(Chapitre 4, p. 84-97)
L'écriture serrée d'Ignace le Catonien exigeait
une lecture attentive, d'autant plus que ce qu'il écrivait
n'était pas de la plus grande limpidité. À
l'en croire, le seul infini connu jusqu'à ce jour n'était
qu'un « petit infini de rien du tout »
comparé à l'infinité de points que l'on
pouvait retrouver sur une ligne, cet infini étant au premier
« ce que la coupole entière du ciel était
par rapport aux étoiles ».
Comme c'était souvent le cas lorsqu'il lisait, Ian perdit
totalement conscience du temps qui passait, des murs qui l'entouraient
et de la tiédeur de Petite-Caille couchée sur ses
pieds. Jusqu'au moment où une voix claire prononça
près de son oreille.
- Tu arrives vraiment à lire ces gribouillis ?
Ian sursauta, déchirant presque la page qu'il était
en train de lire. Il ne s'était pas rendu compte que Marion
était entrée dans son bureau et lisait par-dessus
son épaule.
- Ah ! Marion C'est toi
La jeune femme contourna son fauteuil. Elle étudia avec
un air intrigué les livres empilés sur son bureau.
- Je ne te dérange pas ?
- Non... Bien sûr que non.
- Je peux m'asseoir ici ?
- Je t'en prie.
Marion s'assit nonchalamment dans un des fauteuils faisant face
à la table de travail, posa les pieds sur le second. Avec
l'intérêt dédaigneux d'un chat, la tête
appuyée sur le dossier du fauteuil, elle étudia
la bibliothèque, les draperies, les tableaux. Ian essaya
de se remettre à lire, mais il trouvait difficile de se
concentrer en percevant la respiration de la jeune femme à
quelques pas de lui, ponctuée par les grincements du fauteuil
et le froissement de sa robe lorsqu'elle changeait de position.
Il se rendit compte qu'il ne lisait plus la lettre de son collègue,
que tout son esprit était occupé par un dilemme
aussi délicat que ridicule : allait-il être
obligé de revenir sur sa parole et d'expliquer à
sa jeune visiteuse qu'en fait, oui, elle le dérangeait ?
- C'est ça que tu fais toute la journée ?
demanda Marion. Tu lis ?
- Je lis beaucoup, en effet. Il faut lire et réfléchir
sans arrêt pour pratiquer la magie.
- C'est quand même une drôle de vie que tu mènes.
- Il faut de tout pour faire un monde. Si j'étais intendant
d'un royaume comme ton père, il ne me resterait plus de
temps pour faire de la magie.
- Tu ne t'ennuies jamais, tout seul toute la journée ?
- Je suis loin d'être un solitaire. J'ai des amis. Tu as
rencontré Trivelin. Mon collègue Pierre Coen vient
souvent discuter avec moi. Tu auras sûrement l'occasion
de le rencontrer.
- Mais tu ne sors pas ? Tu ne vas jamais danser ?
Ian éclata de rire devant l'incongruité de la suggestion.
- Danser ? Tu en as des idées !
- Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? Moi, j'adore danser. Il
y a sûrement des bals à Contremont ?
Le sourire de Ian se nuança de compassion.
- Ma pauvre Marion, j'ai l'impression qu'en dépit de toutes
tes résolutions tu t'ennuies un peu de Besline et de tes
amies, n'est-ce pas ?
- Non, protesta mollement Marion, le regard perdu dans la contemplation
du plafond. J'admets que c'est un peu plus tranquille que je
ne l'imaginais. Je pensais que nous ferions de la magie, et que
ce serait amusant.
Une fois assuré qu'il réussirait à garder
un ton sérieux, Ian lui dit :
- J'ai fait plus de magie depuis ton arrivée que depuis
une éternité. Ce n'est pas tous les jours que je
me transporte au château par Praticable. En fait, je crois
que c'est la première fois que je le fais en amenant une
autre personne avec moi. Tu es une grande privilégiée.
Un sourire souleva les lèvres de Marion.
- Il y a cinq ans, tu as dit que, lorsque je viendrais te rendre
visite, tu me montrerais des objets magiques. Tu t'en souviens ?
