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Voile vers Sarance
(La Mosaïque sarantine -1)

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 1, p. 60-72)

Comme le temps était beau, Pardos se trouvait au four, dehors, à préparer de la chaux vive pour le lit de pose. Le feu prodiguait une chaleur plaisante quand le vent se levait, et Pardos aimait la cour du sanctuaire. Il n'avait pas peur des morts reposant sous leurs pierres tombales, du moins pas en plein jour. C'était la volonté de Jad que l'homme fût mortel ; guerre et épidémie faisaient partie de la création divine. Pardos n'en saisissait pas la raison, mais il n'escomptait pas non plus la saisir. Les prêtres, même quand ils se disputaient sur des points de doctrine ou se jetaient mutuellement au bûcher à cause d'Héladikos, étaient unanimes à enseigner la soumission et la foi, et non une vaine audace prétendant à la compréhension du monde. Pardos savait n'être pas assez sage pour la vanité ­ ni pour la compréhension.
Derrière les pierres tombales gravées et sculptées des défunts pourvus d'un nom s'élevait un monticule de terre noire ­ aucune herbe n'y avait encore poussé. Dessous gisaient les cadavres de ceux qu'avait réclamés la peste. Survenue deux ans plus tôt, et de nouveau l'été précédent, elle avait causé bien trop de décès : on n'avait pu envisager autre chose que des sépultures de masse dans des fosses creusées par des esclaves prisonniers de guerre. Outre la chaux, il y avait là de la cendre de frêne et d'autres substances ; elles aidaient à contenir les fantômes amers des morts, disait-on, tout comme ce qui les avait fait passer de vie à trépas. En tout cas, cela empêchait l'herbe de repousser. La reine avait aussi commandé des incantations à trois chiromanciens de la cour et à un vieil alchimiste qui vivait hors les murs. Après une épidémie, on faisait tout ce qu'on pouvait imaginer, malgré les déclarations des prêtres ou du Grand Patriarche sur les pratiques magiques barbares.
Après avoir touché à tâtons son disque solaire, Pardos pria pour exprimer sa gratitude d'être en vie. Il regarda la fumée noire du four à chaux s'élever vers les nuages blancs qui filaient dans le vent et nota les oranges et les ors de l'automne dans la forêt, à l'ouest. Des oiseaux chantaient dans le ciel bleu et l'herbe était verte, même si elle tirait sur le brun près du sanctuaire, là où la lumière de l'après-midi s'épuisait dans l'ombre des nouveaux murs.
Des couleurs, le monde l'entourait de couleurs. Crispin lui avait répété maintes fois de s'obliger à les voir. À penser à leurs jeux les unes contre les autres, les unes avec les autres ; à examiner ce qui se passait quand un nuage traversait le soleil ­ comme en ce moment ­ et que l'herbe fonçait à ses pieds. Comment nommerait-il cette nuance ? Comment l'utiliserait-il ? Un paysage marin ? Une scène de chasse ? Une mosaïque de l'ascension d'Héladikos vers le soleil au-dessus d'une forêt automnale ? Regarde l'herbe, vraiment, maintenant, avant le retour de la lumière. Imagine cette couleur rendue par des tessères de verre et de la pierre. Sertis-la dans ta mémoire, de façon à pouvoir la sertir dans la chaux et créer un univers en mosaïques sur un mur ou dans la coupole d'un dôme.
En supposant, bien sûr, que des verreries renaîtraient un jour dans la Batiare conquise où l'on fabriquait autrefois des rouges, des bleus et des verts dignes de ce nom, au lieu des ternes déchets remplis de bulles et de stries qu'ils venaient de recevoir de Rhodias le matin même.
Martinien, un homme placide et qui l'avait peut-être prévu, s'était contenté de pousser un soupir lorsqu'ils avaient sorti de leur enveloppe les plaques de verre neuf si impatiemment attendues. Après avoir explosé en l'une de ses crises de rage écumante et blasphématoire, Crispin avait écrasé la plaque du dessus, un brun sale censé être du rouge, en s'entaillant la main. « Ça, c'est du rouge ! » s'était-il écrié en laissant s'égoutter son sang sur le verre brunâtre. « Pas cette couleur de merde ! »
Ses fureurs étaient souvent divertissantes, à vrai dire, sauf pour la personne qui lui avait donné une raison de piquer une crise. Quand ils prenaient leur bière avec leur morceau de pain au déjeuner ou revenaient à pied vers les murailles de Varèna, au coucher du soleil, après leur journée de travail, travailleurs et apprentis échangeaient des histoires sur ce que la colère avait poussé Crispin à dire ou à faire. Martinien avait déclaré aux apprentis que Crispin était un génie et un grand homme ; Pardos se demandait si son mauvais caractère allait de pair.
