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Tigane -2

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Corinne Faure-Geors

 

 

(Chapitre 14, p. 37-44)

«Par ici! s'écria Alessan en désignant une trouée entre deux massifs, il y a un village de l'autre côté.»

Devin jura et, se penchant sur l'encolure de son cheval, enfonça les talons dans les flancs de l'animal pour suivre Erlein en direction de la trouée, sous le disque rouge du soleil couchant.

Derrière lui, une huitaine voire une douzaine de brigands des montagnes venaient de débouler des massifs couleur sépia à cette heure. Après les avoir entraperçus avec effroi et reçu l'ordre de s'arrêter, Devin ne s'était plus retourné.

Il comprit qu'ils ne s'en sortiraient pas malgré la proximité du village. Cela faisait des heures qu'ils galopaient à fond de train, et les chevaux qu'Aliénor leur avait cédés étaient fatigués. Si ses amis et lui se lançaient dans une course effrénée contre des brigands aux montures fringantes, il ne donnait pas cher de leur vie. Il grinça des dents et se remit en route sans prêter attention à la douleur dans sa jambe suite au bond qu'il avait exécuté de bonne heure ce jour-là, ni aux coupures qui s'étaient rouvertes et le brûlaient.

Le vent leur sifflait de plus en plus fort aux oreilles à mesure qu'ils avançaient. Il vit Alessan se retourner sur sa selle, une flèche encochée dans son arc tendu. Le prince tira derrière lui une première fois dans la lumière crépusculaire, puis une seconde, les muscles noués par l'intensité de l'effort. Une tentative incertaine et désespérée à une telle allure.

Deux des hommes poussèrent un hurlement. Devin se retourna un instant et vit l'un d'eux tomber. Une volée de flèches s'éparpillèrent tout près d'eux.

«Ils ralentissent, fit Erlein d'une voix rauque en jetant lui aussi un coup d'oeil derrière lui. À combien sommes-nous de ce village?

- À vingt minutes environ, après la trouée. En avant!»

Alessan ne tira pas d'autre flèche et se pencha pour faire accélérer son cheval gris. Ils filèrent au vent le long de la piste éclairée par le soleil, entre les deux zones d'ombre que dessinaient les massifs couverts de bruyère, et s'engouffrèrent dans la trouée.

Ils n'arrivèrent pas à l'autre extrémité.

À l'endroit où la piste tournait pour épouser la courbe des massifs, huit cavaliers barraient l'issue de la trouée, leurs arcs tranquillement pointés sur eux.

Ils tirèrent sur les rênes et arrêtèrent brutalement les chevaux. Devin jeta un bref coup d'oeil derrière lui et vit les bandits qui les poursuivaient pénétrer dans la trouée à leur tour. L'un des chevaux n'avait plus de cavalier; un homme se tenait l'épaule, une flèche fichée dedans.

Il se tourna vers Alessan et surprit le regard désespéré mais résolu du prince.

«Ne fais pas l'idiot! lança sèchement Erlein. Tu ne peux pas passer, et tu ne peux pas non plus tuer autant d'hommes.

- Je peux toujours essayer», répliqua Alessan avec un regard de bête en cage, tout en inspectant rapidement le défilé et les parois escarpées de chaque côté à la recherche d'une issue. Il avait arrêté son cheval cependant, et s'abstint de lever son arc.

«Nous sommes tombés en plein dans le piège. Quelle noble fin après deux décennies de rêve!» grinça-t-il d'une voix rauque, amère, corrosive presque, tant il se sentait mortifié.

C'est pourtant la vérité, constata Devin un peu tard. Ce défilé était parfait pour les embuscades, et la Triade sait combien les brigands sont nombreux dans ces régions sauvages au sud du Certando. Les mercenaires barbadiens eux-mêmes ne s'y aventuraient guère, et les honnêtes gens ne sortaient pas si près de la nuit. Mais Alessan et les siens n'avaient guère le choix, étant donné la distance qu'ils devaient parcourir et le peu de temps dont ils disposaient.