- Eh bien... Non. Mais il est plausible que je t'aie fait ce
genre de promesse pour que tu te tiennes tranquille.
- Hé ! Je n'ai jamais été aussi tranquille
que lors de ta visite !
Ian déposa la lettre d'Ignace le Catonien et se leva.
- Je vais t'en montrer, des objets magiques. Si tu promets d'être
sage.
Marion se leva à son tour en roulant des yeux exaspérés.
- J'ai l'impression d'entendre mon père !
Tenant une lampe, Ian se rendit à son laboratoire, suivi
de Marion et de Petite-Caille. Dans la grande pièce aux
murs de pierre, la lumière tremblotante de la lanterne
révéla un extraordinaire fouillis.
- Qu'est-ce que c'est que tout ça ? s'exclama Marion.
- Habituellement, c'est beaucoup plus en ordre. Je n'ai pas fini
de tout remettre en place.
À l'aide d'une chandelle, Ian alluma plusieurs lanternes
suspendues au plafond.
- Étrange odeur, dit Marion en fronçant le nez.
Et pourquoi est-ce que tu gardes cette pièce si sombre ?
- Une chose à la fois. Nous sommes ici pour les objets
magiques.
Ian conduisit sa nièce jusqu'au fond du laboratoire, où
la porte mystérieuse continuait de se métamorphoser.
Le bois s'était coloré d'un peu de teinture et
d'un hâle de cire. Le cadre de bronze s'était épaissi,
tandis que les ferrures et la poignée s'ornaient de décorations
géométriques en relief.
Le magicien expliqua à Marion les circonstances de l'apparition
de cette porte, avoua qu'il n'avait pas la moindre idée
de la raison de sa présence, mais que c'était dans
l'espoir de résoudre ce mystère qu'il lisait tout
à l'heure. Il approcha sa lampe pour mieux voir et dit :
- Regarde ces décorations. Ça n'y était
pas hier. S'agit-il de symboles, de lettres d'un alphabet ou
de simples décorations ? Je ne sais pas. J'espérais
trouver une explication dans mes livres, dans l'espoir de deviner
ce qui se trouve de l'autre côté de cette porte.
- Tu n'as qu'à l'ouvrir. Tu verras bien.
- L'action directe ? Mademoiselle ne manque pas d'audace Qu'en
penses-tu, Petite-Caille ? On ouvre ?
Les oreilles pointues de la chienne se dressèrent.
- Non !
- Petite-Caille est plus prudente que toi, observa Ian avec un
sourire en coin.
- J'aime pas les portes magiques, ajouta Petite-Caille.
- En réalité, il serait imprudent d'ouvrir cette
porte sans prendre des précautions. J'ai invité
mon collègue Pierre Coen et je tournerai cette poignée
en sa présence. Mais rassure-toi, j'ai tout de même
des choses à te montrer.
Ian s'approcha d'un grand coffre d'acier fermé par une
solide serrure. Il sortit une clé curieusement ouvragée
de sa toge et ouvrit la porte du coffre. Les gonds rouillés
grincèrent.
- Eh bien... Une goutte d'huile ne ferait pas de tort. À
partir de maintenant, ne touche à rien sans ma permission
explicite. L'heure n'est pas à la plaisanterie.
Marion s'approcha tout de même un peu, scrutant les profondeurs
du coffre de fer. Sur une tablette se trouvaient une petite cage
grillagée, de forme allongée, et un objet encore
plus petit enveloppé d'un tissu de soie rouge. Avec des
gestes prudents, Ian souleva la cage et l'approcha de la lumière.
Des reflets métalliques scintillèrent à
travers la grille. Marion vit qu'il s'agissait d'un court poignard
au manche en bois sombre, comme du noyer, décoré
d'une pierre pourpre.
- Cette lame a été traitée par un sortilège
tel qu'aucune des blessures qu'elle inflige ne guérit
jamais, expliqua Ian. La plus infime éraflure saignera
toute la vie. C'est moi qui ai fait fabriquer cette cage protectrice.
Marion frémit.
- Qu'est-ce que tu veux faire avec un poignard pareil ?