Crispin avait été fort inventif ce matin-là, avec des idées tout à fait scandaleuses sur la façon de traiter le régisseur de la verrerie. Quant à lui, Pardos n'aurait jamais pu imaginer d'insérer ou d'appliquer des éclats de verre comme l'avait proposé Crispin, avec maints violents jurons, alors même qu'ils se trouvaient dans un lieu saint.
Martinien, tout en ignorant son partenaire plus jeune que lui, avait commencé à trier les plaques en les examinant avec soin, et en poussant un occasionnel soupir. On ne pouvait tout simplement pas les refuser. D'abord, des plaques envoyées en remplacement ne seraient sans doute pas de meilleure qualité. Et ensuite, ils travaillaient contre le temps, avec les nouvelles funérailles et la cérémonie organisées pour le roi Hildric par sa fille la reine, au lendemain du festival des Dykanies. Elles se dérouleraient dans le nouveau sanctuaire agrandi qu'ils se trouvaient à décorer. C'était déjà le milieu de l'automne, on avait fini les vendanges ; les pluies de la semaine précédente avaient transformé en bourbiers les routes du sud ; que du verre neuf pût être expédié à temps de Rhodias, c'était une possibilité trop infime pour être prise en considération.
Martinien, comme toujours, était visiblement résigné à la situation. Ils devraient s'en accommoder. Crispin en était aussi conscient que son partenaire, Pardos le savait ; il avait mauvais caractère, c'était tout. Et il lui importait de bien faire son travail. Peut-être trop, dans le monde imparfait créé par Jad pour ses enfants mortels. L'apprenti Pardos esquissa de nouveau le signe du disque solaire et remit du bois dans le four, pour le garder le plus chaud possible. Il agita le mélange qui se trouvait à l'intérieur à l'aide d'une pelle à long manche. Le jour était mal choisi pour se laisser distraire et sortir du four une chaux de mauvaise qualité.
Crispin avait des idées très inventives sur l'utilisation des éclats de verre.
Pardos portait tant d'attention à la cuisson du mélange de chaux dans son four qu'il fit bel et bien un bond lorsqu'une voix l'interpella en rhodien, avec un lourd accent. Il se retourna pour voir un homme mince au visage rougeaud, portant les couleurs gris et blanc de la Poste impériale ; le cheval du messager paissait derrière lui près de la barrière. Pardos se rendit compte tardivement que les autres apprentis et les ouvriers à l'extérieur du sanctuaire s'étaient immobilisés pour regarder de leur côté. Ils ne voyaient pas souvent apparaître parmi eux des messagers impériaux de Sarance. Jamais, en vérité.
« Es-tu dur d'oreille ? » déclara l'homme d'un ton grincheux ; il avait une plaie récente au menton et un accent oriental prononcé. « Je m'appelle Tilliticus, j'ai dit. De la Poste impériale sarantine. Je cherche un dénommé Martinien. Un artisan. On m'a dit qu'il serait là. »
Pardos, intimidé, ne put que désigner le sanctuaire. Martinien était en l'occurrence endormi sur son tabouret dans l'embrasure de la porte, son chapeau bien malmené tiré sur les yeux pour faire obstacle au soleil de l'après-midi.
« Sourd et muet, à ce que je vois », dit le messager. Il se dirigea vers l'édifice en marchant pesamment dans l'herbe.
« Non », dit Pardos, mais si bas qu'on ne l'entendit pas. Dans le dos du messager, il adressa de grands signes de bras à deux autres apprentis, pour leur indiquer de réveiller Martinien avant que ce déplaisant individu n'apparût devant lui.

