(Extrait du chapitre 4, Les feux de l'ennemi, p. 59-69)
Le soleil plombait délicieusement le désert.
Il était à son zénith et les ombres étaient
réduites à un mince trait au pied des pierres et
des rares arbustes. Très tôt le matin, on l'avait
déposée au milieu de l'immensité et elle
marchait depuis ce temps. Il devait bien faire 50° à
l'ombre et pourtant elle ressentait les rayons solaires comme
une douce caresse sur sa peau épaisse. Ses pattes griffues
mordaient sans peine le sol granuleux et, sa longue queue dure
battant la mesure, elle progressait rapidement vers le sud. À
mesure que son corps se réchauffait, elle sentait une
énergie nouvelle se diffuser en elle. Ses yeux mobiles,
qui percevaient le moindre mouvement autour d'elle à la
surface du désert, lui donnaient un peu le tournis. Cependant,
en général, on pouvait dire qu'elle se sentait
dans une forme splendide. C'était la première journée
de sa mission, une mission dont le sort des siens dépendait
en partie, et elle était prête à abattre
littéralement des montagnes de sable et de roche !
Lorsque la sphère en fusion embrasa l'horizon, puis disparut,
elle n'avait pas eu le temps de ressentir quelque fatigue que
ce fût. Ses puissantes jambes lui faisaient fendre le désert
à une allure grisante. Le crépuscule, cependant,
la laissa frissonnante. Elle alluma précipitamment le
petit réchaud au méthane qu'elle transportant dans
son sac - et dont il lui faudrait se départir avant de
croiser son premier darztl afin de ne pas éveiller les
soupçons - et s'enroula dans sa couverture réfléchissante.
Puis elle se rappela que ce n'était pas ce qu'il fallait
faire. Alors elle se dénuda et se coucha dans le sable
afin de profiter de la chaleur que le sol avait accumulée ;
elle étendit la couverture métallique au-dessus
d'elle de manière à y faire pénétrer
la tiédeur réconfortante du petit radiateur et
resta immobile en attendant que son habitat improvisé
se fût réchauffé. Elle entreprit de mastiquer
quelques-unes de ses rations, le plus efficace moyen pour elle
de réchauffer son sang. Elle s'endormit toute tremblante
en songeant qu'elle devrait bientôt capturer ses premiers
écureuils des sables - ses premiers osfts - afin de se
nourrir de leur chair crue comme tout darztl qui se respecte.
Le petit matin la retrouva transie et affaiblie. Elle dut somnoler
quelques heures au soleil avant de reprendre sa route, ragaillardie,
encore une fois émerveillée par l'étonnante
faculté de récupération de l'espèce
indigène de Mars II.
Conférence de Chloé Guilimpert
Responsable des opérations stratégiques
Service de la défense et de la sécurité
Présentée devant le conseil provisoire de Mars
II
Le 05e jour de sixtembre de l'an 0040 T.M.
Distingués membres du conseil qui êtes réunis
ici ce matin, vous savez à quel point la décision
que nous avons à prendre est importante. Depuis la rupture
des relations diplomatiques avec le gouvernement darztl, nous
avons travaillé d'arrache-pied afin d'établir un
réseau de surveillance efficace et discret. Bien sûr,
nous ne pouvions pas et ne pouvons toujours pas les attaquer
de front : privé de sources énergétiques
suffisantes, notre petit groupe ne fait pas le poids auprès
d'un pays entier, même moins avancé sur le plan
technologique. Non, nos meilleures armes sont la patience et
la vigilance. La discrétion, aussi, pour éviter
autant que possible de nous faire attaquer par ces barbares.
L'inertie de l'ennemi a jusqu'à présent joué
en notre faveur. Souhaitons que le temps fera le reste.
Nous devons admettre que nos initiatives n'ont connu jusqu'à
présent qu'un succès mitigé. Cependant,
nous travaillons depuis plusieurs mois déjà à
mettre sur pied une nouvelle stratégie, novatrice et ambitieuse,
mais, nous en sommes convaincus, réaliste. De la décision
de la part du conseil de donner ou non son aval à la phase
finale de ce projet dépend à notre avis la survie
de cette colonie. Toutefois, avant d'en venir à l'essence
même de notre proposition, laissez-nous vous rappeler quelques
faits saillants des étapes que nous avons franchies jusqu'à
ce jour.
Cela débuta quelque temps seulement après que les
darztls eurent rompu toute relation diplomatique avec nous.
