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La Voix sur la montagne

de

Maxime Houde

 

 

Extrait du chapitre 7, p 57-67

Malgré l'heure tardive, il y avait autant d'activité au centre-ville que dans une ruche. Les tramways dans Sainte-Catherine déversaient leurs passagers, les voitures se suivaient à la queue leu leu, tous phares allumés. Des klaxons et les cloches des tramways retentissaient par-dessus les bruits de la foule et des voitures, créant une cacophonie mélodieuse. La nuit tombée, les enseignes lumineuses de l'El Morocco, du Downbeat, du Tic-Toc attiraient les fêtards comme le miel attire les mouches.
Je roulai dans le quadrillage des rues telle une souris dans un labyrinthe pour aboutir devant le Savoy. Le bruit me frappa comme un coup de poing au visage quand j'entrai, mélange des conversations des clients et de la musique de l'orchestre, juché sur une petite tribune dans un coin de la salle. Je me faufilai entre les tables jusqu'au bar capitonné de cuir rouge. Mes yeux n'étaient pas encore habitués à la fumée et ils se plissèrent d'eux-mêmes. Il y avait un grand miroir derrière le bar qui réfléchissait la salle, donnant une fausse impression de grandeur. On était tassés comme des sardines.
J'appuyai un coude sur le bar taché par l'alcool et brûlé par les cigarettes. Le barman, debout à l'autre bout, essuyait un verre à gin. Quand il me vit, il rangea le verre et vint me trouver. C'était un homme pas très grand, au visage osseux, qui avait ce regard blasé qu'ont tous les barmen.
« Bonsoir. Qu'est-ce que ce vous prenez, m'sieur ?
- Un whisky-soda. »
Il hocha la tête et s'éloigna.
J'observai l'orchestre. Le bassiste et le saxophoniste ne me disaient rien, mais le pianiste m'était familier. Roland Lavallée. Je l'avais déjà entendu ailleurs. Au moment où je l'observais, ses mains sautillaient si vite sur les touches qu'elles semblaient ne pas les toucher. Il hochait la tête en cadence. Puis la gauche traversa le clavier de long en large, pourchassée par la droite, et revint sur ses pas. Sous les tables, des dizaines de jambes tressautaient. Il aurait fait danser un cul-de-jatte.
Le barman revint avec mon verre. Il le déposa sur le bar, une serviette en papier blanc dessous.
« Le boss est là ?
- Oui, il est à son bureau.
- Merci. »
Je lui tournai le dos et examinai la foule en sirotant mon whisky-soda. Il y avait les traditionnels buveurs solitaires accoudés au bar, leurs yeux mornes rivés au fond de leur verre, oublieux de tout ce qui se passait autour d'eux. Les couples prenaient place aux tables. Toutes les femmes dans la salle avaient un cavalier, sauf trois d'entre elles. Elles étaient assises au fond, toutes pomponnées, se nourrissant de cigarettes et de Singapour Sling.
Soudain, un homme se fraya un chemin entre les tables pour les rejoindre. Il avait la démarche rapide et raide d'un homme qui veut avoir l'air circonspect, mais qui n'y arrive pas. Il ôta son feutre et se pencha sur une des filles, une créature bien en chair aux cheveux roux. La fille lui adressa un sourire professionnel, ils échangèrent quelques mots, la fille hocha la tête et se leva. Elle se dirigea vers la sortie, l'homme sur ses talons. L'homme tripotait le rebord de son feutre en regardant droit devant lui.
Je retournai à mon whisky-soda. Je ne sais pas si c'est le fait de voir tous ces couples dans la salle, mais mes pensées dérivèrent bientôt vers Kathryn. Il y avait un temps où l'on fréquentait les bars comme le Savoy. On y restait jusque tard dans la nuit, les samedis soir surtout, à boire et à écouter la musique. On ne dansait pas, ou on ne se tenait pas la main. On ne faisait qu'écouter. Le simple fait de sentir la présence de l'autre nous suffisait.
Et maintenant elle n'était plus là. La musique me parut soudain moins bonne. Je commandai un deuxième whisky-soda, même si je n'en avais pas vraiment envie.
« Vous me payez un verre ? » dit une voix derrière moi.
Je tournai la tête. La voix appartenait à une blonde aux yeux bleus. Elle était vêtue d'une robe qui laissait deviner à une extrémité une poitrine à damner un saint et dévoilait à l'autre des mollets et des chevilles un peu maigres. Et elle portait une tonne de maquillage - même les ongles de ses orteils qui pointaient au bout de ses sandales à talons hauts étaient vernis.
C'était Sylvia Dufresne.
« Je ne sais pas si je devrais.
- Allons, monsieur Coveleski, dit-elle en se glissant sur le tabouret à côté de moi. Juste un.
- Bon, O.K. Juste un. »
Elle déposa son sac à main sur le bar et demanda au barman un Bloody Mary avec un doigt de sauce Tabasco. Puis elle me regarda en souriant de toutes ses dents blanches.
« C'est un drôle de hasard de se rencontrer ici.
- En effet. Je ne me serais jamais attendu à vous trouver dans un endroit pareil.
