Contacts



Auteurs


Romans
Nouvelles
Essais


Catalogue
Commandes


L'ASFFQ


Manuscrits


Sur le Web...


Sortie

Tigane -1

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Corinne Faure-Geors

 

 

(Chapitre 2, p. 42-47)

«C'est à nous», annonça Menico en lissant nerveusement son plus beau pourpoint de satin sur sa bedaine. Devin, qui cherchait négligemment l'air de sa berceuse sur un luth qui traînait là, eut un sourire rassurant pour son employeur. Son associé, pour être exact.

Devin avait cessé d'être apprenti à l'âge de dix-sept ans. Menico, fatigué de repousser tous ceux, et ils étaient nombreux, qui offraient de racheter le contrat de son jeune ténor, avait fini par proposer à Devin le statut de compagnon, tel qu'il était défini par la guilde, ainsi qu'un salaire fixe, après avoir bien expliqué au jeune homme combien il était redevable à son patron, et qu'une conduite loyale était le seul moyen de s'acquitter de sa dette et de lui prouver sa gratitude. Devin en était parfaitement conscient; d'ailleurs, il avait beaucoup d'affection pour Menico.

L'été suivant, après que d'autres directeurs de troupes rivales eurent réitéré leur désir d'embaucher Devin pendant la saison des mariages en Corte, Menico lui avait cédé dix pour cent des actions de la compagnie. Non sans lui tenir le même discours, au mot près, que la fois précédente.

C'était un honneur considérable, Devin ne l'ignorait pas. Seul le vieil Eghano, qui jouait des percussions et de divers instruments à cordes du Certando, et suivait Menico depuis le début, était également associé. Les autres étaient tous apprentis ou compagnons avec des contrats de quelques mois seulement. Mais, présentement, en raison de l'épidémie de peste qui avait sévi dans le Sud au printemps, toutes les troupes de la Palme étaient à court d'artistes et cherchaient des musiciens, des danseurs et des chanteurs pour la saison.

Un chapelet de sons obsédants, à peine audibles, retinrent l'attention de Devin qui posa son luth. Il tourna la tête et sourit. Alessan, l'un des trois nouveaux, esquissait d'un souffle léger la berceuse que Devin essayait de jouer au luth. À la flûte de Pan des bergers de Tregea, la musique en était étrange, presque surnaturelle.

Alessan, dont les cheveux de jais blanchissaient déjà aux tempes, lui fit un clin d'oeil tandis que ses doigts continuaient à s'activer sur l'instrument. Ils terminèrent le morceau ensemble, s'accompagnant à la flûte et au luth, et fredonnant l'air sur un registre de ténor.

«J'aimerais bien connaître cette chanson, fit Devin avec regret lorsqu'ils eurent terminé. C'est mon père qui m'a appris cet air lorsque j'étais enfant, mais il n'a jamais pu retrouver les paroles.»

Le visage fin et mobile d'Alessan paraissait absorbé. Devin ne savait pas grand-chose du Trégéen au bout de deux semaines de répétitions, sinon que l'homme jouait exceptionnellement bien de la flûte et se conduisait en vrai professionnel. En tant qu'associé de Menico, seuls ces deux critères lui importaient. Alessan ne traînait guère dans les parages de l'auberge en dehors du travail, mais il était toujours à l'heure pour les répétitions annoncées.

«Je pourrais peut-être les retrouver en cherchant un peu, dit-il en se passant la main dans les cheveux d'une façon qui lui était propre. Je les ai sues autrefois, il y a très longtemps.» Il sourit.

«Ce n'est pas important, fit Devin. J'ai bien vécu sans jusqu'à présent. Ce n'est qu'une vieille chanson, un souvenir de mon père. Si tu restes avec nous cet hiver, nous aurons tout le temps de chercher.»

Menico aurait approuvé pareille suggestion, il le savait. Le directeur de la troupe estimait qu'Alessan était une trouvaille et que le salaire qu'il demandait était plus que raisonnable.

La bouche expressive du flûtiste se tordit en une moue légèrement ironique. «Les vieilles chansons et les souvenirs qu'on garde de son père sont importants, fit-il. Le tien serait-il mort?»

Devin exécuta le geste de protection: main tendue, deux doigts repliés vers le bas.

«Pas que je sache, bien que je ne l'aie pas vu depuis six ans. Menico lui a parlé lors de son dernier passage au nord de l'Asoli, et lui a remis quelques chiaros de ma part. Mais moi, je ne suis jamais retourné à la ferme.»

Alessan réfléchit quelques instants. «Pure souche asolienne, devina-t-il d'une voix pénétrante. Pas de place pour un garçon avec de l'ambition et une voix comme la tienne?

- C'est presque ça, admit Devin, chagrin. Bien que je ne me sois jamais vraiment senti ambitieux. Instable, plutôt. Et nous ne sommes pas originaires d'Asoli, à vrai dire. Nous sommes venus de Basse-Corte quand j'étais tout petit.»

Alessan acquiesça. «Je n'étais pas loin», fit-il. L'homme avait des accents de monsieur-qui-sait-tout, se dit Devin, mais il jouait de la flûte trégéenne comme un dieu. Aussi bien que les bergers sur la montagne d'Adaon, dans le Sud.

Mais ils n'eurent pas le temps de poursuivre cette discussion.

«C'est à nous!» fit Menico, revenant en hâte vers la pièce où ils attendaient, au milieu de meubles couverts de toiles poussiéreuses, dans un palais vide depuis si longtemps.

