(Chapitre 2, p. 42-47)
«C'est à nous», annonça Menico en
lissant nerveusement son plus beau pourpoint de satin sur sa
bedaine. Devin, qui cherchait négligemment l'air de sa
berceuse sur un luth qui traînait là, eut un sourire
rassurant pour son employeur. Son associé, pour être
exact.
Devin avait cessé d'être apprenti à l'âge
de dix-sept ans. Menico, fatigué de repousser tous ceux,
et ils étaient nombreux, qui offraient de racheter le
contrat de son jeune ténor, avait fini par proposer à
Devin le statut de compagnon, tel qu'il était défini
par la guilde, ainsi qu'un salaire fixe, après avoir bien
expliqué au jeune homme combien il était redevable
à son patron, et qu'une conduite loyale était le
seul moyen de s'acquitter de sa dette et de lui prouver sa gratitude.
Devin en était parfaitement conscient; d'ailleurs, il
avait beaucoup d'affection pour Menico.
L'été suivant, après que d'autres directeurs
de troupes rivales eurent réitéré leur désir
d'embaucher Devin pendant la saison des mariages en Corte, Menico
lui avait cédé dix pour cent des actions de la
compagnie. Non sans lui tenir le même discours, au mot
près, que la fois précédente.
C'était un honneur considérable, Devin ne l'ignorait
pas. Seul le vieil Eghano, qui jouait des percussions et de divers
instruments à cordes du Certando, et suivait Menico depuis
le début, était également associé.
Les autres étaient tous apprentis ou compagnons avec des
contrats de quelques mois seulement. Mais, présentement,
en raison de l'épidémie de peste qui avait sévi
dans le Sud au printemps, toutes les troupes de la Palme étaient
à court d'artistes et cherchaient des musiciens, des danseurs
et des chanteurs pour la saison.
Un chapelet de sons obsédants, à peine audibles,
retinrent l'attention de Devin qui posa son luth. Il tourna la
tête et sourit. Alessan, l'un des trois nouveaux, esquissait
d'un souffle léger la berceuse que Devin essayait de jouer
au luth. À la flûte de Pan des bergers de Tregea,
la musique en était étrange, presque surnaturelle.
Alessan, dont les cheveux de jais blanchissaient déjà
aux tempes, lui fit un clin d'oeil tandis que ses doigts continuaient
à s'activer sur l'instrument. Ils terminèrent le
morceau ensemble, s'accompagnant à la flûte et au
luth, et fredonnant l'air sur un registre de ténor.
«J'aimerais bien connaître cette chanson, fit
Devin avec regret lorsqu'ils eurent terminé. C'est mon
père qui m'a appris cet air lorsque j'étais enfant,
mais il n'a jamais pu retrouver les paroles.»
Le visage fin et mobile d'Alessan paraissait absorbé.
Devin ne savait pas grand-chose du Trégéen au bout
de deux semaines de répétitions, sinon que l'homme
jouait exceptionnellement bien de la flûte et se conduisait
en vrai professionnel. En tant qu'associé de Menico, seuls
ces deux critères lui importaient. Alessan ne traînait
guère dans les parages de l'auberge en dehors du travail,
mais il était toujours à l'heure pour les répétitions
annoncées.
«Je pourrais peut-être les retrouver en cherchant
un peu, dit-il en se passant la main dans les cheveux d'une façon
qui lui était propre. Je les ai sues autrefois, il y a
très longtemps.» Il sourit.
«Ce n'est pas important, fit Devin. J'ai bien vécu
sans jusqu'à présent. Ce n'est qu'une vieille chanson,
un souvenir de mon père. Si tu restes avec nous cet hiver,
nous aurons tout le temps de chercher.»
Menico aurait approuvé pareille suggestion, il le savait.
Le directeur de la troupe estimait qu'Alessan était une
trouvaille et que le salaire qu'il demandait était plus
que raisonnable.
La bouche expressive du flûtiste se tordit en une moue
légèrement ironique. «Les vieilles chansons
et les souvenirs qu'on garde de son père sont importants,
fit-il. Le tien serait-il mort?»
Devin exécuta le geste de protection: main tendue,
deux doigts repliés vers le bas.
«Pas que je sache, bien que je ne l'aie pas vu depuis
six ans. Menico lui a parlé lors de son dernier passage
au nord de l'Asoli, et lui a remis quelques chiaros de ma part.
Mais moi, je ne suis jamais retourné à la ferme.»
Alessan réfléchit quelques instants. «Pure
souche asolienne, devina-t-il d'une voix pénétrante.
Pas de place pour un garçon avec de l'ambition et une
voix comme la tienne?
- C'est presque ça, admit Devin, chagrin. Bien que
je ne me sois jamais vraiment senti ambitieux. Instable, plutôt.
Et nous ne sommes pas originaires d'Asoli, à vrai dire.
Nous sommes venus de Basse-Corte quand j'étais tout petit.»
Alessan acquiesça. «Je n'étais pas loin»,
fit-il. L'homme avait des accents de monsieur-qui-sait-tout,
se dit Devin, mais il jouait de la flûte trégéenne
comme un dieu. Aussi bien que les bergers sur la montagne d'Adaon,
dans le Sud.
Mais ils n'eurent pas le temps de poursuivre cette discussion.
«C'est à nous!» fit Menico, revenant en
hâte vers la pièce où ils attendaient, au
milieu de meubles couverts de toiles poussiéreuses, dans
un palais vide depuis si longtemps.
