Le sorbier
Ougris, brumeuse et réservée, repliée
sur ses mystères qui ne descendaient pas jusqu'aux capitales,
soutenue par les intuitions un peu sauvages de certains de ses
habitants, demeurait toujours.
La petite ville se trouvait dans une zone plus tempérée
que l'Archipel. C'est là que les oiseaux télépathes,
grâce à leur patience, à leur sens de l'observation
et à leurs pouvoirs, avaient pu, sans que nul les détecte,
découvrir une personne pour qui le nom de Sutherland évoquait
encore quelque chose. Celui-ci ne tergiversa pas. Il franchit
la porte d'Arxann, s'arrêta pour s'adapter au temps plus
rapide du monde de Vrénalik, puis monta sans plus tarder
vers Ougris, où il se fit passer pour un autodidacte financièrement
indépendant, passionné de l'histoire ancienne de
l'Archipel.
Avec son corps de juste infernal, Sutherland était passé
maître en déguisements, invisibilité et sortilèges
divers, si faciles à exécuter pour les infernaux
séjournant dans les mondes extérieurs. Avec sa
mémoire de juste, il lui avait été très
simple d'apprendre la langue parlée à Ougris, et
quelques autres en plus.
Donc, prenant l'apparence d'un homme du sud d'Ougris, aux cheveux
roux et au teint blanc, ce qu'il avait été dans
sa vie précédente, il contacta Sayadena, enseignante
au primaire à Ougris. C'était elle, l'archiviste
des Filles de Jeanne, ou de Chann, organisation féminine
dont les origines remonteraient à la fameuse Chann Iskiad.
C'était elle que les oiseaux avaient remarquée.
Le nom de Taïm Sutherland apparaissait dans les archives
placées sous sa garde.
Sutherland ne se doutait pas de ce que cette incursion dans le
monde de sa vie précédente, aux sensations si différentes
de ce qu'il connaissait, allait provoquer. Sa quête était
très mineure en comparaison des tâches immenses
de Rel et de Lame, dont tant de vies dépendaient. Il lui
était d'ailleurs arrivé de se demander pourquoi
lui, le juste au caractère flegmatique, était si
désireux d'en apprendre plus sur la manière dont
sa vie précédente avait été perçue.
En fait, il n'avait aucune idée de la façon dont
ces différents éléments allaient s'interpénétrer.
En entrant chez Sayadena, il avait accès à un monde
tranquille, oublié du reste, où des papiers peu
consultés jaunissaient sur des étagères.
Il ne s'était pas donné la peine de changer vraiment
son apparence; sa prestance de conseiller de Rel ainsi que son
élégance naturelle demeuraient. Il n'en avait pas
mesuré les implications. D'emblée, Sayadena ne
demeura pas indifférente au bel étranger qui venait
d'entrer dans sa vie et faisait montre d'une telle curiosité
à l'égard des vieilles archives qui encombraient
son appartement de célibataire.
Une douzaine de classeurs étaient empilés dans
sa bibliothèque. Sayadena en avait tiré un, écorné,
en carton orange. Devant la fenêtre, elle fouillait dans
les papiers épars sur son pupitre. Certains étaient
jaunis, d'autres neufs. Que cherchait-elle?
Peut-être essayait-elle de déterminer jusqu'à
quel point elle s'ouvrirait à lui. De la vieille chaise
à accoudoirs, un peu trop petite pour Sutherland, où
elle l'avait invité à s'asseoir, il apercevait
de rares dessins dont il ne pouvait distinguer le sujet; certains
étaient en couleur. Des cartes géographiques, peut-être,
et aussi sans doute des fleurs et des paysages; l'or et le turquoise
dominaient, contrastant avec le papier qui avait pris une teinte
crème avec l'âge, et se mariant au rouge, à
l'indigo, au vert herbe. Il distinguait aussi des croquis anguleux
à l'encre noire. La plupart des feuillets, de papier glacé,
de papier journal, de papier d'imprimante, de photocopieuse ou
de cahier, étaient cependant couverts de texte, surtout
imprimé mais parfois manuscrit.
Une juxtaposition d'époques et de styles différents
se laissait ainsi deviner, allant de la fougue fleurie de la
jeunesse, avec ses torsades et ses courbes spiralées,
à la mélancolie de quelques paysages brumeux et
gris, en passant par une majorité de textes et non de
dessins, dont la plupart ne semblaient pas être des originaux.
