Contacts



Auteurs


Romans
Nouvelles
Essais


Catalogue
Commandes


L'ASFFQ


Manuscrits


Sur le Web...


Sortie

Une affaire explosive
(Charlie Salter -6)

de

Eric Wright

 

Traduit de l'anglais par
Isabelle Collombat

 

 

(Extrait du chapitre 4, p. 41-53)


Le lendemain matin, en arrivant au bureau, Salter trouva un message d'Orliff : le surintendant souhaitait le voir dès que possible. Quand Salter entra dans le bureau de son supérieur, ce dernier lui tendit sans un mot une liasse de documents que Salter prit.
- Encore des lettres ?
Il lut exhaustivement la première de la pile. La formulation était identique à celle des précédentes lettres. Le papier était différent et il ne décela aucune trace de parfum, mais à part ça, les deux séries de lettres étaient semblables.
- Quand sont-elles arrivées ?
- Hier. J'ai envoyé un gars les chercher. Vous feriez mieux de vous occuper de ça tout de suite : la princesse sera là dans deux semaines. J'ai affecté deux hommes à la surveillance des marchands ambulants.
Salter n'avait pas besoin qu'on lui rappelle la priorité qu'il convenait d'accorder à cette affaire : un deuxième envoi de lettres de menace devait être pris au sérieux, car c'était là bien davantage qu'un geste de frustration ou de désespoir.
- Je veux savoir d'ici ce soir les actions que nous devons entreprendre sur ce point, ordonna Orliff. Je n'en ai pas encore parlé à la Cellule de crise, mais je le ferai dès lundi. C'est compris ?
- Je reviendrai vous faire mon rapport cet après-midi.
Lorsque, de retour à son bureau, Salter compara attentivement les deux groupes de lettres, il constata une autre différence : quatre des destinataires étaient les mêmes, mais le cinquième, le tailleur italien, n'avait pas reçu de deuxième lettre. Par contre, un autre destinataire était apparu. Il s'agissait de Lilliput, une librairie spécialisée dans la littérature jeunesse située sur Cumberland. Salter décida de commencer par là.

