(Chapitre 14, p. 37-44)
«Par ici! s'écria Alessan en désignant
une trouée entre deux massifs, il y a un village de l'autre
côté.»
Devin jura et, se penchant sur l'encolure de son cheval, enfonça
les talons dans les flancs de l'animal pour suivre Erlein en
direction de la trouée, sous le disque rouge du soleil
couchant.
Derrière lui, une huitaine voire une douzaine de brigands
des montagnes venaient de débouler des massifs couleur
sépia à cette heure. Après les avoir entraperçus
avec effroi et reçu l'ordre de s'arrêter, Devin
ne s'était plus retourné.
Il comprit qu'ils ne s'en sortiraient pas malgré la
proximité du village. Cela faisait des heures qu'ils galopaient
à fond de train, et les chevaux qu'Aliénor leur
avait cédés étaient fatigués. Si
ses amis et lui se lançaient dans une course effrénée
contre des brigands aux montures fringantes, il ne donnait pas
cher de leur vie. Il grinça des dents et se remit en route
sans prêter attention à la douleur dans sa jambe
suite au bond qu'il avait exécuté de bonne heure
ce jour-là, ni aux coupures qui s'étaient rouvertes
et le brûlaient.
Le vent leur sifflait de plus en plus fort aux oreilles à
mesure qu'ils avançaient. Il vit Alessan se retourner
sur sa selle, une flèche encochée dans son arc
tendu. Le prince tira derrière lui une première
fois dans la lumière crépusculaire, puis une seconde,
les muscles noués par l'intensité de l'effort.
Une tentative incertaine et désespérée à
une telle allure.
Deux des hommes poussèrent un hurlement. Devin se retourna
un instant et vit l'un d'eux tomber. Une volée de flèches
s'éparpillèrent tout près d'eux.
«Ils ralentissent, fit Erlein d'une voix rauque en jetant
lui aussi un coup d'oeil derrière lui. À combien
sommes-nous de ce village?
- À vingt minutes environ, après la trouée.
En avant!»
Alessan ne tira pas d'autre flèche et se pencha pour
faire accélérer son cheval gris. Ils filèrent
au vent le long de la piste éclairée par le soleil,
entre les deux zones d'ombre que dessinaient les massifs couverts
de bruyère, et s'engouffrèrent dans la trouée.
Ils n'arrivèrent pas à l'autre extrémité.
À l'endroit où la piste tournait pour épouser
la courbe des massifs, huit cavaliers barraient l'issue de la
trouée, leurs arcs tranquillement pointés sur eux.
Ils tirèrent sur les rênes et arrêtèrent
brutalement les chevaux. Devin jeta un bref coup d'oeil derrière
lui et vit les bandits qui les poursuivaient pénétrer
dans la trouée à leur tour. L'un des chevaux n'avait
plus de cavalier; un homme se tenait l'épaule, une flèche
fichée dedans.
Il se tourna vers Alessan et surprit le regard désespéré
mais résolu du prince.
«Ne fais pas l'idiot! lança sèchement
Erlein. Tu ne peux pas passer, et tu ne peux pas non plus tuer
autant d'hommes.
- Je peux toujours essayer», répliqua Alessan
avec un regard de bête en cage, tout en inspectant rapidement
le défilé et les parois escarpées de chaque
côté à la recherche d'une issue. Il avait
arrêté son cheval cependant, et s'abstint de lever
son arc.
«Nous sommes tombés en plein dans le piège.
Quelle noble fin après deux décennies de rêve!»
grinça-t-il d'une voix rauque, amère, corrosive
presque, tant il se sentait mortifié.
C'est pourtant la vérité, constata Devin un
peu tard. Ce défilé était parfait pour les
embuscades, et la Triade sait combien les brigands sont nombreux
dans ces régions sauvages au sud du Certando. Les mercenaires
barbadiens eux-mêmes ne s'y aventuraient guère,
et les honnêtes gens ne sortaient pas si près de
la nuit. Mais Alessan et les siens n'avaient guère le
choix, étant donné la distance qu'ils devaient
parcourir et le peu de temps dont ils disposaient.
