(Extrait Chap. 21 : p. 1-10)
- J'ai rien à dire.
Devant l'air déçu de son collègue, Fournier
hausse une épaule et engage sa voiture dans la rue des
Érables, parfaitement déserte à cette heure.
Aucun doute là-dessus : Lapointe est sûrement
le coéquipier le plus bavard qu'a connu Jean-Guy Fournier
en vingt-deux ans de carrière dans les forces de l'ordre.
Ce ne serait pas si grave s'il parlait de choses intéressantes,
mais non ! Depuis quinze minutes, il ne fait que déblatérer
sur la perception qu'ont les jeunes des policiers. Fournier veut
bien l'écouter même s'il trouve le sujet assommant,
mais de là à participer ! Malgré tout,
Lapointe, du genre entêté, tend une seconde perche :
- Allons, Jean-Guy, tu as sûrement une opinion là-dessus !
Par exemple, ces adolescents qu'on vient tout juste d'avertir,
tu as bien senti leur mépris pour nous, non ?
- Oui, oui...
- Tu crois pas que ça vient d'une espèce de cercle
vicieux qu'on se complaît à entretenir, autant nous,
les flics, que les jeunes ? Comme si c'était un pattern
tellement enraciné dans notre culture qu'on ne songe même
plus à le remettre en question ou même à
le modifier !
Fournier, fixant la route devant lui, se retient pour ne pas
soupirer. Il n'y échappera pas, il doit dire quelque chose.
C'est le seul moyen pour que Lapointe lui foute la paix. Il finit
donc par laisser tomber :
- Tant que les jeunes vont agir en épais pis qu'ils vont
tout faire pour nous faire chier, les choses changeront pas.
Plutôt satisfait de sa réponse, il jette un rapide
coup d'oeil vers son coéquipier. Mais ce dernier le considère
d'un air vaguement découragé. Pour enfin changer
de sujet, Fournier demande :
- As-tu vu le nouveau modèle qu'Audi veut sortir l'an
prochain ?
Au même moment, un son percutant éclate dans la
nuit, assez proche du claquement de fouet mais en plus définitif.
Fournier, oubliant complètement la question qu'il vient
de poser, applique les freins.
- As-tu entendu ?
Lapointe fait signe que oui. Pour mieux écouter, le conducteur
coupe le moteur. Le son retentit à nouveau.
- C'est un gun, ça ! s'exclame Fournier en pointant
son doigt vers le cottage à leur droite.
- Tu... tu penses ?
Lapointe affiche un brin de frayeur, contrairement à son
collègue qui sort prestement de la voiture. Depuis qu'il
est flic, Fournier n'a jamais participé à une vraie
opération d'envergure. Il faut dire qu'à Drummondville,
les coups de feu sont une musique rare. Par exemple, à
l'instant même, Lapointe et lui reviennent d'un appartement
où l'on fêtait un peu trop au goût d'une voisine
qui doit se lever à trois heures du matin, donc dans quatre
heures. La grande aventure, quoi. Dire que Fournier était
devenu policier pour vivre une existence palpitante ! Il
y a bien eu « l'affaire Hamel », quelques
années plus tôt, mais, manque de pot, Fournier était
en vacances à ce moment-là ! Il a déjà
songé à déménager à Montréal,
où le quotidien d'un policier connaît à l'occasion
quelques giclées d'adrénaline. Mais pour sa femme
Danielle, aller habiter dans la grande métropole revient
à vivre sur Saturne. Et encore, sur Saturne, au moins,
il n'y a pas « toutes ces ethnies mélangées ».
Alors Fournier se contente de mater les bagarres de couples,
d'arrêter les chauffards et de prévenir les
jeunes fêtards. Mais tout en courant vers le cottage d'où
ont retenti les coups de feu, il ne peut s'empêcher de
se dire (tout en gardant une attitude professionnelle, il va
sans dire) que ce soir, en ce premier jour de juin 2006, ses
longues années à servir dans les forces de l'ordre
vont enfin être récompensées, que même
si sa femme ne couche plus avec lui depuis dix ans et que ses
deux adolescents d'enfants le fuient à longueur de journée,
tout cela n'a plus d'importance, car dans quelques instants,
dans quelques minutes, il va vraiment, vraiment se passer
quelque chose dans sa vie, quelque chose de sûrement dangereux
mais d'important.
Et même s'il en meurt, ce n'est pas vraiment grave, car
sa mort, au moins, aura eu du sens !