***

La librairie était située en sous-sol ; lorsque Salter descendit les marches, il tomba sur une femme bien en chair, âgée d'une quarantaine d'années, dont les cheveux châtains étaient ramenés en un petit chignon, et qui s'efforçait de déverrouiller la porte tout en évitant de renverser son café. Salter lui prit le café des mains de manière à ce qu'elle puisse venir à bout de la serrure, qui céda aussitôt. Elle le fit entrer, referma le verrou derrière eux, alluma la lumière et posa ses clés sur le comptoir. Salter attendait qu'elle se tournât vers lui :
- Que puis-je faire pour vous ? finit-elle par lui demander.
Elle avait un visage rond et très coloré, avec un léger hâle. Son regard était pétillant et plein de curiosité, sa diction était précise et ses manières indiquaient un vif désir de rendre service.
Salter lui exposa le motif de sa visite. Elle haussa les sourcils :
- Je n'ai pas beaucoup de temps à vous consacrer ; je suis seule, en ce moment.
Les premiers clients - une famille états-unienne - descendaient déjà l'escalier. Elle reprit :
- Pouvez-vous revenir à un moment plus calme ? On dirait que ça va être pas mal achalandé, ce matin. Oh, attendez une minute ! Voilà Tommy qui arrive.
Un homme d'allure joviale, qui semblait avoir le même âge que la libraire, fit irruption. Presque chauve, il portait des lunettes métalliques et il était vêtu d'un chandail jaune, d'un pantalon gris et de chaussures de course rouge et blanc.
- Ma petite Ruth, clama-t-il, je t'ai rapporté du café et des muffins. Oh, tu as déjà un café ! Oh non, moi qui voulais te faire plaisir... Bon. Ce n'est pas grave. Je le boirai. Tu aimes mon chandail ? et mes souliers ? J'en ai assez d'être terne et lugubre : je veux briller ! (Il se tourna vers Salter.) Salut, fit-il, s'approchant de l'inspecteur qu'il gratifia d'un sourire radieux, avec une expression rayonnante de joie tout enfantine.
- Salut, répondit Salter en reculant d'un pas.
La propriétaire de la librairie présenta tout le monde :
- Inspecteur Salter, voici Tommy Nystrom, et je suis Ruth Pearson.
Tommy leva la main très haut et la tendit à Salter, sans cesser de sourire.
- Salut, répéta-t-il.
- Salut, redit à son tour Salter en lui serrant la main.
- Surveille la caisse pendant un moment, veux-tu, Tommy ? demanda Ruth. Je vais dans l'arrière-boutique parler avec l'inspecteur.
Salter la suivit dans une pièce minuscule qui faisait office de bureau et de réserve, dont les murs étaient recouverts de livres et dans laquelle un bureau occupait à lui seul la moitié de l'espace. Ruth Pearson se percha sur un tabouret tandis que Salter s'appuya contre les étagères. Il n'avait que deux questions à lui poser :
- Pourquoi vous ? Pourquoi menacer une librairie ? fit-il.
Elle leva les mains en signe d'impuissance :
- J'ignore totalement pourquoi j'ai reçu cette lettre et, à vrai dire, je n'y accorde pas beaucoup d'importance. Aucun marchand ambulant ne vend de livres pour enfants et mes clients se fichent complètement qu'il y ait des détritus sur le trottoir. Ce sont des enfants, après tout.
- Vous n'avez pas été active dans le dossier des marchands ambulants, observa Salter.
- Je n'ai même pas assisté aux réunions. Je me sens un peu « radicale » sur ce genre de thème, et en plus, pour ce qui est de rassembler les commerçants du quartier pour une action collective... eh bien, c'est peine perdue ! Une fois, j'ai essayé de lancer une pétition afin que la ville répare le trottoir. C'est un vrai champ de mines ! Il s'y casse environ deux chevilles et quatre paires de lunettes par an, et ça fait dix ans que ça dure ! Bref : quand j'ai effectué ma tournée de signatures, les gens m'ont accueillie comme si je venais leur arracher une dent. C'est chacun pour soi : pour ces gens-là, tout ce qui compte, c'est gagner de l'argent.
- S'il n'y a aucune raison professionnelle de vous en vouloir, peut-être qu'un des marchands ambulants a des griefs personnels contre vous cinq ?
- Pas à ma connaissance. Je ne leur ai jamais parlé personnellement, sauf pour leur acheter un truc ou deux, à l'occasion. Je n'ai jamais rien dit sur eux, ni en mal, ni en bien.