Nous aurions pu prendre modèle sur les deux guerres froides
terrestres et tenter de soudoyer l'ennemi. N'aurait-il pas suffi
d'enlever un darztl, de lui faire des offres jusqu'à ce
qu'on eût trouvé son prix et de le renvoyer en espion
docile auprès de ses semblables ? Eh bien non :
la défection d'un darztl, quoi qu'on lui offrît,
ne semblait pas avoir de prix. De plus, lorsqu'on laissait le
prisonnier seul ne fût-ce qu'une minute, il avait tendance
à imiter ses prédécesseurs et à se
faire hara-kiri, alors pourtant que son espèce nous paraît
presque immortelle. Les voies darztls nous seront toujours impénétrables...
Pas question non plus de refaire le coup de l'enlèvement
des Sabines ! D'abord, nous ne cherchions nulle alliance
avec notre ennemi. Le but était de gagner du temps et
de découvrir ce qui se tramait chez eux et qui pouvait
venir contrecarrer notre plan centennal. Et puis, même
si le viol de guerre n'avait pas été depuis belle
lurette érigé en crime passible de l'exil à
perpétuité, évidemment, ces Sabines extraterrestres
étaient par trop incompatibles avec nous.
Alors, nous nous sommes dit qu'il suffisait d'élever des
petits darztls en être humains. Pas besoin de leur mère
pour cela ! On kidnapperait quelques lézardeaux ou,
mieux, on en fabriquerait à partir des embryons qui avaient
servi, naguère, à isoler leur matériel génétique,
et le tour serait joué. Après, pour peu qu'on eût
saisi le bébé monstre dès le sortir du vivarium,
le reste ne serait que routine, patience et longueur de temps.
On confierait la petite chose vagissante à une famille
normale et on laisserait l'amour parental faire le reste, en
n'y distillant qu'à peine un soupçon de conditionnement
extérieur, une dizaine de séances tout au plus,
pas de quoi appeler cela un lavage de cerveau.
Nous nous y sommes risqués, arrêtant notre choix
sur la culture d'embryons, car le rapt eût trop attiré
l'attention. Appelons cette initiative notre projet Alpha. Cela
produisit de beaux darztls miniatures qui hurlaient à
pleins poumons en battant de leur courte queue l'air suffoquant
de la pouponnière. Histoire de ne pas mettre tous nos
oeufs dans le même panier, si vous nous passez l'expression,
nous ne nous sommes pas limités à une seule tentative.
Nous voulions expérimenter diverses formes d'éducation
afin de multiplier les chances de réussite. Nous avons
pour cela fait appel à notre exopsychiatre Joëlle
Lamsong.
Comme certains d'entre vous le savent déjà, nous
sommes probablement allés trop vite : l'expérience
fut un lamentable échec. Vous pourrez en juger vous-même
si vous allez consulter le rapport de la docteure Lamsong. Ou
bien les extraterrestres sont trop repoussants aux yeux du commun
des mortels pour être jamais considérés,
même à l'aube de leur vie, comme de mignons petits
êtres à protéger, ou les humains ressentent
trop de méfiance à l'égard de leurs aînés.
Toujours est-il que le résultat fut lamentable.
Bien sûr, nous n'avions pas laissé les familles
repartir ainsi dans la nature. Sans doute se seraient-elles fait
lyncher, le petit enlever, arracher, piétiner. Et si le
projet n'était pas resté secret, le résultat
eût été le même. Non, les familles
avaient plutôt été relogées dans un
quartier protégé, dégagé à
cette fin dans l'enceinte même du service de la défense,
à l'abri des regards indiscrets. Peut-être bien
que cela n'encouragea guère les cellules familiales à
se comporter tout à fait normalement, mais cela n'explique
pas tous les coups, les rebuffades, les privations dont furent
victimes les bébés. Le climat torride qu'on imposa
aux familles, histoire de garder les petits en santé,
contribua-t-il à l'irascibilité générale
de la petite communauté ? Quoi qu'il en soit, tous
les humains de l'expérience se comportèrent très
mal et firent, par leurs agissements, échouer l'expérience.
On voulait élever un darztl en vrai petit humain pour
le former à la chaleur de ses hôtes primates, et
voilà que les dix lézardeaux étaient traités
comme des animaux - non, au moins certains animaux sont chouchoutés
par leurs maîtres, même les étranges tortues
à carapace poilue que certains des nôtres ont adoptées
sur cette planète -, comme des prisonniers à qui
on se contentait de dispenser les premières nécessités.