- Rien. On me l'a confié afin qu'il reste bien caché
dans ce coffre. Il existe des objets magiques qui ont intérêt
à ne jamais servir. Ce poignard en est un. La pire chose
serait qu'il tombe entre les mains d'un guerrier, d'un assassin
ou d'un maladroit.
- Pourquoi ne le détruis-tu pas ?
- On ne peut pas simplement jeter cette lame dans la flamme d'une
forge, expliqua Ian avec un froncement de sourcils songeur. Ce
genre d'arme a tendance à se défendre d'elle-même
si on cherche à la détruire. Il faudrait confier
cette tâche à un magicien qui s'intéresse
aux armes. Ce n'est certainement pas mon cas.
- Qu'y a-t-il dans le tissu rouge ? J'espère que c'est
un objet plus amusant.
Ian hocha la tête avec un sourire las.
- Je viens de te le montrer.
- Quoi ?
- À l'intérieur du tissu rouge se trouve un magnifique
bracelet d'or serti de huit perles bleues. Je te l'ai montré
deux fois, Marion. Tu l'as même enfilé autour de
ton poignet et tu as constaté qu'il était trop
grand.
- Oh, oncle Ian, tu te moques de moi ! Je n'ai rien fait
de la sorte !
Ian tendit une feuille de papier à sa nièce, sur
laquelle était inscrit un court message :
Je reconnais avoir tenu entre mes mains le bracelet d'or caché
dans le tissu rouge. C'est oncle Ian qui insiste pour que j'écrive
ce stupide message.
Marion Donat
Celle-ci relut le message, incrédule. C'était pourtant
bien son écriture !
- On ne sait pas trop d'où vient le poignard, mais l'origine
de ce bracelet est bien connue, expliqua Ian. Les huit perles
bleues étaient le symbole du pouvoir dans l'ancien royaume
de Mareil. Pour éviter qu'on lui vole son bracelet, le
roi a demandé à Delphes L'Aporrhétique,
un mage puissant de l'Antiquité, d'entourer le bijou d'une
aura d'oubli. On peut l'admirer à loisir, mais dès
qu'il est soustrait à notre regard, on oublie non seulement
son existence mais aussi les circonstances qui ont entouré
cette vision. Le roi de Mareil s'est rapidement rendu compte
à quel point le sortilège était peu pratique.
S'il avait le malheur d'exhiber son bracelet à une cérémonie
ou à un conseil de guerre, personne ne se rappelait l'événement
par la suite. On ne sait trop si Delphes L'Aporrhétique
était distrait lorsqu'il a conçu ce sortilège
ou s'il faut y voir une manifestation de son humour malicieux.
Le roi de Mareil a dû choisir un autre symbole de pouvoir :
un sceptre à tête de pigeon qui tient dans son bec
un radis, au cas où ce détail t'intéresserait.
Le bracelet inutile a été cédé d'un
magicien à un autre, comme curiosité.
- Je ne comprends pas. Comment sais-tu tout ça ?
Comment sais-tu que j'ai vu deux fois le bracelet ? Tu es
insensible à cette aura d'oubli ?
Ian tendit à sa nièce un registre dans lequel s'alignaient
en rangs serrés des annotations.
- Rien ne m'interdit de prendre des notes. Voici toutes les occasions
où j'ai regardé le bracelet. Ici je l'ai dessiné.
Je ne suis pas très habile, mais ça te donne une
idée. Ceux qui ont gardé le bracelet avant moi
possédaient un cahier semblable. Bien entendu, aucun d'entre
nous ne se souvient de l'avoir vu.
- C'est ça, tes objets magiques ? Un couteau horrible
et un bijou qui pourrait bien ne pas exister que ça n'y
changerait rien ?
- Oh, j'en ai bien d'autres. Mais tiens, je crois que celui-ci
va te plaire un peu plus.
Ian extirpa du coffre un grand objet plat que Marion avait confondu
avec la paroi intérieure. Il plaça devant elle
un haut cadre joliment ouvragé. Marion poussa un cri aigu
de surprise. Dans le cadre se reflétait sa propre image,
à côté de celles de son oncle et de Petite-Caille,
tous trois debout sous la lumière jaune des lanternes
au milieu du laboratoire encombré. Comme un miroir...