Elle s'exprimait avec vivacité, avec cette jovialité légèrement affectée que Salter associait désormais à un passage dans une école privée.
Derrière eux, la porte s'ouvrit et vint heurter Salter, qui se poussa pour laisser passer un homme vêtu d'un complet en lin bleu et d'une chemise d'un bleu plus foncé dont le col était ouvert. Ses cheveux gris étaient épais et coiffés avec élégance ; c'était la chevelure d'un homme distingué. Ses joues étaient profondément ravinées et son visage était parsemé de nombreux plis qui évoquaient un vieux sac usé. Quand il souriait, les rides étaient si profondes que Salter se demanda comment il pouvait se raser.
Ruth Pearson se leva ; les trois occupants de la pièce se retrouvèrent tous face à face, à quelques centimètres les uns des autres.
- Je vous présente David Leese, inspecteur, annonça-t-elle. David, voici l'inspecteur Salter, qui mène une enquête sur les lettres de menace.
Les deux hommes se serrèrent la main et manoeuvrèrent de manière à ce que Leese puisse entrer carrément. Salter resta debout sur le pas de la porte.
- Vous travaillez ici, monsieur Leese ? s'enquit-il.
- Le samedi seulement, pour donner un coup de main à Ruth.
- C'est un ami, expliqua l'intéressée.
- Et Nystrom ? Est-ce qu'il travaille ici ? À votre avis, devrais-je l'interroger ?
Ruth acquiesça.
- C'est un ami, lui aussi. Vous pouvez lui parler, bien sûr. David va aller le remplacer à la caisse.
Mais à ce moment précis, la voix de Nystrom se fit entendre depuis la boutique.
- Ma petite Ruth ! interpella-t-il sur un ton chantant. Il faut que j'y aille. J'essaie de vendre ma maison d'Admiral Street. Je devrais être de retour pour onze heures.
Ruth Pearson regarda Salter pour savoir s'il souhaitait le retenir ; l'inspecteur lui fit un signe de dénégation.
- Je reviendrai, dit-il. Vendre sa maison est une démarche importante.
- Oh, ce n'est pas sa maison. Il est agent immobilier. En fait, oui, la maison est à lui, mais c'est son métier. Il achète des vieilles maisons, il les rénove puis les revend.
Ils se dirigèrent vers la porte de la boutique, près de laquelle Leese se tenait déjà à la caisse.
- Je suis désolée de ne pas pouvoir vous être plus utile, s'excusa Ruth. Vous devriez essayer Vera, dans la boutique de mode qui se trouve un peu plus loin sur le même côté.
Salter regarda le morceau de papier qu'il avait sorti de sa poche.
- Je lui ai déjà parlé, répliqua-t-il.
- Et surtout, elle vous a parlé, à vous, intervint Nystrom.
Tout le monde éclata de rire.
Les propriétaires du restaurant et de la boutique spécialisée dans les bagages attendaient la visite de Salter. Ils s'étaient consultés et souhaitaient que le quartier fasse l'objet d'une surveillance policière jour et nuit.
- C'est déjà le cas, leur expliqua Salter. Nous avons fait le nécessaire dès que la deuxième série de lettres est arrivée.
Le bijoutier avait pris ses dispositions : il avait recruté son propre agent de sécurité et verrouillé sa porte. Les clients devaient montrer patte blanche avant d'être autorisés à entrer.
- Si j'avais su, se plaignit-il, je serais resté à Detroit.
- Vous savez, vous n'avez pas besoin de vous protéger autant : nous surveillons les boutiques.
- Ah oui ? Ce n'est pas vous qui avez reçu ces lettres. Avez-vous trouvé qui les a écrites ? Quand ce sera fait, je rouvrirai ma porte.
Vera était celle que la deuxième lettre perturbait le plus, mais elle réagissait différemment. Au lieu d'être exigeante et agressive comme la première fois, elle cherchait maintenant à s'attirer les bonnes grâces de Salter et à se placer sous sa protection.
- À votre avis, qui envoie ces lettres ? demanda-t-elle immédiatement en agrippant le bras du policier, les yeux dans les yeux. On dirait une bande de terroristes, vous ne trouvez pas ? J'ai pensé que je devrais peut-être fermer pendant quelques semaines. À votre avis ?
- Vous n'êtes pas obligée de fermer, répondit Salter en se dégageant de son étreinte et en reculant d'un bon pas. Nous avons posté un agent juste devant votre boutique.
Mais en réalité, elle ne voulait pas de conseils ; elle avait juste envie de se parler à elle-même et de s'apitoyer sur son sort.