Cette dernière pensée l'étonne tellement
qu'en arrivant près de la porte du cottage, son Glock
9 mm bien en main, il se fige un moment. En est-il là ?
Ces dernières années ont-elles été
merdiques à ce point ?
- Qu'est-ce qu'on fait ? souffle Lapointe qui l'a rejoint.
Fournier, revenu de sa brève escapade mentale, demande
à son collègue s'il a appelé du renfort.
Lapointe hoche affirmativement la tête.
- Parfait. Va voir en arrière de la maison s'il y a une
autre entrée.
- On attend pas les renforts ?
- S'il y a un gars avec un gun là-d'dans, faut
pas lui donner le temps de tirer encore ! Envoie, let's go
!
Le jeune policier contourne la maison. Fournier remarque que
la porte avant est entrebâillée. Il prend le bouton
et tourne la tête vers la rue. Quelques voisins scrutent
par les fenêtres avec curiosité. Fournier leur fait
signe de ne pas sortir, puis il entre, pistolet tendu devant
lui.
Hall d'entrée. Agréable chaleur intérieure.
Ballade sirupeuse en sourdine. À quelques pas, le salon
s'ouvre sur sa gauche. Il y entre. La pièce est bien éclairée,
la décoration assez criarde. Un verre de vin presque vide
attend qu'on le termine sur une petite table centrale.
Et deux corps. Un homme et une femme. Cette dernière,
assise, a tout le haut du corps qui pend hors du fauteuil et
son faciès n'est plus qu'un brouillon de visage. « À
bout portant... », se dit aussitôt Fournier,
dont l'excitation, en doublant d'intensité, balaie dédaigneusement
peur, répulsion et autres émotions de même
nature. L'homme, étendu au sol sur le dos, a le torse
et le visage qui disparaissent derrière le divan, mais
le sergent mettrait sa main au feu qu'il est dans le même
état que la femme.
Entre les complaintes d'Isabelle Boulay, une autre sorte de pleurnichement
se fait entendre : les cris d'un bébé. Peut-être
même de deux.
- Mon Dieu..., souffle une voix derrière lui.
Fournier se retourne vivement en braquant son arme. Lapointe
observe le spectacle en tenant stupidement son pistolet le long
de sa jambe. La pâleur de son visage a poursuivi son éclosion
pour atteindre une blancheur immaculée. Au loin, des sirènes
se font entendre. Fournier a encore quelques secondes pour régler
la situation seul. Car en ce moment, Lapointe n'existe plus.
D'ailleurs, ce dernier, bouche bée, ses yeux écarquillés
allant d'un cadavre à l'autre, ne bronche pas d'un millimètre
lorsque Fournier passe devant lui pour revenir dans le hall.
Fournier se plante devant l'escalier menant au premier étage
et dresse l'oreille. Outre les pleurs d'enfants, il perçoit
des pas. Le policier prend alors une grande respiration et lance
cette phrase qu'il a entendue des centaines de fois dans autant
de films, tout en rêvant de la crier lui-même un
jour :
- Police ! Rendez-vous, vous êtes cerné !
Un coup de feu, le troisième en moins de quatre minutes,
lui répond brutalement. Fournier s'élance aussitôt
dans l'escalier, tandis que l'explosion d'une quatrième
détonation se mêle aux hululements des sirènes
et aux miaulements de freins de voitures. Dans cette cacophonie,
le sergent remarque que les pleurs d'enfants ont cessé.
Oubliant toute précaution, Fournier surgit dans le couloir
obscur et fait irruption dans la première pièce
en brandissant son arme.
La chambre est plongée dans le noir, mais le sergent distingue
la silhouette devant lui, qui lève rapidement quelque
chose qui ressemble à...
- Bouge pas ! beugle Fournier.
Un fusil ! C'est un fusil de chasse que le gars se colle sur
la tempe ! Ou une carabine !
Fournier n'a jamais été mêlé à
une situation aussi critique, mais il s'est répété
mentalement ce genre de scénario tellement souvent qu'il
n'hésite pas une seconde sur le comportement à
adopter : il abaisse son pistolet et tire dans la jambe
de l'inconnu. Ce dernier pousse un couinement aigu, lâche
son arme et s'effondre sur le tapis. Fournier en profite pour
s'élancer et, repoussant le fusil du pied, met l'inconnu
en joue.
- Bouge plus !
La femme est trop occupée à se tordre de douleur
pour résister... car il s'agit d'une femme, Fournier s'en
rend maintenant compte. Et il l'a arrêtée !
