait et précisa:
- Chann: tu te souviens, je t'ai déjà parlé d'elle. Le groupe auquel j'appartiens s'appelle les Filles de Chann.
Il se sentit sombrer. Sayadena avait un sorbier sous sa fenêtre. Et elle parlait à présent de la Chann qu'il avait connue. Celle dont lui-même avait été jadis, pourquoi pas, l'amant principal. Le passé et le présent se rejoignaient vraiment ici. Et c'était insoutenable.
Sans se soucier de ce qu'elle penserait, il dit qu'il ne se sentait pas bien, prit congé et sortit. Cependant, en passant devant l'entrée, il jeta un coup d'oeil au sorbier qui poussait près du mur de briques.
D'abord, il aperçut l'aspect bien concret du petit arbre. Il avait poussé de travers - tendance répandue chez les sorbiers. Cela ne s'était pas remarqué de la fenêtre, car il penchait vers elle. Par contre, en sortant de l'immeuble, on ne pouvait que noter l'inclinaison du tronc. Une tempête avait dû presque renverser l'arbre quand il était jeune, sans doute, et nul ne s'était soucié de le redresser. Le tronc était oblique, mais les branches aux trajectoires brisées, capricieuses, se développaient néanmoins assez régulièrement autour de la verticale: à présent, le sorbier était assez fort pour résister au vent.
Petit arbre tordu, revêche, silhouette échiffée par les queues des grappes déjà picorées, urne de branches échevelées posée sur un tronc incliné, on aurait dit qu'il s'était développé selon un projet qu'il n'avait pas les moyens de mener à terme. Arbre rebelle, ses branches s'incurvaient vers la verticale, puis vers l'horizontale. Il n'avait pas l'air de savoir où il voulait en venir.
Pourtant, la comparaison entre Taïm Sutherland et un sorbier venait d'Ivendra lui-même. On ne pouvait l'interpréter dans un sens uniquement négatif. Sutherland regarda plus attentivement l'arbre qui, en somme, le représentait. Fiché en terre sans obsession de la verticale, il tenait debout par une volonté sans effort. Ses branches zigzagantes, légères, incurvées vers l'extérieur, vers l'intérieur, ou encore de côté, s'éparpillaient efficacement pour le déploiement des fleurs et la charge des fruits, qui feraient la joie des fourmis et des moineaux. Inutile d'essayer de faire des planches avec ce bois, ni même des barreaux de chaise. Mais des manches de hache, par contre, incurvés et puissants, résistants aux chocs, ça oui. L'écorce de bronze, dorée par le soleil, s'assombrissait au moindre nuage tout en demeurant richement lustrée comme un brocart. Pour s'ancrer dans tous les niveaux de connaissance, il ne fallait pas s'en tenir à une spécialité.
Sutherland s'en alla, marchant sur le trottoir que le gel avait fendu. Le vent de printemps, chargé de poussière, le frappa de plein fouet en haut de la côte. Il plissa les yeux et ne put même plus voir l'horizon maritime, qui emplissait la moitié nord de l'espace. Avec désarroi, il remarqua qu'il avait du mal à se tenir droit. Courbatures? Humidité? L'influence du sorbier?
Troublé, la nuit même il partit vers le nord. Il l'avait fait jadis, en un moment particulièrement fort de sa vie précédente. Il avait le sentiment, riche et lustré telle l'écorce du sorbier au printemps, le sentiment d'aller trouver son destin.
Dans cette vie-ci, il ne craignait ni le froid ni les vagues. Il se jeta donc dans la mer, au bout d'un quai désert. La lune montante luisait sur les eaux calmes. Il se mit à nager, infatigable...

© 2000 Éditions Alire & Esther Rochon


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