(Chapitre 1, p. 60-72)
Comme le temps était beau, Pardos se trouvait au four,
dehors, à préparer de la chaux vive pour le lit
de pose. Le feu prodiguait une chaleur plaisante quand le vent
se levait, et Pardos aimait la cour du sanctuaire. Il n'avait
pas peur des morts reposant sous leurs pierres tombales, du moins
pas en plein jour. C'était la volonté de Jad que
l'homme fût mortel ; guerre et épidémie
faisaient partie de la création divine. Pardos n'en saisissait
pas la raison, mais il n'escomptait pas non plus la saisir. Les
prêtres, même quand ils se disputaient sur des points
de doctrine ou se jetaient mutuellement au bûcher à
cause d'Héladikos, étaient unanimes à enseigner
la soumission et la foi, et non une vaine audace prétendant
à la compréhension du monde. Pardos savait n'être
pas assez sage pour la vanité ni pour la compréhension.
Derrière les pierres tombales gravées et sculptées
des défunts pourvus d'un nom s'élevait un monticule
de terre noire aucune herbe n'y avait encore poussé.
Dessous gisaient les cadavres de ceux qu'avait réclamés
la peste. Survenue deux ans plus tôt, et de nouveau l'été
précédent, elle avait causé bien trop de
décès : on n'avait pu envisager autre chose que
des sépultures de masse dans des fosses creusées
par des esclaves prisonniers de guerre. Outre la chaux, il y
avait là de la cendre de frêne et d'autres substances ;
elles aidaient à contenir les fantômes amers des
morts, disait-on, tout comme ce qui les avait fait passer de
vie à trépas. En tout cas, cela empêchait
l'herbe de repousser. La reine avait aussi commandé des
incantations à trois chiromanciens de la cour et à
un vieil alchimiste qui vivait hors les murs. Après une
épidémie, on faisait tout ce qu'on pouvait imaginer,
malgré les déclarations des prêtres ou du
Grand Patriarche sur les pratiques magiques barbares.
Après avoir touché à tâtons son disque
solaire, Pardos pria pour exprimer sa gratitude d'être
en vie. Il regarda la fumée noire du four à chaux
s'élever vers les nuages blancs qui filaient dans le vent
et nota les oranges et les ors de l'automne dans la forêt,
à l'ouest. Des oiseaux chantaient dans le ciel bleu et
l'herbe était verte, même si elle tirait sur le
brun près du sanctuaire, là où la lumière
de l'après-midi s'épuisait dans l'ombre des nouveaux
murs.
Des couleurs, le monde l'entourait de couleurs. Crispin lui avait
répété maintes fois de s'obliger à
les voir. À penser à leurs jeux les unes contre
les autres, les unes avec les autres ; à examiner
ce qui se passait quand un nuage traversait le soleil comme
en ce moment et que l'herbe fonçait à ses
pieds. Comment nommerait-il cette nuance ? Comment l'utiliserait-il ?
Un paysage marin ? Une scène de chasse ? Une
mosaïque de l'ascension d'Héladikos vers le soleil
au-dessus d'une forêt automnale ? Regarde l'herbe,
vraiment, maintenant, avant le retour de la lumière. Imagine
cette couleur rendue par des tessères de verre et de la
pierre. Sertis-la dans ta mémoire, de façon à
pouvoir la sertir dans la chaux et créer un univers en
mosaïques sur un mur ou dans la coupole d'un dôme.
En supposant, bien sûr, que des verreries renaîtraient
un jour dans la Batiare conquise où l'on fabriquait autrefois
des rouges, des bleus et des verts dignes de ce nom, au lieu
des ternes déchets remplis de bulles et de stries qu'ils
venaient de recevoir de Rhodias le matin même.
Martinien, un homme placide et qui l'avait peut-être prévu,
s'était contenté de pousser un soupir lorsqu'ils
avaient sorti de leur enveloppe les plaques de verre neuf si
impatiemment attendues. Après avoir explosé en
l'une de ses crises de rage écumante et blasphématoire,
Crispin avait écrasé la plaque du dessus, un brun
sale censé être du rouge, en s'entaillant la main.