Il l'a arrêtée seul ! Survolté, il regarde
autour de lui et réalise enfin qu'il est dans une chambre
d'enfants : papier peint sur les murs, bureaux miniatures,
oursons sur les étagères... et deux berceaux, côte
à côte.
Desquels ne provient aucun pleur.
Fournier arrête de respirer et se précipite vers
les berceaux. Malgré l'obscurité, il distingue
les deux bébés immobiles, emmaillotés dans
leurs couvertures respectives. Si petits.
Il distingue aussi le reste. Surtout leur inertie. Surtout les
taches opaques. Surtout l'horreur.
L'ivresse que ressentait Fournier deux secondes plus tôt
n'existe plus. Elle n'existera plus jamais. D'ailleurs, dans
cinq mois, lorsqu'il se sera remis de sa dépression nerveuse,
il donnera sa démission et se cherchera un travail tranquille
et monotone, du genre pompiste ou commis de club vidéo.
Son couple éclatera enfin et sa conjointe le quittera,
le laissant seul pour les vingt-huit années qui lui resteront
à vivre, à se rappeler que ce soir-là, le
soir où il avait cru que sa vie aurait enfin un sens,
il était arrivé trop tard.
Jean-Guy Fournier se tourne vers la femme sur le sol, les mouvements
saccadés, et dirige son pistolet vers elle. Il n'y a plus
rien de vivant dans le visage du policier. À l'exception
des yeux. Qui flambent comme les feux du Jugement dernier.
Il va tirer. Il le sait.
Les sirènes sont toutes proches, des rumeurs proviennent
de l'extérieur. Mais aussi des mots, tout près.
C'est la femme. Tout en se tenant la jambe, elle articule des
phrases que Fournier saisit de manière floue.
- ... pas à vous de faire ça... laissez-moi le
faire moi-même...
Elle tend une main tremblotante. Non pas en un geste d'imploration
mais d'autorité. Les mots vibrent de rage.
- ... laissez-moi le faire !
Fournier la fixe en silence, tandis que le chaos qui lui tiendra
lieu d'esprit au cours des prochaines semaines lui envahit déjà
la tête. Non, il ne lui donnera pas ce plaisir. Pas question.
Il avance son arme vers la tête, le doigt se crispe déjà
pour appuyer sur la détente...
- Jean-Guy !
Le sergent lève la tête. Lapointe, dans l'embrasure
de la porte, le dévisage comme s'il avait pressenti ce
qui allait se produire. En bas, des gens entrent dans la maison,
courent partout, montent l'escalier. Fournier baisse son arme.
Il sent derrière lui la présence des deux berceaux,
comme deux lances pointues qui lui vrillent le dos.
Il se met à pleurer.
***
Bien installé dans son fauteuil devant la télé
ouverte, Pierre Sauvé émet un petit son découragé.
Non, franchement, il n'y arrive pas. Il a pourtant fait son effort :
il écoute ce film depuis une demi-heure, essaie d'y trouver
un quelconque intérêt... en vain. Les films français
sont décidément trop bavards pour lui. Au cinéma,
il faut que ça bouge, non ? Il jette un oeil sur
l'horloge murale : minuit dix. Bon. Il va se coucher ou
il cherche un meilleur film à un autre poste ? Il
commence à zapper sans conviction, arrête un moment
à RDI : une analyse des quatre premiers mois de Harper
en tant que premier ministre du Canada. Après deux minutes,
ennuyé, il change de chaîne. Et ce film en anglais,
qu'est-ce que c'est ? En tout cas, la fille est cute...
Sans transition, l'image tressaute et devient une sorte de bande
allongée et difforme. Merde ! Encore ! Pierre
change de poste et, devant l'inutilité de son action,
se lève pour frapper du poing sur la télé.
Elle est en train de foutre le camp, elle va tenir encore une
semaine au maximum ! Qu'est-ce qu'il attend pour s'en acheter
une nouvelle, qu'elle lui pète dans les mains au milieu
d'une de ses émissions préférées ?
Situation qui le mettrait en furie, il le sait bien. Cette perspective
l'amène à donner un coup particulièrement
énergique sur l'appareil et l'image redevient enfin normale.
Pierre fait quelques pas de recul, satisfait. À l'écran
défile une suite de scènes très rapides
plus surréalistes les unes que les autres : un gars
en parachute qui embrasse une fille attachée à
lui, un homme d'âge mûr qui, au volant d'une décapotable,
fonce dans la façade d'une maison, une femme en bikini
qui se fait masser par six nains... Le tout accompagné
d'une musique hard-rock et d'une voix très virile
qui lance sur un ton dynamique :
- Malgré les plaintes, malgré les protestations
et les manifestations, elle est de retour ! L'émission
que vous voulez parce qu'elle vous permet tout !