Il était d'ailleurs probable qu'ils n'arriveraient jamais à destination; que leur chemin s'arrêterait là. Il faisait encore assez jour pour distinguer les hors-la-loi, et leur allure n'était guère rassurante. Peut-être n'attachaient-ils pas grande importance à leur tenue vestimentaire, mais leurs chevaux n'avaient rien à voir avec les haridelles épuisées que montaient la plupart des brigands. Et cette embuscade avait de toute évidence été soigneusement préparée.

Un homme se détacha de la rangée de cavaliers et fit avancer son cheval de quelques pas dans leur direction.

«Lâchez vos arcs, dit-il avec une autorité naturelle. Je n'aime pas m'adresser à des hommes armés.

- Moi non plus», répliqua Alessan d'un air sinistre tout en dévisageant l'homme. Mais, un instant plus tard, il laissait tomber son arc. Erlein en fit autant.

«Le gamin aussi», fit le chef des hors-la-loi sans se départir de son calme. C'était un grand gaillard entre deux âges, au visage épanoui, à la barbe couleur de feu dans la lumière évanescente. Il portait un chapeau noir à larges bords qui lui cachait les yeux.

«Je n'ai pas d'arc», répondit aussitôt Devin en laissant tomber son épée.

À ces mots, des rires ironiques fusèrent ici et là.

«Magian, comment se fait-il que tes hommes se soient trouvés à portée de leurs flèches?» demanda le barbu d'une voix plus ferme. Lui-même n'avait pas ri. «Tu connaissais les instructions. Tu sais comment nous procédons.

- Ils n'étaient pas à portée, si tu veux mon avis», répondit une voix rageuse qui couvrit le martèlement des sabots. Leurs poursuivants venaient d'arriver. Le piège se refermait complètement. «Il a tiré dans la pénombre et derrière lui. Il a eu beaucoup de chance, Ducas.

- Il n'aurait pas eu la moindre chance si tu avais fait ton travail correctement. Où est Abhar?

- Il est tombé avec une flèche dans la cuisse. Torre est retourné le chercher.

- Une perte de temps, le gourmanda l'homme à la barbe. J'ai horreur de ça.» Sa silhouette massive et sombre se découpait dans le soleil couchant. Derrière lui, sept autres cavaliers tenaient prêts leurs arcs.

«Si vous n'aimez pas perdre votre temps, lui dit Alessan, vous risquez de ne pas apprécier votre capture de ce soir. Nous n'avons rien d'autre à vous offrir que nos armes; nos vies, si vous êtes de ceux qui tuez pour le plaisir.

- Cela m'arrive», fit l'homme qui répondait au nom de Ducas sans élever la voix. Devin le trouvait étonnamment calme et sentait qu'il avait sa bande bien en main. «Mes deux hommes sont-ils en danger de mort? Vous utilisez des flèches empoisonnées?»

Alessan prit un air de dédain. «Pas même contre les Barbadiens. Pourquoi? Vous si?

- Cela m'arrive, répéta le chef de la bande. Surtout contre les Barbadiens. Nous sommes dans les montagnes, après tout.» Il sourit pour la première fois - un sourire vorace, sans chaleur. Devin pensa tout à coup que pour rien au monde il n'aurait voulu s'approprier les souvenirs de cet homme, pas plus que ses rêves.

Alessan était silencieux. Il faisait de plus en plus sombre dans le défilé. Devin le vit lancer un regard interrogateur à Erlein. Le magicien secoua la tête - un mouvement ténu, à peine perceptible. «Ils sont trop nombreux, murmura-t-il, et d'ailleurs...

- Celui qui a les cheveux gris est magicien!» cria un des hommes derrière Ducas, d'un ton catégorique.