«Nous commencerons par le Lamento pour Adaon», annonça-t-il alors qu'ils étaient déjà au courant depuis le début de l'après-midi. Il s'essuya les paumes sur les flancs de son pourpoint. «Devin, ce chant est le tien, mon garçon. Fais en sorte que je sois fier de toi.» Son exhortation habituelle. «Puis nous enchaînerons tous ensemble avec la Ronde des années. Catriana, es-tu sûre de pouvoir monter aussi haut ou préfères-tu que nous baissions d'un ton?

- Je peux monter», répondit Catriana avec une brusquerie que Devin mit sur le compte de la nervosité. Mais, quand elle se tourna vers lui, il comprit: son regard, loin au-delà de l'envie de satisfaire un désir immédiat, tendait vers un rivage qu'il ne connaissait pas.

«J'aimerais beaucoup obtenir ce contrat», déclara alors Alessan de Tregea avec une grande douceur.

«Pas possible!» fit Devin, moqueur, découvrant à mesure qu'il parlait qu'il était nerveux lui aussi. Alessan éclata pourtant de rire, ainsi que le vieil Eghano, qui franchit le seuil avec eux: Eghano avait été témoin de tant d'événements après toutes ces années de tournées qu'il n'allait pas s'énerver pour une simple audition. Sans qu'il prononçât une parole, sa présence eut, comme toujours, un effet apaisant sur Devin.

«J'espère me montrer convaincant. Je ferai de mon mieux», ajouta le jeune homme pour la deuxième fois de l'après-midi, sans savoir très bien à qui il s'adressait ni pourquoi il éprouvait le besoin de faire cette déclaration.

 

Fut-ce grâce à la Triade ou en dépit de la Triade, comme disait son père, Devin convainquit tout le monde.

Le principal auditeur était un descendant des Sandreni, délicatement parfumé et habillé avec extravagance. Avec son allure avachie et les cernes artificiellement accentués autour de ses yeux, cet homme qui, selon Devin, devait approcher de la quarantaine, était la preuve manifeste qu'Alberico le tyran n'avait pas grand-chose à craindre des descendants de Sandre d'Astibar.

Alignés derrière ce personnage bouffon, les prêtres d'Eanna et de Morian arboraient des vêtements blancs ou gris clair. Le contraste était saisissant avec la prêtresse d'Adaon en robe écarlate, les cheveux coupés très court. On était en automne, les Quatre-Temps approchaient, aussi ne fut-il pas surpris par sa coiffure. Par contre, il n'en revenait pas que le clergé assistât à l'audition. Ces gens-là le mettaient mal à l'aise, un sentiment qu'il avait hérité de son père, mais dans la situation présente il ne s'agissait pas de laisser pareille gêne le troubler, et il chassa bien vite cette pensée.

Il garda le regard tourné vers l'élégant fils du duc, le seul qui importât vraiment, en fait. Il se concentra pour atteindre un point silencieux à l'intérieur de lui-même, comme Menico lui avait appris à le faire.

Celui-ci donna le signal à Nieri et Aldine, les deux danseuses aux membres graciles, qui avaient revêtu une chemise de deuil gris-bleu, presque transparente, et des gants noirs. Un instant plus tard, après qu'elles eurent exécuté un premier passage bras dessus, bras dessous, il se tournait vers Devin.

Et Devin lui donna à entendre, ainsi qu'à tous les autres, le Lamento qui accompagne la mort automnale d'Adaon parmi les cyprès des collines comme jamais encore il ne l'avait interprété.

Alessan de Tregea l'accompagnait à la flûte, et on aurait dit qu'à eux deux ils entraînaient Nieri et Aldine au-delà des pas de danse sur le plancher fraîchement balayé, et leur ouvraient la voie à l'articulation laconique et précise du rituel qu'exigeait le Lamento et qui n'était que rarement atteinte.

Quand ils eurent fini, Devin redescendit doucement des collines de Tregea où le dieu était mort au milieu des cèdres et des cyprès, et où il mourrait de nouveau chaque automne, pour s'apercevoir que le fils de Sandre d'Astibar pleurait. Ses larmes laissaient de longues traînées sur les ombres soigneusement dessinées autour des yeux, ce qui signifiait, Devin le comprit brusquement, qu'il n'avait pas pleuré en entendant les trois compagnies précédentes.

Marra, que sa jeunesse et son attitude strictement professionnelle rendaient intolérante, aurait méprisé ces larmes-là, il le savait. «À quoi bon pareil étalage en présence de professionnels?» disait-elle quand leurs rites funèbres étaient interrompus par les effusions de leurs clients.

Déjà à l'époque, Devin se montrait moins sévère. Et il l'était encore moins aujourd'hui qu'elle était morte et qu'il avait dû ravaler son propre chagrin en public le jour de son enterrement, dans le Certando, quand Burnet di Corte avait fait chanter le rite funèbre à sa troupe par courtoisie envers Menico.

Mais, lorsqu'il croisa le regard provocant que l'héritier des Sandreni lui lançait du plus profond de ses yeux cernés de traînées noires, et celui presque aussi significatif du prêtre de Morian aux doigts boudinés (pourquoi, au nom de la Triade, les dieux étaient-ils si mal servis?), Devin se dit qu'il allait devoir être prudent dans ce palais le lendemain, même avec le contrat en poche. Il se promit d'apporter son couteau...

© 1998 Éditions L'Atalante pour la traduction
© 1998 Éditions Alire pour la présente édition


Pour connaître la suite...