Chapitre 1, p. 7-25
Ned n'était pas impressionné. Pour ce qu'il
pouvait en voir, dans la lumière atténuée
qui tombait des petites fenêtres hautes, la cathédrale
Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence était un vrai bazar :
dehors, là où l'équipe de son père
était en train de tout installer pour une séance
de prises de vue préliminaires, et à l'intérieur,
où il était tout à fait seul dans la pénombre.
Il était censé trouver ça cool, d'être
là tout seul. Mélanie, la minuscule assistante
de son père, tellement organisée que c'en était
presque ridicule, lui avait donné une brochure touristique
sur la cathédrale en lui disant, avec un de ses clins
d'oeil, d'y aller avant qu'ils ne commencent à prendre
les photos numériques qui serviraient de test et précéderaient
les véritables photos destinées au livre.
Elle était gentille avec lui. Elle était tout le
temps gentille avec lui, mais Ned en était un peu agacé :
outre tout ce dont elle devait s'occuper, Mélanie, de
toute évidence, prenait mentalement des notes afin de
trouver des activités adéquates pour le fils-de-quinze-ans-qu'on-a-dans-les-pattes.
Pour le tenir à l'écart et l'empêcher d'avoir
des ennuis. Elle savait probablement où se trouvaient
à Aix les magasins de disques, les pistes de jogging et
les parcs à planches à roulettes. Elle l'avait
sans doute su avant même de prendre l'avion, elle les avait
cherchés en ligne en prenant des notes. Elle avait sûrement
déjà acheté un baladeur et de l'équipement
sur Amazon, et les avait à la villa, en attendant le bon
moment pour les lui donner, quand il aurait l'air de s'ennuyer
à fond. Elle était tout à fait sympa, et
même mignonne, mais il aurait bien voulu qu'elle ne le
considère pas comme une partie de son boulot.
Il avait pensé aller se promener dans la vieille ville,
mais il avait plutôt pris la brochure et il était
entré dans la cathédrale. C'était le premier
jour de travail, la première installation pour une prise
de vue, il aurait plus tard quantité d'occasions d'aller
explorer la ville. Ils se trouvaient pour six semaines dans le
sud de la France, son père travaillerait tout le temps.
C'était aussi simple de rester avec les autres ce matin :
il se sentait encore un peu désorienté, loin de
chez lui. Mais ça, il n'avait pas à le dire à
qui que ce soit.
Au bureau de la mairesse, à la mairie, plus loin dans
la rue, on avait été très excité
de leur présence, comme c'était prévisible.
On avait promis à Ed Marriner deux heures de solitude
ininterrompue dans la matinée, et deux autres le matin
suivant, si nécessaire, pour capturer la façade
de la cathédrale. Ce qui voulait dire que toute personne
désireuse d'entrer afin de prier pour son âme immortelle,
ou celle d'autrui, devrait attendre pendant que le fameux photographe
immortaliserait plutôt un bâtiment.
Tandis que Greg et Steve déchargeaient la camionnette,
il y avait eu une discussion, amorcée par l'officiel de
la ville qu'on leur avait adjoint : on pourrait monter dans
des échelles pour ôter un câble qui courait
en diagonale devant la cathédrale jusqu'à l'édifice
de l'université, de l'autre côté. Le père
de Ned avait décidé qu'on pourrait éliminer
le câble numériquement, si nécessaire, et
les étudiants ne seraient donc pas privés de lumière
dans leurs salles de cours, finalement.
C'est sympa de notre part, s'était dit Ned.
Tout en marchant de long en large, son père avait commencé
à prendre des décisions laconiques, comme toujours
lorsqu'il se trouvait enfin sur place après la longue
élaboration d'un projet. Ned l'avait déjà
vu ainsi.
Barrett Reinhardt, le directeur artistique de l'éditeur,
avait séjourné deux mois plus tôt en Provence
afin de préparer une liste de sites possibles, et il avait
envoyé des JPGs à Montréal, mais le père
de Ned préférait toujours réagir à
ce qu'il voyait lui-même lorsqu'il arrivait dans un endroit
qu'il photographiait.