Il était d'ailleurs probable qu'ils n'arriveraient
jamais à destination; que leur chemin s'arrêterait
là. Il faisait encore assez jour pour distinguer les hors-la-loi,
et leur allure n'était guère rassurante. Peut-être
n'attachaient-ils pas grande importance à leur tenue vestimentaire,
mais leurs chevaux n'avaient rien à voir avec les haridelles
épuisées que montaient la plupart des brigands.
Et cette embuscade avait de toute évidence été
soigneusement préparée.
Un homme se détacha de la rangée de cavaliers
et fit avancer son cheval de quelques pas dans leur direction.
«Lâchez vos arcs, dit-il avec une autorité
naturelle. Je n'aime pas m'adresser à des hommes armés.
- Moi non plus», répliqua Alessan d'un air sinistre
tout en dévisageant l'homme. Mais, un instant plus tard,
il laissait tomber son arc. Erlein en fit autant.
«Le gamin aussi», fit le chef des hors-la-loi
sans se départir de son calme. C'était un grand
gaillard entre deux âges, au visage épanoui, à
la barbe couleur de feu dans la lumière évanescente.
Il portait un chapeau noir à larges bords qui lui cachait
les yeux.
«Je n'ai pas d'arc», répondit aussitôt
Devin en laissant tomber son épée.
À ces mots, des rires ironiques fusèrent ici
et là.
«Magian, comment se fait-il que tes hommes se soient
trouvés à portée de leurs flèches?»
demanda le barbu d'une voix plus ferme. Lui-même n'avait
pas ri. «Tu connaissais les instructions. Tu sais comment
nous procédons.
- Ils n'étaient pas à portée, si tu veux
mon avis», répondit une voix rageuse qui couvrit
le martèlement des sabots. Leurs poursuivants venaient
d'arriver. Le piège se refermait complètement.
«Il a tiré dans la pénombre et derrière
lui. Il a eu beaucoup de chance, Ducas.
- Il n'aurait pas eu la moindre chance si tu avais fait ton
travail correctement. Où est Abhar?
- Il est tombé avec une flèche dans la cuisse.
Torre est retourné le chercher.
- Une perte de temps, le gourmanda l'homme à la barbe.
J'ai horreur de ça.» Sa silhouette massive et sombre
se découpait dans le soleil couchant. Derrière
lui, sept autres cavaliers tenaient prêts leurs arcs.
«Si vous n'aimez pas perdre votre temps, lui dit Alessan,
vous risquez de ne pas apprécier votre capture de ce soir.
Nous n'avons rien d'autre à vous offrir que nos armes;
nos vies, si vous êtes de ceux qui tuez pour le plaisir.
- Cela m'arrive», fit l'homme qui répondait au
nom de Ducas sans élever la voix. Devin le trouvait étonnamment
calme et sentait qu'il avait sa bande bien en main. «Mes
deux hommes sont-ils en danger de mort? Vous utilisez des flèches
empoisonnées?»
Alessan prit un air de dédain. «Pas même
contre les Barbadiens. Pourquoi? Vous si?
- Cela m'arrive, répéta le chef de la bande.
Surtout contre les Barbadiens. Nous sommes dans les montagnes,
après tout.» Il sourit pour la première fois
- un sourire vorace, sans chaleur. Devin pensa tout à
coup que pour rien au monde il n'aurait voulu s'approprier les
souvenirs de cet homme, pas plus que ses rêves.
Alessan était silencieux. Il faisait de plus en plus
sombre dans le défilé. Devin le vit lancer un regard
interrogateur à Erlein. Le magicien secoua la tête
- un mouvement ténu, à peine perceptible. «Ils
sont trop nombreux, murmura-t-il, et d'ailleurs...
- Celui qui a les cheveux gris est magicien!» cria un
des hommes derrière Ducas, d'un ton catégorique.
