(Extrait du chapitre 1, p. 1-10)
À Toronto, septembre est le mois le plus agréable.
L'été est parfois chaud et humide et l'hiver est
trop long, mais pendant quelques semaines, entre ces deux saisons,
la ville jouit de chaudes journées ensoleillées
pas trop humides et de nuits suffisamment fraîches pour
dormir.
Salter ouvrit les yeux et regarda le morceau de ciel qu'encadrait
la petite fenêtre du deuxième étage :
les branches blanches d'un bouleau argenté couvert de
feuilles jaunes se détachaient sur un ciel bleu sans nuages.
Il fouilla sous la couette à la recherche de sa femme
et la secoua pour la réveiller :
- Regarde, dit-il. Regarde dehors.
Il se glissa hors du lit et se dirigea vers la fenêtre,
nu, les genoux fléchis, s'efforçant de masquer
son derrière à la vue de tous les voisins susceptibles
d'avoir les yeux rivés à leurs jumelles.
- Bon sang, c'est merveilleux ! s'exclama-t-il.
Puis, comme il avait un peu froid, il retourna à quatre
pattes dans le lit et tendit le bras vers Annie, mais elle avait
disparu pendant qu'il se délectait de cette belle matinée.
Il l'entendit ouvrir la douche à l'étage au-dessous
et il resta allongé, immobile, pendant cinq minutes, jusqu'à
ce que le bruit d'eau cessât. Il descendit alors l'escalier
quatre à quatre et alla tambouriner sur la porte de la
salle de bains. Annie l'invita à entrer et verrouilla
la porte derrière lui ; Salter s'assit sur le bord
de la baignoire et la regarda se sécher. C'était
selon lui la meilleure façon de commencer la journée.
Elle avait quarante ans et, pour autant qu'il puisse en juger,
elle n'avait pas pris une ride depuis dix-huit ans, époque
à laquelle il l'avait vue nue pour la première
fois. Elle lui faisait souvent remarquer des marques de décrépitude
sur son épiderme vieillissant qui se relâchait,
mais pour Salter, toutes les imperfections qu'elle lui montrait
ne correspondaient à rien moins qu'aux plis et replis
d'une peau recouvrant une charpente aussi compliquée qu'un
être humain. Salter sentit que ses reins protestaient tandis
qu'elle se drapait dans un drap de bain. Il soupira et ouvrit
le robinet de la douche.
Au petit déjeuner, qu'ils prenaient pendant que leurs
deux fils se préparaient pour aller à l'école,
Annie annonça :
- Au fait, j'ai quelques petites choses à te dire, mais
j'attends que tu aies fini de manger.
L'euphorie de Salter reflua. Le « au fait »,
prononcé sur une gamme descendante et suivi d'une pause
marquée, préludait toujours à de mauvaises
nouvelles. Il mangea deux rôties et jeta un coup d'oeil
au journal. Il pressentait la venue de quelque chose d'assez
important ; dans le cas contraire, Annie le lui aurait tout
de suite dit. Les garçons partirent, chacun de leur côté ;
d'abord Seth, âgé de onze ans, qui les embrassa,
puis son frère de quatorze ans, Angus, qui ne leur dit
pas même au revoir. Bizarre, ça. Angus avait cessé
les embrassades des mois auparavant, mais il disait généralement
quelque chose pour signaler sa sortie.
- Est-ce qu'il s'agit d'Angus ? demanda Salter une fois qu'ils
furent seuls.
- Autant commencer par lui, répondit-elle.
Seigneur ! Il y en avait toute une liste.
Annie disparut en direction de l'escalier et revint avec deux
magazines qu'elle posa à côté de son assiette.
Il attrapa précautionneusement le premier et l'ouvrit
au hasard. Une photographie s'étalait sur deux pages ;
c'était une photo d'une fille nue pourvue d'énormes
seins, agenouillée au-dessus d'un mâle étendu.
Salter s'empara du second ; ce magazine-là était
consacré aux activités de groupe.
- Où as-tu trouvé ça ? s'enquit-il.
- Dans le placard d'Angus.
- Remets-les où tu les as trouvés.
- Tu veux que je les remette dans son placard ?
- C'est ça. Là où tu les as trouvés.
- Que vas-tu faire ?
- Moi ? Je ne sais pas. Mais si tu les remets en place, ça
me donnera le temps d'y réfléchir.
- Je lui ai déjà dit que je les avais trouvés.
- Merde. Bon. Donc, premièrement : Angus lit des magazines
pornos. Quoi d'autre ?
- L'infirmière a appelé hier. J'ai oublié
de te le dire. Ils veulent que tu fasses d'autres examens.