Mais ça ne pouvait pas être un miroir : leurs
reflets n'agissaient pas comme eux ! Marion tendit la main
vers la surface de verre. Au lieu de tendre la main en retour,
la Marion du miroir poursuivait sa discussion avec son oncle,
ce dernier lui répondant avec un sourire paternel. Et
voilà que le reflet reculait au fond de la pièce,
pour se rapprocher de nouveau en courant, le visage rouge d'excitation
- Qu'est-ce qui se passe ? murmura Marion. Est-ce que c'est
moi ?
- Ce sera toi, dans quelques instants. Ce miroir reflète
le futur proche.
- Hooo... Ça, c'est intéressant !
- Les miroirs magiques sont toujours très populaires.
- Est-ce que... Est-ce que l'image va très loin dans le
futur ?
- Pas beaucoup. Réfléchis : on nous voit encore
dans la même pièce, l'un près de l'autre,
en train de discuter.
- Tu n'as jamais calculé la durée avec précision ?
- C'est un peu plus compliqué que ça. Le décalage
dépend de l'état du miroir.
Mais Marion n'écoutait pas vraiment. Ne quittant pas de
l'oeil son reflet qui s'était remis à discuter
avec son oncle du miroir, elle recula vers le fond de la pièce.
Elle reconnut soudain le mouvement qu'elle était en train
de faire.
- J'ai rattrapé le reflet ! s'exclama Marion en se
rapprochant vivement du miroir et en reconnaissant chaque pas
et chaque geste que son reflet avait fait quelques secondes plus
tôt. C'est extraordinaire ! Mais enfin, oncle Ian,
pourquoi caches-tu ce miroir dans le coffre ? Tu devrais
le suspendre dans le vestibule ou dans ta bibliothèque.
Je suis sûre que tous tes visiteurs trouveraient cela très
amusant.
- Il y a une bonne raison, mais je vais te laisser la découvrir
toi-même.
- Encore une entourloupette, je suppose, soupira Marion, reproduisant
l'air agacé que son reflet avait exprimé quelques
secondes plus tôt.
Ian ne répondit pas mais laissa sa nièce poursuivre
son observation. Marion essaya tout d'abord de bouger le moins
possible. Les deux Marion se contemplèrent un certain
temps, immobiles l'une en face de l'autre, comme dans un miroir
normal. Soudain le reflet se détourna vers Ian, un peu
impatienté, et lui posa une question. Ce dernier répondit
avec un sourire en coin. Marion observa encore un peu. Il y avait
un je-ne-sais-quoi d'agaçant à examiner les gesticulations
silencieuses de son reflet. Qu'est-ce qu'elle était en
train de dire ? Un peu exaspérée, Marion se
tourna vers son oncle. La question « Qu'est-ce qu'elle
est en train de dire ? » allait franchir ses
lèvres lorsqu'un sentiment étrange lui coupa la
parole. Elle comprit que c'était justement cette question-là
que son reflet avait posée ! C'est donc parce qu'elle
s'était vue poser la question qu'elle la posait encore
Mais pourquoi dire « encore » ? Elle
ne l'avait pas encore posée, elle n'avait fait qu'y penser...
Un étourdissement s'empara de Marion, comme si un gouffre
s'était ouvert à ses pieds : avec tout ça,
elle ne disait toujours rien ! Elle bredouilla stupidement,
paralysée sur place comme un acteur qui a oublié
sa réplique.
L'image reflétée par le miroir disparut, remplacée
par un brouillard opaque.
- Et voilà dit Ian.
Marion tendit la main vers le miroir. La surface lisse était
aussi terne et grise qu'une mare de glaise desséchée.
- Que s'est-il passé ?
- Ce qui se passe toujours avec les miroirs de ce genre. Le futur
brièvement entrevu t'a incitée à modifier
ton comportement. Le futur annoncé ne s'est donc pas produit.
Ce qui revient à dire que le miroir t'a montré
autre chose que ton véritable futur. Incapable de résoudre
cette contradiction, le miroir cesse de refléter quoi
que ce soit.