Il avait désigné un balcon, au deuxième
étage de l'université, juste au-dessus de la place,
en face de la cathédrale, et il avait décidé
qu'il photographierait avec les appareils numériques depuis
le sol, pour composer ensuite un panoramique sur ordinateur ;
mais il voulait se rendre sur ce balcon et utiliser de la pellicule
format large depuis là-haut.
Mélanie, qui le suivait avec son classeur, avait griffonné
des notes, avec des crayons-feutres de couleurs différentes.
Ned savait que son père sélectionnerait ses photos
plus tard, quand il verrait ce qu'ils auraient. Le défi
consisterait sans doute à capturer la haute tour du clocher
et toute la largeur de l'édifice dans une même prise.
Steve était entré dans l'université avec
le type du bureau du maire, pour voir si on pouvait avoir accès
au balcon.
Une foule s'était assemblée pour observer les préparatifs.
Greg, dans un français adéquat et avec le sourire,
s'assurait que les spectateurs restaient autour de la place,
en dehors des prises de vue. Un policier était venu l'assister.
Ned avait observé le tout, un peu morose. Son français
était meilleur que celui des autres, mais il n'avait pas
vraiment eu envie d'aider. Il s'était éloigné
à ce moment-là, pour entrer dans la cathédrale.
Il ne savait pas bien pourquoi il était de si mauvaise
humeur. À première vue, il aurait vraiment dû
être OK avec tout ça : l'école finie
avec presque deux mois d'avance, pas d'examens (il avait quand
même trois travaux à rédiger et à
rendre en juillet, une fois de retour), un séjour dans
une villa pourvue d'une piscine pendant que son père et
les autres travaillaient...
Sous les hautes voûtes sombres de la cathédrale,
il ôta brusquement les écouteurs de son iPod et
arrêta l'appareil. Écouter "Houses of the Holy"
ici n'était pas tout à fait aussi malin qu'il l'aurait
pensé. Il se sentait idiot, et même un peu nerveux,
tout seul dans un endroit aussi vaste, avec toutes ces ombres,
incapable d'entendre ce qui se passait éventuellement
autour de lui. Il pouvait imaginer les gros titres : Étudiant
canadien poignardé par un prêtre ennemi de Led Zeppelin.
Ça l'amusa un peu. Il enverrait plus tard la blague aux
copains, à la maison. Il s'assit sur un banc, à
mi-chemin de l'allée centrale et, après avoir allongé
les jambes, il jeta un coup d'oeil à la brochure de Mélanie.
La photo en couverture était prise depuis un cloître.
Au premier plan, une arche, un arbre au soleil, le beffroi derrière,
en silhouette sur un ciel vraiment bleu. C'était joli
comme une carte postale. Ça se retrouvait probablement
sur une carte postale.
Son père ne prendrait jamais une telle photo, même
en un million d'années. Pas de cette cathédrale.
Edward Marriner en avait parlé la veille, tandis qu'ils
regardaient leur premier coucher de soleil depuis la terrasse.
Ned ouvrit la brochure. Il y avait un plan au tout début.
La lumière était faible, mais il avait de bons
yeux. À ce qu'il pouvait en juger, selon les notices explicatives
sur la page de gauche, cet édifice avait été
bâti en une dizaine d'étapes pendant bien trop de
siècles par bien trop de gens qui se foutaient bien trop
de ce qu'on avait fait avant eux. Un vrai bazar.
Mais c'était justement ça, avait expliqué
son père. La façade qu'ils se préparaient
à photographier était coincée par les rues
et les places d'Aix. Elle en faisait partie, elle était
mêlée à la vie de la cité, elle ne
se trouvait pas en retrait pour être admirée, comme
la plupart des cathédrales. Cette façade présentait
trois styles d'architecture et trois tons de pierres qui ne s'accordaient
absolument pas les uns avec les autres.
C'était ce qu'il aimait, avait dit son père.