Il s'agissait plutôt d'emprunts, de copies disparates dont
il ne comprenait pas la teneur mais qui donnaient l'impression
d'une personnalité qui s'étiole, qui emprunte de
plus en plus à l'extérieur au détriment
de sa propre affirmation.
Il ne s'attendait à rien de plus de sa part; il eût
été exagéré d'affirmer qu'il était
déçu. Indifférent plutôt, un peu mal
à l'aise, il la regarda. Certainement, elle était
amoureuse de lui. Elle avait trouvé un prétexte
pour qu'il vienne ici. Bien sûr, il désirait aussi
lui parler. Pour des raisons qu'elle ne soupçonnait pas.
Un oiseau lui avait dit d'établir le contact.
De toute évidence, elle désirait partager quelque
chose avec lui. Tous ces classeurs - un projet de jeunesse, sans
doute, poursuivi en concertation avec d'autres. Les gens d'ici
s'engageaient rarement seuls. Il la regarda fouiller dans ces
dossiers accumulés au cours d'une vie, et bien davantage,
parce que Sayadena détenait les archives des Filles de
Chann. Les documents les plus anciens avaient eu tout le temps
voulu pour jaunir. Ses cheveux à elle commençaient
à grisonner. Il éprouva de la tendresse pour elle.
Par contre, ce qu'elle avait à lui montrer ne lui disait
rien, pour le moment, non plus que cette application qu'elle
avait mise à poursuivre en amateur un quelconque intérêt
sans envergure. Il n'avait pas envie d'en savoir plus sur le
contenu de ces vieux classeurs; quant à la perspective
de lui faire l'amour, autant ne pas la qualifier. Pourtant, il
devrait passer, au moins, par l'examen des classeurs. Il avait
investi lui aussi dans cette rencontre. Il savait bien que son
absence actuelle de désir et d'intérêt était
factice, l'expression de sa frayeur devant des réponses
qu'il cherchait depuis trop longtemps.
Il regarda dehors. C'était une de ses manières
de fuir: porter son attention plus loin, discrètement.
Il n'avait pas envie de la blesser.
L'appartement était au rez-de-chaussée. Un petit
arbre poussait, nerveux, non loin de la fenêtre. Il était
encore sans feuilles et sans bourgeons: le printemps allait commencer.
Le ciel d'azur permettait à sa forme illuminée
de se déployer, pleinement visible, dans l'espace. Le
soleil brillait sur les branches ébouriffées, les
faisant luire de l'or pâle, de la splendeur humble d'avoir
résisté à l'hiver. Là où les
rayons ne frappaient pas, cet or se transformait en bronze à
la patine ancienne, riche d'écarlate et d'émeraude
entremêlés. Si le regard continuait à suivre
la rondeur de la branche svelte, le bistre soyeux s'assombrissait
jusqu'au noir, l'écorce absorbant alors la chaleur du
vent, le rayonnement de la terre, où la neige à
gros cristaux saupoudrés de suie avait presque fini de
fondre.
L'immeuble dans lequel elle habitait était au sommet de
la côte menant à la mer, au nord, que l'on n'apercevait
pas encore d'ici. La fenêtre donnait vers le nord-est.
Le soleil d'après-midi resplendissait sans être
visible et illuminait le paysage. Le cadre de la fenêtre
tronquait un peu les branches de l'arbre, en haut et sur la gauche.
À mi-chemin entre le fuselé et le noueux, fait
pour porter des charges, souple et joyeux, indiscipliné
et jeune, l'arbre doré s'épanouissait contre, ou
plutôt dans le ciel d'un bleu intense, sans nuages et sans
soleil visible, entièrement fait de lumière et
d'espace. L'or pâle, le bronze et le noir des branches
sculptaient l'azur, ce qui accentuait sa liberté.
Ému par une telle beauté, de nouveau il voulut
prendre une distance. Inclinant la tête pour mieux apercevoir
le sommet de l'arbre, il chercha à distinguer si un oiseau
n'ornerait pas ces branches vivantes, tellement plus miraculeuses
que les vieux papiers que cette maîtresse d'école
s'acharnait à effeuiller.
Sayadena nota son mouvement et ce qu'il regardait. Masquant sa
déception - à moins qu'elle n'en éprouvât
pas - elle indiqua l'arbre:
- C'est un sorbier.
