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Sortie

Une odeur de fumée
(Charlie Salter -2)

de

Eric Wright

 

Traduit de l'anglais par
Isabelle Collombat

 

 

(Extrait du chapitre 1, p. 1-10)


À Toronto, septembre est le mois le plus agréable. L'été est parfois chaud et humide et l'hiver est trop long, mais pendant quelques semaines, entre ces deux saisons, la ville jouit de chaudes journées ensoleillées pas trop humides et de nuits suffisamment fraîches pour dormir.
Salter ouvrit les yeux et regarda le morceau de ciel qu'encadrait la petite fenêtre du deuxième étage : les branches blanches d'un bouleau argenté couvert de feuilles jaunes se détachaient sur un ciel bleu sans nuages. Il fouilla sous la couette à la recherche de sa femme et la secoua pour la réveiller :
- Regarde, dit-il. Regarde dehors.
Il se glissa hors du lit et se dirigea vers la fenêtre, nu, les genoux fléchis, s'efforçant de masquer son derrière à la vue de tous les voisins susceptibles d'avoir les yeux rivés à leurs jumelles.
- Bon sang, c'est merveilleux ! s'exclama-t-il.
Puis, comme il avait un peu froid, il retourna à quatre pattes dans le lit et tendit le bras vers Annie, mais elle avait disparu pendant qu'il se délectait de cette belle matinée. Il l'entendit ouvrir la douche à l'étage au-dessous et il resta allongé, immobile, pendant cinq minutes, jusqu'à ce que le bruit d'eau cessât. Il descendit alors l'escalier quatre à quatre et alla tambouriner sur la porte de la salle de bains. Annie l'invita à entrer et verrouilla la porte derrière lui ; Salter s'assit sur le bord de la baignoire et la regarda se sécher. C'était selon lui la meilleure façon de commencer la journée.
Elle avait quarante ans et, pour autant qu'il puisse en juger, elle n'avait pas pris une ride depuis dix-huit ans, époque à laquelle il l'avait vue nue pour la première fois. Elle lui faisait souvent remarquer des marques de décrépitude sur son épiderme vieillissant qui se relâchait, mais pour Salter, toutes les imperfections qu'elle lui montrait ne correspondaient à rien moins qu'aux plis et replis d'une peau recouvrant une charpente aussi compliquée qu'un être humain. Salter sentit que ses reins protestaient tandis qu'elle se drapait dans un drap de bain. Il soupira et ouvrit le robinet de la douche.
Au petit déjeuner, qu'ils prenaient pendant que leurs deux fils se préparaient pour aller à l'école, Annie annonça :
- Au fait, j'ai quelques petites choses à te dire, mais j'attends que tu aies fini de manger.
L'euphorie de Salter reflua. Le « au fait », prononcé sur une gamme descendante et suivi d'une pause marquée, préludait toujours à de mauvaises nouvelles. Il mangea deux rôties et jeta un coup d'oeil au journal. Il pressentait la venue de quelque chose d'assez important ; dans le cas contraire, Annie le lui aurait tout de suite dit. Les garçons partirent, chacun de leur côté ; d'abord Seth, âgé de onze ans, qui les embrassa, puis son frère de quatorze ans, Angus, qui ne leur dit pas même au revoir. Bizarre, ça. Angus avait cessé les embrassades des mois auparavant, mais il disait généralement quelque chose pour signaler sa sortie.
- Est-ce qu'il s'agit d'Angus ? demanda Salter une fois qu'ils furent seuls.
- Autant commencer par lui, répondit-elle.
Seigneur ! Il y en avait toute une liste.
Annie disparut en direction de l'escalier et revint avec deux magazines qu'elle posa à côté de son assiette. Il attrapa précautionneusement le premier et l'ouvrit au hasard. Une photographie s'étalait sur deux pages ; c'était une photo d'une fille nue pourvue d'énormes seins, agenouillée au-dessus d'un mâle étendu. Salter s'empara du second ; ce magazine-là était consacré aux activités de groupe.
- Où as-tu trouvé ça ? s'enquit-il.
- Dans le placard d'Angus.
- Remets-les où tu les as trouvés.
- Tu veux que je les remette dans son placard ?
- C'est ça. Là où tu les as trouvés.
- Que vas-tu faire ?
- Moi ? Je ne sais pas. Mais si tu les remets en place, ça me donnera le temps d'y réfléchir.
- Je lui ai déjà dit que je les avais trouvés.
- Merde. Bon. Donc, premièrement : Angus lit des magazines pornos. Quoi d'autre ?
- L'infirmière a appelé hier. J'ai oublié de te le dire. Ils veulent que tu fasses d'autres examens.
Salter avait récemment subi sa visite médicale annuelle et on l'avait déclaré apte au service.
- Pourquoi ? Quelle raison ? demanda-t-il.
- Ça a quelque chose à voir avec ton urine.
La peur lui fit monter la voix d'un ton :
- Quoi ? C'est quoi ? Qu'est-ce qu'elle a dit ? J'ai du diabète ?
Annie secoua la tête.
- Elle a dit qu'il y avait du sang.
- Du sang ? Qu'est-ce que ça veut dire ? Combien de temps me reste-t-il ?
- Elle a dit que ce n'était probablement pas grand-chose. Mais elle t'a pris un rendez-vous avec un spécialiste pour aujourd'hui.
- Pourquoi si vite ? Je croyais que ça prenait six mois pour avoir un rendez-vous avec un spécialiste.