Un homme râblé, au visage poupin, vint ranger son cheval à côté de celui de son chef. «N'y songe même pas, poursuivit-il en fixant Erlein dans les yeux. Je contrerai tout ce que tu entreprendras.» Surpris, Devin regarda les mains de l'homme, mais il faisait trop sombre pour voir s'il lui manquait deux doigts ou pas. Ce devait pourtant être le cas.

Ils venaient de tomber sur un autre magicien. Voilà qui n'allait pas arranger leurs affaires.

«Et combien de temps exactement penses-tu qu'il faudrait à un pisteur pour te retrouver? disait Erlein d'une voix doucereuse, avec tous les signes de pratiques magiques que nous laisserions derrière nous et qui mèneraient tous ici?

- Il y a assez de flèches pointées vers ta gorge et ton coeur pour empêcher qu'une telle éventualité se concrétise, intervint le chef des brigands. Mais je dois avouer que tout cela devient passionnant. Un archer et un magicien voyageant ensemble un jour de Quatre-Temps. Vous n'avez donc pas peur des morts? Et le gamin, que fait-il?

- Je suis chanteur, répondit Devin d'une voix lugubre. Devin d'Asoli, récemment encore de la compagnie de Menico di Ferraut, si ce nom vous dit quelque chose.» Son but était d'entretenir la conversation coûte que coûte. Il avait entendu dire que des bandes de hors-la-loi épargnaient parfois les artistes en échange d'une nuit de musique et de chansons. Mais peut-être prenait-il ses désirs pour des réalités. Il lui vint une idée. «De loin vous nous avez pris pour des Barbadiens, non? C'est pour cela que vous nous avez tendu un piège.

- Tu es malin pour un chanteur, murmura Ducas, même si tu ne l'es pas assez pour éviter de sortir un jour de Quatre-Temps. Bien sûr que nous vous avons pris pour des Barbadiens. En dehors des Barbadiens et des hors-la-loi, qui d'autre s'aventurerait dehors un jour de Quatre-Temps? Et tous les hors-la-loi à vingt milles à la ronde sont des miens.

- Il y a hors-la-loi et hors-la-loi, fit doucement Alessan. Si ce sont des mercenaires barbadiens que vous poursuiviez, alors nous sommes du même bord et laissez-moi vous dire, car c'est la stricte vérité, Ducas, que si vous nous empêchez de poursuivre notre chemin ou si vous nous tuez, vous rendrez un immense service à Barbadior et à Ygrath, un service tel qu'ils n'auraient jamais osé vous le demander.» Il y eut un silence, comme on pouvait s'y attendre. Un vent glacial s'engouffra dans la trouée, qui souleva les jeunes touffes d'herbe dans l'obscurité croissante.

«Vous avez une haute opinion de vous-mêmes, me semble-t-il, fit Ducas au bout de quelques instants. Et je devrais peut-être chercher à savoir pourquoi. Il est temps que vous me disiez qui vous êtes exactement et pourquoi vous voyagez au crépuscule un jour de Quatre-Temps; j'en tirerai mes propres conclusions.

- Je m'appelle Alessan. Je me dirige à l'ouest. Ma mère est mourante et m'a fait appeler à son chevet.

- Quel bon fils tu fais! Mais ton seul nom ne m'apprend rien et l'Ouest est vaste, mon ami l'archer. Qui es-tu exactement et où te diriges-tu?» La voix était cinglante cette fois. Devin sursauta. Derrière Ducas, sept hommes tendirent la corde de leur arc.

Le cur battant, Devin vit Alessan hésiter. Le soleil se réduisait à un disque rouge coupé en deux par l'horizon de l'autre côté de la trouée. Le vent soufflait plus fort, annonçant une nuit froide après ce premier jour de printemps.

Devin avait froid lui aussi. Il jeta un coup d'oeil à Erlein et s'aperçut que le magicien le dévisageait, comme s'il attendait quelque chose. Alessan n'avait pas encore parlé. Ducas se tourna de manière pressante sur sa selle.

