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Une affaire délicate
(Charlie Salter -7)

de

Eric Wright

 

Traduit de l'anglais par
Isabelle Collombat

 

 

(Extrait du chapitre 6, p. 71-82)


Pickett entreprit d'exposer l'état d'avancement de l'affaire afin de préparer un rapport préliminaire pour Salter. Il avait en effet déjà effectué quelques démarches - même s'il n'avait encore rien obtenu de concret - et il avait une énigme à résoudre, en plus d'une multitude de tâches de routine à accomplir. Il organisa donc son récit en rubriques de manière à avoir au moins l'air méthodique et à être prêt à s'exprimer de façon cohérente devant l'inspecteur d'état-major. Son travail préparatoire lui prit déjà une bonne heure.
Salter lisait un papier lorsque le sergent pénétra dans son bureau ; Pickett prit place dans un des fauteuils réservés aux visiteurs et attendit qu'il eût fini. Quelques instants plus tard, Salter émit un grognement, secoua la tête et mit son papier de côté.
- Depuis combien de temps êtes-vous dans le métier, Mel ? demanda-t-il au sergent.
- Une quarantaine d'années.
- Alors, vous connaissez certainement la réponse à ce truc, répliqua Salter en désignant la note du menton. Rappelez-moi de vous montrer ça avant que vous ne partiez. Bon. Où en est-on ?
- Je vais commencer par les trucs que j'ai éliminés.
- Parfait. Avant que vous ne commenciez, je dois vous dire que nous avons reçu une plainte à votre sujet. Le sous-ministre Nicholas Curry a appelé notre sous-chef à nous. Il a affirmé que vous étiez maladroit, inintelligent et indélicat ; il s'inquiète en outre de la confidentialité de sa vie privée tant que vous serez chargé de l'affaire.
De prime abord, Pickett se figea en entendant les propos de Salter mais ensuite, il eut plutôt envie de rire, car l'attitude de Salter était parfaitement claire : Pickett lui-même était inclus dans le « nous » à qui était adressée la plainte. Salter n'était en train ni de le réprimander ni de lui transmettre la plainte : il partageait simplement l'information avec lui.
- Il ne m'a laissé que cinq minutes, expliqua Pickett. Je n'ai même pas eu le temps de lui lécher le cul.
- C'est quel genre d'homme ?
- Un con, monsieur.
- Ça, je le sais. Dites-moi plutôt comment s'est passée votre entrevue.
Pickett lui relata donc ses deux rencontres avec Curry, au bureau de ce dernier et à son domicile, agrémentant même son récit de ses propres réactions, car il était de plus en plus à l'aise avec Salter.
- J'ai bien cru que la bonne allait venir me faire sortir par la porte de service, conclut-il en ajoutant : j'étais vraiment surpris. D'habitude, ces gars-là sont plus subtils quand il s'agit de faire savoir qu'ils ont le bras long.
- C'est un cas, hein ? Mais on dirait bien qu'on en a fini avec lui, je me trompe ?
- Vous croyez vraiment qu'il en a fini avec nous ? Avec moi, plus précisément ?
Salter réfléchit à la question.
- Vous voulez dire qu'il va continuer à tout faire pour vous débarquer de l'affaire ?
- Ouais.
- C'est probable. Mais mon chef à moi commence à en avoir ras le bol de ce type. J'étais dans son bureau quand il a pris l'appel ; je l'ai entendu dire à Curry que le dossier était entre les mains du Centre des missions spéciales et que nous avions toute latitude dans le cadre de la résolution de cette affaire. Autrement dit, il lui a dit d'aller chier. Quel âge avez-vous ?
- Soixante-six ans.
- Pourquoi n'êtes-vous pas à la retraite ? Je sais, ça ne me regarde pas.
- Pas de problème. Je pourrais partir à la retraite dès demain, et je le ferai si on me confie d'autres maudites affaires délicates. Je ne fais que reporter ma décision.
- Et que se passera-t-il ensuite ?
- Eh bien ensuite, je serai à la retraite. Et très heureux de l'être.
- Dans ce cas, ce petit sous-ministre ne vous fait pas peur, n'est-ce pas ?
- Absolument pas. Qu'il aille au diable. J'aimerais continuer l'enquête.
- Parfait. Voyons donc la suite de votre rapport, dit Salter en faisant un geste en direction des notes de Pickett. De toute façon, vous n'avez pas l'air prêt à prendre votre retraite.
Pickett ne toucha pas à son carnet.
- Je ne sais pas si je suis prêt, en effet. Je vis seul. Comme vous savez, ma femme est morte il y a quelques années et j'ai gardé la maison, que j'ai séparée en deux appartements. Mais je ne sais pas... il y a autre chose.
Il avait envie de s'épancher auprès de cet homme, de lui confier sa situation, mais à condition que Salter ne fît pas que manifester son intérêt par pure politesse.
- Vous n'avez pas d'enfants ? poursuivit l'inspecteur d'état-major.
Pickett fit non de la tête.
- Vous êtes un homme libre, alors ?
- C'est exact. Et c'est justement pour ça que je reporte mon départ. (Salter avait l'air réellement intéressé, aussi Pickett continua-t-il.) J'y ai bien réfléchi. Je pourrais vivre plutôt bien de ma pension.