- Je vais peut-être rentrer à Londres quelque temps et rester un peu avec ma soeur.
- Mais non ; ce n'est probablement qu'une technique d'intimidation. La seule chose que veulent les marchands ambulants, c'est que vous cessiez de vous plaindre à leur sujet.
- D'accord, mais ils ont quand même envoyé deux lettres ! On ne sait jamais, n'est-ce pas ? Certains de ces immigrants sont bien entraînés à poser des bombes, non ? Je pourrais peut-être avoir une sorte de grillage. Je ne sais pas. Est-ce que vos hommes savent installer des protections de ce type ? Je veux dire... au Canada, on n'a pas vraiment l'expérience de ce genre de truc, hein ? En tout cas, je ne laisse personne déposer de colis à la boutique.
- Écoutez, l'interrompit Salter d'une voix forte. Ne paniquez pas. Nous avons la situation en main. Bon, je vous le redemande une nouvelle fois : avez-vous une idée de la personne qui se cache derrière tout ça ? Parmi les vendeurs de rue, je précise.
- Oh non, non. Comment le saurais-je ? Je parlais comme ça, sans viser quelqu'un en particulier. Non, vraiment, je suis incapable de vous dire qui ça pourrait être.
Ouais... et surtout, je ne veux pas être mêlée à tout ça, compléta mentalement Salter, qui ajouta :
- Quand vous aurez une idée, faites-le-moi savoir.
Quand il franchit le seuil de la boutique, Vera secouait encore la tête.
Après cela, Salter observa encore un moment les marchands ambulants de Bloor Street et retourna au Coffee Mill, où deux enquêteurs l'attendaient. Ils étaient dans le quartier depuis le matin, à interroger les marchands à mesure qu'ils installaient leur éventaire.
- Absolument rien, rien du tout, affirma l'un des enquêteurs. Ils ne savent rien, ils n'ont rien entendu, et aucun n'a l'air de mentir. T'es pas d'accord, Sid ?
Son collègue opina du chef.
- Vous pensez que c'est sérieux ? demanda le deuxième policier à Salter. Les lettres de menace, je veux dire. Ça arrive de temps en temps : quelqu'un pète les plombs, mais ça ne va pas plus loin.
- Je sais. Mais la princesse arrive...
- C'est exact, répliqua l'enquêteur avec un air de solennité feinte. J'ai failli oublier... Bon. Si vous n'avez plus besoin de nous, notre chef nous attend. Il a du boulot pour nous.
- Vous pouvez y aller. Merci.
Au moment où les deux enquêteurs se levaient, l'un des deux désigna du menton leur addition :
- Vous êtes connu, ici ? demanda-t-il à Salter.
Ce dernier ramassa la facture.
- Ouais, fit-il. Mais ce n'est pas une raison pour revenir boire à ma santé... et à mes frais.
Après leur départ, Salter prit un deuxième café qu'il dégusta tranquillement jusqu'à ce qu'il ait décidé quelle serait la prochaine étape de son enquête, puis il paya la facture, laissant un généreux pourboire : il pressentait qu'il reviendrait souvent au Coffee Mill au cours des deux semaines suivantes.
Il passa le reste de l'après-midi dans le quartier. Les touristes débarquaient pour la fin de semaine, et il lui fut facile de se fondre dans la foule pour flâner dans Bloor Street entre Bellair et Yonge en s'arrêtant pour regarder l'étalage de chaque marchand ambulant qui bordait le trottoir. Lorsqu'un agent en uniforme donna une contravention à l'un des marchands pour entrave à la circulation, il était suffisamment près pour exprimer sa compassion.
- Ça peut finir par coûter un bras, observa-t-il en désignant la contravention que le marchand tenait encore à la main.
- Un par jour, c'est comme un loyer. Mais quatre par jour, c'est trop pour moi, répondit l'homme.
- Quatre ?
- Certains jours, oui. Quand les policiers sont mal lunés, répliqua-t-il avant de mettre un terme à la conversation pour aller s'occuper d'un client.
Salter passa son chemin.
En fin d'après-midi, il avait acquis la certitude que si les marchands conspiraient, ce n'était pas de cette façon qu'il le découvrirait ; mais il était aussi intimement convaincu qu'il était fort peu probable qu'un complot existât. Il annonça cependant à Orliff qu'il serait en mesure de lui faire part de ses recommandations le lundi, avant la réunion de la Cellule de crise, puis il rentra chez lui pour réfléchir à tout ça.