Devin avala sa salive. Il savait que cette réponse-là était encore plus difficile à formuler pour Alessan que pour lui. Alors il se risqua : «De Tigane. Il est de Tigane, et moi aussi.»

Il avait pris soin de s'adresser au magicien qui accompagnait les hors-la-loi et non à Ducas ou aux autres cavaliers. Il s'aperçut, en le regardant du coin de l'oeil, qu'Alessan en faisait autant pour éviter de croiser les regards de totale incompréhension qui, ils le savaient tous deux, ne manqueraient pas de suivre. Avec le magicien, ce serait différent. Les magiciens n'étaient pas sourds à ce nom.

Un murmure monta parmi les hommes devant et derrière eux. Et, tout à coup, une voix s'éleva au milieu des ombres que dessinait la nuit tombante dans ce site isolé, une voix qui venait de la rangée d'hommes derrière eux.

«Par le sang du dieu!» s'écria cette voix du fond du coeur. Devin se retourna. Un homme était descendu de cheval, qui s'avançait vers eux à grands pas. L'homme, à peine plus grand que Devin, paraissait avoir trente ans, guère plus. Il était clair qu'il souffrait, et il se déplaçait avec difficulté ; la flèche d'Alessan était encore logée dans son bras.

Ducas regardait le magicien. «Sertino, qu'est-ce que c'est que cette histoire? dit-il, visiblement agacé. Je ne...

- C'est de la sorcellerie, déclara le magicien tout net.

- La sienne?» Ducas fit un signe de tête en direction d'Erlein.

«Non, rien à voir avec la sienne.» C'était l'homme blessé qui venait de répondre, les yeux rivés sur le visage d'Alessan. «Lui n'est qu'un pauvre petit magicien. Je parle de vraie sorcellerie. C'est le pouvoir de Brandin d'Ygrath qui vous empêche tous d'entendre le nom.»

D'un geste rageur, Ducas ôta son chapeau, révélant un crâne dégarni ceint d'une couronne de cheveux d'un roux flamboyant. «Et comment se fait-il que tu l'entendes, toi, Naddo?»

L'homme oscilla sur ses jambes, prêt à perdre l'équilibre, et répondit: «Parce que je suis né là-bas moi aussi; j'échappe ainsi au sort de Brandin, ou, si tu préfères, j'en suis victime d'une autre manière.» Devin perçut la tension de sa voix ; l'homme que Ducas avait appelé Naddo faisait un gros effort pour garder le contrôle de lui-même. Il se tourna vers Alessan et dit: «On t'a demandé ton nom et tu n'as que partiellement répondu. Veux-tu nous en dire davantage? Veux-tu me le dire?» Il était difficile de voir ses yeux maintenant, mais sa voix était éloquente.

Bien qu'il eût chevauché toute la journée, Alessan se tenait en selle avec une aisance propre à faire douter qu'il fût épuisé ou retenu captif. Mais, à ce moment, il leva la main droite et l'enfonça machinalement dans ses cheveux déjà passablement emmêlés, une seule fois. En le voyant accomplir ce geste si familier, Devin sut que l'homme dont il était le disciple était en proie à une émotion bien plus intense que la sienne.

Et, dans la quiétude du défilé, où les bruits se limitaient au sifflement du vent derrière les collines et au frémissement des chevaux sur l'herbe nouvelle, il entendit ces mots:

«Je suis Alessan de Tigane, fils de Valentin. Si tu as l'âge que tu parais, Naddo de Tigane, tu sauras qui je suis.»

Devin sentit sa nuque se raidir et frissonna malgré lui, car à cet instant Naddo tomba à genoux sur la terre froide avant même qu'Alessan ait fini sa phrase.

«Oh, mon prince!» s'écria l'homme blessé d'une voix rauque. Et, se couvrant le visage de son bras valide, il se mit à pleurer...

© 1998 Éditions L'Atalante pour la traduction
© 1998 Éditions Alire pour la présente édition


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