(Extrait du chapitre 6, p. 71-82)
Pickett entreprit d'exposer l'état d'avancement de
l'affaire afin de préparer un rapport préliminaire
pour Salter. Il avait en effet déjà effectué
quelques démarches - même s'il n'avait encore rien
obtenu de concret - et il avait une énigme à résoudre,
en plus d'une multitude de tâches de routine à accomplir.
Il organisa donc son récit en rubriques de manière
à avoir au moins l'air méthodique et à être
prêt à s'exprimer de façon cohérente
devant l'inspecteur d'état-major. Son travail préparatoire
lui prit déjà une bonne heure.
Salter lisait un papier lorsque le sergent pénétra
dans son bureau ; Pickett prit place dans un des fauteuils
réservés aux visiteurs et attendit qu'il eût
fini. Quelques instants plus tard, Salter émit un grognement,
secoua la tête et mit son papier de côté.
- Depuis combien de temps êtes-vous dans le métier,
Mel ? demanda-t-il au sergent.
- Une quarantaine d'années.
- Alors, vous connaissez certainement la réponse à
ce truc, répliqua Salter en désignant la note du
menton. Rappelez-moi de vous montrer ça avant que vous
ne partiez. Bon. Où en est-on ?
- Je vais commencer par les trucs que j'ai éliminés.
- Parfait. Avant que vous ne commenciez, je dois vous dire que
nous avons reçu une plainte à votre sujet. Le sous-ministre
Nicholas Curry a appelé notre sous-chef à nous.
Il a affirmé que vous étiez maladroit, inintelligent
et indélicat ; il s'inquiète en outre de la
confidentialité de sa vie privée tant que vous
serez chargé de l'affaire.
De prime abord, Pickett se figea en entendant les propos de Salter
mais ensuite, il eut plutôt envie de rire, car l'attitude
de Salter était parfaitement claire : Pickett lui-même
était inclus dans le « nous » à
qui était adressée la plainte. Salter n'était
en train ni de le réprimander ni de lui transmettre la
plainte : il partageait simplement l'information avec lui.
- Il ne m'a laissé que cinq minutes, expliqua Pickett.
Je n'ai même pas eu le temps de lui lécher le cul.
- C'est quel genre d'homme ?
- Un con, monsieur.
- Ça, je le sais. Dites-moi plutôt comment s'est
passée votre entrevue.
Pickett lui relata donc ses deux rencontres avec Curry, au bureau
de ce dernier et à son domicile, agrémentant même
son récit de ses propres réactions, car il était
de plus en plus à l'aise avec Salter.
- J'ai bien cru que la bonne allait venir me faire sortir par
la porte de service, conclut-il en ajoutant : j'étais
vraiment surpris. D'habitude, ces gars-là sont plus subtils
quand il s'agit de faire savoir qu'ils ont le bras long.
- C'est un cas, hein ? Mais on dirait bien qu'on en a fini avec
lui, je me trompe ?
- Vous croyez vraiment qu'il en a fini avec nous ? Avec
moi, plus précisément ?
Salter réfléchit à la question.
- Vous voulez dire qu'il va continuer à tout faire pour
vous débarquer de l'affaire ?
- Ouais.
- C'est probable. Mais mon chef à moi commence à
en avoir ras le bol de ce type. J'étais dans son bureau
quand il a pris l'appel ; je l'ai entendu dire à
Curry que le dossier était entre les mains du Centre des
missions spéciales et que nous avions toute latitude dans
le cadre de la résolution de cette affaire. Autrement
dit, il lui a dit d'aller chier. Quel âge avez-vous ?
- Soixante-six ans.
- Pourquoi n'êtes-vous pas à la retraite ? Je sais,
ça ne me regarde pas.
- Pas de problème. Je pourrais partir à la retraite
dès demain, et je le ferai si on me confie d'autres maudites
affaires délicates. Je ne fais que reporter ma décision.
- Et que se passera-t-il ensuite ?
- Eh bien ensuite, je serai à la retraite. Et très
heureux de l'être.
- Dans ce cas, ce petit sous-ministre ne vous fait pas peur,
n'est-ce pas ?
- Absolument pas. Qu'il aille au diable. J'aimerais continuer
l'enquête.
- Parfait. Voyons donc la suite de votre rapport, dit Salter
en faisant un geste en direction des notes de Pickett. De toute
façon, vous n'avez pas l'air prêt à prendre
votre retraite.
Pickett ne toucha pas à son carnet.