« Ça, c'est du rouge ! » s'était-il
écrié en laissant s'égoutter son sang sur
le verre brunâtre. « Pas cette couleur de merde ! »
Ses fureurs étaient souvent divertissantes, à vrai
dire, sauf pour la personne qui lui avait donné une raison
de piquer une crise. Quand ils prenaient leur bière avec
leur morceau de pain au déjeuner ou revenaient à
pied vers les murailles de Varèna, au coucher du soleil,
après leur journée de travail, travailleurs et
apprentis échangeaient des histoires sur ce que la colère
avait poussé Crispin à dire ou à faire.
Martinien avait déclaré aux apprentis que Crispin
était un génie et un grand homme ; Pardos
se demandait si son mauvais caractère allait de pair.
Crispin avait été fort inventif ce matin-là,
avec des idées tout à fait scandaleuses sur la
façon de traiter le régisseur de la verrerie. Quant
à lui, Pardos n'aurait jamais pu imaginer d'insérer
ou d'appliquer des éclats de verre comme l'avait proposé
Crispin, avec maints violents jurons, alors même qu'ils
se trouvaient dans un lieu saint.
Martinien, tout en ignorant son partenaire plus jeune que lui,
avait commencé à trier les plaques en les examinant
avec soin, et en poussant un occasionnel soupir. On ne pouvait
tout simplement pas les refuser. D'abord, des plaques envoyées
en remplacement ne seraient sans doute pas de meilleure qualité.
Et ensuite, ils travaillaient contre le temps, avec les nouvelles
funérailles et la cérémonie organisées
pour le roi Hildric par sa fille la reine, au lendemain du festival
des Dykanies. Elles se dérouleraient dans le nouveau sanctuaire
agrandi qu'ils se trouvaient à décorer. C'était
déjà le milieu de l'automne, on avait fini les
vendanges ; les pluies de la semaine précédente
avaient transformé en bourbiers les routes du sud ;
que du verre neuf pût être expédié
à temps de Rhodias, c'était une possibilité
trop infime pour être prise en considération.
Martinien, comme toujours, était visiblement résigné
à la situation. Ils devraient s'en accommoder. Crispin
en était aussi conscient que son partenaire, Pardos le
savait ; il avait mauvais caractère, c'était
tout. Et il lui importait de bien faire son travail. Peut-être
trop, dans le monde imparfait créé par Jad pour
ses enfants mortels. L'apprenti Pardos esquissa de nouveau le
signe du disque solaire et remit du bois dans le four, pour le
garder le plus chaud possible. Il agita le mélange qui
se trouvait à l'intérieur à l'aide d'une
pelle à long manche. Le jour était mal choisi pour
se laisser distraire et sortir du four une chaux de mauvaise
qualité.
Crispin avait des idées très inventives sur l'utilisation
des éclats de verre.
Pardos portait tant d'attention à la cuisson du mélange
de chaux dans son four qu'il fit bel et bien un bond lorsqu'une
voix l'interpella en rhodien, avec un lourd accent. Il se retourna
pour voir un homme mince au visage rougeaud, portant les couleurs
gris et blanc de la Poste impériale ; le cheval du
messager paissait derrière lui près de la barrière.
Pardos se rendit compte tardivement que les autres apprentis
et les ouvriers à l'extérieur du sanctuaire s'étaient
immobilisés pour regarder de leur côté. Ils
ne voyaient pas souvent apparaître parmi eux des messagers
impériaux de Sarance. Jamais, en vérité.
« Es-tu dur d'oreille ? » déclara
l'homme d'un ton grincheux ; il avait une plaie récente
au menton et un accent oriental prononcé. « Je
m'appelle Tilliticus, j'ai dit. De la Poste impériale
sarantine. Je cherche un dénommé Martinien. Un
artisan. On m'a dit qu'il serait là. »
Pardos, intimidé, ne put que désigner le sanctuaire.
Martinien était en l'occurrence endormi sur son tabouret
dans l'embrasure de la porte, son chapeau bien malmené
tiré sur les yeux pour faire obstacle au soleil de l'après-midi.
« Sourd et muet, à ce que je vois »,
dit le messager. Il se dirigea vers l'édifice en marchant
pesamment dans l'herbe.
« Non », dit Pardos, mais si bas qu'on
ne l'entendit pas. Dans le dos du messager, il adressa de grands
signes de bras à deux autres apprentis, pour leur indiquer
de réveiller Martinien avant que ce déplaisant
individu n'apparût devant lui.
Martinien de Varèna ne dormait pas. Depuis son emplacement
favori à l'entrée du sanctuaire, du moins les beaux
jours, il avait vu arriver le messager de loin ; au soleil,
le gris et le blanc se détachaient très bien sur
le vert et le bleu.