Rappelez-vous pourquoi on fait cette prise de vue, avait-il averti
tout le monde tandis qu'ils sortaient de la camionnette pour
commencer à la décharger. Les façades parfaites
de cathédrale, comme Notre-Dame de Paris ou Chartres,
ont été photographiées par tous les touristes
qui les ont vues. Celle-ci est différente, un défi.
Et d'abord, on ne pouvait pas trop reculer, ou on passerait à
travers une fenêtre de salle de cours et on ruinerait un
cours magistral sur la grandeur éternelle de la France.
Greg avait ri. Lécheur, avait pensé Ned, et il
avait pris ses écouteurs.
C'était là que Mélanie avait pêché
la brochure dans son fourre-tout noir. Le sac était presque
aussi gros qu'elle. La blague habituelle, c'était qu'on
pouvait trouver la moitié des objets perdus du monde dans
le sac de Mélanie, et qu'elle avait une bonne idée
de l'endroit où se trouvait l'autre moitié.
Dans la solitude de la cathédrale, Ned continua d'examiner
le plan. Il leva les yeux. Là où il était
assis, ça s'appelait une nef, pas une aile. Je le savais,
se dit-il en imitant intérieurement l'intonation affectée
de Ken Lowery, en classe de sciences.
D'après la brochure, la nef avait été terminée
en 1513, mais la partie qui se trouvait juste derrière
lui était plus vieille de quatre cents ans, et l'autel,
devant, était "gothique" - de quand ça
datait, il l'ignorait. La petite chapelle, à l'arrière,
avait été édifiée à peu près
au même moment que la nef où il était
assis. Si on regardait à gauche ou à droite, les
dates étaient encore plus bordéliques.
Il se leva pour marcher de nouveau. Ça donnait un peu
la chair de poule d'être seul là-dedans, en fait.
Ses pas étaient silencieux, dans ses Nike. Il s'approcha
d'une porte de côté, avec deux gros vieux cadenas
en fer et un neuf en cuivre. Une pancarte disait qu'elle menait
au cloître et indiquait les heures de visite. Les cadenas
de fer noirci ne fonctionnaient plus, le nouveau était
fermé. Évidemment. On ne pouvait pas sortir. Ç'aurait
été cool, être assis dans le cloître
en écoutant de la musique. Pas de musique religieuse sur
son iPod, Dieu merci, mais U2 aurait fait pareil.
Le cloître, l'informa le plan de Mélanie, était
vraiment ancien, datant des années 1100. Comme l'aile
adjacente où il se tenait à présent. Mais
la chapelle, à l'autre extrémité, datait
du XVIIIe siècle, l'ajout le plus récent. C'était
presque risible. On pourrait flanquer un Starbucks là-dedans
et ça irait aussi bien. La chapelle de saint Café.
Il se dirigea vers la chapelle par les marches de l'autel. Pas
grand-chose à voir. De grosses chandelles blanches complètement
finies, d'autres en train de finir. On ne laissait pas entrer
les gens, ce matin : Edward Marriner était au boulot
sur le parvis.
Ned repassa devant l'autel pour se rendre de l'autre côté.
Cette aile-là datait de 1695, lui dit le plan. Il s'arrêta
pour se repérer. Ce devait être le côté
nord, le cloître était au sud, son père photographiait
la façade à l'ouest. Sans raison, il se sentit
mieux de l'avoir établi.
C'était une nef moins longue, avec un mur à mi-chemin.
Ned se retrouva dans la section principale, les yeux levés
vers les vitraux. Il s'assit sur un autre banc près de
la dernière chapelle adjacente, non loin du clocher. La
chapelle Sainte-Catherine, déclarait la brochure. L'ancienne
chapelle de l'université.
Ned imagina des étudiants qui se hâtaient pour aller
à confesse, cinq cents ans plus tôt, puis qui retraversaient
la rue pour se rendre à leurs cours. Comment on s'habillait
à l'école, en ce temps-là ? Il remit
ses écouteurs et sélectionna Pearl Jam.
Il était dans le Midi. Eh bien, excusez-moi si je ne fais
pas des galipettes ! Son père allait photographier
comme un dingue (sa propre expression) jusqu'au milieu de juin.
