Contacts



Auteurs


Romans
Nouvelles
Essais


Catalogue
Commandes


L'ASFFQ


Manuscrits


Sur le Web...


Sortie

Une fêlure au flanc du monde

de

Éric Gauthier

 

 

(Extrait du chapitre Le Fantôme buvait de la Bud, p. 76-83)

Adossé au bac à ordures dans la ruelle derrière le Rocksteady, Malick attendait que le fantôme se manifeste.
Cela faisait une heure que le soleil s'était couché. Si Malick s'éloignait des lampadaires, il pouvait voir une profusion d'étoiles dans le ciel qui noircissait. Il avait l'impression d'en voir plus en un coup d'oeil qu'il n'en avait vu au cours de toute l'année précédente.
C'était bien tout ce qu'il y avait à regarder. L'arrière du Rocksteady formait une grande alcôve crasseuse agrémentée par quelques graffitis indéchiffrables. De l'autre côté de la ruelle, il n'y avait que le long mur aveugle de l'épicerie. Le rock pesant et démodé qui sourdait du bar entre porte et cadre replongeait Malick dans les affres de son adolescence. Il avait passé des heures ici déjà, adossé au mur ou affalé dans le coin, fumant avec quelques copains d'occasionnels joints bourrés surtout de tabac. Son séjour à Saint-Nicaise avait été une drôle d'époque : tant de mauvais coups, tant d'ennui, tant de nuits passées à errer avec Rachel, en quête de l'inconnu ou d'un coin sombre où se tripoter mutuellement. Elle avait su prendre ses visions au sérieux et l'avait accompagné malgré elle dans de nombreuses expéditions risquées, y compris cette nuit désastreuse où il lui avait présenté Eddy.
Le fantôme se faisait attendre, cette fois-ci. Malick, impatient, posa la main sur la porte, puis se ravisa. Si, comme Kevin le lui avait expliqué, ce bar était devenu le principal point de rendez-vous pour la pègre de Saint-Nicaise, il serait plus prudent d'entrer par-devant pour ne surprendre personne. Il fit donc le tour jusqu'à la rue des Cèdres. L'enseigne du bar n'avait pas changé : lettres électriques sur fond noir. L'unique fenêtre était une vitre-miroir sur laquelle était peinte une femme aux proportions ridicules.
À l'intérieur, la musique emplissait tout l'espace. C'était toujours le royaume de la camisole blanche et du t-shirt de tournée, des jeans serrés, des manteaux de cuir et des cheveux longs. Les murs étaient couverts d'affiches et d'enseignes au néon, la moitié annonçant des bières qu'on ne servait sans doute pas. N'importe quelle décoration faisait l'affaire pour autant que ce fût lumineux et viril ou sexy. La musique donnait l'impression d'une ambiance survoltée même s'il n'y avait que six personnes dans tout le bar.
Ignorant les regards curieux, Malick se dirigea vers le fond. Il avait tout juste choisi une table quand un éclair fit bondir les ombres sur le mur devant lui. Il en vit plusieurs autres en rapide succession et sentit ses jambes faiblir. Il s'assit sur la chaise faisant face au mur et tenta de comprendre le sentiment d'horreur qui l'habitait soudain. Un dernier éclair l'aveugla, puis tout redevint normal. Il osa un rapide coup d'oeil autour de lui. Personne d'autre ne s'était aperçu de quoi que ce soit.
Troublé, il ne remarqua pas l'approche de la serveuse. Le son de ses talons hauts sur le plancher était couvert par les envolées d'une vieille chanson de Judas Priest. Ses cheveux crêpés aux mèches rouges et sa minijupe de cuir noir ne la rajeunissaient pas autant qu'elle devait l'espérer. Elle était une vraie rockeuse, Malick n'en doutait pas : seuls les purs et durs pouvaient supporter cette atmosphère shift après shift, semaine après semaine.
- Qu'est-ce qu'on te sert, mon beau ? dit-elle sans perdre un instant son air blasé.
- Euh... deux Bud.
- T'es sûr ? Le deux pour un, c'est juste demain soir.
- Je suis certain quand même. Deux Bud, s'il te plaît, mon ange.
Elle lui fit un sourire incertain et repartit. Malick regrettait déjà sa commande. C'était bien ce qu'il avait prévu, mais il ne savait plus s'il était prêt pour une telle rencontre après ces éclairs en rafale. Ça faisait longtemps qu'il n'avait pas eu une vision si intense. Il essaya de retrouver cette sensation qui l'avait frappé, cherchant à mieux comprendre ce que la vision représentait. Panique, brutalité, frayeur... Impossible de l'attraper de nouveau ; elle était passée. Il ne restait au plus qu'un vague malaise. Ça... et un mouvement fugitif aux limites de son champ de vision.