Pierre écoute avec attention. Incroyable que cette émission
revienne, après tous les scandales de l'année dernière.
Tant mieux : il a bien hâte de l'écouter.
Le téléphone sonne. Son visage devient sévère
tandis qu'il va décrocher à la cuisine : un
appel à pareille heure signifie que quelque chose de grave
vient de se produire en ville.
- Oui... (silence) Hmmm... (silence, rétrécissement
des yeux) OK, j'arrive...
Il raccroche et marche rapidement vers le placard du salon. Rien
dans son attitude ne laisse croire qu'il est déçu
de quitter le nid douillet à pareille heure. Dix secondes
plus tard, il sort de la maison sans un regard vers la télé,
où l'image est à nouveau une mince bande difforme.
On peut tout de même y discerner le visage d'un homme au
regard vert perçant qui, accompagné de la même
musique assourdissante, lance vers le téléspectateur :
- Vivre au Max, saison 2006, dès le jeudi 8 juin,
à vingt et une heures ! Vous n'avez encore rien vu !
***
Pierre étudie la femme assise devant lui, de l'autre
côté de la table. Il tente de prendre un air impassible,
mais a de la difficulté à dissimuler son émoi.
Bien sûr, après dix-huit ans de métier, dont
treize comme sergent-détective, il n'en est pas à
son premier interrogatoire, loin s'en faut. Il est vrai
qu'il n'a pas souvent travaillé sur des meurtres. Quatre
fois, pour être précis. Mais les tueurs ne l'impressionnent
pas particulièrement. Sauf que cette fois, il s'agit d'une
femme. Un précédent. Et pas pour n'importe quel
meurtre.
- Vous voulez un avocat ?
La femme, ses cheveux bruns mi-longs couvrant la moitié
de son visage morne, ne répond rien et fixe la table,
les mains entre les cuisses. Le vrombissement électrique
des néons plane dans la petite pièce blanche.
- Si vous voulez pas d'avocat, pourquoi vous dites rien alors ?
Elle garde le silence, attitude dont elle n'a pas dérogé
depuis qu'on l'a arrêtée il y a un peu plus d'une
heure. Pierre croise ses mains sur la table.
- On en sait déjà pas mal. Votre nom est Diane
Nadeau. Vous avez trente-trois ans. Paul Gendron était
votre ex-mari, vous n'étiez plus ensemble depuis presque
deux ans. Il vivait avec sa blonde, Catherine Saint-Laurent,
avec qui il venait d'avoir deux enfants.
Il fait une pause et ajoute, en détachant chacun des mots :
- Des jumeaux de six mois.
Aucun tressaillement sur le visage de l'inculpée, dont
le regard est toujours baissé vers la table.
- On a pas encore de preuves irréfutables, mais vous étiez
la seule autre personne dans la maison des victimes, vous aviez
l'arme du crime en main, un fusil de chasse calibre 12, et vous
avez es...
- C'est moi qui les ai tués, marmonne enfin Nadeau. Tous
les quatre.
Ce n'est évidemment pas une surprise, mais d'en entendre
la confirmation fait frissonner Pierre malgré lui. Lapointe,
qui se tient immobile à l'écart, se gratte brièvement
la joue d'un geste nerveux.
- Vous devriez appeler votre avocat.
- J'en ai pas besoin.
- Trouve-lui un avocat d'office, ordonne le détective
à Lapointe. Qu'il vienne au plus vite.
Subtile crispation sur le visage de la meurtrière. L'indifférence
qu'elle affecte commence à agacer Pierre, au point que
le malaise ressenti jusque-là se mue en une sourde colère.
- Vous venez d'avouer avoir tué froidement quatre personnes,
dont deux bébés. Je pense que vous allez vraiment
avoir besoin d'un avocat. Mais si vous voulez mon avis, il pourra
pas grand-chose pour vous.
- Je suis bien d'accord, approuve-t-elle dans un souffle.
Pierre avance le torse. De l'émotion, enfin ? Du
remords ?
- Après votre quadruple meurtre, vous avez voulu vous
suicider, c'est vrai ?
C'est ce que leur a expliqué Fournier. Expliquer est un
grand mot. Disons qu'entre deux crises de larmes, il a réussi
à balbutier cette information au demeurant très
floue. En ce moment, il doit se trouver à l'hôpital,
toujours en état de choc.