Salter avait récemment subi sa visite médicale
annuelle et on l'avait déclaré apte au service.
- Pourquoi ? Quelle raison ? demanda-t-il.
- Ça a quelque chose à voir avec ton urine.
La peur lui fit monter la voix d'un ton :
- Quoi ? C'est quoi ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? J'ai du diabète ?
Annie secoua la tête.
- Elle a dit qu'il y avait du sang.
- Du sang ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Combien de temps
me reste-t-il ?
- Elle a dit que ce n'était probablement pas grand-chose.
Mais elle t'a pris un rendez-vous avec un spécialiste
pour aujourd'hui.
- Pourquoi si vite ? Je croyais que ça prenait six mois
pour avoir un rendez-vous avec un spécialiste.
- Tu as eu de la chance. Celui-là a un patient qui s'est
désisté.
- C'est quel genre de spécialiste ?
Salter passait en revue à toute vitesse l'ensemble des
maladies mortelles qui frappaient les policiers d'âge mûr.
- Je crois qu'elle a dit que c'était un urologue.
- Un pisse-froid ?
Il rit, en dépit des scènes qui se bousculaient
dans sa tête. Avait-il fait un testament ?
- Bon. C'est tout ? Angus a une poussée d'hormones et
je suis en train de mourir. Autre chose ?
- Je vais travailler tard pendant quelques jours. Peut-être
quelques semaines.
- Pour quoi faire ?
- Nous sommes débordés, Charlie, et de nos jours,
on ne peut plus se permettre de refuser de nouveaux clients.
Annie était « femme à tout faire »
dans une agence de publicité ; elle dénichait
les sites, les plateaux et les accessoires pour le tournage des
pubs.
- OK, fit-il. Angus est un obsédé sexuel. Je suis
en train de mourir. Tu quittes la maison. Quoi d'autre ?
- Vraiment, tu ne m'aides pas, Charlie. Je suis désolée
que tu t'inquiètes pour ta visite chez le docteur, mais
je suis persuadée que tu n'as rien. Ne passe pas tes nerfs
sur moi.
- Autre chose, à part ça ?
- Oui. La porte moustiquaire du deuxième étage
est sortie de son rail. On dirait qu'une des roulettes est cassée.
- J'y jetterai un il ce soir.
À plus d'un titre, c'était la pire des nouvelles
qu'elle lui avait annoncées, parce qu'elle augurait probablement
d'un mois de saga au cours duquel il passerait tous les samedis
matin et une partie de la semaine à essayer de comprendre
le problème, à trouver une quincaillerie qui vendait
encore la pièce détachée (la porte avait
dix ans) et, finalement, à apprendre à partir de
rien, à force de tentatives et d'erreurs, comment remplacer
la roulette sans aucun des outils requis pour cette tâche.
Salter réparait ce qu'il pouvait dans la maison, mais
il n'avait aucune aptitude à la mécanique et, devant
un nouveau problème pour lequel il n'existait aucun réparateur
désigné, il anticipait l'échec ultime de
ses efforts dès le début et s'attaquait à
la besogne de mauvaise humeur. Il avait par ailleurs perdu tout
intérêt pour la maison, car il était parvenu
à un âge où il préférait vivre
dans le temps présent plutôt que réparer
pour l'avenir. Les années défilaient rapidement,
et Salter n'avait plus aucune envie de bricoler. Il se leva pour
partir.
- Tu penseras à Angus, hein, Charlie ? lui demanda encore
Annie.
Salter enfila sa veste.
- Je penserai à lui, à moi et à la moustiquaire
du deuxième étage, lui assura-t-il. Tu rentreras
vraiment tard ?
- Si je dois rentrer après sept heures, je t'appellerai.
Annie se leva et ouvrit la porte du réfrigérateur.
- Il y a des oeufs et du bacon, du rôti de boeuf froid,
une moitié de tarte aux pommes, du fromage et une armoire
pleine de boîtes de soupe. Tu pourras te débrouiller.
Elle l'entoura de ses bras dans un geste qui se voulait amical,
réconfortant et sensuel, destiné à le soulager
de toutes ses inquiétudes.
Mais tandis qu'il marchait vers le métro, la perfection
de cette matinée sans nuages lui sembla constituer l'ironique
toile de fond de son cosmos personnel menacé.
Au bureau, le sergent Gatenby l'accueillit comme une mamie qui
sait qu'une surprise se prépare pour son petit préféré.