Crispin et lui avaient utilisé ce concept, d'ailleurs,
des années plus tôt, pour une longue frise de Bienheureuses
Victimes sur les murs d'une chapelle privée à Baïana.
Avec un succès mitigé la nuit, à la
lueur des bougies, l'effet n'était pas ce que Crispin
avait escompté mais ils en avaient tiré des
leçons appréciables, et le travail de la mosaïque
consistait à apprendre de ses erreurs, comme Martinien
aimait à le répéter à ses apprentis.
Si leurs patrons avaient eu assez d'argent pour un bon éclairage
nocturne de la chapelle, le résultat aurait pu être
différent, mais on les avait bien informés des
ressources à leur disposition quand ils avaient élaboré
leur concept. C'était leur propre faute. On devait toujours
travailler dans les limites de temps et d'argent disponibles.
C'était aussi une leçon à apprendre
et à enseigner.
Il regarda le messager s'arrêter près de Pardos
au four à chaux et il tira son chapeau sur ses yeux en
feignant de somnoler. Une curieuse appréhension l'avait
envahi. Pourquoi, il l'ignorait. Et par la suite, il ne fut jamais
capable de donner une explication adéquate de ses actes
en cet après-midi d'automne, des actes qui devaient changer
à jamais tant d'existences. Le dieu s'empare parfois d'un
être humain, enseignaient les prêtres. Et parfois
des fantômes ou des esprits. Il existait, dans l'entre-deux-mondes,
des puissances qui dépassaient la compréhension
des mortels.
Quelques jours plus tard, en buvant une infusion de menthe avec
son savant ami Zoticus, il lui dirait que c'était en rapport
avec le sentiment qu'il avait eu d'être vieux, ce jour-là.
Une semaine de pluie incessante lui avait douloureusement enflé
les articulations des doigts. Mais ce n'était pas la véritable
raison. Il n'était pas si diminué qu'il eût
laissé un détail aussi mineur le pousser à
commettre une telle folie. Non, il ignorait réellement
pourquoi il avait choisi, sans aucune préméditation,
de nier sa propre identité.
Un homme comprend-il toujours ses propres actions ? demanderait-il
à Zoticus, alors qu'ils étaient assis dans la villa
campagnarde de l'alchimiste. Après lui avoir donné
une réponse prévisible, son ami emplirait de nouveau
sa tasse d'infusion mélangée à un calmant
pour la douleur de ses mains. Le désagréable messager
serait alors parti depuis longtemps, où que l'emmenât
son voyage. Et Crispin aussi.
Martinien de Varèna feignit donc de dormir tandis que
l'Oriental au nez et aux joues de buveur s'approchait de lui
et lançait d'une voix grinçante : « Toi !
Réveille-toi ! Je cherche un dénommé
Martinien. Une convocation impériale à Sarance ! »
Il parlait fort, d'une voix arrogante à l'accent prononcé,
comme apparemment tous les Sarantins visitant la Batiare. Tout
le monde l'entendit il voulait être entendu de tous.
Le travail s'arrêta à l'intérieur du sanctuaire
qu'on agrandissait pour loger dignement les ossements du roi
des Antæ, Hildric, emporté par la peste un peu plus
d'un an auparavant.
Martinien prétendit s'éveiller d'un petit somme
dans la lumière d'un après-midi d'automne. Après
avoir cligné des yeux comme une chouette à l'adresse
du messager impérial, il désigna d'un doigt raide
l'intérieur puis l'étage du sanctuaire, pour indiquer
où se trouvait son ami et collègue de longue date,
Caius Crispus. Lequel, haut perché sur un échafaudage
édifié sous le dôme, était justement
en train d'essayer de transmuer des tessères brun sale
en la flamme éclatante et sainte d'Héladikos.
Tout en pointant le doigt, Martinien se surprenait lui-même.
Une convocation ? À la Cité ? Et il se
livrait à des jeux de gamin ? Personne ici ne le
dénoncerait à ce prétentieux Sarantin, mais
tout de même...
Dans le silence qui suivit, une voix qu'ils connaissaient tous
tomba soudain des hauteurs avec une clarté infortunée ;
le son se trouvait résonner fort bien dans ce sanctuaire.