- Je sais que je n'ai pas d'affaire ici, dit-elle en baissant la tête comme si elle avait honte.
- Qu'est-ce que vous avez dit à votre mère ?
- Que j'allais à l'Orpheum avec des amies. Je suis passée chez l'une d'elles pour me changer et me faire une beauté avant de venir ici. Si ma mère apprend que je lui ai menti, elle va être fâchée. Vous pouvez garder le secret ?
- Je peux bien faire ça. Mais votre mère va s'en apercevoir. Vous ne porterez pas les mêmes vêtements quand vous allez rentrer.
- Vous pouvez me tutoyer, vous savez. On vouvoie les gens plus vieux que soi, pas le contraire.
- Comme tu veux.
- Bien, dit Sylvia. Et ma mère ne va s'apercevoir de rien. Elle va être couchée depuis longtemps quand je vais rentrer.
- Hum ! c'est très brillant.
- Merci, dit-elle avec un sourire. Vous avez une cigarette ?
- Tu fumes ?
- Ça m'arrive, de temps en temps. »
Je lui tendis mon paquet de Grads. Coveleski, corrupteur de la jeunesse. Elle prit une cigarette et se pencha vers la flamme de mon briquet, me laissant jeter un oeil au creux de son décolleté. Puis elle me dévisagea à travers la fumée, les yeux mi-clos, tandis que je m'allumais une cigarette à mon tour.
« Vous me plaisez bien, monsieur Coveleski, déclara-t-elle.
- Ce n'est pas un verre que j'aurais dû te payer. C'est une paire de lunettes. »
Elle rit, un peu trop fort.
Le barman revint avec son Bloody Mary et mon whisky-soda. Elle déposa sa cigarette dans le cendrier sur le bar et porta son verre à ses lèvres. L'orchestre était passé à une pièce plus calme. Le bruit dans la salle avait diminué. Je profitai du changement d'atmosphère pour essayer de faire avancer mon enquête.
« J'ai eu une conversation des plus intéressantes, hier après-midi, dis-je. Avec Dan Cloutier. »
Sylvia me regarda en fronçant les sourcils.
« Dan Cloutier ?
- L'ex-chauffeur de ta grand-mère.
- Ah oui, dit-elle en échangeant son verre contre sa cigarette. De quoi avez-vous parlé ?
- Du collier de ta grand-mère.
- Donc elle vous a engagé pour le retrouver.
- Oui. Cloutier m'a raconté une histoire fort amusante, dis-je avec le sourire requis.
- C'est quoi ? C'est quoi ? dit Sylvia avec enthousiasme.
- Il m'a dit que tu l'avais attiré dans ton lit. »
J'observai sa réaction. Ses yeux s'écarquillèrent, tandis qu'elle tirait sur sa cigarette. Soit elle était bonne actrice, soit elle était vraiment choquée. Elle rejeta la fumée par ses narines en tapotant sa cigarette au-dessus du cendrier.
« Il vous a dit ça ? demanda-t-elle.
- Pas tout à fait. Il a ajouté certains détails, mais je vais te les épargner. »
Elle poussa un petit rire sarcastique.
« C'est plutôt moi qui aurais dû vous raconter cette histoire-là, monsieur Coveleski. En inversant les rôles.
- Il t'a fait des avances ?
- Plus que ça. Un après-midi, j'étais assise dans la balançoire, dans la cour de ma grand-mère. Il est venu me voir. Il a passé un bras autour de mes épaules et il m'a dit qu'il voulait juste un petit bec. Il avait bu, son haleine puait l'alcool. Il a essayé de glisser la main sous mon chandail.
- Qu'est-ce que tu as fait ?
- Je lui avais dit que je crierais à tue-tête s'il n'arrêtait pas. Il n'arrêtait pas, j'ai crié et Bertaud, le cuisinier, est arrivé en courant. Cloutier s'est levé et il a quitté la terrasse en titubant, à moitié soûl. Je suis contente que ma grand-mère l'ait renvoyé. Je n'ai jamais été à l'aise avec lui. »
Sylvia sirota son Bloody Mary. Ça me rappela que je n'avais pas touché à mon verre. Je le portai à mes lèvres. Lequel des deux avait séduit l'autre ? Malgré ce que Sylvia m'avait raconté, elle en rajoutait pour me convaincre qu'elle disait vrai. Sa main se posa sur mon bras et le caressa doucement.
« Ne parlons plus de ça, monsieur Coveleski. Ça vous dirait d'être mon cavalier pour la soirée ? On pourrait aller chez Maurice manger et danser. J'ai des fourmis dans les jambes ! »
Je regardai sa petite bouche rouge et ses seins et ses hanches moulées dans sa robe. Elle était alléchante, pas de doute là-dessus. Mais je trouvais un peu navrant qu'une fille de son âge s'accoutre comme elle s'était accoutrée et sorte dans les boîtes de nuit. Et en plus, j'avais du travail.
« Non merci. Je suis ici pour affaires. »
J'écrasai ma cigarette et sortis de ma poche deux billets de un dollar, que je glissai sous mon verre.
« Dommage, soupira théâtralement Sylvia.
- Une autre fois, peut-être.
- Je l'espère. Merci pour le Bloody Mary, monsieur Coveleski.
- De rien. »
Je me faufilai entre les tables jusqu'au fond de la salle. Un escalier branlant menait au premier étage. Je le gravis et traversai le couloir sombre qu'il y avait au sommet. Les sons de l'orchestre n'arrivaient plus qu'atténués. Je cognai à la porte au bout du couloir.