Gatenby n'était pas beaucoup plus âgé que
Salter, mais il était surnommé « le
plus vieux sergent du Service » à cause de
ses cheveux blancs et de ses manières avunculaires, qu'il
avait acquis simultanément dans la trentaine. À
l'époque, il n'était que « le plus vieux
constable du Service ». Il avait passé l'essentiel
de sa carrière à s'acquitter de ces tâches
qui nécessitent le recours à un vieux flic bienveillant
pour représenter la police, notamment auprès des
enfants.
- Chieffie veut vous voir, annonça-t-il. Je pense qu'il
a du travail pour nous.
« Chieffie », c'était le surintendant Orliff.
À la suite d'une lutte politique au sein du Service, au
terme de laquelle il s'était retrouvé dans le camp
des perdants, Salter avait été mis au rancart pendant
un an. Puis, par un coup de chance, l'une des corvées
qu'il s'était vu confier lui avait donné l'occasion
de résoudre une affaire d'homicide à Montréal,
ce qui lui avait valu la gratitude de la police de Montréal
et, ainsi, celle de ses deux patrons. On lui avait alors signifié
que sa période d'exil pourrait bien toucher à sa
fin et aussi qu'il avait exagéré l'ampleur de l'hostilité
à son égard. « Les rancunes ne sont
pas éternelles », lui avait dit son nouveau
surintendant, Orliff.
Salter se rendit au bureau du surintendant, où celui-ci
l'attendait.
- Incendie criminel et homicide, annonça Orliff en tapotant
les coins d'une pile de papier posée devant lui afin d'en
aligner les bords.
Son bureau était dans un ordre parfait ; sur les bords
extérieurs, s'alignait une rangée de tas de papiers
comme celle qu'il avait entre les mains.
- Suis-je à la Section des incendies criminels ? demanda
Salter.
- Vous leur donnez un coup de main. La Section ne sait plus où
donner de la tête. Les trucs comme ça arrivent à
la pelle et ils n'ont personne de disponible. Cette affaire jamaïcaine
occupe tout le monde, expliqua Orliff.
Il faisait allusion à la chasse à l'homme en cours
visant à découvrir le meurtrier d'une jeune fille
noire qui avait été violée et tuée
tandis qu'elle rentrait chez elle après avoir gardé
des enfants. La communauté noire demandait des comptes.
- Que s'est-il passé ?
- C'est chez un antiquaire de Bloor Street. La boutique a pris
feu la nuit dernière. Les pompiers ont sauvé la
bâtisse, mais ils ont trouvé le cadavre du propriétaire.
Le décès est probablement dû à l'inhalation
de fumée, mais l'autopsie nous le dira. Le feu est parti
du sous-sol et l'enquêteur du Bureau du commissaire des
incendies pense que c'est quelqu'un qui a mis le feu. Le propriétaire
avait un appartement au-dessus de la boutique, mais il n'y vivait
pas. Il avait une maison sur (Orliff consulta ses notes.) Albany
Avenue, dans les environs. Je pense qu'il utilisait quelquefois
son appartement, parce qu'il y avait un lit et des vêtements.
Voilà. Vous devriez d'abord parler au Bureau du commissaire
des incendies puis aller sur place pour vous faire une idée.
- Le Bureau du commissaire des incendies en a-t-il terminé
? Je pensais que ces gars-là faisaient leur propre enquête.
- Seulement pour l'incendie criminel. Mais comme je vous l'ai
dit, c'est un homicide. Le coroner est sur l'affaire et il nous
a demandé de nous y mettre. Le feu n'était pas
accidentel ; le décès est donc un homicide
commis par un ou des inconnus, comme on dit.
- Que suis-je censé faire ? Je joue les remplaçants
jusqu'à ce que les homicides puissent mettre quelqu'un
sur l'affaire ?
- C'est tout à fait ça, Charlie. Ils prendront
la suite dès qu'ils pourront, mais peut-être que
vous aurez tout résolu d'ici là. (Orliff sourit.)
Je leur ai dit que vous aviez plusieurs autres tâches en
cours, mais que, s'ils étaient désespérés,
vous y jetteriez un coup d'oeil. Ils m'ont dit qu'ils aimeraient
bien que vous le fassiez.
Orliff regarda Salter et attendit. Ses propos signifiaient deux
choses : primo, lui, Orliff, veillait sur Salter
au point de faire en sorte qu'on le croie débordé
et, secundo, les Homicides voulaient encore que Salter
les aide même après avoir entendu qui il était.
La conjonction de ces deux conclusions conduisait à une
amélioration, petite mais significative, du statut de
Salter. S'il déclinait cette mission, ce qu'il pourrait
probablement faire, il pourrait attendre longtemps avant qu'on
lui en confie une autre.