Il s'agissait pourtant de familles triées sur le volet,
issues des couches supérieures de nos services, conscientes
des enjeux du projet. Ce qui n'empêchait pas qu'un petit
darztl en moyenne était soigné chaque semaine,
qui pour une blessure suspecte, qui pour malnutrition, qui encore
pour des mutilations qu'il semblait lui-même s'être
infligées. La quatrième année d'une expérience
qui devait en durer vingt, on en découvrit un torturé
à mort entre deux bâtiments, victime de l'acharnement
d'enfants de la communauté - les autorités avaient
en effet opté pour des cellules familiales comportant
deux enfants ou plus au moment où avait débuté
l'expérience. Le projet a fait long feu encore quelques
mois. Puis, un soir, les huit jeunes darztls restants ont dressé
une embuscade et se sont jetés sur les enfants humains
de la communauté. Quelques jeunes ont été
grièvement blessés et l'un d'entre eux a littéralement
été éventré à main nue par
les lézardeaux de quatre ans. Ce fut le coup de grâce.
Nous avons mis fin à l'opération et avons éliminé
huit petits darztls, le neuvième étant disparu
entre-temps dans des circonstances suspectes. Et chacun est retourné
à sa vie d'antan et il s'en est trouvé bien peu
pour pleurer les petites créatures. Que voulez-vous, non
seulement nous n'appartenions pas à la même espèce,
mais nous ne sommes ni du même genre, ni du même
ordre à peine du même embranchement et certainement
pas du même monde !
***
Elle tomba sur son premier darztl le quatrième matin,
avant d'avoir eu le temps de se départir de ses artefacts
humains. Ses deuxième et troisième nuits passées
dans le désert avaient été moins éprouvantes
que la première, car elle avait eu la prévoyance
de consommer préventivement quelques rations et de s'arrêter
un peu avant la tombée de la nuit afin de se construire
un abri sur une pierre brûlante qui, à la fois grâce
au réchaud et à la couverture de survie, avait
réfléchi toute la nuit une chaleur bienfaisante.
Ce jour-là, elle s'était remise en route toute
guillerette, fredonnant même une vieille chanson de son
enfance que ses nouvelles facultés vocales émettaient
de manière quelque peu déformée.
Son chant s'interrompit net à la vue de l'étranger,
vraisemblablement un mâle vu sa taille, qui venait au loin,
monté sur une grosse bête, sans doute un haavl.
Il faudrait donc mettre en branle le plan B, celui où
elle jouait l'amnésique qui a échappé à
ses agresseurs humains. C'était un plan moins confortable
que le plan A, où on la découvrait seulement une
fois en sol darztl, ce qui lui donnait l'occasion de camoufler
ses instruments de manière à les récupérer
à la fin de la mission. Mais c'était le seul plan
qu'elle avait sous la main, alors il faudrait faire avec. Elle
prit un air abattu, rompu, et laissa l'autre s'approcher sans
le perdre de vue un instant.
« Ça va ? demanda le darztl en descendant de sa
monture.
- Je... je suis... Je ne... Je l'ignore », bafouilla-t-elle
d'un air hagard. Elle avait utilisé la première
personne du singulier, chose rare et extrêmement intime
pour un darztl, mais heureusement, son transducteur était
programmé pour convertir par défaut sa phrase en
une forme plus impersonnelle et plus conforme à la langue
indigène.
L'autre s'arrêta net et tira un objet d'un fourreau accroché
à son haavl. Au cas où il se serait agi d'une arme
à longue portée, elle s'immobilisa elle aussi.
« Que fait la darztl en plein désert ? »
insista l'étranger.
Elle parut se concentrer très fort, puis se laissa choir
sur le sol, feignant une très grande faiblesse, espérant
que les darztls manifestaient leur faiblesse de la sorte. À
son grand soulagement, son geste eut le résultat escompté.
Le darztl rengaina son arme et se précipita vers elle.
Il s'agenouilla à ses côtés et lui souleva
la tête dans un geste d'une très grande douceur.
« Ce n'est pas grave. Les darztls auront tout le temps
voulu de faire connaissance. Il faut reprendre des forces. »
Il tâta son corps à la recherche d'une blessure,
et comme prévu il découvrit les cicatrices toutes
fraîches des coups qu'on avait pris soin de lui infliger
pour plus de crédibilité. Elle ferma les yeux,
à la fois soulagée et révulsée par
une telle promiscuité. « Tout ira bien, maintenant,
la darztl rentrera bientôt à la maison. »
Elle sentit que l'autre lui entrouvrait les lèvres et
faisait couler dans sa bouche un liquide amer. Tout écoeurement
se dissipa et elle fut submergée par le plaisir d'être
ainsi étendue sur le sol brûlant sous un astre torride.