Un homme râblé, au visage poupin, vint ranger
son cheval à côté de celui de son chef. «N'y
songe même pas, poursuivit-il en fixant Erlein dans les
yeux. Je contrerai tout ce que tu entreprendras.» Surpris,
Devin regarda les mains de l'homme, mais il faisait trop sombre
pour voir s'il lui manquait deux doigts ou pas. Ce devait pourtant
être le cas.
Ils venaient de tomber sur un autre magicien. Voilà
qui n'allait pas arranger leurs affaires.
«Et combien de temps exactement penses-tu qu'il faudrait
à un pisteur pour te retrouver? disait Erlein d'une voix
doucereuse, avec tous les signes de pratiques magiques que nous
laisserions derrière nous et qui mèneraient tous
ici?
- Il y a assez de flèches pointées vers ta gorge
et ton coeur pour empêcher qu'une telle éventualité
se concrétise, intervint le chef des brigands. Mais je
dois avouer que tout cela devient passionnant. Un archer et un
magicien voyageant ensemble un jour de Quatre-Temps. Vous n'avez
donc pas peur des morts? Et le gamin, que fait-il?
- Je suis chanteur, répondit Devin d'une voix lugubre.
Devin d'Asoli, récemment encore de la compagnie de Menico
di Ferraut, si ce nom vous dit quelque chose.» Son but
était d'entretenir la conversation coûte que coûte.
Il avait entendu dire que des bandes de hors-la-loi épargnaient
parfois les artistes en échange d'une nuit de musique
et de chansons. Mais peut-être prenait-il ses désirs
pour des réalités. Il lui vint une idée.
«De loin vous nous avez pris pour des Barbadiens, non?
C'est pour cela que vous nous avez tendu un piège.
- Tu es malin pour un chanteur, murmura Ducas, même
si tu ne l'es pas assez pour éviter de sortir un jour
de Quatre-Temps. Bien sûr que nous vous avons pris pour
des Barbadiens. En dehors des Barbadiens et des hors-la-loi,
qui d'autre s'aventurerait dehors un jour de Quatre-Temps? Et
tous les hors-la-loi à vingt milles à la ronde
sont des miens.
- Il y a hors-la-loi et hors-la-loi, fit doucement Alessan.
Si ce sont des mercenaires barbadiens que vous poursuiviez, alors
nous sommes du même bord et laissez-moi vous dire, car
c'est la stricte vérité, Ducas, que si vous nous
empêchez de poursuivre notre chemin ou si vous nous tuez,
vous rendrez un immense service à Barbadior et à
Ygrath, un service tel qu'ils n'auraient jamais osé vous
le demander.» Il y eut un silence, comme on pouvait s'y
attendre. Un vent glacial s'engouffra dans la trouée,
qui souleva les jeunes touffes d'herbe dans l'obscurité
croissante.
«Vous avez une haute opinion de vous-mêmes, me
semble-t-il, fit Ducas au bout de quelques instants. Et je devrais
peut-être chercher à savoir pourquoi. Il est temps
que vous me disiez qui vous êtes exactement et pourquoi
vous voyagez au crépuscule un jour de Quatre-Temps; j'en
tirerai mes propres conclusions.
- Je m'appelle Alessan. Je me dirige à l'ouest. Ma
mère est mourante et m'a fait appeler à son chevet.
- Quel bon fils tu fais! Mais ton seul nom ne m'apprend rien
et l'Ouest est vaste, mon ami l'archer. Qui es-tu exactement
et où te diriges-tu?» La voix était cinglante
cette fois. Devin sursauta. Derrière Ducas, sept hommes
tendirent la corde de leur arc.
Le cur battant, Devin vit Alessan hésiter. Le soleil
se réduisait à un disque rouge coupé en
deux par l'horizon de l'autre côté de la trouée.
Le vent soufflait plus fort, annonçant une nuit froide
après ce premier jour de printemps.
Devin avait froid lui aussi. Il jeta un coup d'oeil à
Erlein et s'aperçut que le magicien le dévisageait,
comme s'il attendait quelque chose. Alessan n'avait pas encore
parlé. Ducas se tourna de manière pressante sur
sa selle.