« Par la bite d'Héladikos, je vais te lui tailler
les fesses en tranches avec son verre complètement inutilisable
et lui faire avaler les morceaux de force, je le jure par le
Très Saint Jad ! »
Le messager eut l'air offusqué.
« Voilà Martinien », dit Martinien, secourable.
« Il est de mauvaise humeur. »
En réalité, Crispin n'avait plus tellement mauvais
caractère ; ce blasphème vulgaire tenait plutôt
du réflexe. Il prononçait parfois certaines paroles
sans même avoir conscience de parler tout haut, lorsqu'il
était entièrement absorbé par un défi
technique. En cet instant, il était obnubilé, bien
malgré lui, par un problème précis :
comment faire scintiller la torche d'Héladikos d'étincelles
rouges alors qu'il n'avait rien de rouge avec quoi travailler.
Avec un peu d'or, il aurait pu superposer le verre à un
fond doré et en réchauffer ainsi la nuance, mais
utiliser de l'or pour des mosaïques, c'était un rêve
aberrant en Batiare après les conflits et la peste.
Une idée lui était cependant venue. Juché
sur son échafaudage dans la coupole, Caius Crispus de
Varèna était en train d'insérer à
plat, dans la couche encore fraîche de chaux, du marbre
à veines rouges de Pezzelana en alternance avec les meilleures
tessères récupérées de ces piètres
plaques de verre. Il disposait de biais les morceaux de verre,
afin de capturer et de refléter la lumière.
S'il avait vu juste, le mélange des à-plats de
marbre et de l'éclat des tessères placées
en oblique ferait courir un tremblement lumineux et dansant sur
tout le pourtour de la flamme. Vu d'en bas, cela devrait être
efficace quand le soleil traverserait les fenêtres situées
à la base du dôme, et la nuit à la lumière
des bougies fixées aux murs et des lanternes métalliques
suspendues le long de l'axe du sanctuaire. La jeune reine avait
assuré à Martinien que sa dotation aux prêtres
de l'endroit assurerait l'éclairage nocturne et hivernal.
Crispin n'avait aucune raison d'en douter : c'était
la tombe de son père, et les Antæ avaient autrefois
rendu un culte à leurs ancêtres, à peine
déguisé par leur conversion à la foi jaddite.
Il avait noué un morceau de tissu autour de l'entaille
de sa main gauche, ce qui le rendait maladroit. Il laissa échapper
un bon morceau de marbre, le regarda tomber tout du long, jura
et en chercha un autre. Exposé à la flamme de la
torche, le lit de pose qu'il était en train de travailler
commençait à durcir ; il faudrait aller plus
vite. La torche était en argent ; avec du marbre
blanchâtre et des galets lissés par la rivière,
ça devrait aller. En Orient, avait-il entendu dire, on
givrait le verre grâce à une méthode qui
produisait des tessères d'un blanc presque aussi pur que
la neige, et on avait à sa disposition de la nacre pour
les couronnes et les bijoux. Il ne voulait même pas y penser.
Ce n'était qu'une source de frustration ici, en Occident,
au milieu des ruines.
Il en était là au moment où une voix irritée
à l'accent oriental, portant loin, et en provenance du
plancher, entra dans son existence en faisant voler sa concentration
en éclats. Coïncidence, ou bien la perception de
l'accent sarantin l'avait-elle fait voguer en esprit vers le
célèbre chenal, la mer intérieure, l'or,
l'argent et la soie de l'Empereur ?
Crispin abaissa son regard vers le sol.
De la taille d'un escargot ainsi vu de haut, quelqu'un s'adressait
à lui en le nommant Martinien. Une simple vexation en
l'occurrence si Martinien lui-même près de
l'entrée, comme à son habitude à cette heure
n'avait également été en train de
contempler Crispin tandis que l'Oriental aboyait le nom erroné
en dérangeant tous les ouvriers du sanctuaire.
Crispin ravala deux répliques obscènes, puis une
troisième réaction qui aurait été
de pointer l'imbécile dans la bonne direction. Il se passait
quelque chose. Cela ne ressemblait pas à son partenaire,
mais ce pouvait n'être qu'une mauvaise plaisanterie dirigée
contre le messager ou peut-être pas.
Il y verrait plus tard.
