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La Trajectoire du pion

de

Michel Jobin

 

(Extrait du chapitre 2, p. 16-23)

Le relationniste de Procyon m'invite à monter à bord de la caravane grand luxe de l'équipe. Mobilier élégant, cuir souple, moquette épaisse et musique classique distillée par une chaîne haute fidélité dernier cri. L'argent ne peut tout acheter, c'est vrai, mais pour ce qui est d'une ambiance feutrée, alors là, il n'y a vraiment pas de problème. Un net contraste avec l'agitation surchauffée des garages. Jean-Louis Vincent m'accueille, sourire engageant, main tendue.
- Rappelez-moi, cher ami, le nom de la publication qui vous envoie.
Bien qu'il ait été plutôt orageux, son entretien précédent n'a laissé aucune trace. Vincent s'est exprimé d'une voix posée et onctueuse, en parfaite maîtrise de soi. Peut-être ses deux énormes gardes du corps postés en arrière-plan y sont-ils pour quelque chose.
- Le Tifosi. Je suis leur correspondant pour l'Amérique du Nord.
- Très bien. Puis-je vous offrir quelque chose ?
Je décline.
Il m'invite à m'asseoir pendant qu'un de ses gorilles lui apporte un verre. Je pose mon magnétophone sur la table.
- L'excellent début de saison de Procyon F1 rend les lecteurs du Tifosi désireux de mieux vous connaître. Prétendre à la victoire dès sa deuxième année d'existence est un exploit que bien peu d'équipes peuvent revendiquer.
J'ai beurré un peu épais, mais les barrières des vaniteux tombent plus facilement sous les flatteries que sous la critique.
Vincent semble apprécier.
- En effet, mais ces succès étaient prévus. Ils ne sont que le prolongement de l'esprit d'excellence qui anime Procyon SA, la société mère de l'écurie, depuis ses débuts.
- Pouvez-vous préciser la nature des activités de cette société ?
- Procyon SA est un holding financier international. La gestion de fonds constitue sa principale activité. Grâce à des outils d'analyse révolutionnaires développés par notre équipe de mathématiciens et d'économistes chevronnés, nous permettons à nos clients de saisir les meilleures occasions de placement sur toutes les places boursières du monde.
- Pourquoi avoir créé une écurie de F1 ?
- Procyon F1 est une vitrine pour le prestige mondial de Procyon SA.
- C'est tout de même un investissement colossal. Peut-il être rentable ?
- Absolument, car notre système est infaillible. Les résultats que nous obtenons sur notre seul capital nous permettent de faire face aisément au budget de l'équipe. Sans compter les nouveaux revenus générés grâce à notre présence en F1.
L'homme est conforme à l'image que je m'en étais faite. Il appuie ses propos de gestes lents et assurés. Son port de tête altier et ses yeux gris vifs donnent l'impression de toiser plus que d'observer. Du reste, un sourire carnassier couve sous le vernis. Il est jeune ­ quarante-cinq ans à peine ­ et sa réussite est éclatante. Un homme visiblement au-dessus de ses affaires.
- Vous n'êtes pas sans savoir que des rumeurs tenaces animent le paddock. Certains expriment leur scepticisme quant à l'efficacité du système d'investissement dont vous êtes le promoteur.
Vincent ne bronche pas. Son attitude trahit tout au plus un léger agacement à l'idée qu'on puisse encore évoquer cette question.
- Ce système doit bien fonctionner si je suis ici pour en parler. La petite faune de la F1 a tendance à jalouser ceux qui ont du succès. A fortiori ceux qui en ont rapidement.
- Quelles activités exerciez-vous auparavant ?
- Je dirigeais une société active dans le financement d'entreprises, les fusions-acquisitions, ce genre de choses.
- Jusqu'à tout récemment, vous étiez en négociation avec Mercedes pour l'obtention de leur moteur. L'accord semblait imminent. Pourtant, à la veille du Grand Prix de Monaco, les négociations ont été brutalement rompues. Comment expliquer ce revirement ?
Il tente de noyer le poisson en évoquant la nationalité française de l'équipe, son refus d'engager un pilote proposé par le motoriste germanique Tout le monde se doute que Mercedes a trouvé un os et préféré se retirer. Comme les magouilles ne manquent pas en F1, la poussière est vite retombée. Seul Dumont a continué à s'y intéresser. Juste comme je m'apprête à revenir à la charge, la sonnerie de son téléphone portable nous interrompt.
Le combiné à son oreille, son visage se crispe. Une lueur de surprise jaillit furtivement de ses yeux. Conscient de ma présence, il se recompose une assurance et fait une pause.
- Je suis navré, mais on vient de soumettre à mon attention une affaire très urgente. Pourrions-nous poursuivre notre entretien plus tard ? Demain, peut-être ?
Cela m'embête, mais je n'ai guère le choix.
J'arrête le magnétophone, le glisse dans la poche de mon veston et quitte le motorisé.
Dehors, la chaleur humide me happe. Le soleil est au zénith, des volutes dansent sur l'asphalte brûlant. Une vraie fournaise. Les temps de la séance de qualification de cet après-midi vont en souffrir.

