(Extrait du chapitre 1, p. 22-25)
Vingt minutes plus tard, je me stationne devant un immeuble
luxueux. Sur le trottoir, en levant la tête, je peux voir
une fenêtre cassée : celle du condo de Roy. Puis,
je baisse les yeux vers l'asphalte, approximativement à
l'endroit où l'écrivain se serait écrasé
s'il avait complètement traversé la fenêtre.
Sûr qu'il se tuait.
J'entre dans l'immeuble. Dans le petit escalier bien entretenu,
je croise deux policiers qui descendent en discutant. J'en déduis
que la police enquête toujours dans l'appartement et Jeanne
est venue voir où en était l'investigation. Je
soupire de lassitude. Je l'imagine en train de se présenter
aux policiers : «Je suis la psy de Thomas Roy et je viens
aux renseignements.» Ridicule !
J'arrive devant la porte numéro 3241. Elle est ouverte.
J'entre dans un salon coquet, de bon goût et richement
décoré. Deux hommes en complet et cravate discutent.
Je m'approche, me présente. Ils me dévisagent longuement.
Deux psychiatres la même journée, ils vont en avoir
un infarctus ! Je me sens grotesque et ma colère vis-à-vis
de Jeanne s'en trouve décuplée.
- Votre collègue est dans le bureau, là-bas...
Coudon, c'est nouveau, ça, les psy qui se déplacent
?
J'ignore la remarque et pénètre dans la pièce
du fond.
Si le salon de l'appartement est propre et rangé, le
bureau donne l'impression d'avoir été visité
par une tornade. Le plancher est jonché de feuilles, de
bibelots, de débris de toutes sortes. Sur les murs, les
cadres sont tous de travers. Dans un coin, la bibliothèque
a été saccagée et presque tous les livres
gisent par terre, lamentables. Contre l'un des murs de côté,
le bureau proprement dit est recouvert de feuilles de papier,
de crayons et de livres, tout cela dans un fouillis terrible.
Au milieu de cet amoncellement se dresse l'ordinateur, miraculeusement
épargné. Il est toujours allumé et, de loin,
je discerne du texte sur l'écran cathodique. Il y a quatre
autres personnes dans le bureau. Deux d'entre elles ramassent
les débris sur le sol et les déposent dans des
sacs. Un troisième homme, un quadragénaire en costume
trois pièces, est en train de discuter avec Jeanne. Je
m'approche le plus discrètement possible, prends ma collègue
par le bras et murmure :
- Bon. On en a assez vu, hein, docteur Marcoux ? Qu'est-ce
que vous diriez de revenir à l'hôpital, avec moi,
et d'attendre que la police nous envoie son rapport ?
- Paul ! s'exclame Jeanne. Tu es venu me rejoindre ! (Je grimace.
Pour la discrétion, on repassera...) Je te présente
le sergent détective Goulet. C'est lui qui s'occupe de
l'enquête. Sergent, je vous présente mon collègue,
le docteur Lacasse.
Goulet me tend une main que je serre à contrecur, tout
en décochant un regard noir à Jeanne.
- Enquête, c'est vite dit, précise Goulet. En
fait, j'ai l'impression qu'on va clore ce dossier aujourd'hui
pis que le reste, ça va être à vous de le
découvrir.
Sa remarque m'intrigue et, en le regrettant presque, je demande
:
- Que voulez-vous dire ?
- Eh bien, depuis deux jours, on a pris des empreintes un
peu partout. Les seules qu'on a trouvées, c'est les siennes.
Aucune autre. En plus, il y a une caméra vidéo
dans l'entrée de l'immeuble. On a regardé la cassette.
Personne n'est entré ni sorti du bloc entre minuit et
six heures du matin dans la nuit de dimanche à lundi.
À part les policiers, évidemment. C'est le sergent
Caron qui a défoncé la porte de monsieur Roy. Elle
était verrouillée de l'intérieur, et elle
avait une chaînette de sécurité. Même
chose pour la porte-fenêtre, qui donne sur la galerie.
Comment un agresseur aurait-il pu verrouiller deux portes de
l'intérieur après être sorti de l'appartement
?
- Donc, sergent, vous en concluez... ? fait Jeanne tout en
me regardant.
Il est clair qu'elle connaît la réponse, mais
elle veut que Goulet la répète pour moi. C'est
inutile. J'ai déjà parfaitement compris. Néanmoins,
Goulet hausse les épaules et dit :
- Ben, ç'a tout l'air que Roy a voulu se suicider.
- Et les doigts ? demande ma collègue.
- Il se les est coupés avant de se jeter contre la
fenêtre.
- Vous êtes sûr ?
- Venez voir...
Il marche vers la table de travail, suivi de Jeanne. Je le
suis aussi en soupirant intérieurement. Au point où
nous en sommes, aussi bien écouter le raisonnement de
Goulet jusqu'au bout... mais aussitôt revenus à
l'hôpital, Jeanne va m'entendre !
À côté de l'ordinateur, il nous montre
le massicot. La grande lame est abaissée contre le plateau
; il y a beaucoup de sang tout autour. Goulet désigne
l'avant du plateau, là où il y a le plus de sang.
- On a découvert les dix doigts ici, juste devant la
lame, bien rangés en ligne.
Puis, il désigne le levier de la lame.
- Sur le levier, il y a quelques empreintes de la main droite
de Roy. Pis aussi quelques gouttelettes de sang. Pourtant, il
n'y a aucune raison que du sang ait giclé sur le levier,
qui se trouve derrière.
Goulet se met les mains dans les poches et explique avec le
même air nonchalant :
- Roy s'est d'abord coupé les doigts de la main gauche
en s'aidant de sa main droite. Ensuite, il s'est coupé
les doigts de la droite en utilisant sa main charcutée
pour abaisser le levier.
Nous regardons le sergent longuement, Jeanne et moi. Nous
devons avoir l'air un peu ahuri. Même si j'ai déjà
vu plusieurs automutilations, l'interprétation de Goulet
me secoue un peu.
- C'est la seule explication, ajoute le policier.
Mes yeux reviennent au massicot. J'essaie d'imaginer Roy plaçant
les doigts de sa main gauche sous la lame, abaissant d'un coup
sec le levier... puis, après cette terrible mutilation,
plaçant son autre main sous la lame et se servant de son
moignon ensanglanté et douloureux pour répéter
l'acte horrible. Je ne peux m'empêcher de frissonner.
- Et c'est sûr qu'il s'est coupé les doigts après
avoir tout cassé dans la pièce, sinon on aurait
retrouvé du sang sur les murs et les livres. On en a retrouvé
une certaine quantité sur le sol devant son ordinateur,
mais par sur l'appareil comme tel.
Goulet croise les bras et, méthodique, énumère
les faits :
- Donc, dans l'ordre, il s'est passé à peu près
ça : Roy était en train d'écrire sur son
ordinateur, il a piqué une crise durant laquelle il a
tout cassé, il s'est ensuite coupé les doigts,
il est retourné devant son ordinateur (pour y faire quoi,
je le sais pas) pis finalement, il s'est lancé contre
la fenêtre, dans l'intention, j'imagine, de passer à
travers. Mais il s'est coincé et il a perdu connaissance.
Et depuis, d'après ce que vous m'avez raconté,
docteur Marcoux, il a pas dit un mot.
- Pas un seul.
© 1998 Éditions
Alire & Patrick Senécal
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