- Tu as eu de la chance. Celui-là a un patient qui s'est désisté.
- C'est quel genre de spécialiste ?
Salter passait en revue à toute vitesse l'ensemble des maladies mortelles qui frappaient les policiers d'âge mûr.
- Je crois qu'elle a dit que c'était un urologue.
- Un pisse-froid ?
Il rit, en dépit des scènes qui se bousculaient dans sa tête. Avait-il fait un testament ?
- Bon. C'est tout ? Angus a une poussée d'hormones et je suis en train de mourir. Autre chose ?
- Je vais travailler tard pendant quelques jours. Peut-être quelques semaines.
- Pour quoi faire ?
- Nous sommes débordés, Charlie, et de nos jours, on ne peut plus se permettre de refuser de nouveaux clients.
Annie était « femme à tout faire » dans une agence de publicité ; elle dénichait les sites, les plateaux et les accessoires pour le tournage des pubs.
- OK, fit-il. Angus est un obsédé sexuel. Je suis en train de mourir. Tu quittes la maison. Quoi d'autre ?
- Vraiment, tu ne m'aides pas, Charlie. Je suis désolée que tu t'inquiètes pour ta visite chez le docteur, mais je suis persuadée que tu n'as rien. Ne passe pas tes nerfs sur moi.
- Autre chose, à part ça ?
- Oui. La porte moustiquaire du deuxième étage est sortie de son rail. On dirait qu'une des roulettes est cassée.
- J'y jetterai un il ce soir.
À plus d'un titre, c'était la pire des nouvelles qu'elle lui avait annoncées, parce qu'elle augurait probablement d'un mois de saga au cours duquel il passerait tous les samedis matin et une partie de la semaine à essayer de comprendre le problème, à trouver une quincaillerie qui vendait encore la pièce détachée (la porte avait dix ans) et, finalement, à apprendre à partir de rien, à force de tentatives et d'erreurs, comment remplacer la roulette sans aucun des outils requis pour cette tâche. Salter réparait ce qu'il pouvait dans la maison, mais il n'avait aucune aptitude à la mécanique et, devant un nouveau problème pour lequel il n'existait aucun réparateur désigné, il anticipait l'échec ultime de ses efforts dès le début et s'attaquait à la besogne de mauvaise humeur. Il avait par ailleurs perdu tout intérêt pour la maison, car il était parvenu à un âge où il préférait vivre dans le temps présent plutôt que réparer pour l'avenir. Les années défilaient rapidement, et Salter n'avait plus aucune envie de bricoler. Il se leva pour partir.
- Tu penseras à Angus, hein, Charlie ? lui demanda encore Annie.
Salter enfila sa veste.
- Je penserai à lui, à moi et à la moustiquaire du deuxième étage, lui assura-t-il. Tu rentreras vraiment tard ?
- Si je dois rentrer après sept heures, je t'appellerai.
Annie se leva et ouvrit la porte du réfrigérateur.
- Il y a des oeufs et du bacon, du rôti de boeuf froid, une moitié de tarte aux pommes, du fromage et une armoire pleine de boîtes de soupe. Tu pourras te débrouiller.
Elle l'entoura de ses bras dans un geste qui se voulait amical, réconfortant et sensuel, destiné à le soulager de toutes ses inquiétudes.
Mais tandis qu'il marchait vers le métro, la perfection de cette matinée sans nuages lui sembla constituer l'ironique toile de fond de son cosmos personnel menacé.
Au bureau, le sergent Gatenby l'accueillit comme une mamie qui sait qu'une surprise se prépare pour son petit préféré. Gatenby n'était pas beaucoup plus âgé que Salter, mais il était surnommé « le plus vieux sergent du Service » à cause de ses cheveux blancs et de ses manières avunculaires, qu'il avait acquis simultanément dans la trentaine. À l'époque, il n'était que « le plus vieux constable du Service ». Il avait passé l'essentiel de sa carrière à s'acquitter de ces tâches qui nécessitent le recours à un vieux flic bienveillant pour représenter la police, notamment auprès des enfants.
- Chieffie veut vous voir, annonça-t-il. Je pense qu'il a du travail pour nous.
« Chieffie », c'était le surintendant Orliff. À la suite d'une lutte politique au sein du Service, au terme de laquelle il s'était retrouvé dans le camp des perdants, Salter avait été mis au rancart pendant un an. Puis, par un coup de chance, l'une des corvées qu'il s'était vu confier lui avait donné l'occasion de résoudre une affaire d'homicide à Montréal, ce qui lui avait valu la gratitude de la police de Montréal et, ainsi, celle de ses deux patrons. On lui avait alors signifié que sa période d'exil pourrait bien toucher à sa fin et aussi qu'il avait exagéré l'ampleur de l'hostilité à son égard. « Les rancunes ne sont pas éternelles », lui avait dit son nouveau surintendant, Orliff.
Salter se rendit au bureau du surintendant, où celui-ci l'attendait.
- Incendie criminel et homicide, annonça Orliff en tapotant les coins d'une pile de papier posée devant lui afin d'en aligner les bords.
Son bureau était dans un ordre parfait ; sur les bords extérieurs, s'alignait une rangée de tas de papiers comme celle qu'il avait entre les mains.