- Je ne sais pas si je suis prêt, en effet. Je vis seul.
Comme vous savez, ma femme est morte il y a quelques années
et j'ai gardé la maison, que j'ai séparée
en deux appartements. Mais je ne sais pas... il y a autre chose.
Il avait envie de s'épancher auprès de cet homme,
de lui confier sa situation, mais à condition que Salter
ne fît pas que manifester son intérêt par
pure politesse.
- Vous n'avez pas d'enfants ? poursuivit l'inspecteur d'état-major.
Pickett fit non de la tête.
- Vous êtes un homme libre, alors ?
- C'est exact. Et c'est justement pour ça que je reporte
mon départ. (Salter avait l'air réellement intéressé,
aussi Pickett continua-t-il.) J'y ai bien réfléchi.
Je pourrais vivre plutôt bien de ma pension.
Il s'arrêta de nouveau. Salter avança son fauteuil.
- Je vous posais la question seulement pour savoir si l'attitude
de Curry vous dérangeait. Pour savoir jusqu'où
vous seriez prêt à aller pour rester.
- Je me fous complètement de Curry. Mais s'il vous emmerde,
enlevez-moi l'affaire.
- Oh, non. Mais on ne peut jamais prévoir comment les
choses vont se passer.
Pickett revint à ses notes.
- Le présentateur de télévision a lui aussi
un alibi solide, reprit-il. Il donnait une conférence.
Je vais contacter les deux autres clients dont le nom figure
dans l'agenda de Linda Thomas, juste pour voir ce qu'ils savaient
d'elle, mais l'un était à New York cette fin de
semaine-là et l'autre était à l'hôpital.
Il y est toujours, d'ailleurs. Il s'est fait enlever la vésicule
biliaire.
- Ce sont tous des hommes ?
- Oui, et c'est le cas de tous les clients mentionnés
dans son agenda.
Les deux hommes avaient maintenant déblayé le terrain.
Une seule question demeurait en suspens, et ce fut Salter qui
la formula :
- Et qui était donc avec elle l'après-midi où
elle a été tuée ?
- Son assassin, à mon avis. Tout ce que nous savons, c'est
qu'il s'appelle Abe. Ils ont bu du vin et ensuite, il l'a tuée.
Il y a un point qui me chicote : madame Boychuck a entendu
quelqu'un partir cet après-midi-là, et elle a entendu
Linda Thomas dire quelque chose à propos d'une douche.
- Trouvons cet Abe et interrogeons-le. Vous avez des idées ?
- Pas encore. Il y a une copine de la victime qui revient de
Floride aujourd'hui, et je la rencontre dès demain. J'espère
qu'elle pourra nous aider. (Il rangea son bloc-notes et attendit
que Salter lui donne congé.) En dehors de ça, je
dois passer au crible tout ce que nous avons et, en particulier,
découvrir pourquoi tous ces gens mentent.
- Qui ça ?
- Tous. Le concierge et sa femme, Curry et sa femme à
lui aussi, et même le gars de la télé, bien
qu'il se soit rattrapé par la suite. Comme je vous l'ai
dit, le concierge est du genre à raconter systématiquement
des mensonges jusqu'à ce qu'il soit sûr qu'il ne
peut pas se faire épingler. Pareil pour sa femme. Ou alors
il a tiré au flanc après dîner et il ne veut
pas qu'on sache qu'il ne fout rien de l'après-midi, pas
plus que du reste de la journée.
- Sur quels points Curry ment-il ?
- Je l'ignore. Madame Curry ment, elle, c'est sûr. Lui
aussi, à mon avis, mais je ne sais pas à quel propos.
Il peut prouver qu'il n'était pas à Toronto cet
après-midi-là.
- Et le type de la télé ?
- Lui, il m'a carrément dit qu'il avait menti. Il voulait
voir comment j'allais démonter son alibi. Il veut écrire
un roman comportant une intrigue policière, alors il se
pourrait que je le revoie. Je lui ai promis que je l'aiderais
pour que son récit soit vraisemblable. Il ne ment plus,
maintenant.
Pickett se prépara à quitter le bureau de Salter.
- Attendez une minute, intervint Salter en se tournant vers la
note qu'il lisait lorsque Pickett était arrivé.
Vous aurez peut-être une idée là-dessus.
