(Extrait du chapitre Le Fantôme buvait de la Bud,
p. 76-83)
Adossé au bac à ordures dans la ruelle derrière
le Rocksteady, Malick attendait que le fantôme se manifeste.
Cela faisait une heure que le soleil s'était couché.
Si Malick s'éloignait des lampadaires, il pouvait voir
une profusion d'étoiles dans le ciel qui noircissait.
Il avait l'impression d'en voir plus en un coup d'oeil qu'il
n'en avait vu au cours de toute l'année précédente.
C'était bien tout ce qu'il y avait à regarder.
L'arrière du Rocksteady formait une grande alcôve
crasseuse agrémentée par quelques graffitis indéchiffrables.
De l'autre côté de la ruelle, il n'y avait que le
long mur aveugle de l'épicerie. Le rock pesant et démodé
qui sourdait du bar entre porte et cadre replongeait Malick dans
les affres de son adolescence. Il avait passé des heures
ici déjà, adossé au mur ou affalé
dans le coin, fumant avec quelques copains d'occasionnels joints
bourrés surtout de tabac. Son séjour à Saint-Nicaise
avait été une drôle d'époque :
tant de mauvais coups, tant d'ennui, tant de nuits passées
à errer avec Rachel, en quête de l'inconnu ou d'un
coin sombre où se tripoter mutuellement. Elle avait su
prendre ses visions au sérieux et l'avait accompagné
malgré elle dans de nombreuses expéditions risquées,
y compris cette nuit désastreuse où il lui avait
présenté Eddy.
Le fantôme se faisait attendre, cette fois-ci. Malick,
impatient, posa la main sur la porte, puis se ravisa. Si, comme
Kevin le lui avait expliqué, ce bar était devenu
le principal point de rendez-vous pour la pègre de Saint-Nicaise,
il serait plus prudent d'entrer par-devant pour ne surprendre
personne. Il fit donc le tour jusqu'à la rue des Cèdres.
L'enseigne du bar n'avait pas changé : lettres électriques
sur fond noir. L'unique fenêtre était une vitre-miroir
sur laquelle était peinte une femme aux proportions ridicules.
À l'intérieur, la musique emplissait tout l'espace.
C'était toujours le royaume de la camisole blanche et
du t-shirt de tournée, des jeans serrés, des manteaux
de cuir et des cheveux longs. Les murs étaient couverts
d'affiches et d'enseignes au néon, la moitié annonçant
des bières qu'on ne servait sans doute pas. N'importe
quelle décoration faisait l'affaire pour autant que ce
fût lumineux et viril ou sexy. La musique donnait l'impression
d'une ambiance survoltée même s'il n'y avait que
six personnes dans tout le bar.
Ignorant les regards curieux, Malick se dirigea vers le fond.
Il avait tout juste choisi une table quand un éclair fit
bondir les ombres sur le mur devant lui. Il en vit plusieurs
autres en rapide succession et sentit ses jambes faiblir. Il
s'assit sur la chaise faisant face au mur et tenta de comprendre
le sentiment d'horreur qui l'habitait soudain. Un dernier éclair
l'aveugla, puis tout redevint normal. Il osa un rapide coup d'oeil
autour de lui. Personne d'autre ne s'était aperçu
de quoi que ce soit.
Troublé, il ne remarqua pas l'approche de la serveuse.
Le son de ses talons hauts sur le plancher était couvert
par les envolées d'une vieille chanson de Judas Priest.
Ses cheveux crêpés aux mèches rouges et sa
minijupe de cuir noir ne la rajeunissaient pas autant qu'elle
devait l'espérer. Elle était une vraie rockeuse,
Malick n'en doutait pas : seuls les purs et durs pouvaient
supporter cette atmosphère shift après shift,
semaine après semaine.
- Qu'est-ce qu'on te sert, mon beau ? dit-elle sans perdre un
instant son air blasé.
- Euh... deux Bud.
- T'es sûr ? Le deux pour un, c'est juste demain soir.
- Je suis certain quand même. Deux Bud, s'il te plaît,
mon ange.
Elle lui fit un sourire incertain et repartit. Malick regrettait
déjà sa commande. C'était bien ce qu'il
avait prévu, mais il ne savait plus s'il était
prêt pour une telle rencontre après ces éclairs
en rafale. Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas eu une
vision si intense. Il essaya de retrouver cette sensation qui
l'avait frappé, cherchant à mieux comprendre ce
que la vision représentait. Panique, brutalité,
frayeur... Impossible de l'attraper de nouveau ; elle était
passée. Il ne restait au plus qu'un vague malaise. Ça...
et un mouvement fugitif aux limites de son champ de vision.