Devin avala sa salive. Il savait que cette réponse-là
était encore plus difficile à formuler pour Alessan
que pour lui. Alors il se risqua : «De Tigane. Il est de
Tigane, et moi aussi.»
Il avait pris soin de s'adresser au magicien qui accompagnait
les hors-la-loi et non à Ducas ou aux autres cavaliers.
Il s'aperçut, en le regardant du coin de l'oeil, qu'Alessan
en faisait autant pour éviter de croiser les regards de
totale incompréhension qui, ils le savaient tous deux,
ne manqueraient pas de suivre. Avec le magicien, ce serait différent.
Les magiciens n'étaient pas sourds à ce nom.
Un murmure monta parmi les hommes devant et derrière
eux. Et, tout à coup, une voix s'éleva au milieu
des ombres que dessinait la nuit tombante dans ce site isolé,
une voix qui venait de la rangée d'hommes derrière
eux.
«Par le sang du dieu!» s'écria cette voix
du fond du coeur. Devin se retourna. Un homme était descendu
de cheval, qui s'avançait vers eux à grands pas.
L'homme, à peine plus grand que Devin, paraissait avoir
trente ans, guère plus. Il était clair qu'il souffrait,
et il se déplaçait avec difficulté ; la
flèche d'Alessan était encore logée dans
son bras.
Ducas regardait le magicien. «Sertino, qu'est-ce que
c'est que cette histoire? dit-il, visiblement agacé. Je
ne...
- C'est de la sorcellerie, déclara le magicien tout
net.
- La sienne?» Ducas fit un signe de tête en direction
d'Erlein.
«Non, rien à voir avec la sienne.» C'était
l'homme blessé qui venait de répondre, les yeux
rivés sur le visage d'Alessan. «Lui n'est qu'un
pauvre petit magicien. Je parle de vraie sorcellerie. C'est le
pouvoir de Brandin d'Ygrath qui vous empêche tous d'entendre
le nom.»
D'un geste rageur, Ducas ôta son chapeau, révélant
un crâne dégarni ceint d'une couronne de cheveux
d'un roux flamboyant. «Et comment se fait-il que tu l'entendes,
toi, Naddo?»
L'homme oscilla sur ses jambes, prêt à perdre
l'équilibre, et répondit: «Parce que je suis
né là-bas moi aussi; j'échappe ainsi au
sort de Brandin, ou, si tu préfères, j'en suis
victime d'une autre manière.» Devin perçut
la tension de sa voix ; l'homme que Ducas avait appelé
Naddo faisait un gros effort pour garder le contrôle de
lui-même. Il se tourna vers Alessan et dit: «On t'a
demandé ton nom et tu n'as que partiellement répondu.
Veux-tu nous en dire davantage? Veux-tu me le dire?» Il
était difficile de voir ses yeux maintenant, mais sa voix
était éloquente.
Bien qu'il eût chevauché toute la journée,
Alessan se tenait en selle avec une aisance propre à faire
douter qu'il fût épuisé ou retenu captif.
Mais, à ce moment, il leva la main droite et l'enfonça
machinalement dans ses cheveux déjà passablement
emmêlés, une seule fois. En le voyant accomplir
ce geste si familier, Devin sut que l'homme dont il était
le disciple était en proie à une émotion
bien plus intense que la sienne.
Et, dans la quiétude du défilé, où
les bruits se limitaient au sifflement du vent derrière
les collines et au frémissement des chevaux sur l'herbe
nouvelle, il entendit ces mots:
«Je suis Alessan de Tigane, fils de Valentin. Si tu
as l'âge que tu parais, Naddo de Tigane, tu sauras qui
je suis.»
Devin sentit sa nuque se raidir et frissonna malgré
lui, car à cet instant Naddo tomba à genoux sur
la terre froide avant même qu'Alessan ait fini sa phrase.
«Oh, mon prince!» s'écria l'homme blessé
d'une voix rauque. Et, se couvrant le visage de son bras valide,
il se mit à pleurer...
© 1998 Éditions
L'Atalante pour la traduction
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