- Mais... Mais je ne l'ai pas fait exprès. J'ai été
prise par surprise !
- Ne t'excuse pas, ma pauvre Marion. Personne n'arrive à
se conformer scrupuleusement aux actions futures que le miroir
leur a dévoilées. Le miroir ne fonctionne correctement
que lorsque celui qui s'y reflète n'a pas conscience de
l'effet en cause. Ne t'inquiète pas. Les brumes du paradoxe
se dissiperont dans quelques jours. Lorsque l'image réapparaîtra,
elle ne reflétera hélas que le présent,
comme un miroir ordinaire. Ce n'est qu'avec le temps que la réflexion
se déplacera vers un futur de plus en plus lointain. Il
faut être patient : la progression est d'environ deux
secondes par an. Jusqu'à ce qu'on perturbe de nouveau
l'image avec un paradoxe. Alors le cycle recommence. La dernière
personne à l'avoir contemplé est le roi Philophanes,
il y a plus de quatre ans. Bien entendu, il s'est montré
tout aussi incapable que toi de ne pas laisser la vision du futur
modifier sa conduite.
Marion demanda, un peu déçue, un brin suspicieuse :
- La magie ne sert donc à rien ? Ou alors tu as fait
exprès de me montrer trois objets magiques qui fonctionnent
de travers ?
Ian fronça les sourcils, un peu désarçonné
par l'accusation.
- Mais n'est-ce pas le propre de la magie de fonctionner « de
travers » ? La magie ne respecte pas les lois
naturelles - c'est d'ailleurs ainsi qu'on la reconnaît.
Tu t'étonnais que je consacre de longues heures à
la lecture et à l'étude. Mais on ne peut pas saisir
l'essence de la magie sans comprendre le fonctionnement du monde
naturel qui nous entoure. D'ailleurs, le fait qu'un phénomène
ne soit pas expliqué ne signifie pas qu'il est d'ordre
magique. Je te donne un exemple : tu sais certainement que
la Lune est un monde semblable à la Terre, quoique de
plus petite taille, et qu'elle tourne autour de notre planète.
- Oui, je le savais.
- Ce qu'on ne comprend pas encore, pourtant, c'est comment la
Lune tient là-haut. Pourquoi ne tombe-t-elle pas sur la
Terre ? À ce que je sache, tous les objets, partout
dans le monde, finissent par tomber. Un oiseau peut voler, mais
dès qu'il cesse de battre des ailes, il tombe. Que signifie
cette entorse aux lois générales qui gouvernent
le monde ? La Lune est-elle retenue là-haut par un
phénomène magique, par une puissante incantation ?
- Les nuages ne tombent pas.
- Excellente objection. La Lune ne tombe pas, les nuages non
plus. Par le même mécanisme ? Examinons cela
en détail. Les nuages ne sont finalement pas très
hauts - on en voit qui s'accrochent au flanc des montagnes. Ils
apparaissent et disparaissent au gré des vents en changeant
continuellement de forme. Alors qu'il n'y a qu'une seule Lune,
qu'elle est lointaine et apparemment fort solide. En tout cas,
sa surface n'a pas changé depuis des siècles d'observation,
pas plus que son orbite. J'en conclurai que la Lune n'a rien
à voir avec les nuages.
- Ce n'est pas ce que j'ai dit. Tu as affirmé que tout
tombait et je t'ai donné un exemple d'un objet qui ne
tombe pas, c'est tout.
Ian sourit.
- Excellent. Mais revenons à la Lune. Est-ce donc vraiment
si exceptionnel, qu'un astre flotte dans les airs ? Nous
savons aussi que la Terre tourne autour du Soleil. Certains astronomes
suggèrent que les mouvements célestes de Vénus,
de Mars, de Jupiter et de Saturne sont également des conséquences
de leur orbite autour du Soleil. La Lune ne serait ainsi qu'un
astre parmi les autres dansant avec une grande régularité
dans ce ballet céleste autour du Soleil. Sans comprendre
le mécanisme, ne peut-on pas supposer qu'il s'agit d'un
phénomène tout à fait naturel, quoique propre
aux astres lointains ?