La musique rendait la concentration difficile. Des quatre coins
du bar, Axl Rose, chanteur de Guns N'Roses, y allait d'une série
de couinements semi-orgasmiques, comme si Robert Plant n'avait
pas épuisé cette technique deux décennies
plus tôt. À force de persévérance,
Malick discerna tout de même de subtiles manifestations :
un frémissement dans un miroir de Coors, une ombre sans
propriétaire, un grésillement de néon. Il
y avait non loin une présence à la fois familière
et anormale. Malick arrivait presque à la voir. Il laissait
son esprit flotter, comme on laisse son regard se perdre dans
le vide pour voir surgir en relief l'image cachée dans
un stéréogramme.
Deux bouteilles de bière atterrirent sur la table et ramenèrent
Malick en contact avec le monde concret. Il tendit quelques billets
fripés à la serveuse, en lui donnant un pourboire
généreux. Il prit une gorgée, puis poussa
l'autre bouteille jusque devant la chaise opposée. L'appât
était en place. Il but une autre gorgée pour s'imprégner
du goût de la bière, pour tâter la dureté
de la vitre froide, pour sentir le choc de la bouteille sur le
bois de la table. Ce choc minuscule n'était que l'écho
d'innombrables chocs semblables : ceux de l'an passé,
de l'année d'avant, de l'année précédente
encore, ceux de milliers de bouteilles servies en ce même
point sur la planète. Une bouteille appelait l'autre,
et la bouteille pleine en face appelait son buveur. Des années
plus tôt, Eddy avait bu ici, et l'écho de chacune
des bouteilles qu'il avait vidées résonnait encore
entre ces murs.
Malick leva les yeux très lentement. Une forme occupait
la chaise devant lui. Il avait l'impression de la voir au travers
d'une épaisse fumée, ou peut-être de voir
quelqu'un qui était tout entier composé de cette
même fumée. Les détails allaient et venaient.
Malick reconnut un jeune homme à peine majeur : de
longues mèches rebelles, une moustache clairsemée,
un t-shirt de Black Sabbath, des yeux narquois dans un visage
trop pâle.
- Bouh ! dit Eddy.
Il n'avait pas changé, bien sûr. Malick se rendit
compte qu'il ne savait pas quoi dire. Eddy ne s'en formalisa
pas.
- Comment ça va, ti-gars ? dit-il.
- Pas trop mal. J'arrive de Montréal. Ça chauffait
trop pour moi là-bas, ça fait que je suis venu
ici.
- T'as ben fait. Me semble que t'es pas venu me rendre visite
depuis un p'tit boutte.
- On pourrait dire ça, oui. Écoute... est-ce qu'on
peut sortir ? J'ai de la misère à t'entendre.
Déjà, il avait l'impression que les autres occupants
du bar le surveillaient. Il ne devait pourtant pas être
le premier à se parler tout seul ici.
- On attend la fin de c'te toune-là, OK ? dit Eddy.
Malick patienta et regarda Eddy qui hochait la tête au
rythme de la musique, son visage diffus devenant tout à
fait embrouillé. La voix de métal froissé
d'Ozzy Osbourne se tut et céda la place à la guitare,
qui se démena pendant une demi-minute encore. Sitôt
la chanson terminée, Malick s'aperçut qu'il était
seul. Il se leva, abandonnant les deux bouteilles, et sortit
par la porte de derrière.
Il referma derrière lui, puis se retourna et sursauta
en voyant le visage d'Eddy juste devant le sien. Il glissa de
côté pour mettre un peu de distance entre eux deux.
- Toujours occupé à hanter le quartier, comme ça
?
- Ben sûr, ti-gars. Faut ben que quelqu'un le fasse.
- Mais quand même, franchement, là... « La
mort attend » ?
- C't'une bonne chose à dire, me semble...
- C'est plutôt vague. Sans compter que tu l'as fait souvent,
non ?
- Pas tant que ça. C'est pas souvent que le monde peut
me voir. Pis à part ça, je ferai ben ce que je
veux. Je voudrais te voir à ma place.
- Eddy...
- Quessé qu'y a, ti-gars ?
- Pourquoi t'es encore là ? Tu dois ben avoir un... une
destination, je sais pas. Pourquoi tu t'accroches à une
petite rue perdue ?
- De quoi tu parles ? C'est mon coin, j'y reste. Toi, t'es pas
venu depuis un boutte, me semble.
Malick soupira. La porte du Rocksteady, vibrant sous les assauts
de la batterie, lui semblait presque invitante.