Il s'arrêta de nouveau. Salter avança son fauteuil.
- Je vous posais la question seulement pour savoir si l'attitude de Curry vous dérangeait. Pour savoir jusqu'où vous seriez prêt à aller pour rester.
- Je me fous complètement de Curry. Mais s'il vous emmerde, enlevez-moi l'affaire.
- Oh, non. Mais on ne peut jamais prévoir comment les choses vont se passer.
Pickett revint à ses notes.
- Le présentateur de télévision a lui aussi un alibi solide, reprit-il. Il donnait une conférence. Je vais contacter les deux autres clients dont le nom figure dans l'agenda de Linda Thomas, juste pour voir ce qu'ils savaient d'elle, mais l'un était à New York cette fin de semaine-là et l'autre était à l'hôpital. Il y est toujours, d'ailleurs. Il s'est fait enlever la vésicule biliaire.
- Ce sont tous des hommes ?
- Oui, et c'est le cas de tous les clients mentionnés dans son agenda.
Les deux hommes avaient maintenant déblayé le terrain. Une seule question demeurait en suspens, et ce fut Salter qui la formula :
- Et qui était donc avec elle l'après-midi où elle a été tuée ?
- Son assassin, à mon avis. Tout ce que nous savons, c'est qu'il s'appelle Abe. Ils ont bu du vin et ensuite, il l'a tuée. Il y a un point qui me chicote : madame Boychuck a entendu quelqu'un partir cet après-midi-là, et elle a entendu Linda Thomas dire quelque chose à propos d'une douche.
- Trouvons cet Abe et interrogeons-le. Vous avez des idées ?
- Pas encore. Il y a une copine de la victime qui revient de Floride aujourd'hui, et je la rencontre dès demain. J'espère qu'elle pourra nous aider. (Il rangea son bloc-notes et attendit que Salter lui donne congé.) En dehors de ça, je dois passer au crible tout ce que nous avons et, en particulier, découvrir pourquoi tous ces gens mentent.
- Qui ça ?
- Tous. Le concierge et sa femme, Curry et sa femme à lui aussi, et même le gars de la télé, bien qu'il se soit rattrapé par la suite. Comme je vous l'ai dit, le concierge est du genre à raconter systématiquement des mensonges jusqu'à ce qu'il soit sûr qu'il ne peut pas se faire épingler. Pareil pour sa femme. Ou alors il a tiré au flanc après dîner et il ne veut pas qu'on sache qu'il ne fout rien de l'après-midi, pas plus que du reste de la journée.
- Sur quels points Curry ment-il ?
- Je l'ignore. Madame Curry ment, elle, c'est sûr. Lui aussi, à mon avis, mais je ne sais pas à quel propos. Il peut prouver qu'il n'était pas à Toronto cet après-midi-là.
- Et le type de la télé ?
- Lui, il m'a carrément dit qu'il avait menti. Il voulait voir comment j'allais démonter son alibi. Il veut écrire un roman comportant une intrigue policière, alors il se pourrait que je le revoie. Je lui ai promis que je l'aiderais pour que son récit soit vraisemblable. Il ne ment plus, maintenant.
Pickett se prépara à quitter le bureau de Salter.
- Attendez une minute, intervint Salter en se tournant vers la note qu'il lisait lorsque Pickett était arrivé. Vous aurez peut-être une idée là-dessus. Une gamine nous casse les pieds pour essayer de retrouver un membre de sa famille. Elle pense avoir un lien de parenté avec un type qui était dans l'Aviation canadienne pendant la guerre - la gamine en question est Britannique -, qui est entré dans la police de Toronto après la guerre et y est probablement encore. Ça fait plus de quarante ans de ça, alors j'en doute. Mais elle espère que quelqu'un s'en souviendra peut-être.
- Comment s'appelle-t-il ?
- Elle l'ignore. Son nom à elle est Colwood. Imogen Colwood.
- Quel lien de parenté a-t-elle avec ce gars ? C'est un oncle ou quelque chose comme ça ? Comment ça se fait qu'elle ne connaît pas son nom ?
- J'ai mon idée là-dessus. Elle a été un peu évasive mais, à mon avis, elle recherche son grand-père qui aurait laissé sa grand-mère avec un bébé sur les bras pendant la guerre. Je ne crois pas que le type en question aimerait savoir tout ça maintenant, vous ne pensez pas ?
- Sans doute que non.
Pickett semblait n'écouter que d'une oreille distraite.
- Il a probablement déjà plein de petits-enfants, et cette gamine pourrait l'embarrasser plus qu'autre chose. Gardez ça pour vous, mais si vous songez à un collègue qui pourrait correspondre, tenez-moi au courant. C'est un peu délicat. Cela dit, elle ne dispose pas de beaucoup d'éléments et elle n'a évoqué aucune réclamation ou truc de ce genre. Elle veut seulement rencontrer son grand-père, si toutefois il est toujours dans les parages, et si elle a de la chance.
- Si je pense à quelqu'un, je vous le ferai savoir. Je connais la plupart des types de mon âge qui sont encore en activité.
- Je lui parlerai pour en savoir un peu plus, de manière à essayer de voir quels problèmes elle serait susceptible de lui causer si toutefois elle le retrouve.
- Laissons ça de côté pour le moment, répliqua soudain Pickett, qui se leva et se dirigea vers la porte. Je ferais mieux de mettre la main sur cet Abe.