Martinien de Varèna ne dormait pas. Depuis son emplacement favori à l'entrée du sanctuaire, du moins les beaux jours, il avait vu arriver le messager de loin ; au soleil, le gris et le blanc se détachaient très bien sur le vert et le bleu.
Crispin et lui avaient utilisé ce concept, d'ailleurs, des années plus tôt, pour une longue frise de Bienheureuses Victimes sur les murs d'une chapelle privée à Baïana. Avec un succès mitigé ­ la nuit, à la lueur des bougies, l'effet n'était pas ce que Crispin avait escompté ­ mais ils en avaient tiré des leçons appréciables, et le travail de la mosaïque consistait à apprendre de ses erreurs, comme Martinien aimait à le répéter à ses apprentis. Si leurs patrons avaient eu assez d'argent pour un bon éclairage nocturne de la chapelle, le résultat aurait pu être différent, mais on les avait bien informés des ressources à leur disposition quand ils avaient élaboré leur concept. C'était leur propre faute. On devait toujours travailler dans les limites de temps et d'argent disponibles. C'était aussi une leçon à apprendre ­ et à enseigner.
Il regarda le messager s'arrêter près de Pardos au four à chaux et il tira son chapeau sur ses yeux en feignant de somnoler. Une curieuse appréhension l'avait envahi. Pourquoi, il l'ignorait. Et par la suite, il ne fut jamais capable de donner une explication adéquate de ses actes en cet après-midi d'automne, des actes qui devaient changer à jamais tant d'existences. Le dieu s'empare parfois d'un être humain, enseignaient les prêtres. Et parfois des fantômes ou des esprits. Il existait, dans l'entre-deux-mondes, des puissances qui dépassaient la compréhension des mortels.
Quelques jours plus tard, en buvant une infusion de menthe avec son savant ami Zoticus, il lui dirait que c'était en rapport avec le sentiment qu'il avait eu d'être vieux, ce jour-là. Une semaine de pluie incessante lui avait douloureusement enflé les articulations des doigts. Mais ce n'était pas la véritable raison. Il n'était pas si diminué qu'il eût laissé un détail aussi mineur le pousser à commettre une telle folie. Non, il ignorait réellement pourquoi il avait choisi, sans aucune préméditation, de nier sa propre identité.
Un homme comprend-il toujours ses propres actions ? demanderait-il à Zoticus, alors qu'ils étaient assis dans la villa campagnarde de l'alchimiste. Après lui avoir donné une réponse prévisible, son ami emplirait de nouveau sa tasse d'infusion mélangée à un calmant pour la douleur de ses mains. Le désagréable messager serait alors parti depuis longtemps, où que l'emmenât son voyage. Et Crispin aussi.
Martinien de Varèna feignit donc de dormir tandis que l'Oriental au nez et aux joues de buveur s'approchait de lui et lançait d'une voix grinçante : « Toi ! Réveille-toi ! Je cherche un dénommé Martinien. Une convocation impériale à Sarance ! »
Il parlait fort, d'une voix arrogante à l'accent prononcé, comme apparemment tous les Sarantins visitant la Batiare. Tout le monde l'entendit ­ il voulait être entendu de tous. Le travail s'arrêta à l'intérieur du sanctuaire qu'on agrandissait pour loger dignement les ossements du roi des Antæ, Hildric, emporté par la peste un peu plus d'un an auparavant.
Martinien prétendit s'éveiller d'un petit somme dans la lumière d'un après-midi d'automne. Après avoir cligné des yeux comme une chouette à l'adresse du messager impérial, il désigna d'un doigt raide l'intérieur puis l'étage du sanctuaire, pour indiquer où se trouvait son ami et collègue de longue date, Caius Crispus. Lequel, haut perché sur un échafaudage édifié sous le dôme, était justement en train d'essayer de transmuer des tessères brun sale en la flamme éclatante et sainte d'Héladikos.
Tout en pointant le doigt, Martinien se surprenait lui-même. Une convocation ? À la Cité ? Et il se livrait à des jeux de gamin ? Personne ici ne le dénoncerait à ce prétentieux Sarantin, mais tout de même...
Dans le silence qui suivit, une voix qu'ils connaissaient tous tomba soudain des hauteurs avec une clarté infortunée ; le son se trouvait résonner fort bien dans ce sanctuaire.
