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Les Voyageurs malgré eux

de

Élisabeth Vonarburg

 

 

(Chapitre 2, p. 28-35)

À l'orée de la rue Vauquelin, le Collège français de Montréal-Enclave (c'était le nom gravé en lettres romaines sur le fronton de pierre au-dessus de l'entrée, "Enclave" en moins), était un de ces édifices géométriques bâtis à la gloire du fonctionnalisme, courants en France pendant la Reconstruction et qui avaient continué d'être de rigueur jusqu'à la fin des années 70 dans l'Enclave traditionnellement décalée d'une dizaine d'années par rapport à ce que certains de ses plus vieux habitants appelaient encore "la Métropole". Pourquoi, à l'époque, n'avait-on pas plutôt rénové et adapté l'Hôtel Vauquelin qui se trouvait juste de l'autre côté de la rue, superbe quoique vieillissante demeure des descendants du marquis déménagés sur l'île Sainte-Hélène ? Mais non, on avait voulu faire moderne et on avait condamné tout le monde à cette boîte de béton aseptisé, aux éclairages trop blancs et aux interminables couloirs. Quelquefois, dans celui qui menait à sa salle, Catherine se disait qu'il n'y avait guère de différence entre l'architecture du Collège et celle d'un poulailler industriel - sans doute parce que la conception qu'on y avait en général de l'éducation n'était pas sans rapport avec le sort réservé aux malheureuses volailles. Certainement, quand sonnait la cloche de fin de période, les étudiants se précipitaient dans les couloirs avec toute l'énergie et le volume sonore de gallinacés subitement libérés d'un destin pire que la mort !
Elle en aurait bien fait autant quelquefois, mais elle connaissait trop bien les limites de la tolérance administrative, sans parler de celle de ses étudiants. Agaçant, évidemment, avec son passé, j'ai-fait-Mai-76-en-France-moi-jeunes-gens, de se retrouver en classe dans le rôle de l'adulte obtuse contre laquelle tel jeune mâle ou, plus rare, telle adolescente rebelle décidaient soudain de s'affirmer, mais elle en avait l'habitude à présent. Ne pas leur faire le coup de la compréhension complice, subir, louvoyer tactique, et dans les meilleurs des cas, quand ils veulent parler, leur laisser sentir qu'ils le peuvent. Et se répéter avec un sourire intérieur son mantra : "Ça leur passera avant que ça ne me reprenne". Ça se passait bien, d'une année à l'autre, une fois épuisées les blagues inévitables sur son accent français, "Vous n'êtes pas d'ici, vous", administrées avec une lassante régularité par chaque nouvelle génération d'étudiants, et qui masquaient en général un réflexe de respect quasiment génétique de certains Québécois (comme s'obstinaient à s'appeler les gens de l'Enclave) envers les Français-de-France. Elle en était bien agacée, au début. Et puis, elle était navrée de ce qui était masqué là en réalité, le mépris secret et angoissé qu'avaient tant de francophones canadiens pour leur parler, leur accent, leur "patois", comme disaient certains ; cette difficulté chez eux à admettre que différence ne fût pas synonyme d'infériorité pour ceux qui étaient différents...
En bas du grand escalier, elle hésita : la cafétéria ? Si jamais Marchand lui mettait le grappin dessus... Et puis cette grande salle bruyante... Le mercredi matin, après trois heures consécutives de cours, elle avait plutôt envie de tranquillité. Elle sortit du Collège. Quantité de petits restaurants s'égrenaient le long de Notre-Dame Ouest, entre Vauquelin et Sainte-Jeanne. Il y en aurait bien au moins un avec une table libre, même s'il était midi passé.
Mais Le Lapin Blanc était plein, comme Chez Sophie et Le Troquet. Il y avait bien Le Domino et La Traverse, mais c'étaient des cafétérias : même si on y mangeait bien mieux, tant qu'à faire, autant aller à celle du Collège !