***

Dans la salle de presse, la climatisation vient de tomber en panne. Les chemises sont déjà cernées, les fronts humides. Je dépose mes affaires sur une table de travail commune tout près d'une rangée de téléviseurs et m'assieds sur une chaise de PVC. Dumont regagne sa place, juste à côté.
- Et alors, ton entretien avec Vincent ? fait-il.
- Charmant bonhomme. Aussi modeste qu'une bonne soeur.
Je suis en train de préparer mon calepin de notes pour l'après-midi quand je ressens une légère pression sur l'épaule.
- Monsieur Maynard
Je me retourne. C'est Pierre, le relationniste de Procyon F1. Il a l'air un peu essoufflé.
- Monsieur Vincent voudrait s'excuser pour le contretemps et vous inviter à la réception qu'offre l'équipe ce soir.
Il me tend une enveloppe.
- C'est un événement privé avec les membres de l'écurie et les sponsors. Pour la suite de l'entrevue, monsieur Vincent sera disponible comme convenu demain matin.
- Merci, lui dis-je, surpris de cette attention, tandis que Dumont observe :
- Dis donc, c'est le traitement royal ! On avantage la presse locale, maintenant ?
Pour toute réponse, Pierre lui décoche une vague grimace avant de tourner les talons et de disparaître aussi vite qu'il est arrivé. De mon côté, j'ouvre l'enveloppe. Wow ! L'invitation est bonne pour quatre personnes. Je vais pouvoir emmener les copains, en plus !
- Il est où son truc à Vincent, ce soir ? me demande Dumont.
- Au Galaxy, un resto-bar branché de la rue Peel, au centre-ville.
Je consulte ma montre : douze heures cinquante-neuf. Pas le temps de les appeler tout de suite. Il ne reste qu'une minute avant le début de la séance de qualification. Et on peut se fier aux organisateurs pour respecter scrupuleusement l'horaire prévu. Je range ma précieuse enveloppe. Comme de fait, à treize heures précises, les feux passent au vert dans la ligne des puits. Une première monoplace prend la piste, bientôt suivie d'une demi-douzaine d'autres. L'atmosphère décontractée, amollie par la canicule, s'anime alors instantanément. La séance de qualification vient officiellement de débuter. Dans cette pièce, plusieurs font ce travail depuis des années. Ils commencent à en avoir jusque-là des avions en retard, des valises perdues, des horaires impossibles et de l'arrogance des saltimbanques du Grand Cirque, mais quand les voitures roulent sur la piste, quand les moteurs grondent enfin, on peut déceler sur chaque visage la trace d'un bonheur singulier. Le petit garçon qui refait surface.
Au terme de la session, les choses se présentent plutôt bien pour Procyon F1. Première et troisième places sur la grille de départ. Vincent va être carrément imbuvable.