« Par la bite d'Héladikos, je vais te lui tailler les fesses en tranches avec son verre complètement inutilisable et lui faire avaler les morceaux de force, je le jure par le Très Saint Jad ! »
Le messager eut l'air offusqué.
« Voilà Martinien », dit Martinien, secourable. « Il est de mauvaise humeur. »

En réalité, Crispin n'avait plus tellement mauvais caractère ; ce blasphème vulgaire tenait plutôt du réflexe. Il prononçait parfois certaines paroles sans même avoir conscience de parler tout haut, lorsqu'il était entièrement absorbé par un défi technique. En cet instant, il était obnubilé, bien malgré lui, par un problème précis : comment faire scintiller la torche d'Héladikos d'étincelles rouges alors qu'il n'avait rien de rouge avec quoi travailler. Avec un peu d'or, il aurait pu superposer le verre à un fond doré et en réchauffer ainsi la nuance, mais utiliser de l'or pour des mosaïques, c'était un rêve aberrant en Batiare après les conflits et la peste.
Une idée lui était cependant venue. Juché sur son échafaudage dans la coupole, Caius Crispus de Varèna était en train d'insérer à plat, dans la couche encore fraîche de chaux, du marbre à veines rouges de Pezzelana en alternance avec les meilleures tessères récupérées de ces piètres plaques de verre. Il disposait de biais les morceaux de verre, afin de capturer et de refléter la lumière.
S'il avait vu juste, le mélange des à-plats de marbre et de l'éclat des tessères placées en oblique ferait courir un tremblement lumineux et dansant sur tout le pourtour de la flamme. Vu d'en bas, cela devrait être efficace quand le soleil traverserait les fenêtres situées à la base du dôme, et la nuit à la lumière des bougies fixées aux murs et des lanternes métalliques suspendues le long de l'axe du sanctuaire. La jeune reine avait assuré à Martinien que sa dotation aux prêtres de l'endroit assurerait l'éclairage nocturne et hivernal. Crispin n'avait aucune raison d'en douter : c'était la tombe de son père, et les Antæ avaient autrefois rendu un culte à leurs ancêtres, à peine déguisé par leur conversion à la foi jaddite.
Il avait noué un morceau de tissu autour de l'entaille de sa main gauche, ce qui le rendait maladroit. Il laissa échapper un bon morceau de marbre, le regarda tomber tout du long, jura et en chercha un autre. Exposé à la flamme de la torche, le lit de pose qu'il était en train de travailler commençait à durcir ; il faudrait aller plus vite. La torche était en argent ; avec du marbre blanchâtre et des galets lissés par la rivière, ça devrait aller. En Orient, avait-il entendu dire, on givrait le verre grâce à une méthode qui produisait des tessères d'un blanc presque aussi pur que la neige, et on avait à sa disposition de la nacre pour les couronnes et les bijoux. Il ne voulait même pas y penser. Ce n'était qu'une source de frustration ici, en Occident, au milieu des ruines.
Il en était là au moment où une voix irritée à l'accent oriental, portant loin, et en provenance du plancher, entra dans son existence en faisant voler sa concentration en éclats. Coïncidence, ou bien la perception de l'accent sarantin l'avait-elle fait voguer en esprit vers le célèbre chenal, la mer intérieure, l'or, l'argent et la soie de l'Empereur ?
Crispin abaissa son regard vers le sol.
De la taille d'un escargot ainsi vu de haut, quelqu'un s'adressait à lui en le nommant Martinien. Une simple vexation en l'occurrence si Martinien lui-même ­ près de l'entrée, comme à son habitude à cette heure ­ n'avait également été en train de contempler Crispin tandis que l'Oriental aboyait le nom erroné en dérangeant tous les ouvriers du sanctuaire.
Crispin ravala deux répliques obscènes, puis une troisième réaction qui aurait été de pointer l'imbécile dans la bonne direction. Il se passait quelque chose. Cela ne ressemblait pas à son partenaire, mais ce pouvait n'être qu'une mauvaise plaisanterie dirigée contre le messager ­ ou peut-être pas.
Il y verrait plus tard.