Elle dut s'assoupir, car lorsqu'elle rouvrit les yeux, le soleil
était déjà bas dans le ciel.
L'autre la regardait. Son fanon était d'un bleu mordoré
de violet. Dans un bref moment d'égarement, ou peut-être
parce que les effets de la mystérieuse potion se faisaient
encore sentir, elle se prit à trouver cette couleur jolie,
mais le darztl ouvrit la bouche pour parler et elle entrevit
ses longues dents et son fanon s'agita comme une gelée
gluante et elle le trouva de nouveau répugnant. « Ça
va mieux ? » Le fanon de l'étranger fut
de nouveau parcouru de traits de couleur. Elle devait avoir un
air hébété, car il reprit : « Cette
curieuse compagne est aussi myope qu'opaque... » Elle
comprit qu'il faisait référence à la coloration
de son propre fanon, qu'elle n'avait pas encore réussi
à animer comme un véritable darztl, ne connaissant
rien, de toute façon, à ce mode de communication
non verbale. Tout ce que les archives humaines en disaient, c'était
que le fanon des indigènes qu'on avait torturés
devenait brunâtre lorsqu'ils étaient soumis à
une grande souffrance. Mais des autres couleurs, évidemment,
on ne savait rien Elle joua les idiotes : « Je
ne comprends pas... » Le darztl se leva d'un bond.
Même si elle se savait plus grande que lui dans son corps
de darztl femelle, elle ne put s'empêcher d'être
impressionnée par sa carrure et pour peu elle se serait
levée et se serait enfuie à toutes jambes. Il se
méprit sur son sursaut. « Non, non, il faut
rester étendue. Il se fait tard, il vaut mieux passer
la nuit ici. »
Conférence de Chloé Guilimpert (suite)
Nous aurions pu reprendre l'expérience en modifiant quelques
données, mais le temps pressait. Nous ne pouvions nous
permettre d'attendre vingt années locales encore qu'une
nouvelle couvée fût parvenue à l'âge
adulte et fût prête à jouer les espions à
la solde des humains. Un de nos généticiens, Dieter
Sych, réunit les éléments d'un dossier qui
menait à une solution moins fastidieuse que la précédente.
Le génie génétique n'avait servi jusque-là
qu'à traiter des maladies héréditaires et
à modifier les cultures à croissance rapide, mais
rien n'interdisait de traiter l'« humainerie »
(nous citons ici textuellement les mots du docteur Sych) comme
une affection congénitale. Agir non sur la génération
suivante, mais sur celle qui était déjà
là posait plus de problèmes, mais n'était
pas sans précédent : ne l'avait-on pas adoptée
lorsqu'il avait fallu adapter au plus vite les quelques animaux
de ferme que nous avions tirés de leur hibernation à
notre arrivée sur Mars II ? Les résultats
n'étaient pas permanents - sans être pour autant
réversibles - et s'estompaient en partie dès qu'on
cessait de consommer la médication - causant souvent la
mort du sujet toutefois -, mais les implants sous-cutanés
facilitaient grandement les choses. De plus, ce que le génie
génétique n'était pas apte à masquer
ou à générer, la chirurgie esthétique
le construirait de toutes pièces. Vous nous direz que
nous aurions dû prendre notre temps, nous assurer de la
viabilité de notre projet, mais comme vous le savez, chaque
jour comptait ! Tout ce qu'il nous fallut faire, ce fut
ignorer certaines règles d'éthique.
Dans le cas de notre projet Beta, nous choisîmes dix volontaires
- décidément, au service de la défense,
quelqu'un avait une fascination pour le chiffre 10 - parmi les
victimes d'affections héréditaires récentes.
Nous précisons qu'il s'agissait invariablement d'une mutation
de fraîche date, causée par le nouvel environnement
planétaire, car, bien sûr, plusieurs d'entre vous
n'êtes pas sans savoir qu'aucune affection congénitale
décelable n'avait été tolérée
chez les passagers du vaisseau-mère en partance vers Mars
II ! Les volontaires étaient donc tous des malades
qui, pour des raisons de hiérarchie, étaient incapables
de s'offrir une thérapie génique à court
ou à moyen terme. En échange de leur guérison,
nous leur avons proposé ni plus ni moins de vendre leur
âme au diable. Il va sans dire que peu ont refusé.
L'expérience se déroula rondement. Bientôt,
les humains furent transformés en dix authentiques darztls...
© 2004 Éditions
Alire & Sylvie Bérard
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