***

Il retourna dans son bureau ; il avait besoin d'un endroit tranquille où il pourrait encaisser les nouvelles qu'il venait d'apprendre, transformer ses émotions en cogitations et, peut-être, ces dernières en action. Un banc de jardin public serait tout indiqué. Il attrapa son manteau, quitta l'édifice et se dirigea vers le sud en quête d'un café. Il trouva finalement ce qu'il cherchait, un vieux petit resto désert - exception faite des traditionnels réparateurs de Bell Canada -, commanda un café et un beigne au comptoir et les emporta dans un box désert à l'écart.
Imogen Colwood. La petite-fille d'Olive, l'aviatrice-chef Colwood, membre du Service des auxiliaires féminines de l'aviation britannique, stationnée à Bournemouth, en Angleterre, en 1945, où se trouvait l'aviateur Première classe Pickett, alors âgé de dix-neuf ans, qui venait d'échouer à son cours de personnel navigant à Brandon, au Manitoba.
Pickett avait grandi pendant la Dépression puis la guerre ; il était le fils unique d'une veuve qui tenait une pension de famille afin de subvenir à ses besoins et à ceux de son garçon. Il avait connu une enfance solitaire ; sa mère travaillait si dur pour les faire vivre qu'il ne lui restait ni le temps ni l'énergie nécessaires pour l'aimer. Il avait donc grandi enchaîné à une mère farouchement protectrice mais nullement affectueuse. À dix-huit ans, il lui restait suffisamment de ressort pour tirer parti de la guerre et la prendre comme excuse pour quitter le nid. Il aurait pu être dispensé de ses obligations militaires en tant que soutien de famille, et sa mère le savait, tout comme elle savait qu'il voulait partir, mais ils n'en avaient pas parlé, aussi l'avait-il quittée un beau matin, faisant des adieux maladroits - tellement il était peu habitué à exprimer ses sentiments -, avec aussi peu de démonstrations d'affection que s'il n'avait été qu'un pensionnaire de longue date dans la maison.
Il avait échoué à son cours de personnel navigant et avait dû accepter d'être reclassé dans l'administration, qui était la moins prestigieuse des spécialités, mais il aimait la vie militaire et, quand il se retrouva affecté en Angleterre, il s'estima très chanceux. La base de l'Aviation royale du Canada de Bournemouth, où il travaillait à la salle des rapports, lui ouvrait des horizons si éloignés de sa petite vie à la pension de famille de sa mère qu'il en attribuait toute la nouveauté au seul fait d'être en Angleterre. Bien que truffé de barbelés et de mines destinés à empêcher l'invasion d'ennemis en provenance de la Manche, le front de mer ravissait Pickett bien plus que le littoral de Hamilton. Derrière la ville se trouvaient les villages et les fermes que les restrictions de la guerre cantonnaient dans une ruralité qu'il trouvait idyllique. Tout l'enchantait : la campagne, la mer, les salons de thé, les pubs.
Olive Colwood avait été « détachée » auprès de sa salle des rapports et, en l'absence de caporal, elle était son supérieur hiérarchique. L'expérience de Pickett en matière de filles était plutôt limitée, mais son uniforme en avait fait un homme. Dès son arrivée, Olive l'avait touché ; elle avait fait éclater la bulle fragile dans laquelle il vivait et qui le préservait du monde affectif.
Il l'emmenait danser aux bals de garnison, se promener à pied le long des falaises et en bus dans la campagne. Elle rentrait chez elle toutes les fins de semaine où elle était en permission, mais tant qu'elle était sur la base, elle était sienne. Pickett était conscient d'être plus amoureux d'elle qu'elle de lui - elle éludait toujours toute conversation sur leur avenir -, mais cela lui était égal, car il était sûr de finir par la convaincre. Et un jour, elle tomba enceinte.