« Je descendrai quand j'aurai fini », lança-t-il,
bien plus poliment en vérité que ne l'exigeaient
les circonstances. « Entre-temps, va prier pour une
âme immortelle. Et fais-le en silence. »
L'individu au visage rougeaud s'écria : « On
ne fait pas attendre les messagers impériaux, espèce
de provincial vulgaire ! Il y a une lettre pour toi ! »
Intéressant, sans nul doute, mais Crispin n'eut pas de
mal à l'ignorer. Il aurait bien voulu disposer d'un rouge
aussi vif que celui des joues du messager, à vrai dire.
Même vues de cette hauteur, elles étaient d'un bel
écarlate. Il lui vint à l'esprit qu'il n'avait
jamais essayé d'obtenir cet effet sur un visage de mosaïque.
Il rangea cette idée dans son magasin intérieur
et retourna à sa tâche : créer la Sainte
Flamme, ce don offert à l'humanité, avec ce qu'il
avait sous la main.
Si ses instructions n'avaient malheureusement été
très précises, Tilliticus aurait simplement laissé
tomber la pochette sur la poussière du plancher couvert
de débris dans ce misérable petit sanctuaire puant
la pire hérésie héladikéenne, et
il serait reparti en coup de vent.
On ne prenait pas tout son temps, même en Batiare, pour
recevoir une invitation en provenance de l'Enceinte impériale
de Sarance. On se précipitait, extatique. On s'agenouillait.
On embrassait les genoux du messager. Une fois, on avait même
baisé ses bottes couvertes de crotte et de boue, en pleurant
de joie.
Et l'on offrait très certainement des largesses audit
messager qui avait été le héraut d'un privilège
aussi éblouissant.
En regardant le rouquin nommé Martinien descendre enfin
de son échafaudage et se diriger vers lui d'un pas délibéré,
Pronobius Tilliticus comprit que ses bottes n'allaient pas recevoir
de baiser. Et qu'on ne lui offrirait assurément pas d'argent
en gage de gratitude.
Cela ne fit que confirmer son opinion de la Batiare sous la férule
des Antæ. Ils avaient beau adorer Jad, de justesse, être
officiellement tributaires de l'Empire au sein d'une alliance
négociée par le Grand Patriarche de Rhodias, et
avoir relevé certaines des murailles qu'ils avaient rasées
pendant leur conquête de la péninsule cent ans plus
tôt, c'étaient quand même encore des barbares.
Et ils avaient même infecté de leurs manières
grossières et de leurs hérésies les descendants
indigènes de l'Empire rhodien qui auraient pu prétendre
à quelque dignité.
La crinière du dénommé Martinien était
en fait d'un rouge éclatant, insultant. Seuls poussière
et chaux en atténuaient la teinte, comme celle de sa barbe.
Les yeux, sans douceur, étaient d'un bleu intense extrêmement
déplaisant. L'homme portait une tunique ordinaire, toute
tachée, sur des pantalons bruns chiffonnés. Il
avait une solide carrure, avec dans le maintien une sorte de
colère rentrée qui le rendait encore plus antipathique.
Une de ses larges mains était emmaillotée d'un
bandage taché de sang.
"Il est de mauvaise humeur", avait dit l'imbécile
à l'entrée. Lequel imbécile se trouvait
toujours sur son tabouret, les observant de sous une chose difforme
qui avait pu autrefois être un chapeau. L'apprenti sourd
et muet était entré dans le sanctuaire à
présent, ainsi que tous les autres ouvriers de l'extérieur.
Cet instant aurait vraiment dû être mémorable
pour Tilliticus, magnifique : il aurait fait sa déclaration,
puis accepté gracieusement, au nom du Chancelier et de
la Poste impériale, la gratitude balbutiante de l'artisan,
pour enfin diriger ses pas vers la meilleure auberge que Varèna
pouvait offrir, avec un peu d'argent à mettre dans du
vin chaud et les services d'une femme.
« Et alors ? Me voilà. Que veux-tu ? »
La voix de l'artiste était aussi dure que ses yeux. Son
regard, lorsqu'il abandonna le visage de Tilliticus pour chercher
celui de l'homme plus âgé à la porte, ne
se fit pas moins hostile. Un personnage vraiment désagréable.
Cette impolitesse choqua profondément Tilliticus. « En
vérité ? Je ne veux absolument rien avoir
à faire avec toi. » Il fouilla dans son sac
pour y trouver l'épaisse pochette impériale et
la lança avec dédain à l'artisan. L'autre
l'attrapa prestement d'une seule main.