Les photos étaient destinées à un gros contrat,
un livre à paraître au prochain Noël. Edward
Marriner : Images de Provence, avec un texte d'Oliver
Lee. Lee habitait à Londres, mais il avait vécu
ici trente ans, pendant lesquels il avait écrit (informations
de Mélanie) six romans, incluant des livres qui avaient
gagné des prix. Une star anglaise de l'édition,
une star canadienne de la photo, une star du paysage français.
Un gros bouquin, un important contrat.
La mère de Ned était au Soudan.
On rapportait encore de graves combats au nord du Darfour. Elle
se trouvait presque sûrement là, se dit-il, adossé
dans le banc, les yeux fermés, essayant de se laisser
envelopper par la musique. De la musique irritée. Du grunge.
Après Pearl Jam, le hasard fit jouer Alanis Morissette.
Ils s'étaient entendus, sa mère leur téléphonerait
tous les deux soirs. Ça allait sûrement la garder
en sécurité, se dit Ned avec amertume.
On était censé reconnaître et respecter Médecins
sans frontières partout, mais on ne le faisait pas toujours,
plus maintenant. Le monde avait changé. Des endroits comme
l'Iraq l'avaient bien prouvé, et le Soudan, ce n'était
vraiment pas malin d'y être en ce moment.
Il ôta de nouveau ses écouteurs. Alanis se plaignait
drôlement beaucoup, pour une fille de la vallée
d'Ottawa qui avait indubitablement réussi.
« Des chants grégoriens ? » demanda quelqu'un.
Ned sursauta en glissant de côté sur le banc et
tourna vivement la tête : « Bon sang...
- Excuse-moi ! Je t'ai fait peur ?
- Merde, oui ! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que tu crois ? »
Il se leva. C'était une fille.
Elle eut l'air désolé pendant une seconde, puis
elle sourit en croisant les mains devant elle. « Qu'avez-vous
à craindre en ce saint lieu, mon enfant ? Quel péché
pèse lourdement sur votre coeur ?
- Je penserai bien à quelque chose », dit-il.
Elle éclata de rire.
Elle semblait avoir le même âge que lui. Un t-shirt
noir, un jeans, des Doc Martens, un petit sac à dos vert.
Grande, mince, des taches de rousseur. L'accent américain.
Des cheveux cendrés aux épaules.
« Un meurtre ? T. S. Eliot a écrit une pièce
là-dessus », dit-elle.
Ned fit une grimace. Eurk. Ce genre de fille-là. « Je
sais. Meurtre dans la cathédrale. On est censé
l'étudier l'an prochain. »
Encore le sourire. « C'est ma façon d'être
une geek, qu'est-ce que je peux dire ? Ce n'est pas
stupéfiant, ici ?
- Tu trouves ? Moi, je trouve que c'est un bazar.
- Mais c'est ça qui est super cool ! On fait vingt
pas, et c'est cinq cents ans. Tu as vu le baptistère ?
Ça dégouline d'histoire, ici. »
Ned tendit une main, paume ouverte, en levant les yeux, comme
pour vérifier des gouttes d'eau. « Une geek,
hein ?
- Tu ne peux pas me taquiner si je l'ai déjà dit.
Trop facile.
Elle était plutôt jolie, dans le style danseuse
gringalette.
Ned haussa les épaules : « C'est quoi, le baptistère ?
- Le truc rond, près des portes d'entrée.
- Attends voir. » Quelque chose l'avait frappé.
« Comment tu es entrée ? C'est fermé
pour deux heures.
- J'ai vu. Il y a quelqu'un dehors qui prend des photos. Sûrement
pour une brochure touristique.
- Non. » Il hésita. « C'est mon père.
Pour un livre.
- Vraiment ? Qui c'est ?
- Tu ne le connaîtrais pas. Edward Marriner. »
Elle en resta bouche bée, littéralement. Ned éprouva
le mélange familier de plaisir et d'embarras.
« Tu te fous de moi ? dit-elle d'une voix étranglée.
Montagnes et Dieux ? Je connais ce livre. Nous l'avons
à la maison !