***

Quand il stationna son auto dans l'allée, Salter remarqua la bicyclette de Seth contre le mur de la maison ; il se demanda comment évoluait la relation de l'adolescent avec son grand-père. Après qu'il eut ôté sa veste et qu'il se fut servi une bière, il appela son père afin de donner au vieil homme l'occasion d'aborder le sujet, ce qui ne tarda pas : il était très en colère.
- C'est quoi, cette maudite idée ? vociféra-t-il. M'envoyer une damnée assistante sociale ! J'ai passé la moitié de l'après-midi à essayer de m'en débarrasser. Elle est pratiquement entrée chez moi de force, ça oui, et après ça, elle a commencé à fouiner partout jusqu'à ce que je l'envoie chier. Elle m'a dit que c'était un membre de ma famille qui lui avait demandé de passer. Et ma famille, c'est toi : alors c'est quoi, cette idée de merde ?
Il était vraiment rare que le vieil homme jure quand il était chez lui ; son langage coloré était donc le signe qu'il était vraiment bouleversé.
- Je ne t'ai pas envoyé d'assistante sociale, papa. Ça doit être une erreur. Si elle revient, ne la laisse pas entrer.
- Ne t'inquiète pas pour ça. Je ne me ferai pas avoir une deuxième fois. Mais comment ça se fait qu'elle est venue me voir si tu ne l'as pas envoyée ? Elle connaissait mon nom.
- Sans doute une erreur dans l'ordinateur. La prochaine fois, laisse-la dehors.
- Je ne suis pas obligé de la laisser entrer, hein ?
- Non. Dis-lui que personne n'a le droit d'entrer chez toi sans mandat.
- Parfait. Je ne suis pas non plus obligé de lui dire ce qu'on mange, hein ? Elle a collé son maudit « tableau nutritionnel » sur la porte du frigo, mais je l'ai foutu à la poubelle dès qu'elle est partie.
- Tu n'es pas obligé de lui dire quoi que ce soit, OK ?
- Parfait. J'ai quand même été un peu prudent parce que j'ai pensé qu'elle essayait de savoir, pour May et moi.
Salter se rendit alors compte qu'à cause de sa relation intime avec May, son père se sentait vulnérable quand les autorités venaient mettre leur nez dans ses affaires. Toute sa vie, il avait considéré comme immorale une situation telle que celle qu'il vivait actuellement, et il n'était pas tout à fait sûr qu'elle ne fût pas illégale, en plus.
- Que vient faire May là-dedans ? demanda Salter à son père.
- Je n'en sais rien, moi ! Ils pourraient voir que je n'ai qu'une seule chambre. Tu vois, j'y ai réfléchi : si je vivais de l'assistance sociale ou quelque chose comme ça, je serais obligé de les laisser entrer quand ça les chanterait, mais ce n'est pas le cas. Je veux dire, même si tu les as envoyés chez moi, je ne suis pas obligé de les laisser entrer, hein ?
- Non, papa, tu n'es pas obligé.
- C'est parfait, alors. Même si tu me l'as envoyée, cette bonne femme, je peux toujours lui dire d'aller se faire voir, c'est bien ça ? Notre vie, à May et à moi, ça ne regarde personne, pas vrai ?
- Exact. Et je ne t'ai pas envoyé d'assistante sociale.
- Si ce n'est pas toi, c'est quelqu'un d'autre ! répliqua le père de Salter avant de raccrocher.
Salter alla en bas de l'escalier et appela :
- Seth !
Quand le jeune garçon apparut, il lui demanda :
- As-tu envoyé une assistante sociale chez ton grand-père ?
- Oui. À la bibliothèque, il y a une brochure qui explique tous les services disponibles pour les aînés, mais je savais que grand-papa n'en utiliserait aucun si on ne lui en parlait pas, alors j'ai trouvé un numéro de téléphone et je leur ai dit qu'il était vraiment seul.
- Bon. Recommençons depuis le début. D'abord, il n'est pas tout seul. Il a May.
- Mais elle ne dit jamais rien ! Il doit vraiment se sentir seul.
- Ce n'est pas le cas. OK ? Ensuite, il n'est pas vieux. Les autres, oui, mais pas lui. Dans son esprit, on n'est pas vieux avant quatre-vingt-dix ans, et lui, il n'a que soixante-treize ou soixante-quatorze ans. Alors tu vois, il se sent insulté quand on dit de lui que c'est un pauvre vieil homme. Et pour finir, il n'aime pas les assistantes sociales.
- Pourquoi ?
- Parce que quand il était petit, si une assistante sociale venait chez quelqu'un, c'était considéré comme une honte. Tu sais, ton grand-père a de la fierté, et si une assistante sociale se pointe chez lui, il pense que c'est parce que les voisins ont raconté qu'il ne se lave pas. Qui sait ce qui lui passe par la tête ? Alors tu ferais mieux de le laisser tranquille.
Seth affichait un air buté.
- Je retournerai quand même le voir.
- Excellent. Mais appelle-le d'abord. Il n'est pas habitué à recevoir tant d'attention et il ne comprend vraiment pas ce que tu lui veux. Ah oui : surtout, n'essaie pas de le prendre dans tes bras...

© 2006 Éditions Alire pour la traduction française


Pour connaître la suite...