***

« Entrez, entrez », dit une voix lasse.
J'entrai et fermai la porte derrière moi. La pièce était à peine plus grande qu'une penderie. Le mobilier se réduisait à deux classeurs, un bureau et une carpette miteuse. Il n'y avait qu'une fenêtre, sans rideau. Elle donnait sur le mur en brique de l'immeuble voisin, de l'autre côté de la ruelle.
L'homme assis derrière le bureau faisait comme si je n'étais pas là. Il avait le nez plongé dans de la paperasse. La fumée d'un cigare qui brûlait dans le cendrier près de son coude s'élevait paresseusement vers le plafond.
« Salut, Nick », dis-je.
Il leva la tête puis, me reconnaissant, la rebaissa.
« Tiens, tiens, tiens. Si ce n'est pas mon vieil ami Coveleski, le détective de la police.
- Détective tout court. Je travaille à mon compte, maintenant.
- Ah. Tant mieux pour toi. »
Des photos des musiciens ayant déjà joué au Savoy s'alignaient sur un des murs. Je les examinai, comme si elles m'intéressaient. Je reconnus plusieurs des visages, mais sans pouvoir mettre un nom dessus.
Rien ne se passa pendant un moment. Puis mon silence agaça Nick et je le sentis bouger derrière moi.
« Qu'est-ce que tu veux ?
- J'ai vu en bas que les affaires allaient bien, dis-je en continuant d'examiner les photos. Félicitations.
- Merci. La compétition est dure.
- Engager Roland Lavallée est un bon moyen de garder l'avance sur les concurrents.
- Oui. Il remplit la salle depuis une semaine, dit Nick.
- C'est le meilleur pianiste en ville.
- Je suis d'accord avec toi. Mais dis-moi, tu n'es pas venu ici pour me parler de musique »
Je me retournai et lui fis mon plus beau sourire. Son visage resta impassible. Il n'avait pas changé depuis notre dernière rencontre, deux ans auparavant. Visage rondouillet, cheveux frisés luisant de pommade, yeux de chien battu. Une moustache aussi large qu'un cheveu s'étendait d'un coin à l'autre de sa petite bouche délicate. Ça, c'était nouveau. Il avait l'air autant à sa place dans ce bureau qu'un missionnaire dans une tribu de cannibales.
« J'ai pensé à toi aujourd'hui, Nick.
- Tu m'en diras tant.
- Je songeais au passé, comme ça, sans raison, et le nom de Nick Tremblay m'est venu à l'esprit.
- Pas possible.
- C'est vrai. Je me suis demandé pourquoi je t'avais arrêté et j'ai eu beau chercher, puis chercher...
- Tu sais très bien pourquoi, coupa Nick.
- Non, j'ai oublié. Tu peux me rafraîchir la mémoire ? »
Il ne me croyait pas une seconde - avec raison -, mais il décida de jouer le jeu. Il tendit la main droite vers le cigare, en tira une bouffée et le déposa dans le cendrier.
« Je faisais partie d'un gang. On volait des objets d'assez grande valeur et on les refilait à des prêteurs sur gage, qui ne se doutaient de rien, évidemment. On prêtait l'argent à du monde qui en avait de besoin, à des taux d'intérêt énormes. Si la police retraçait le bijou ou la vaisselle en argent, c'était le prêteur sur gages qui se retrouvait dans le trouble, pas nous autres. »
Je m'assis près de lui, sur le coin du bureau.
« Simple mais ingénieux.
- Mouais, merci, marmonna-t-il.
- Vous demandiez l'argent directement à vos victimes, des fois ?
- C'est arrivé. Tout marchait comme sur des roulettes jusqu'à ce qu'un de tes hommes infiltre le gang et nous tende un piège.
- Tu savais que ça ne pouvait pas durer. Dis-moi, tu vois encore tes petits camarades ? »