«Nous commencerons par le Lamento pour Adaon»,
annonça-t-il alors qu'ils étaient déjà
au courant depuis le début de l'après-midi. Il
s'essuya les paumes sur les flancs de son pourpoint. «Devin,
ce chant est le tien, mon garçon. Fais en sorte que je
sois fier de toi.» Son exhortation habituelle. «Puis
nous enchaînerons tous ensemble avec la Ronde des années.
Catriana, es-tu sûre de pouvoir monter aussi haut ou préfères-tu
que nous baissions d'un ton?
- Je peux monter», répondit Catriana avec une
brusquerie que Devin mit sur le compte de la nervosité.
Mais, quand elle se tourna vers lui, il comprit: son regard,
loin au-delà de l'envie de satisfaire un désir
immédiat, tendait vers un rivage qu'il ne connaissait
pas.
«J'aimerais beaucoup obtenir ce contrat», déclara
alors Alessan de Tregea avec une grande douceur.
«Pas possible!» fit Devin, moqueur, découvrant
à mesure qu'il parlait qu'il était nerveux lui
aussi. Alessan éclata pourtant de rire, ainsi que le vieil
Eghano, qui franchit le seuil avec eux: Eghano avait été
témoin de tant d'événements après
toutes ces années de tournées qu'il n'allait pas
s'énerver pour une simple audition. Sans qu'il prononçât
une parole, sa présence eut, comme toujours, un effet
apaisant sur Devin.
«J'espère me montrer convaincant. Je ferai de
mon mieux», ajouta le jeune homme pour la deuxième
fois de l'après-midi, sans savoir très bien à
qui il s'adressait ni pourquoi il éprouvait le besoin
de faire cette déclaration.
Fut-ce grâce à la Triade ou en dépit de
la Triade, comme disait son père, Devin convainquit tout
le monde.
Le principal auditeur était un descendant des Sandreni,
délicatement parfumé et habillé avec extravagance.
Avec son allure avachie et les cernes artificiellement accentués
autour de ses yeux, cet homme qui, selon Devin, devait approcher
de la quarantaine, était la preuve manifeste qu'Alberico
le tyran n'avait pas grand-chose à craindre des descendants
de Sandre d'Astibar.
Alignés derrière ce personnage bouffon, les
prêtres d'Eanna et de Morian arboraient des vêtements
blancs ou gris clair. Le contraste était saisissant avec
la prêtresse d'Adaon en robe écarlate, les cheveux
coupés très court. On était en automne,
les Quatre-Temps approchaient, aussi ne fut-il pas surpris par
sa coiffure. Par contre, il n'en revenait pas que le clergé
assistât à l'audition. Ces gens-là le mettaient
mal à l'aise, un sentiment qu'il avait hérité
de son père, mais dans la situation présente il
ne s'agissait pas de laisser pareille gêne le troubler,
et il chassa bien vite cette pensée.
Il garda le regard tourné vers l'élégant
fils du duc, le seul qui importât vraiment, en fait. Il
se concentra pour atteindre un point silencieux à l'intérieur
de lui-même, comme Menico lui avait appris à le
faire.
Celui-ci donna le signal à Nieri et Aldine, les deux
danseuses aux membres graciles, qui avaient revêtu une
chemise de deuil gris-bleu, presque transparente, et des gants
noirs. Un instant plus tard, après qu'elles eurent exécuté
un premier passage bras dessus, bras dessous, il se tournait
vers Devin.
Et Devin lui donna à entendre, ainsi qu'à tous
les autres, le Lamento qui accompagne la mort automnale
d'Adaon parmi les cyprès des collines comme jamais encore
il ne l'avait interprété.
Alessan de Tregea l'accompagnait à la flûte,
et on aurait dit qu'à eux deux ils entraînaient
Nieri et Aldine au-delà des pas de danse sur le plancher
fraîchement balayé, et leur ouvraient la voie à
l'articulation laconique et précise du rituel qu'exigeait
le Lamento et qui n'était que rarement atteinte.
Quand ils eurent fini, Devin redescendit doucement des collines
de Tregea où le dieu était mort au milieu des cèdres
et des cyprès, et où il mourrait de nouveau chaque
automne, pour s'apercevoir que le fils de Sandre d'Astibar pleurait.
Ses larmes laissaient de longues traînées sur les
ombres soigneusement dessinées autour des yeux, ce qui
signifiait, Devin le comprit brusquement, qu'il n'avait pas pleuré
en entendant les trois compagnies précédentes.
Marra, que sa jeunesse et son attitude strictement professionnelle
rendaient intolérante, aurait méprisé ces
larmes-là, il le savait. «À quoi bon pareil
étalage en présence de professionnels?» disait-elle
quand leurs rites funèbres étaient interrompus
par les effusions de leurs clients.
Déjà à l'époque, Devin se montrait
moins sévère. Et il l'était encore moins
aujourd'hui qu'elle était morte et qu'il avait dû
ravaler son propre chagrin en public le jour de son enterrement,
dans le Certando, quand Burnet di Corte avait fait chanter le
rite funèbre à sa troupe par courtoisie envers
Menico.
Mais, lorsqu'il croisa le regard provocant que l'héritier
des Sandreni lui lançait du plus profond de ses yeux cernés
de traînées noires, et celui presque aussi significatif
du prêtre de Morian aux doigts boudinés (pourquoi,
au nom de la Triade, les dieux étaient-ils si mal servis?),
Devin se dit qu'il allait devoir être prudent dans ce palais
le lendemain, même avec le contrat en poche. Il se promit
d'apporter son couteau...
© 1998 Éditions
L'Atalante pour la traduction
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