Une gamine nous casse les pieds pour essayer de retrouver un
membre de sa famille. Elle pense avoir un lien de parenté
avec un type qui était dans l'Aviation canadienne pendant
la guerre - la gamine en question est Britannique -, qui est
entré dans la police de Toronto après la guerre
et y est probablement encore. Ça fait plus de quarante
ans de ça, alors j'en doute. Mais elle espère que
quelqu'un s'en souviendra peut-être.
- Comment s'appelle-t-il ?
- Elle l'ignore. Son nom à elle est Colwood. Imogen Colwood.
- Quel lien de parenté a-t-elle avec ce gars ? C'est
un oncle ou quelque chose comme ça ? Comment ça
se fait qu'elle ne connaît pas son nom ?
- J'ai mon idée là-dessus. Elle a été
un peu évasive mais, à mon avis, elle recherche
son grand-père qui aurait laissé sa grand-mère
avec un bébé sur les bras pendant la guerre. Je
ne crois pas que le type en question aimerait savoir tout ça
maintenant, vous ne pensez pas ?
- Sans doute que non.
Pickett semblait n'écouter que d'une oreille distraite.
- Il a probablement déjà plein de petits-enfants,
et cette gamine pourrait l'embarrasser plus qu'autre chose. Gardez
ça pour vous, mais si vous songez à un collègue
qui pourrait correspondre, tenez-moi au courant. C'est un peu
délicat. Cela dit, elle ne dispose pas de beaucoup d'éléments
et elle n'a évoqué aucune réclamation ou
truc de ce genre. Elle veut seulement rencontrer son grand-père,
si toutefois il est toujours dans les parages, et si elle a de
la chance.
- Si je pense à quelqu'un, je vous le ferai savoir. Je
connais la plupart des types de mon âge qui sont encore
en activité.
- Je lui parlerai pour en savoir un peu plus, de manière
à essayer de voir quels problèmes elle serait susceptible
de lui causer si toutefois elle le retrouve.
- Laissons ça de côté pour le moment, répliqua
soudain Pickett, qui se leva et se dirigea vers la porte. Je
ferais mieux de mettre la main sur cet Abe.
***
Il retourna dans son bureau ; il avait besoin d'un endroit
tranquille où il pourrait encaisser les nouvelles qu'il
venait d'apprendre, transformer ses émotions en cogitations
et, peut-être, ces dernières en action. Un banc
de jardin public serait tout indiqué. Il attrapa son manteau,
quitta l'édifice et se dirigea vers le sud en quête
d'un café. Il trouva finalement ce qu'il cherchait, un
vieux petit resto désert - exception faite des traditionnels
réparateurs de Bell Canada -, commanda un café
et un beigne au comptoir et les emporta dans un box désert
à l'écart.
Imogen Colwood. La petite-fille d'Olive, l'aviatrice-chef Colwood,
membre du Service des auxiliaires féminines de l'aviation
britannique, stationnée à Bournemouth, en Angleterre,
en 1945, où se trouvait l'aviateur Première classe
Pickett, alors âgé de dix-neuf ans, qui venait d'échouer
à son cours de personnel navigant à Brandon, au
Manitoba.
Pickett avait grandi pendant la Dépression puis la guerre ;
il était le fils unique d'une veuve qui tenait une pension
de famille afin de subvenir à ses besoins et à
ceux de son garçon. Il avait connu une enfance solitaire ;
sa mère travaillait si dur pour les faire vivre qu'il
ne lui restait ni le temps ni l'énergie nécessaires
pour l'aimer. Il avait donc grandi enchaîné à
une mère farouchement protectrice mais nullement affectueuse.
À dix-huit ans, il lui restait suffisamment de ressort
pour tirer parti de la guerre et la prendre comme excuse pour
quitter le nid. Il aurait pu être dispensé de ses
obligations militaires en tant que soutien de famille, et sa
mère le savait, tout comme elle savait qu'il voulait partir,
mais ils n'en avaient pas parlé, aussi l'avait-il quittée
un beau matin, faisant des adieux maladroits - tellement il était
peu habitué à exprimer ses sentiments -, avec aussi
peu de démonstrations d'affection que s'il n'avait été
qu'un pensionnaire de longue date dans la maison.