La musique rendait la concentration difficile. Des quatre coins du bar, Axl Rose, chanteur de Guns N'Roses, y allait d'une série de couinements semi-orgasmiques, comme si Robert Plant n'avait pas épuisé cette technique deux décennies plus tôt. À force de persévérance, Malick discerna tout de même de subtiles manifestations : un frémissement dans un miroir de Coors, une ombre sans propriétaire, un grésillement de néon. Il y avait non loin une présence à la fois familière et anormale. Malick arrivait presque à la voir. Il laissait son esprit flotter, comme on laisse son regard se perdre dans le vide pour voir surgir en relief l'image cachée dans un stéréogramme.
Deux bouteilles de bière atterrirent sur la table et ramenèrent Malick en contact avec le monde concret. Il tendit quelques billets fripés à la serveuse, en lui donnant un pourboire généreux. Il prit une gorgée, puis poussa l'autre bouteille jusque devant la chaise opposée. L'appât était en place. Il but une autre gorgée pour s'imprégner du goût de la bière, pour tâter la dureté de la vitre froide, pour sentir le choc de la bouteille sur le bois de la table. Ce choc minuscule n'était que l'écho d'innombrables chocs semblables : ceux de l'an passé, de l'année d'avant, de l'année précédente encore, ceux de milliers de bouteilles servies en ce même point sur la planète. Une bouteille appelait l'autre, et la bouteille pleine en face appelait son buveur. Des années plus tôt, Eddy avait bu ici, et l'écho de chacune des bouteilles qu'il avait vidées résonnait encore entre ces murs.
Malick leva les yeux très lentement. Une forme occupait la chaise devant lui. Il avait l'impression de la voir au travers d'une épaisse fumée, ou peut-être de voir quelqu'un qui était tout entier composé de cette même fumée. Les détails allaient et venaient. Malick reconnut un jeune homme à peine majeur : de longues mèches rebelles, une moustache clairsemée, un t-shirt de Black Sabbath, des yeux narquois dans un visage trop pâle.
- Bouh ! dit Eddy.
Il n'avait pas changé, bien sûr. Malick se rendit compte qu'il ne savait pas quoi dire. Eddy ne s'en formalisa pas.
- Comment ça va, ti-gars ? dit-il.
- Pas trop mal. J'arrive de Montréal. Ça chauffait trop pour moi là-bas, ça fait que je suis venu ici.
- T'as ben fait. Me semble que t'es pas venu me rendre visite depuis un p'tit boutte.
- On pourrait dire ça, oui. Écoute... est-ce qu'on peut sortir ? J'ai de la misère à t'entendre.
Déjà, il avait l'impression que les autres occupants du bar le surveillaient. Il ne devait pourtant pas être le premier à se parler tout seul ici.
- On attend la fin de c'te toune-là, OK ? dit Eddy.
Malick patienta et regarda Eddy qui hochait la tête au rythme de la musique, son visage diffus devenant tout à fait embrouillé. La voix de métal froissé d'Ozzy Osbourne se tut et céda la place à la guitare, qui se démena pendant une demi-minute encore. Sitôt la chanson terminée, Malick s'aperçut qu'il était seul. Il se leva, abandonnant les deux bouteilles, et sortit par la porte de derrière.
Il referma derrière lui, puis se retourna et sursauta en voyant le visage d'Eddy juste devant le sien. Il glissa de côté pour mettre un peu de distance entre eux deux.
- Toujours occupé à hanter le quartier, comme ça ?
- Ben sûr, ti-gars. Faut ben que quelqu'un le fasse.
- Mais quand même, franchement, là... « La mort attend » ?
- C't'une bonne chose à dire, me semble...
- C'est plutôt vague. Sans compter que tu l'as fait souvent, non ?
- Pas tant que ça. C'est pas souvent que le monde peut me voir. Pis à part ça, je ferai ben ce que je veux. Je voudrais te voir à ma place.
- Eddy...
- Quessé qu'y a, ti-gars ?
- Pourquoi t'es encore là ? Tu dois ben avoir un... une destination, je sais pas. Pourquoi tu t'accroches à une petite rue perdue ?
- De quoi tu parles ? C'est mon coin, j'y reste. Toi, t'es pas venu depuis un boutte, me semble.