Sa voix était mélodieuse. Il hocha la tête,
cachant son impression d'avoir reçu un coup au coeur.
Un sorbier! Il ne l'avait même pas reconnu! En fait, sans
feuilles, tous les arbres se ressemblaient. Quand même,
était-ce son destin qui le rattrapait?
Peut-être avait-il mal compris. Il maîtrisait mal
sa langue à elle. Il s'agissait sans doute d'une autre
sorte d'arbre. Cette femme ne lui disait rien. Elle, parler en
connaissance de cause d'un tel arbre? Voyons! Pour le faire,
il fallait être beau, il fallait être libre, et non
s'acharner à fouiller dans des piles et des piles de papiers
collectionnés, à la recherche d'un sens délavé
de la vie, qu'on n'a pas le courage de découvrir directement.
Non, une erreur avait dû se glisser quelque part. Elle
n'avait pas pu dire sorbier.
Il se rendit compte que ses paumes étaient moites. Si
au moins il y avait eu un oiseau aux alentours. Il était
loin de ses points de repère.
Elle fit un pas vers lui.
Il remarqua sa peau mate, ses pommettes saillantes et ses yeux
bridés, comme s'il les apercevait pour la première
fois. Sa présence mûre et affectueuse, sa stabilité
d'enseignante qui sait réconforter des générations
d'enfants, cela ne le rassurait pas. Tôt ou tard, elle
s'offrirait à lui. Sans doute le faisait-elle déjà.
Malgré la pudeur de son geste, la simplicité de
ses vêtements amples, une sensualité se dégageait
d'elle.
Autrefois, il lui aurait répondu. Sans hésiter,
il se serait levé et l'aurait prise dans ses bras. Elle
en aurait été contente. Elle aurait caressé
ses cheveux roux et mis sa tête sur sa poitrine, elle aurait
aimé être caressée par ses grandes mains
et par tout son grand corps osseux et fort.
Il ne ressentait rien, sinon de l'embarras. La peur était
au plus creux de lui-même. Le volume de la réalité
devenait trop fort. Tout était trop intense. Cette rencontre
pourrait vraiment s'avérer cruciale.
Après tout, l'arbre n'était peut-être même
pas un sorbier.
- Il porte des fruits rouges à l'automne? demanda-t-il
d'une voix qu'il voulait neutre.
- Oui. Les moineaux viennent les manger.
Retournant vers la table, souple et calme, elle prit quelques
papiers jaunes. De vieilles photocopies brochées.
- Justement, nota-t-elle, je viens de trouver ça. Dans
le groupe dont je fais partie, nous aimons beaucoup les sorbiers.
Sais-tu que certains leur attribuent un pouvoir magique? Écoute.
Elle lut des citations brumeuses issues de traditions de sorcellerie,
de poésie, de botanique et de psychologie symboliste.
L'arbre sorbier nourrissait les oiseaux autant que les fourmis.
Avec ses fleurs blanches, parfumées, et fines comme une
dentelle, et ses fruits rouges, âcres, luisants telles
des billes de laque précieuse, il était subtil
et passionné, capable de pénétrer partout,
de tout saisir, de captiver le monde entier, des enfers jusqu'au
ciel. Comme l'amour. Une variété de l'arbre se
nommait d'ailleurs sorbier de l'amour.
Il soupira.
Elle poursuivit. Le sorbier était une sorte de frêne
et, c'est connu, le frêne des légendes descend jusqu'en
enfer avec ses racines et monte jusqu'au ciel avec sa cime. De
plus le sorbier, ce frêne des montagnes, par le contraste
spectaculaire de ses fruits avec son feuillage, représentait
l'alliance de l'émeraude et de l'écarlate, du feu
et de l'océan, du mystère et de la passion. Une
espèce de sorbier se nommait d'ailleurs allier, sans doute
à cause de cette alliance étrange et vitale.
Vigoureux et souple, il savait plier sans rompre, résistant
à la charge du verglas comme à celle des fruits
qui faisaient ployer ses branches en automne. On le voyait danser
dans les tempêtes. Son feuillage, presque hallucinant par
la précision répétitive de ses feuilles
composées, indiquait les profondeurs les plus intimes
de la réalité qui se déploie sans cesse,
éternellement accessible et tout à fait simple,
offerte à qui veut la saisir.