En crachant presque ses paroles, Tilliticus ajouta : « Tu
es Martinien de Varèna, de toute évidence. Si indigne
en sois-tu, on m'a chargé de t'annoncer que l'empereur
Valérius II, trois fois honoré, le bien-aimé
de Jad, te requiert de te présenter devant lui à
Sarance le plus vite possible. Cette pochette contient une certaine
somme d'argent pour tes déplacements, un permis porteur
du sceau et de la signature du Chancelier lui-même, te
permettant d'utiliser les relais de la Poste impériale
pour hébergement et services divers, et une lettre dont
je suis sûr que tu trouveras quelqu'un pour te la lire.
Elle indique que tes services sont requis pour la décoration
du nouveau Sanctuaire de la Sainte Sagesse de Jad que l'Empereur,
dans sa propre grande sagesse, est en train de faire bâtir. »
Le bourdonnement qui s'éleva dans le sanctuaire le radoucit
un peu : au moins apprentis et artisans subalternes semblaient-ils
saisir le sens de ce qu'il venait de dire. Il songea soudain
qu'il pourrait envisager, à l'avenir, de transmettre ainsi
les termes officiels, sans apprêt. Cela avait son efficacité.
« Qu'est-il arrivé à l'ancien ? »
L'artisan aux cheveux roux semblait impassible. Était-ce
donc un déficient mental ?
« L'ancien quoi, barbare primitif ! ?
- Rengaine tes insultes ou tu vas sortir d'ici en rampant. L'ancien
sanctuaire. »
Tilliticus cligna des yeux. Cet homme avait bel et bien l'esprit
dérangé. « Tu menaces un messager impérial ?
On te coupera le nez si tu lèves seulement un doigt sur
moi. L'ancien sanctuaire a brûlé il y a deux ans,
pendant l'émeute. Ignores-tu les événements
importants ?
- On a eu la peste ici », dit l'autre d'une voix dénuée
d'intonation. « Deux fois. Et une guerre civile. Dans
ces cas-là, ce qui brûle de l'autre côté
du monde importe peu. Merci d'avoir délivré ce
message. Je vais le lire et décider de ce que je vais
faire.
- Décider ? » glapit Tilliticus ; il détestait
la façon dont sa voix faussait quand il était pris
au dépourvu. La même chose lui était arrivée
lorsque la fille de Trakésie lui avait demandé
de l'emmener ; difficile de trouver ensuite le ton adéquat
pour le nécessaire exposé sur sa famille maternelle.
« Eh bien, oui, dit le mosaïste. Oserais-je supposer
qu'il s'agit d'une offre et d'une invitation, non d'un ordre
comme on en adresse à un esclave ? »
Pendant un moment, Tilliticus fut trop abasourdi pour articuler
un mot.
Il se redressa de toute sa taille. Satisfait de constater qu'il
contrôlait sa voix, il répliqua d'un ton sec : « Seul
un esclave manquerait à comprendre le sens de cette invitation.
Tu m'as l'air d'être un poltron dépourvu d'ambition.
Auquel cas, tel un esclave, tu peux creuser ton trou pour retourner
dans ton petit terrier et faire à ta guise dans la crasse.
Pas une grande perte pour Sarance. Moi, je n'ai pas de temps
à perdre en discours. Tu as ta lettre. Au nom trois fois
glorieux de l'Empereur, je te souhaite une bonne journée.
- Bonne journée », dit l'autre en se détournant
avec indifférence. « Pardos, ajouta-t-il, le
lit de chaux était bien préparé aujourd'hui.
Et correctement appliqué, Radulf, Couvry. Je suis content
de vous. »
Tilliticus sortit en martelant le sol de ses bottes.
L'Empire, la civilisation, les gloires de la Cité sainte
peine perdue pour certains. À l'entrée, il s'arrêta
devant l'homme plus âgé qui le regardait, toujours
assis, d'un air bienveillant.
« Ce chapeau, dit Tilliticus en le foudroyant du regard,
est bien le plus ridicule que j'aie jamais vu.
- Je sais, répondit l'homme, jovial. C'est ce qu'ils me
disent tous. »
Pronobius Tilliticus, sans avoir trouvé d'exutoire à
sa fureur offensée, récupéra son cheval
et s'éloigna au galop en soulevant la poussière
sur la route menant aux murailles de Varèna.
© 2000 Éditions
Alire pour la traduction
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