« Je descendrai quand j'aurai fini », lança-t-il, bien plus poliment en vérité que ne l'exigeaient les circonstances. « Entre-temps, va prier pour une âme immortelle. Et fais-le en silence. »
L'individu au visage rougeaud s'écria : « On ne fait pas attendre les messagers impériaux, espèce de provincial vulgaire ! Il y a une lettre pour toi ! »
Intéressant, sans nul doute, mais Crispin n'eut pas de mal à l'ignorer. Il aurait bien voulu disposer d'un rouge aussi vif que celui des joues du messager, à vrai dire. Même vues de cette hauteur, elles étaient d'un bel écarlate. Il lui vint à l'esprit qu'il n'avait jamais essayé d'obtenir cet effet sur un visage de mosaïque. Il rangea cette idée dans son magasin intérieur et retourna à sa tâche : créer la Sainte Flamme, ce don offert à l'humanité, avec ce qu'il avait sous la main.

Si ses instructions n'avaient malheureusement été très précises, Tilliticus aurait simplement laissé tomber la pochette sur la poussière du plancher couvert de débris dans ce misérable petit sanctuaire puant la pire hérésie héladikéenne, et il serait reparti en coup de vent.
On ne prenait pas tout son temps, même en Batiare, pour recevoir une invitation en provenance de l'Enceinte impériale de Sarance. On se précipitait, extatique. On s'agenouillait. On embrassait les genoux du messager. Une fois, on avait même baisé ses bottes couvertes de crotte et de boue, en pleurant de joie.
Et l'on offrait très certainement des largesses audit messager qui avait été le héraut d'un privilège aussi éblouissant.
En regardant le rouquin nommé Martinien descendre enfin de son échafaudage et se diriger vers lui d'un pas délibéré, Pronobius Tilliticus comprit que ses bottes n'allaient pas recevoir de baiser. Et qu'on ne lui offrirait assurément pas d'argent en gage de gratitude.
Cela ne fit que confirmer son opinion de la Batiare sous la férule des Antæ. Ils avaient beau adorer Jad, de justesse, être officiellement tributaires de l'Empire au sein d'une alliance négociée par le Grand Patriarche de Rhodias, et avoir relevé certaines des murailles qu'ils avaient rasées pendant leur conquête de la péninsule cent ans plus tôt, c'étaient quand même encore des barbares.
Et ils avaient même infecté de leurs manières grossières et de leurs hérésies les descendants indigènes de l'Empire rhodien qui auraient pu prétendre à quelque dignité.
La crinière du dénommé Martinien était en fait d'un rouge éclatant, insultant. Seuls poussière et chaux en atténuaient la teinte, comme celle de sa barbe. Les yeux, sans douceur, étaient d'un bleu intense extrêmement déplaisant. L'homme portait une tunique ordinaire, toute tachée, sur des pantalons bruns chiffonnés. Il avait une solide carrure, avec dans le maintien une sorte de colère rentrée qui le rendait encore plus antipathique. Une de ses larges mains était emmaillotée d'un bandage taché de sang.
"Il est de mauvaise humeur", avait dit l'imbécile à l'entrée. Lequel imbécile se trouvait toujours sur son tabouret, les observant de sous une chose difforme qui avait pu autrefois être un chapeau. L'apprenti sourd et muet était entré dans le sanctuaire à présent, ainsi que tous les autres ouvriers de l'extérieur. Cet instant aurait vraiment dû être mémorable pour Tilliticus, magnifique : il aurait fait sa déclaration, puis accepté gracieusement, au nom du Chancelier et de la Poste impériale, la gratitude balbutiante de l'artisan, pour enfin diriger ses pas vers la meilleure auberge que Varèna pouvait offrir, avec un peu d'argent à mettre dans du vin chaud et les services d'une femme.
« Et alors ? Me voilà. Que veux-tu ? »
La voix de l'artiste était aussi dure que ses yeux. Son regard, lorsqu'il abandonna le visage de Tilliticus pour chercher celui de l'homme plus âgé à la porte, ne se fit pas moins hostile. Un personnage vraiment désagréable.
Cette impolitesse choqua profondément Tilliticus. « En vérité ? Je ne veux absolument rien avoir à faire avec toi. » Il fouilla dans son sac pour y trouver l'épaisse pochette impériale et la lança avec dédain à l'artisan. L'autre l'attrapa prestement d'une seule main.