Il avait échoué à son cours de personnel
navigant et avait dû accepter d'être reclassé
dans l'administration, qui était la moins prestigieuse
des spécialités, mais il aimait la vie militaire
et, quand il se retrouva affecté en Angleterre, il s'estima
très chanceux. La base de l'Aviation royale du Canada
de Bournemouth, où il travaillait à la salle des
rapports, lui ouvrait des horizons si éloignés
de sa petite vie à la pension de famille de sa mère
qu'il en attribuait toute la nouveauté au seul fait d'être
en Angleterre. Bien que truffé de barbelés et de
mines destinés à empêcher l'invasion d'ennemis
en provenance de la Manche, le front de mer ravissait Pickett
bien plus que le littoral de Hamilton. Derrière la ville
se trouvaient les villages et les fermes que les restrictions
de la guerre cantonnaient dans une ruralité qu'il trouvait
idyllique. Tout l'enchantait : la campagne, la mer, les
salons de thé, les pubs.
Olive Colwood avait été « détachée »
auprès de sa salle des rapports et, en l'absence de caporal,
elle était son supérieur hiérarchique. L'expérience
de Pickett en matière de filles était plutôt
limitée, mais son uniforme en avait fait un homme. Dès
son arrivée, Olive l'avait touché ; elle avait
fait éclater la bulle fragile dans laquelle il vivait
et qui le préservait du monde affectif.
Il l'emmenait danser aux bals de garnison, se promener à
pied le long des falaises et en bus dans la campagne. Elle rentrait
chez elle toutes les fins de semaine où elle était
en permission, mais tant qu'elle était sur la base, elle
était sienne. Pickett était conscient d'être
plus amoureux d'elle qu'elle de lui - elle éludait toujours
toute conversation sur leur avenir -, mais cela lui était
égal, car il était sûr de finir par la convaincre.
Et un jour, elle tomba enceinte.
Après qu'elle lui eut révélé son
état et expliqué comment cela avait pu se produire,
ils prirent le bus pour Christchurch ; là, ils s'attablèrent
dans un pub pour concevoir un plan jusqu'à ce que le dernier
bus les remmenât à la caserne. Elle refusait de
l'épouser, mais il insista pour prendre soin d'elle.
Quelques semaines plus tard, Pickett fut convoqué chez
son commandant, qui lui apprit qu'une certaine Olive Colwood
l'avait dénoncé comme le père de l'enfant
qu'elle portait et qu'elle lui demandait, à lui, le chef
de corps, de l'aider à faire en sorte que Pickett accepte
de prendre ses responsabilités. Le commandant lui demanda
donc clairement s'il avait l'intention d'épouser Olive.
Pickett avait déjà consulté ses camarades
de chambre ; ils avaient immédiatement proposé
de signer une déclaration stipulant qu'ils avaient tous
couché avec elle, mais ce n'était pas le genre
d'aide dont il avait besoin. Ils étaient tous d'avis que
s'il était assez stupide pour admettre qu'il était
le père de l'enfant, il n'était néanmoins
pas obligé de se marier avec elle, et c'était là
tout ce que Pickett voulait savoir.
- Elle dit qu'elle veut vous épouser, poursuivit le commandant.
- Oui, mais moi, je ne veux pas. Je lui donnerai tout l'argent
que j'ai, soit cinq cents livres. Mais je ne l'épouserai
pas.
Il refusa d'en discuter davantage.
Il s'agissait du cinquième cas de paternité que
le commandant avait dû traiter en un mois.
- Je ne vous force pas, et je ne vous blâme pas non plus.
Mais pourquoi en arriver là ? Je vous conseille vivement
de garder votre engin dans votre pantalon jusqu'à ce que
vous rentriez au pays, c'est bien compris ?
Pickett fut mis dans le premier avion disponible pour Gander,
non sans s'être débrouillé pour faire ses
adieux à Olive. De retour à Hamilton, il rencontra
Mary Dempster, avec qui il se maria deux ans plus tard. Il trouva
un emploi dans un cabinet d'assurances, mais au bout d'un an,
il en eut assez et des assurances, et de Hamilton, et de sa belle-famille,
aussi les deux jeunes époux déménagèrent-ils
pour Toronto où, après une autre tentative dans
les assurances, il finit par intégrer la police.
Ils avaient fait un bon mariage, et après le décès
de Mary, les collègues de Pickett avaient supposé
à juste titre que son travail l'aiderait à remplir
ses journées, mais cinq ans plus tard, il s'en était
remis. Et maintenant, voilà que cette fille faisait surface.