***

À deux heures du matin, c'est assez, je frappe le mur. L'épaisse fumée de cigarette, la canicule et les heures passées à crier pour essayer de se faire comprendre dans la cacophonie ambiante ont eu raison de moi. Quelque chose me dit que j'ai déjà passé l'âge. Et puis, en fait de soirée, c'était moins réussi que je ne l'avais anticipé. À la limite, cela aurait même pu être une soirée à la chambre de commerce. Pas grand monde à part les commanditaires. Peter Bryan et Thierry Bernard, les pilotes de Procyon F1, sont seulement passés en coup de vent au début de la soirée, mais c'est quand même déjà mieux que Vincent, qu'on n'a pas vu du tout. Je vide mon verre et au revoir tout le monde, à la maison.
Dehors, la nuit me semble étonnamment fraîche. Je reprends un peu de vigueur bien que j'aie encore la tête engourdie par les échos de la musique du bar. Heureusement, j'ai laissé ma voiture pas très loin. Après avoir traversé le square Dorchester, je prends un raccourci vers Cathcart par une ruelle.
Tout de suite, l'odeur des poubelles prend à la gorge. Une odeur grasse, proprement écurante. D'instinct, j'accélère la cadence ­ pas question de passer une seconde de trop ici. Mes semelles produisent un son étouffé ­ des veines de sable et de gravier recouvrent le sol ­ qui se répercute sur les murs. Après un moment, curieusement, il se dédouble et s'amplifie. Je regarde par-dessus mon épaule. Nuit d'encre, on n'y voit rien. Mais quand une lame de couteau se retrouve fermement appuyée sur ma jugulaire, je comprends avoir commis une grave erreur.
- Bouge pas ou je t'ouvre la gorge !
Je m'immobilise, j'arrête de respirer. Dans ma tête, l'idée même du mouvement n'existe plus.
Le type qui me tient en respect ne doit pas être très grand, mais il est solide. Il sent l'après-rasage marin sur fond de camphre. De sa main libre, il entreprend de fouiller mes poches. Portefeuille et magnétophone disparaissent vite fait dans celles d'un complice.
- Y a combien ? demande-t-il.
- P... Pas grand-chose. À peu près cent... cent... cent cinquante, bégaie l'autre.
- C'est tout ?
- Y a aussi un mma... un mm... agnétophone mm... mais mais ça vaut rien !
- T'es pas très généreux, petit ! me lance mon assaillant avant de me retourner et de me balancer un coup de genou dans le ventre.
Plié en deux, le souffle coupé, je m'effondre dans un tas de sacs à ordures. Deux petits bruits étouffés se font entendre à mes côtés, puis des pas. Ils quittent calmement la ruelle, comme si de rien n'était.
Et pour cause. J'essaie de me relever, mais j'en suis bien incapable. Je me tiens le ventre à deux mains tellement cela fait mal.
Malgré la douleur, j'étends finalement un bras pour chercher à tâtons dans la nuit. Si je récupère mes affaires, je me sentirai déjà mieux. Au passage, je mets la main dans un tas d'immondices, mais je finis par buter contre ce que je cherchais : mon portefeuille et mon magnétophone.
Juste comme je reprends mon souffle et parviens à me redresser sur un coude, une porte s'ouvre de nulle part et va donner violemment contre le mur, à quelques mètres de moi. Suivent les pas rapides de quelques personnes ­ trois, peut-être quatre ­ et, dans la foulée, un cri.
- Lâchez-moi !
Quelqu'un se débat. Je n'y vois absolument rien, mais quand une brèche se dessine enfin dans l'obscurité, j'ai un choc. Le plafonnier d'une limousine ­ impossible à voir jusque-là ­ projette un cône de lumière jaunâtre sur un visage, reconnaissable entre tous malgré la peur qui le déforme. Pas de doute possible, cet homme qui se débat, c'est bien Jean-Louis Vincent.
- Mais lâchez-moi !
Deux énormes brutes le poussent sans ménagement à l'intérieur du véhicule. Après qu'on l'a bien encadré, un homme vient s'installer calmement sur le siège devant eux : le type au costume sombre contre lequel j'ai buté devant la caravane de Procyon F1 un peu plus tôt. Il toise Vincent d'un regard méprisant et lâche avec autorité : « Ta gueule, Vincent ! Tu seras au Back B. demain. Souka pozornaïa ! »

© 2001 Éditions Alire & Michel Jobin


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