Malick soupira. La porte du Rocksteady, vibrant sous les assauts de la batterie, lui semblait presque invitante.
- Tu sais que je viens d'avoir une vision en dedans ? Tu connais l'endroit... Est-ce qu'il s'est passé quelque chose ici récemment ? Quelque chose de terrible, je veux dire... peut-être un soir d'orage, avec des éclairs...
- Y s'passe jamais rien icitte, voyons donc. C'est toujours la même vieille bonne place, y a juste la clientèle qui change un peu.
C'était toujours déroutant de discuter avec Eddy, qui semblait exister dans le présent mais restait une créature du passé, un être d'habitudes. Les vivants n'étaient pas faits pour comprendre les morts. Malick tenta tout de même encore quelques questions. Eddy n'avait pas vu Quentin, mais promit de garder l'oeil ouvert. Il pouvait au moins confirmer les dires de Kevin : de plus en plus d'individus louches fréquentaient le Rocksteady depuis quelque temps.
- Et t'aurais pas vu une vieille dame avec une tresse ? Ou un barbu au visage croche, qui porte un béret comme si c'était normal ?
Eddy hésita, une expression illisible sur son visage trouble.
- Quoi, c'est pas normal, un béret ?
- Change pas de sujet. Tu l'as vu, toi aussi ?
- T'es trop curieux, tu sais ça ? T'es parti pour te mettre dans le trouble, ça paraît. Tu te rends pas compte, pis y a pas moyen que je t'explique...
- Force-toi un peu, tu dois ben servir à quelque chose...
Une autre voix, tout à fait humaine, le fit sursauter.
- Bonsoir, monsieur. Quelque chose ne va pas ? La poubelle vous a fait du tort, peut-être ? Voulez-vous porter plainte ?
Malick vit un policier qui s'approchait. Assez jeune, alerte et athlétique. Bon coureur, sans doute. Inutile de prendre la fuite. Par-derrière lui, dans la ruelle, se profilait l'avant d'une voiture aux couleurs de la Sûreté du Québec. Un policier plus âgé était appuyé sur le volant et surveillait la scène d'un oeil morne. Il n'y avait pas de police municipale à Saint-Nicaise, mais la SQ y tenait un minuscule poste auxiliaire, de quoi patrouiller la route et desservir d'autres villages plus perdus encore. Malick devait avoir sous les yeux la moitié des effectifs.
- Tout va bien, m'sieur l'agent. J'étais en train de prendre l'air, c'est tout.
Eddy s'était évaporé. Devant l'air sceptique du policier, Malick ajouta :
- Inquiétez-vous pas : j'ai pas pris de drogue, j'ai bu à peine le quart d'une bière, je suis en pleine possession de mes moyens. Allez-y, sortez la flashlight, vérifiez mes pupilles, gênez-vous pas.
- Si vous y tenez...
Le policier prit une lampe de poche à sa ceinture, l'alluma, en aveugla Malick pendant quelques secondes, puis éteignit.
- Voilà, monsieur, dit-il. Vous ne pourrez pas dire que la police ne tient pas compte de vos souhaits.
- Merci, j'apprécie. Je peux partir ? Sûrement qu'un gars a encore le droit de se parler tout seul sans déranger personne ? À moins que la loi ait changé depuis que je suis parti...
- Vous avez déjà habité ici ?
- Oui, ça vous surprend ?
- Non, non. Vous songez à revenir vous installer ici, peut-être ?
- Surtout pas. Je fais juste passer.
- Je peux vous demander ce qui vous ramène en ville ?
- Ça dépend. Est-ce que c'est de vos affaires ?
Malick savait qu'il poussait trop loin, mais la politesse inusitée de l'agent lui tapait sur les nerfs. Ce dernier sourit sans humour et gratta sa mâchoire frais rasée.
- Ça peut vous intéresser de savoir que c'est un coin un peu... mal famé, ici. C'était peut-être différent dans votre temps, mais on a de plus en plus de problèmes avec des gens peu recommandables. Je ne voudrais surtout pas que vous vous trouviez mêlé à ça.
- Merci de l'avertissement, je vais tâcher de me tenir loin. Je peux partir, maintenant ?
- Bien sûr, dit l'autre.
Malick s'éloigna sans faire de mouvements brusques. La voix l'interpella après trois pas à peine.
- Monsieur ?
- Oui ?
- Re-bienvenue en ville, monsieur. J'espère que votre séjour sera agréable.
Malick desserra les poings et continua son chemin sans un mot...

© 2008 Éditions Alire & Éric Gauthier


Pour connaître la suite...