Nick fit signe que non. Il tira une autre bouffée du cigare et posa sa main droite près du bord du bureau.
« Hum ! dommage.
- Pourquoi ?
- Eh bien, tu vois, Nick, une vieille dame m'a engagé pour retrouver un collier qui lui a été volé, et les indices sont plutôt rares. Ça pourrait être une job de professionnels. Je me suis dit que tu pourrais parler du collier à ton cercle d'amis. L'un d'eux est peut-être au courant, on ne sait jamais.
- Désolé, mais je ne fais plus affaires avec ces gens-là. Depuis que tu as démantelé le gang, j'observe la loi.
- C'est vrai ?
- J'ai fait six mois de prison - les six mois les plus tough de ma vie. Je ne veux pas revivre ça. »
Un très joli discours. Mais il oubliait un petit détail.
« Et les trois prostituées, en bas ? Elles font partie du spectacle, elles aussi ? »
Nick esquissa un sourire, détourna la tête.
« Qu'est-ce qu'il y a de drôle ?
- Je n'aime pas la tournure que prend notre conversation. Ça pue le chantage à plein nez.
- Ça ressemble à un aveu, ça.
- Je n'avoue rien. Je ne sais pas de quoi tu parles.
- Mais si, voyons. Les trois filles toutes pomponnées - j'ai vu un gars partir avec l'une d'elles.
- Peut-être qu'ils se connaissaient et s'étaient donné rendez-vous », dit innocemment Nick.
Je ris. Elle était bonne, celle-là.
« Voyons, Nick, voyons. Ça marche comment, ton petit système ? Elles travaillent pour toi ? Ou pour un pimp et vous partagez l'argent moitié-moitié ? »
On se fixa un moment sans rien dire. Il était cuit et il le savait. Puis sa main droite glissa vers le bord du bureau. Je dégainai le cigare du cendrier et l'écrasai contre le revers de sa main, dans la forêt de poils qui poussait là. Nick poussa un cri et porta le revers de la main à sa bouche et suça la brûlure.
« Tu n'as pas une très haute estime de moi, hein Nick ? grognai-je. Qu'est-ce que tu caches sous ton bureau ? Une sonnette pour avertir ton fier-à-bras, c'est ça ? »
Il hocha la tête. Ses yeux lançaient des éclairs.
« La police aimerait bien savoir, pour les trois prostituées. Ce sont des prostituées, ne joue pas au plus fin. Tu retournerais sûrement en prison si quelqu'un leur en parlait. Et tu ne veux pas retourner en prison, pas vrai ?
- Non, je ne veux pas y retourner.
- Bon. Regarde bien ce qu'on va faire, toi et moi. Tu vas gentiment me rendre le petit service que je t'ai demandé tout à l'heure, et moi, je ne dirai rien à la police de ce qui se passe ici. Qu'est-ce que tu en penses, Nick ? Marché conclu ?
- Est-ce que j'ai le choix ? dit Nick, sarcastique.
- Tu as tout compris. Le collier est fait d'une chaînette et d'un coeur. Ils sont tous les deux en or. Des diamants ornent le coeur. C'est un bijou qui vaut pas mal cher. O.K. ?
- Mouais, O.K »
Je me levai.
« Tu n'avais pas besoin de faire ça, dit Nick.
- Tu avais juste à coopérer au lieu de jouer au plus fin. »
Je sortis une de mes cartes - je l'avais apportée expressément pour ça - et la déposai devant lui.
« Tu peux me joindre à ce numéro-là. Et grouille-toi, je ne suis pas un gars très patient. »
Il hocha la tête en évitant mon regard. Je quittai son bureau et traversai le couloir jusqu'à l'escalier en pensant à ma performance de dur à cuire. Elle aurait mérité un Oscar...

© 2000 Éditions Alire & Maxime Houde


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