- Il y a qui, là-bas, maintenant ? s'informa-t-il.
- Le constable Katesmark garde les lieux. Voici le rapport de
l'agent qui est arrivé le premier sur le site de l'incendie.
Et voici le nom de l'enquêteur du Bureau du commissaire
des incendies. Bonne chance, Charlie.
Salter prit le papier qu'Orliff avait préparé et
regarda le surintendant noter pour lui-même que le dossier
était attribué à Salter, en précisant
la date et l'heure. Le surintendant avait régulièrement
gravi les échelons essentiellement grâce à
sa méticulosité ; l'une de ses habitudes consistait
précisément à faire un dossier sur tout.
Ainsi, avant même le deuxième jour d'une affaire,
Orliff avait accumulé une pile de rapports, de mémos
et de notes pour lui-même, consignant littéralement
tout ce qui avait été dit ou fait. Sur les étagères,
derrière lui, se trouvaient plus d'une trentaine de dossiers
pas tout à fait morts ; les armoires en contenaient
encore des dizaines qui étaient clos, mais Orliff n'était
toujours pas prêt à les enterrer plus profondément.
Sur les rayons impeccablement rangés, trônaient
quelques projets personnels : l'un d'eux était la
recherche permanente que menait le surintendant sur les plans
de retraite et l'autre dossier contenait les plans du chalet
qu'il se faisait construire sur les collines de Kawartha. Pour
Orliff, travailler était le moyen de bien subvenir à
ses besoins et il ne perdait jamais de vue ni son travail ni
sa finalité.
Salter retourna dans son bureau et mit Gatenby au courant.
- D'abord un meurtre et maintenant, un incendie criminel. Bientôt,
on va nous confier des trucs d'espionnage, commenta Gatenby avec
un petit rire. Charlie Salter, agent spécial. (Il se tordit
de rire.) Vous avez déjà quelque chose pour moi ?
- Non, pas pour le moment. Contente-toi de dire à tous
ceux qui auraient besoin de moi que je suis occupé, que
je suis sur une affaire.
Salter s'autorisa un petit sourire. Insensiblement, la journée
s'améliorait.
- Oh, je vais le leur dire. (Gatenby attrapa la corbeille « Arrivée »
de Salter.) Ça oui, je vais leur dire. Je vais commencer
par me débarrasser de ça.
Il s'assit et entreprit de renvoyer les requêtes à
l'expéditeur, une par une.
***
Avant tout mouvement, Salter lut le rapport de police. L'alarme
avait été donnée par téléphone
à une heure cinquante-trois du matin. D'après le
rapport, la police et le camion des pompiers étaient arrivés
ensemble. L'incendie ne s'était pas étendu hors
du sous-sol et avait été rapidement maîtrisé.
Le propriétaire des lieux avait été retrouvé
au pied de l'escalier menant au premier étage ; son
décès avait été constaté à
son arrivée à l'hôpital.
Salter appela le Bureau du commissaire des incendies et parla
à l'enquêteur. Il lui posa en premier lieu la question
évidente : pourrait-il s'agir d'un accident ?
- Nous ne le pensons pas. L'agent utilisé était
de l'essence ou quelque chose d'aussi volatil. Les gars du camion
ont dit qu'ils en ont senti l'odeur quand ils sont arrivés.
Et on n'a retrouvé aucun contenant sur les lieux, ce qui
signifie que quelqu'un a versé de l'essence par terre
dans le sous-sol, y a mis le feu et est immédiatement
sorti.
- Et la combustion spontanée ? demanda Salter.
La question était probablement stupide, mais il savait
qu'Orliff la lui poserait, à lui.
- Ça, c'est autre chose. Généralement, ça
nécessite un produit comme de l'huile de lin. Écoutez,
inspecteur, je vais aller me coucher. Je passe devant le site
de l'incendie pour rentrer chez moi. En tout cas, je peux le
faire. Pourquoi ne me retrouveriez-vous pas là-bas pour
que je vous fasse visiter ? C'est nouveau, pour vous, non ?
En général, c'est Munnings ou Hutter qui est sur
ce genre d'affaires.
Le ton de l'enquêteur était amical mais las.
- C'est vrai, je suis un novice. J'accepte volontiers votre aide.
- Dans une demi-heure, alors. On se retrouve là-bas.
Salter raccrocha et fourra le rapport dans sa poche.
- Je pars voir le lieu de l'incendie, Frank, déclara-t-il
en se levant. Je serai de retour à midi...
© 2004 Éditions
Alire pour la traduction française
Pour
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