- Suis-je à la Section des incendies criminels ? demanda Salter.
- Vous leur donnez un coup de main. La Section ne sait plus où donner de la tête. Les trucs comme ça arrivent à la pelle et ils n'ont personne de disponible. Cette affaire jamaïcaine occupe tout le monde, expliqua Orliff.
Il faisait allusion à la chasse à l'homme en cours visant à découvrir le meurtrier d'une jeune fille noire qui avait été violée et tuée tandis qu'elle rentrait chez elle après avoir gardé des enfants. La communauté noire demandait des comptes.
- Que s'est-il passé ?
- C'est chez un antiquaire de Bloor Street. La boutique a pris feu la nuit dernière. Les pompiers ont sauvé la bâtisse, mais ils ont trouvé le cadavre du propriétaire. Le décès est probablement dû à l'inhalation de fumée, mais l'autopsie nous le dira. Le feu est parti du sous-sol et l'enquêteur du Bureau du commissaire des incendies pense que c'est quelqu'un qui a mis le feu. Le propriétaire avait un appartement au-dessus de la boutique, mais il n'y vivait pas. Il avait une maison sur (Orliff consulta ses notes.) Albany Avenue, dans les environs. Je pense qu'il utilisait quelquefois son appartement, parce qu'il y avait un lit et des vêtements. Voilà. Vous devriez d'abord parler au Bureau du commissaire des incendies puis aller sur place pour vous faire une idée.
- Le Bureau du commissaire des incendies en a-t-il terminé ? Je pensais que ces gars-là faisaient leur propre enquête.
- Seulement pour l'incendie criminel. Mais comme je vous l'ai dit, c'est un homicide. Le coroner est sur l'affaire et il nous a demandé de nous y mettre. Le feu n'était pas accidentel ; le décès est donc un homicide commis par un ou des inconnus, comme on dit.
- Que suis-je censé faire ? Je joue les remplaçants jusqu'à ce que les homicides puissent mettre quelqu'un sur l'affaire ?
- C'est tout à fait ça, Charlie. Ils prendront la suite dès qu'ils pourront, mais peut-être que vous aurez tout résolu d'ici là. (Orliff sourit.) Je leur ai dit que vous aviez plusieurs autres tâches en cours, mais que, s'ils étaient désespérés, vous y jetteriez un coup d'oeil. Ils m'ont dit qu'ils aimeraient bien que vous le fassiez.
Orliff regarda Salter et attendit. Ses propos signifiaient deux choses : primo, lui, Orliff, veillait sur Salter au point de faire en sorte qu'on le croie débordé et, secundo, les Homicides voulaient encore que Salter les aide même après avoir entendu qui il était. La conjonction de ces deux conclusions conduisait à une amélioration, petite mais significative, du statut de Salter. S'il déclinait cette mission, ce qu'il pourrait probablement faire, il pourrait attendre longtemps avant qu'on lui en confie une autre.
- Il y a qui, là-bas, maintenant ? s'informa-t-il.
- Le constable Katesmark garde les lieux. Voici le rapport de l'agent qui est arrivé le premier sur le site de l'incendie. Et voici le nom de l'enquêteur du Bureau du commissaire des incendies. Bonne chance, Charlie.
Salter prit le papier qu'Orliff avait préparé et regarda le surintendant noter pour lui-même que le dossier était attribué à Salter, en précisant la date et l'heure. Le surintendant avait régulièrement gravi les échelons essentiellement grâce à sa méticulosité ; l'une de ses habitudes consistait précisément à faire un dossier sur tout. Ainsi, avant même le deuxième jour d'une affaire, Orliff avait accumulé une pile de rapports, de mémos et de notes pour lui-même, consignant littéralement tout ce qui avait été dit ou fait. Sur les étagères, derrière lui, se trouvaient plus d'une trentaine de dossiers pas tout à fait morts ; les armoires en contenaient encore des dizaines qui étaient clos, mais Orliff n'était toujours pas prêt à les enterrer plus profondément. Sur les rayons impeccablement rangés, trônaient quelques projets personnels : l'un d'eux était la recherche permanente que menait le surintendant sur les plans de retraite et l'autre dossier contenait les plans du chalet qu'il se faisait construire sur les collines de Kawartha. Pour Orliff, travailler était le moyen de bien subvenir à ses besoins et il ne perdait jamais de vue ni son travail ni sa finalité.
Salter retourna dans son bureau et mit Gatenby au courant.
- D'abord un meurtre et maintenant, un incendie criminel. Bientôt, on va nous confier des trucs d'espionnage, commenta Gatenby avec un petit rire. Charlie Salter, agent spécial. (Il se tordit de rire.) Vous avez déjà quelque chose pour moi ?
- Non, pas pour le moment. Contente-toi de dire à tous ceux qui auraient besoin de moi que je suis occupé, que je suis sur une affaire.
Salter s'autorisa un petit sourire. Insensiblement, la journée s'améliorait.
- Oh, je vais le leur dire. (Gatenby attrapa la corbeille « Arrivée » de Salter.) Ça oui, je vais leur dire. Je vais commencer par me débarrasser de ça.
Il s'assit et entreprit de renvoyer les requêtes à l'expéditeur, une par une.