Après qu'elle lui eut révélé son état et expliqué comment cela avait pu se produire, ils prirent le bus pour Christchurch ; là, ils s'attablèrent dans un pub pour concevoir un plan jusqu'à ce que le dernier bus les remmenât à la caserne. Elle refusait de l'épouser, mais il insista pour prendre soin d'elle.
Quelques semaines plus tard, Pickett fut convoqué chez son commandant, qui lui apprit qu'une certaine Olive Colwood l'avait dénoncé comme le père de l'enfant qu'elle portait et qu'elle lui demandait, à lui, le chef de corps, de l'aider à faire en sorte que Pickett accepte de prendre ses responsabilités. Le commandant lui demanda donc clairement s'il avait l'intention d'épouser Olive.
Pickett avait déjà consulté ses camarades de chambre ; ils avaient immédiatement proposé de signer une déclaration stipulant qu'ils avaient tous couché avec elle, mais ce n'était pas le genre d'aide dont il avait besoin. Ils étaient tous d'avis que s'il était assez stupide pour admettre qu'il était le père de l'enfant, il n'était néanmoins pas obligé de se marier avec elle, et c'était là tout ce que Pickett voulait savoir.
- Elle dit qu'elle veut vous épouser, poursuivit le commandant.
- Oui, mais moi, je ne veux pas. Je lui donnerai tout l'argent que j'ai, soit cinq cents livres. Mais je ne l'épouserai pas.
Il refusa d'en discuter davantage.
Il s'agissait du cinquième cas de paternité que le commandant avait dû traiter en un mois.
- Je ne vous force pas, et je ne vous blâme pas non plus. Mais pourquoi en arriver là ? Je vous conseille vivement de garder votre engin dans votre pantalon jusqu'à ce que vous rentriez au pays, c'est bien compris ?
Pickett fut mis dans le premier avion disponible pour Gander, non sans s'être débrouillé pour faire ses adieux à Olive. De retour à Hamilton, il rencontra Mary Dempster, avec qui il se maria deux ans plus tard. Il trouva un emploi dans un cabinet d'assurances, mais au bout d'un an, il en eut assez et des assurances, et de Hamilton, et de sa belle-famille, aussi les deux jeunes époux déménagèrent-ils pour Toronto où, après une autre tentative dans les assurances, il finit par intégrer la police.
Ils avaient fait un bon mariage, et après le décès de Mary, les collègues de Pickett avaient supposé à juste titre que son travail l'aiderait à remplir ses journées, mais cinq ans plus tard, il s'en était remis. Et maintenant, voilà que cette fille faisait surface. Il tenta d'imaginer quelles pourraient être les conséquences s'il reconnaissait être l'homme qu'elle recherchait et s'en trouva l'esprit comme pris au piège d'un buisson épineux. Mais pouvait-il ignorer l'existence de cette gamine ? Quel merdier ! se lamenta-t-il intérieurement en décidant de ne rien faire pour le moment. Mais quelque chose en Salter lui disait qu'il ne s'en tirerait pas aussi facilement que ça ; cette histoire avait éveillé la curiosité de l'inspecteur d'état-major, et Pickett conclut qu'il ferait mieux d'éviter ce dernier. Le seul moyen d'y parvenir était de se faire retirer l'affaire, ce qui était dommage vu que jusque-là, il s'était révélé facile de travailler avec Salter. Mais Pickett souhaitait plus que tout qu'on lui fichât la paix. Il commanda un autre café et passa encore un moment à concocter une histoire plausible, puis retourna au bureau de Salter.