Avec le soleil à son zénith, et le vent montant du fleuve heureusement limité à une brise légère, la température était supportable. Pourquoi ne pas pousser un peu plus loin ? Elle n'avait pas tellement faim, de toute façon - à la pause, elle avait mangé avec toute la classe du sucre à la crème de Noël apporté par une des filles (ah, ce tropisme nourricier des filles !). Et tiens, pourquoi ne pas essayer de retrouver les ruines aux chats ? C'était dans cette direction, après Saint-Laurent. Sûrement pas très loin, un ou deux blocs peut-être. Avant l'église Notre-Dame ? Après ? Elle ne se rappelait pas avoir passé l'église. Mais elle n'y avait pas prêté attention, voilà tout. Saint-François-Xavier, Sainte-Jeanne... Si loin ? Elle s'arrêta, déconcertée, regarda sa montre. Une heure moins le quart ! Il ne faudrait pas que ce soit beaucoup plus loin. Elle n'avait vraiment pas eu l'impression de marcher aussi longtemps, le matin.
Un camion de livraison était arrêté le long du trottoir, avec un homme en parka brune appuyé contre un poteau de lampadaire, en train de fumer. Elle s'arrêta près de lui, et l'homme se redressa en écrasant sa cigarette par terre. « Excusez-moi, je cherche les ruines, c'est encore loin ? »
L'homme fronça les sourcils : « Les ruines ? Y a pas de ruines par icitte, que je sache.
- Ou des fouilles ? Un terrain vague, avec des morceaux de grilles ? » Elle hésita à ajouter "et des chats", l'homme la regardait déjà d'un air assez perplexe. Il secoua la tête avec autorité, tout en fouillant dans sa veste pour sortir son paquet de cigarettes.
« Ah non, jamais vu ça par icitte. »
Est-ce qu'il voulait la mener en bateau ? La prenait-il pour une touriste ? Mais non, sa surprise semblait sincère. Les gars qui déchargeaient le camion sortirent de l'entrée de l'immeuble, il les interpella : « Louis, y a-tu des ruines dans le coin ? »
Louis, un petit râblé rougeaud, haussa les sourcils, « Bé non », et, se tournant vers Catherine : « On vous a dit qu'y en avait ?
- Non, je les ai vues ce matin même, j'y étais... »
Le visage de l'homme s'épanouit soudain : « Ah, ben, pas de problème, c'est une vision, alors. » Il redevint sérieux, l'air un peu déconcerté. « Des ruines, vous dites ? »
Catherine était encore à digérer « vision ». Ce fut le conducteur du camion qui répondit : « Des ruines ou des fouilles, un terrain vague avec des grilles, elle disait.
- Sûrement une vision », opina le nommé Louis. Il renifla, se passa une manche sous le nez. « Jamais entendu parler d'une comme ça jusqu'à aujourd'hui, en tout cas. »
Ils se moquaient vraiment d'elle ! Mais non, elle n'allait pas se mettre en colère, ce serait trop bête. Et puis, ils jouaient trop bien la comédie. Autant entrer dans le jeu, ils finiraient bien par lui donner le renseignement désiré. Elle sourit d'un air entendu : « Une vision, hein ? C'est quoi le genre de vision, alors, d'habitude, dans le coin ?
- Vous êtes pas d'ici, vous », dit Louis, mais sans l'intonation goguenarde à laquelle elle se serait attendue. Ah non, on n'allait pas partir là-dedans !
« J'enseigne au Collège, mais j'habite sur Montcalm. »
J'enseigne au Collège, les mots magiques firent leur effet : Catherine sentit un changement d'attitude chez les trois hommes, bon, ils allaient peut-être lui dire ce qu'elle voulait, maintenant ?
« Alors, ces ruines ?
- Jamais entendu parler de ruines, dit Louis, vraiment sincère. Je sais pas trop comment ça fonctionne, ces visions, j'en ai jamais eu. En tout cas, il paraît qu'y a une espèce de promenade avec des grands arbres. C'est plutôt sur le Quai Saint-Paul. Et puis plus haut, vers l'église Notre-Dame, une espèce de parc avec plein de statues. C'est les visions qu'on a par icitte, le plus souvent. Mais des ruines, non, j'en ai jamais entendu parler. »