Nadeau retrousse les lèvres.
- Suicider... Oui, si vous voulez...
- Vous regrettez donc ce que vous avez fait ?
La femme le toise pour la première fois, sans bouger la
tête ni le corps. Elle ne dit rien, mais Pierre, dans ces
yeux sombres, lit clairement la réponse : aucun remords.
Sa colère naissante de tout à l'heure a une soudaine
poussée de croissance. Il ouvre la bouche pour lui demander :
« Pourquoi ? », mais se retient. Attendre
l'avocat. Justement, Lapointe revient dans la pièce et
annonce que maître Gagné est en route.
Dix minutes s'allongent, durant lesquelles Nadeau ne profère
pas le moindre mot, ne bouge pas le moindre muscle. Dix minutes
qui paraissent un siècle à Pierre.
À l'arrivée de Gagné, homme maigre et cerné
dégageant encore les effluves de son sommeil interrompu,
les choses ne s'arrangent guère. Il se présente
et tend la main, mais Nadeau ne daigne même pas le regarder.
Ou peut-être très rapidement, du coin de l'oeil.
- Votre client a déjà avoué, maître.
Gagné serre les mâchoires d'un air fataliste, mais
se reprend rapidement :
- État de stress. Peut-être qu'elle n'a pas bien
compris ce que vous lui demandiez.
- Parfait. Madame Nadeau, avez-vous tué votre ex-mari
Paul Gendron, sa petite amie Catherine Saint-Laurent ainsi que
leurs jumeaux William et Julien ?
- Vous n'êtes pas obligée de répondre à...
- Oui, je les ai tués, coupe Nadeau d'une voix parfaitement
désintéressée.
Gagné se tait puis observe sa cliente avec effroi. Peut-être
qu'il commence à comprendre à quel genre de monstre
il a affaire, se dit Pierre. Peut-être, soudainement, regrette-t-il
son lit.
- Pourquoi vous avez fait ça ? poursuit le sergent-détective.
Nadeau ferme les yeux, non pas par émotivité mais
par lassitude. Pierre ressent une furieuse envie de lui allonger
une baffe, qu'il retient bien évidemment. Devant le silence
de sa cliente, Gagné répond avec un peu trop d'emphase :
- Nous plaiderons la folie passagère. Ma cliente venait
de se séparer de son mari, elle était encore sous
le choc de la...
- On est séparés depuis deux ans, le choc est passé
depuis un moment, le coupe Nadeau avec négligence.
Gagné se passe une main dans les cheveux, déjà
en bataille.
- Si vous voulez que je vous défende, il va falloir que
vous m'aidiez un peu !
- J'ai demandé à personne de me défendre.
Elle s'anime un tantinet, recule sur sa chaise, masse ses cuisses.
- J'ai dit tout ce que j'avais à dire, articule-t-elle
comme si chaque mot lui était pénible. Je vous
ai dit que je les avais tués, alors maintenant foutez-moi
la paix. Et si vous voulez régler ça au plus vite...
Elle darde son regard sur Pierre.
- ... donnez-moi un gun, pis tout est fini dans cinq secondes.
Pierre soutient son regard. Étrange, ce désir de
mourir alors qu'elle n'éprouve pas de remords...
- Madame Nadeau, voyons..., intervient Gagné.
Les yeux de la meurtrière sont maintenant suppliants :
la supplication de celle qui enrage à l'idée qu'on
ne la laisse pas terminer ce qu'elle a commencé.
- Donnez-moi un gun que je puisse me retirer...
- Vous retirer ? s'étonne Pierre.
- Madame Nadeau, écoutez-moi, susurre l'avocat en lui
mettant une main sur l'épaule.
- Donnez-moi un gun ! crache-t-elle en bondissant.
Et avant même qu'on comprenne ce qui se passe, elle se
jette sur Lapointe et tente de lui prendre son pistolet dans
son étui. Pierre bondit et agrippe la démente que
Lapointe, éperdu, repousse violemment. On la couche enfin
sur la table, sous le regard ébaubi de Gagné qui
n'arrête pas de se frotter le cou, et Pierre, tout en lui
enfilant tant bien que mal les menottes, l'entend hurler comme
une louve en détresse, la tête rejetée en
arrière :
- Laissez-moi me retirer ! C'est fini, je veux me retirer !
Tout de suite !
© 2007 Éditions
Alire & Patrick Senécal
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