Il tenta d'imaginer quelles pourraient être les conséquences
s'il reconnaissait être l'homme qu'elle recherchait et
s'en trouva l'esprit comme pris au piège d'un buisson
épineux. Mais pouvait-il ignorer l'existence de cette
gamine ? Quel merdier ! se lamenta-t-il intérieurement
en décidant de ne rien faire pour le moment. Mais quelque
chose en Salter lui disait qu'il ne s'en tirerait pas aussi facilement
que ça ; cette histoire avait éveillé
la curiosité de l'inspecteur d'état-major, et Pickett
conclut qu'il ferait mieux d'éviter ce dernier. Le seul
moyen d'y parvenir était de se faire retirer l'affaire,
ce qui était dommage vu que jusque-là, il s'était
révélé facile de travailler avec Salter.
Mais Pickett souhaitait plus que tout qu'on lui fichât
la paix. Il commanda un autre café et passa encore un
moment à concocter une histoire plausible, puis retourna
au bureau de Salter.
***
- J'ai réfléchi, commença Pickett. Je
suis quasiment certain que nous devrons aller reparler à
ce sous-ministre, et je suis persuadé qu'il y aura d'autres
plaintes. Il vous faut un autre gars que moi.
- Pourquoi donc ? Je croyais que vous aimiez bien vous frotter
à lui.
- Oui. J'ai bien aimé ça, c'est vrai, mais ce n'est
pas bon pour vous. Il va encore hurler s'il me revoit la face.
Je m'en fous royalement, mais ça va ralentir l'enquête
s'il s'arrange pour me faire suspendre en cours de route.
- Je ne pense pas qu'il sera capable d'obtenir ça.
- Admettons. Mais peut-être que ça l'adoucira un
peu s'il croit qu'il a réussi à m'écarter,
argua Pickett en s'efforçant d'avoir l'air futé.
- Peut-être, mais nous ne savons même pas encore
si vous devrez aller le revoir.
- J'ai l'intuition que ce sera le cas. Je vous l'ai déjà
dit : je crois que sa femme ment pour le couvrir.
Salter considéra l'argument de Pickett.
- OK. Le psychologue ne va pas tarder à me laisser tranquille.
Il en est à élaborer son questionnaire. Il est
payé à la journée ; ça va donc
lui prendre une semaine. Je serai alors disponible pour m'occuper
de Curry, le cas échéant.
- Vous trouvez ça judicieux, vous ? On serait deux à
se tourner les pouces. Non : ce serait mieux si vous preniez
toute l'affaire à votre compte et que vous me renvoyiez
au Centre de cautionnement et de libération conditionnelle.
Salter fit un signe de refus.
- Pas question. Je n'ai que vous. Vous n'avez même pas
fini tous les interrogatoires.
Pickett eut l'air acculé.
- Je vais finir la série, alors. Et après, je retourne
dans mon service.
- Je n'en suis pas sûr, Mel. Et cette amie de Linda Thomas
que vous deviez interroger demain ?
- C'est exactement ce que je veux dire ! Elle sera peut-être
en mesure de vous révéler qui est cet Abe. C'est
probablement l'évêque du coin, avec qui elle baisait
tous les vendredis après-midi. Encore un témoin
sensible ! Vous devriez vous en charger. Nous risquons de
louper quelque chose si nous nous partageons l'affaire. Si ça
se trouve, un truc important pourrait nous filer entre les doigts.
- Ce que je comprends, c'est que vous ne voulez pas vous en charger.
- Non, non. C'est juste que c'est trop risqué. C'est dangereux
pour vous.
- À mon avis, c'est de la foutaise, mais d'accord, je
m'occupe de son amie. Vous terminez les interrogatoires et après
ça, nous verrons. Pour le moment, je ne vous renvoie pas
dans votre service.
Pickett se sentit vaincu. Tout ce qu'il voulait, c'était
se charger du porte-à-porte en laissant les éventuels
emmerdements à Salter. Désormais, son seul recours
était de prendre sa retraite sur-le-champ, mais ce serait
si peu professionnel que Salter ne manquerait pas de se demander
ce que cela cachait.
- Si vous avez besoin de moi, je suis dans mon bureau, conclut
Pickett sur un ton aussi détaché que possible.
Une fois seul, Salter se remit à méditer sur ses
problèmes personnels. Il se réjouissait que Pickett
lui ait donné un prétexte pour s'occuper du dossier.
Le psychologue s'était absenté pendant quelques
jours pour faire ses devoirs au centre de criminologie de l'université
où il enseignait, et l'enquête sur le meurtre de
Linda Thomas l'aiderait à ne plus penser à ce qu'il
advenait de son mariage, à ce qu'il faudrait faire pour
le sauver ou même au moment où il devrait intervenir.
© 2007 Éditions
Alire pour la traduction française
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