Catherine l'écoutait, médusée. Une vision ! Bien sûr, elle avait eu une vision ! Comment avait-elle pu oublier... Elle avait vraiment cru que les gars lui faisaient une blague, comme si elle n'avait jamais en-tendu parler des visions ! Il y a décidément quelque chose qui ne tourne pas rond chez toi, ma fille, il va falloir aviser !
Le troisième homme, un costaud à casquette carreautée, bâti comme un tonneau, vint se mêler à la conversation en se réchauffant les mains dans ses aisselles. « Une vision ? Ça ressemblait à quoi ? »
Catherine essaya de décrire le terrain vague, les ruines... moyenâgeuses, voilà, ou même vaguement romaines, les entrées de souterrain, les chats, et surtout cette chatte blanche, incroyablement réelle... Elle se rendit compte que les trois hommes l'écoutaient maintenant avec une sorte d'embarras et se tut, un peu déconcertée.
« Je ne sais pas trop comment ça marche, répéta le nommé Louis en détournant les yeux. Si vous habitez pas ici, peut-être que c'est normal, et puis, une Française... vous êtes de France, hé ? »
Elle acquiesça, de nouveau perdue. Quoi, "normal" ? Toutes les visions étaient normales, non ? Ils durent voir son incompréhension car le conducteur du camion retira sa cigarette de sa bouche et se pencha vers elle pour dire, d'un ton paternel : « Je serais vous, j'en causerais pas à n'importe qui. Ils aiment pas trop ça, vous savez.
- Hé, Louis, glapit une voix féminine du fin fond de l'immeuble, ça va-tu prendre toute la journée ? »
Louis renifla une fois de plus, marmonna une excuse ou une salutation à Catherine, puis beugla un « ça vient » tonitruant. Le costaud à casquette toucha son couvre-chef d'un doigt, « M'ame », et s'engouffra avec Louis dans le camion.
Catherine repartit en essayant de ne pas fuir. Les visions variaient selon les quartiers ? Il y avait des visions normales et d'autres pas ? Elle ne se rappelait pas l'avoir jamais entendu mentionner. Elle avait oublié qu'il était tout à fait courant de voir des choses qui n'existaient pas - ou pas longtemps (elle sentait encore sous ses doigts la fourrure de la chatte blanche). Ou y en a-t-il deux sortes ? "Ils aiment pas trop ça", qui, "ils", pourquoi ils n'aiment pas trop ?
Un couinement de freins la fit sursauter, elle se trouvait en plein milieu d'une rue, la lumière était verte, un chauffeur de taxibus courroucé la foudroyait du regard. Avec une mimique d'excuse, elle se dépêcha de rejoindre le trottoir, se força à s'immobiliser, haletante. Qu'est-ce qui m'arrive ? Cette absence, ce matin, et maintenant ces trous de mémoire... L'épisode du matin pouvait être lié à la vision, mais des visions accompagnées de vertiges, elle ne se souvenait pas d'en avoir jamais entendu parler non plus.
Sauf que sa mémoire n'était pas exactement fiable aujourd'hui.
Elle se remit en route d'un pas décidé. Au premier téléphone rencontré, au coin de Saint-Laurent, elle s'arrêta, appela la clinique et prit rendez-vous. Lundi prochain, midi et quart ? Très bien, parfait, elle y serait.
Elle repartit en direction du Collège, vaguement amusée : le rituel avait joué son rôle rassurant, ce contact avec La Médecine, même à distance. Ce n'était peut-être pas grand-chose. Elle était fatiguée, tout simplement, voilà. Son corps essayait de le lui dire. Elle n'avait pas pris le temps de se reposer depuis la rentrée de septembre. Le travail au Collège, la mise sur pied du nouveau programme de troisième année, de l'atelier, les bagarres incessantes avec Marchand et toute sa clique de vieux bonzes défroqués... Fatigue physique, mentale. Heureusement, les vacances de fin d'année approchaient. Elle verrait bien ce que lui dirait Sarah, lundi. En tout cas, demain, détente. Le Jardin Botanique le matin, et l'après-midi n'importe quoi, magasiner, aller au cinéma. Passer une journée entière en dehors de l'Enclave, tiens. Dans l'autre Montréal...

© 2009 Éditions Alire & Élisabeth Vonarburg


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