Il se sentit paniquer. De toute évidence, elle s'en rendit
compte. Maîtresse d'elle-même, elle reposa les papiers
et commenta ce qu'elle venait de lire:
- Voilà qui rejoint notre tradition. L'amant principal
de Chann était semblable à un sorbier, ancré
dans tous les niveaux de connaissance, des enfers jusqu'au ciel.
Abasourdi, il la dévisagea. Elle supposa qu'il ne savait
pas de quoi elle parlait et précisa:
- Chann: tu te souviens, je t'ai déjà parlé
d'elle. Le groupe auquel j'appartiens s'appelle les Filles de
Chann.
Il se sentit sombrer. Sayadena avait un sorbier sous sa fenêtre.
Et elle parlait à présent de la Chann qu'il avait
connue. Celle dont lui-même avait été jadis,
pourquoi pas, l'amant principal. Le passé et le présent
se rejoignaient vraiment ici. Et c'était insoutenable.
Sans se soucier de ce qu'elle penserait, il dit qu'il ne se sentait
pas bien, prit congé et sortit. Cependant, en passant
devant l'entrée, il jeta un coup d'oeil au sorbier qui
poussait près du mur de briques.
D'abord, il aperçut l'aspect bien concret du petit arbre.
Il avait poussé de travers - tendance répandue
chez les sorbiers. Cela ne s'était pas remarqué
de la fenêtre, car il penchait vers elle. Par contre, en
sortant de l'immeuble, on ne pouvait que noter l'inclinaison
du tronc. Une tempête avait dû presque renverser
l'arbre quand il était jeune, sans doute, et nul ne s'était
soucié de le redresser. Le tronc était oblique,
mais les branches aux trajectoires brisées, capricieuses,
se développaient néanmoins assez régulièrement
autour de la verticale: à présent, le sorbier était
assez fort pour résister au vent.
Petit arbre tordu, revêche, silhouette échiffée
par les queues des grappes déjà picorées,
urne de branches échevelées posée sur un
tronc incliné, on aurait dit qu'il s'était développé
selon un projet qu'il n'avait pas les moyens de mener à
terme. Arbre rebelle, ses branches s'incurvaient vers la verticale,
puis vers l'horizontale. Il n'avait pas l'air de savoir où
il voulait en venir.
Pourtant, la comparaison entre Taïm Sutherland et un sorbier
venait d'Ivendra lui-même. On ne pouvait l'interpréter
dans un sens uniquement négatif. Sutherland regarda plus
attentivement l'arbre qui, en somme, le représentait.
Fiché en terre sans obsession de la verticale, il tenait
debout par une volonté sans effort. Ses branches zigzagantes,
légères, incurvées vers l'extérieur,
vers l'intérieur, ou encore de côté, s'éparpillaient
efficacement pour le déploiement des fleurs et la charge
des fruits, qui feraient la joie des fourmis et des moineaux.
Inutile d'essayer de faire des planches avec ce bois, ni même
des barreaux de chaise. Mais des manches de hache, par contre,
incurvés et puissants, résistants aux chocs, ça
oui. L'écorce de bronze, dorée par le soleil, s'assombrissait
au moindre nuage tout en demeurant richement lustrée comme
un brocart. Pour s'ancrer dans tous les niveaux de connaissance,
il ne fallait pas s'en tenir à une spécialité.
Sutherland s'en alla, marchant sur le trottoir que le gel avait
fendu. Le vent de printemps, chargé de poussière,
le frappa de plein fouet en haut de la côte. Il plissa
les yeux et ne put même plus voir l'horizon maritime, qui
emplissait la moitié nord de l'espace. Avec désarroi,
il remarqua qu'il avait du mal à se tenir droit. Courbatures?
Humidité? L'influence du sorbier?
Troublé, la nuit même il partit vers le nord. Il
l'avait fait jadis, en un moment particulièrement fort
de sa vie précédente. Il avait le sentiment, riche
et lustré telle l'écorce du sorbier au printemps,
le sentiment d'aller trouver son destin.
Dans cette vie-ci, il ne craignait ni le froid ni les vagues.
Il se jeta donc dans la mer, au bout d'un quai désert.
La lune montante luisait sur les eaux calmes. Il se mit à
nager, infatigable...
© 2000 Éditions
Alire & Esther Rochon
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