- Tu sais que je viens d'avoir une vision en dedans ? Tu connais
l'endroit... Est-ce qu'il s'est passé quelque chose ici
récemment ? Quelque chose de terrible, je veux dire...
peut-être un soir d'orage, avec des éclairs...
- Y s'passe jamais rien icitte, voyons donc. C'est toujours la
même vieille bonne place, y a juste la clientèle
qui change un peu.
C'était toujours déroutant de discuter avec Eddy,
qui semblait exister dans le présent mais restait une
créature du passé, un être d'habitudes. Les
vivants n'étaient pas faits pour comprendre les morts.
Malick tenta tout de même encore quelques questions. Eddy
n'avait pas vu Quentin, mais promit de garder l'oeil ouvert.
Il pouvait au moins confirmer les dires de Kevin : de plus
en plus d'individus louches fréquentaient le Rocksteady
depuis quelque temps.
- Et t'aurais pas vu une vieille dame avec une tresse ? Ou un
barbu au visage croche, qui porte un béret comme si c'était
normal ?
Eddy hésita, une expression illisible sur son visage trouble.
- Quoi, c'est pas normal, un béret ?
- Change pas de sujet. Tu l'as vu, toi aussi ?
- T'es trop curieux, tu sais ça ? T'es parti pour te mettre
dans le trouble, ça paraît. Tu te rends pas compte,
pis y a pas moyen que je t'explique...
- Force-toi un peu, tu dois ben servir à quelque chose...
Une autre voix, tout à fait humaine, le fit sursauter.
- Bonsoir, monsieur. Quelque chose ne va pas ? La poubelle
vous a fait du tort, peut-être ? Voulez-vous porter
plainte ?
Malick vit un policier qui s'approchait. Assez jeune, alerte
et athlétique. Bon coureur, sans doute. Inutile de prendre
la fuite. Par-derrière lui, dans la ruelle, se profilait
l'avant d'une voiture aux couleurs de la Sûreté
du Québec. Un policier plus âgé était
appuyé sur le volant et surveillait la scène d'un
oeil morne. Il n'y avait pas de police municipale à Saint-Nicaise,
mais la SQ y tenait un minuscule poste auxiliaire, de quoi patrouiller
la route et desservir d'autres villages plus perdus encore. Malick
devait avoir sous les yeux la moitié des effectifs.
- Tout va bien, m'sieur l'agent. J'étais en train de prendre
l'air, c'est tout.
Eddy s'était évaporé. Devant l'air sceptique
du policier, Malick ajouta :
- Inquiétez-vous pas : j'ai pas pris de drogue, j'ai bu
à peine le quart d'une bière, je suis en pleine
possession de mes moyens. Allez-y, sortez la flashlight,
vérifiez mes pupilles, gênez-vous pas.
- Si vous y tenez...
Le policier prit une lampe de poche à sa ceinture, l'alluma,
en aveugla Malick pendant quelques secondes, puis éteignit.
- Voilà, monsieur, dit-il. Vous ne pourrez pas dire que
la police ne tient pas compte de vos souhaits.
- Merci, j'apprécie. Je peux partir ? Sûrement qu'un
gars a encore le droit de se parler tout seul sans déranger
personne ? À moins que la loi ait changé depuis
que je suis parti...
- Vous avez déjà habité ici ?
- Oui, ça vous surprend ?
- Non, non. Vous songez à revenir vous installer ici,
peut-être ?
- Surtout pas. Je fais juste passer.
- Je peux vous demander ce qui vous ramène en ville ?
- Ça dépend. Est-ce que c'est de vos affaires ?
Malick savait qu'il poussait trop loin, mais la politesse inusitée
de l'agent lui tapait sur les nerfs. Ce dernier sourit sans humour
et gratta sa mâchoire frais rasée.
- Ça peut vous intéresser de savoir que c'est un
coin un peu... mal famé, ici. C'était peut-être
différent dans votre temps, mais on a de plus en plus
de problèmes avec des gens peu recommandables. Je ne voudrais
surtout pas que vous vous trouviez mêlé à
ça.
- Merci de l'avertissement, je vais tâcher de me tenir
loin. Je peux partir, maintenant ?
- Bien sûr, dit l'autre.
Malick s'éloigna sans faire de mouvements brusques. La
voix l'interpella après trois pas à peine.
- Monsieur ?
- Oui ?
- Re-bienvenue en ville, monsieur. J'espère que votre
séjour sera agréable.
Malick desserra les poings et continua son chemin sans un mot...
© 2008 Éditions
Alire & Éric Gauthier
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