***

Avant tout mouvement, Salter lut le rapport de police. L'alarme avait été donnée par téléphone à une heure cinquante-trois du matin. D'après le rapport, la police et le camion des pompiers étaient arrivés ensemble. L'incendie ne s'était pas étendu hors du sous-sol et avait été rapidement maîtrisé. Le propriétaire des lieux avait été retrouvé au pied de l'escalier menant au premier étage ; son décès avait été constaté à son arrivée à l'hôpital.
Salter appela le Bureau du commissaire des incendies et parla à l'enquêteur. Il lui posa en premier lieu la question évidente : pourrait-il s'agir d'un accident ?
- Nous ne le pensons pas. L'agent utilisé était de l'essence ou quelque chose d'aussi volatil. Les gars du camion ont dit qu'ils en ont senti l'odeur quand ils sont arrivés. Et on n'a retrouvé aucun contenant sur les lieux, ce qui signifie que quelqu'un a versé de l'essence par terre dans le sous-sol, y a mis le feu et est immédiatement sorti.
- Et la combustion spontanée ? demanda Salter.
La question était probablement stupide, mais il savait qu'Orliff la lui poserait, à lui.
- Ça, c'est autre chose. Généralement, ça nécessite un produit comme de l'huile de lin. Écoutez, inspecteur, je vais aller me coucher. Je passe devant le site de l'incendie pour rentrer chez moi. En tout cas, je peux le faire. Pourquoi ne me retrouveriez-vous pas là-bas pour que je vous fasse visiter ? C'est nouveau, pour vous, non ? En général, c'est Munnings ou Hutter qui est sur ce genre d'affaires.
Le ton de l'enquêteur était amical mais las.
- C'est vrai, je suis un novice. J'accepte volontiers votre aide.
- Dans une demi-heure, alors. On se retrouve là-bas.
Salter raccrocha et fourra le rapport dans sa poche.
- Je pars voir le lieu de l'incendie, Frank, déclara-t-il en se levant. Je serai de retour à midi...

© 2004 Éditions Alire pour la traduction française


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