***

- J'ai réfléchi, commença Pickett. Je suis quasiment certain que nous devrons aller reparler à ce sous-ministre, et je suis persuadé qu'il y aura d'autres plaintes. Il vous faut un autre gars que moi.
- Pourquoi donc ? Je croyais que vous aimiez bien vous frotter à lui.
- Oui. J'ai bien aimé ça, c'est vrai, mais ce n'est pas bon pour vous. Il va encore hurler s'il me revoit la face. Je m'en fous royalement, mais ça va ralentir l'enquête s'il s'arrange pour me faire suspendre en cours de route.
- Je ne pense pas qu'il sera capable d'obtenir ça.
- Admettons. Mais peut-être que ça l'adoucira un peu s'il croit qu'il a réussi à m'écarter, argua Pickett en s'efforçant d'avoir l'air futé.
- Peut-être, mais nous ne savons même pas encore si vous devrez aller le revoir.
- J'ai l'intuition que ce sera le cas. Je vous l'ai déjà dit : je crois que sa femme ment pour le couvrir.
Salter considéra l'argument de Pickett.
- OK. Le psychologue ne va pas tarder à me laisser tranquille. Il en est à élaborer son questionnaire. Il est payé à la journée ; ça va donc lui prendre une semaine. Je serai alors disponible pour m'occuper de Curry, le cas échéant.
- Vous trouvez ça judicieux, vous ? On serait deux à se tourner les pouces. Non : ce serait mieux si vous preniez toute l'affaire à votre compte et que vous me renvoyiez au Centre de cautionnement et de libération conditionnelle.
Salter fit un signe de refus.
- Pas question. Je n'ai que vous. Vous n'avez même pas fini tous les interrogatoires.
Pickett eut l'air acculé.
- Je vais finir la série, alors. Et après, je retourne dans mon service.
- Je n'en suis pas sûr, Mel. Et cette amie de Linda Thomas que vous deviez interroger demain ?
- C'est exactement ce que je veux dire ! Elle sera peut-être en mesure de vous révéler qui est cet Abe. C'est probablement l'évêque du coin, avec qui elle baisait tous les vendredis après-midi. Encore un témoin sensible ! Vous devriez vous en charger. Nous risquons de louper quelque chose si nous nous partageons l'affaire. Si ça se trouve, un truc important pourrait nous filer entre les doigts.
- Ce que je comprends, c'est que vous ne voulez pas vous en charger.
- Non, non. C'est juste que c'est trop risqué. C'est dangereux pour vous.
- À mon avis, c'est de la foutaise, mais d'accord, je m'occupe de son amie. Vous terminez les interrogatoires et après ça, nous verrons. Pour le moment, je ne vous renvoie pas dans votre service.
Pickett se sentit vaincu. Tout ce qu'il voulait, c'était se charger du porte-à-porte en laissant les éventuels emmerdements à Salter. Désormais, son seul recours était de prendre sa retraite sur-le-champ, mais ce serait si peu professionnel que Salter ne manquerait pas de se demander ce que cela cachait.
- Si vous avez besoin de moi, je suis dans mon bureau, conclut Pickett sur un ton aussi détaché que possible.
Une fois seul, Salter se remit à méditer sur ses problèmes personnels. Il se réjouissait que Pickett lui ait donné un prétexte pour s'occuper du dossier. Le psychologue s'était absenté pendant quelques jours pour faire ses devoirs au centre de criminologie de l'université où il enseignait, et l'enquête sur le meurtre de Linda Thomas l'aiderait à ne plus penser à ce qu'il advenait de son mariage, à ce qu'il faudrait faire pour le sauver ou même au moment où il devrait intervenir.

© 2007 Éditions Alire pour la traduction française


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