Ian empoigna le miroir devenu opaque et le secoua devant Marion.
- Un objet magique ne se comportera jamais selon une loi générale
et naturelle ! Chaque objet magique est unique ! Un
miroir ordinaire, brisé en deux, formera deux miroirs.
Pas ce miroir-ci. Si je le brise en deux, nous n'obtiendrons
pas deux miroirs magiques, nous n'obtiendrons que des miroirs
ordinaires, ou même pas, peut-être que le verre se
réduira en poussière sous nos yeux Mais qu'est-ce
qui t'arrive ?
Marion se retenait de rire, la main sur sa bouche, ses yeux gris-vert
pétillants.
- J'ai dit quelque chose de drôle ? demanda Ian, interloqué.
- Ce n'est pas ce que tu dis qui me fait rire. C'est toi.
- Moi ?
- Je trouve ça drôle quand tu m'expliques une chose
et que tu deviens si sérieux et passionné.
Ian resta immobile le temps d'un battement de coeur, puis son
visage refléta un mélange de compréhension
et de déception. Avec le plus imperceptible des soupirs,
il rangea le miroir dans le coffre de métal.
- Je vois que je t'ennuie.
- Mais non ! Je trouve ce que tu dis extrêmement intéressant.
- Inutile de te moquer, Marion. Je m'étais tout simplement
laissé emporter en te parlant de mes lectures et de mes
intérêts, comme un vieillard qui radote.
- Oh ! Tu es vexé, oncle Ian ?
Ian haussa une épaule indifférente.
- Pourquoi serais-je vexé ? Je conçois bien qu'une
jeune femme comme toi a d'autres intérêts que l'orbite
des astres dans l'espace profond. Je vais me renseigner pour
savoir où l'on peut danser. C'est effectivement plus de
ton âge.
Un froncement de sourcils remplaça l'expression navrée
de Marion.
- Hé, maintenant c'est moi qui suis vexée !
Ce n'est pas parce que j'aime rire et danser que je ne m'intéresse
pas à d'autres choses.
- Ce n'est pas ce que...
- Je sais ce que les gens pensent, interrompit Marion avec chaleur.
On pense que je suis stupide parce que je suis une fille, blonde
de surcroît. Les gens s'imaginent qu'une fille ne s'intéresse
qu'à la danse, et aux vêtements, et à son
mariage. Sais-tu ce que je déteste le plus, oncle Ian ?
C'est lorsqu'un de mes précepteurs me dit de ne pas lire
un livre d'histoire ou de philosophie parce que ça ne
m'intéressera pas. Personne ne peut savoir ce qui va m'intéresser
ou non. Ce genre de présupposition me met chaque fois
dans une colère terrible.
- Comme en ce moment ?
La colère de Marion tomba d'un coup. Elle parut à
la fois décontenancée et incrédule.
- Oui, comme maintenant. Oh, oncle Ian, je suis désolée
de m'être emportée. Je ne me souviens même
plus d'où est partie cette conversation.
- Elle a suivi des méandres dignes des flots du Pibole,
mais je crois en avoir compris l'essentiel. Je te propose une
entente : tu me laisses tranquille lorsque je lis dans mon
bureau, et de mon côté je ne te dirai jamais qu'un
livre ne t'intéressera pas avant que tu aies pu en juger
par toi-même. En fait, je dirai le contraire. Je te promets
également de me renseigner au sujet des prochaines danses
prévues à Contremont, et cela sans la moindre présupposition
de ma part sur l'intérêt que tu peux porter à
ce genre d'événement.
Marion tendit la main.
- J'accepte cette entente.
Ian serra la main tendue, puis accompagna sa nièce hors
de son laboratoire. Une fois dans le vestibule, Marion lui lança
un regard taquin.
- Autrement dit, malgré tes dénégations,
je t'ai dérangé tout à l'heure. Tu es donc
capable de mentir lorsque les conventions l'exigent.
Ian émit un petit rire silencieux, puis il salua sa nièce
et retourna lire dans sa bibliothèque...
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Alire & Joël Champetier
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