En crachant presque ses paroles, Tilliticus ajouta : « Tu es Martinien de Varèna, de toute évidence. Si indigne en sois-tu, on m'a chargé de t'annoncer que l'empereur Valérius II, trois fois honoré, le bien-aimé de Jad, te requiert de te présenter devant lui à Sarance le plus vite possible. Cette pochette contient une certaine somme d'argent pour tes déplacements, un permis porteur du sceau et de la signature du Chancelier lui-même, te permettant d'utiliser les relais de la Poste impériale pour hébergement et services divers, et une lettre dont je suis sûr que tu trouveras quelqu'un pour te la lire. Elle indique que tes services sont requis pour la décoration du nouveau Sanctuaire de la Sainte Sagesse de Jad que l'Empereur, dans sa propre grande sagesse, est en train de faire bâtir. »
Le bourdonnement qui s'éleva dans le sanctuaire le radoucit un peu : au moins apprentis et artisans subalternes semblaient-ils saisir le sens de ce qu'il venait de dire. Il songea soudain qu'il pourrait envisager, à l'avenir, de transmettre ainsi les termes officiels, sans apprêt. Cela avait son efficacité.
« Qu'est-il arrivé à l'ancien ? » L'artisan aux cheveux roux semblait impassible. Était-ce donc un déficient mental ?
« L'ancien quoi, barbare primitif ! ?
- Rengaine tes insultes ou tu vas sortir d'ici en rampant. L'ancien sanctuaire. »
Tilliticus cligna des yeux. Cet homme avait bel et bien l'esprit dérangé. « Tu menaces un messager impérial ? On te coupera le nez si tu lèves seulement un doigt sur moi. L'ancien sanctuaire a brûlé il y a deux ans, pendant l'émeute. Ignores-tu les événements importants ?
- On a eu la peste ici », dit l'autre d'une voix dénuée d'intonation. « Deux fois. Et une guerre civile. Dans ces cas-là, ce qui brûle de l'autre côté du monde importe peu. Merci d'avoir délivré ce message. Je vais le lire et décider de ce que je vais faire.
- Décider ? » glapit Tilliticus ; il détestait la façon dont sa voix faussait quand il était pris au dépourvu. La même chose lui était arrivée lorsque la fille de Trakésie lui avait demandé de l'emmener ; difficile de trouver ensuite le ton adéquat pour le nécessaire exposé sur sa famille maternelle.
« Eh bien, oui, dit le mosaïste. Oserais-je supposer qu'il s'agit d'une offre et d'une invitation, non d'un ordre comme on en adresse à un esclave ? »
Pendant un moment, Tilliticus fut trop abasourdi pour articuler un mot.
Il se redressa de toute sa taille. Satisfait de constater qu'il contrôlait sa voix, il répliqua d'un ton sec : « Seul un esclave manquerait à comprendre le sens de cette invitation. Tu m'as l'air d'être un poltron dépourvu d'ambition. Auquel cas, tel un esclave, tu peux creuser ton trou pour retourner dans ton petit terrier et faire à ta guise dans la crasse. Pas une grande perte pour Sarance. Moi, je n'ai pas de temps à perdre en discours. Tu as ta lettre. Au nom trois fois glorieux de l'Empereur, je te souhaite une bonne journée.
- Bonne journée », dit l'autre en se détournant avec indifférence. « Pardos, ajouta-t-il, le lit de chaux était bien préparé aujourd'hui. Et correctement appliqué, Radulf, Couvry. Je suis content de vous. »
Tilliticus sortit en martelant le sol de ses bottes.
L'Empire, la civilisation, les gloires de la Cité sainte peine perdue pour certains. À l'entrée, il s'arrêta devant l'homme plus âgé qui le regardait, toujours assis, d'un air bienveillant.
« Ce chapeau, dit Tilliticus en le foudroyant du regard, est bien le plus ridicule que j'aie jamais vu.
- Je sais, répondit l'homme, jovial. C'est ce qu'ils me disent tous. »
Pronobius Tilliticus, sans avoir trouvé d'exutoire à sa fureur offensée, récupéra son cheval et s'éloigna au galop en soulevant la poussière sur la route menant aux murailles de Varèna.

© 2000 Éditions Alire pour la traduction
© 2002 Éditions Alire pour la présente édition


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