- Bon, cool. Et ça me gagne quoi ? »
Elle lui jeta un regard soudain intimidé. Il ne savait
trop pourquoi il avait parlé ainsi. Il n'était
pas comme ça. Ken et Barry parlaient ainsi aux filles,
mais pas lui, habituellement. Il se racla la gorge.
« Ça te gagne une conférence sur le
baptistère, dit-elle, si tu peux le supporter. Je suis
Kate. Pas Katie avec un e, pas Kathy avec un y. »
Il hocha la tête. « Ned. Pas Seymour, pas Abdul. »
Après une hésitation, elle se mit à rire
de nouveau. « Bon, d'accord, j'ai mérité.
Mais je déteste les surnoms.
- Kate est un surnom.
- Ouais, mais c'est moi qui l'ai choisi. Ça fait une différence.
- Je suppose. Tu ne m'as pas répondu. Comment tu es entrée ?
- Porte de côté. » Elle la désigna
d'un geste. « Personne ne surveille par là.
À travers le cloître. Tu l'as déjà
visité ? »
Ned battit des paupières. Mais par la suite, il ne put
dire s'il avait eu une prémonition. Il était en
pleine confusion, voilà tout.
« La porte menant au cloître est fermée. J'y
étais il y a quinze minutes.
- Non. Ouverte. La porte qui est loin dans la rue, et celle qui
mène ici. Je viens de passer par là. Viens voir.
Le cloître est très joli. »
C'est ici que leur histoire commence. Parce qu'ils ne se rendirent
pas dans le cloître. Pas tout de suite.
En traversant, ils entendirent un son : du métal
sur du métal. Un choc, un grincement sonore, un autre
choc.
« Que diable... ? » murmura Ned en s'immobilisant
sur place. Il ne savait pas bien pourquoi, mais il avait parlé
à voix basse.
Kate en fit autant. « C'est le baptistère, murmura-t-elle.
Par là. » Elle tendait un doigt. « Sans
doute un des prêtres, ou peut-être un concierge. »
Un autre grincement.
« Je ne crois pas », dit Ned.
Dans tous les cas, il aurait été plus sage pour
lui d'ignorer ce bruit, d'aller voir le joli cloître, de
sortir par là ensuite dans les rues matinales d'Aix. Aller
acheter un croissant, boire un Coke quelque part avec une fille
appelée Kate.
Mais sa mère était au Soudan, envolée très
loin d'eux, encore une fois, au coeur d'un pays follement dangereux.
Ce fut le courage qui poussa Ned - et autre chose, mais il ne
le savait pas encore.
Il se dirigea sans bruit vers le baptistère et jeta un
coup d'oeil sur les trois marches qui menaient dans cet espace
rond et faiblement éclairé. Il était passé
à côté sans le voir en entrant, comprit-il.
Huit hauts piliers formaient un cercle plus petit à l'intérieur,
avec un dôme loin au-dessus, qui laissait passer plus de
lumière que le reste.
« C'est la partie la plus ancienne, murmura la fille près
de lui. Et de loin, puisqu'elle date du IVe siècle. »
Il allait lui demander comment elle connaissait autant de faits
idiots quand il vit une grille qui avait été soulevée
d'un trou dans le sol de pierre.
Il vit ensuite la tête et les épaules d'un homme
apparaître dans l'ouverture qu'avait couverte la grille.
Et il comprit que ce n'était pas, que ce ne pouvait être
un prêtre ou un concierge, ni quiconque aurait été
à sa place à cet endroit.
L'homme leur tournait le dos. Ned leva une main, muet, pour le
désigner. Kate laissa échapper une petite exclamation
étranglée. Dans le trou, l'homme ne bougea d'abord
pas. Puis il bougea.
Avec une impression d'irréalité totale, comme s'il
était tombé par accident dans un jeu vidéo,
et non ce qu'il aurait pu considérer comme la vraie vie,
Ned le vit fouiller dans sa veste de cuir et en tirer un poignard.
Les prêtres ne portent pas de cuir, et ils n'ont pas de
poignards.
L'homme déposa le poignard sur le sol de pierre près
de lui, la lame pointée vers eux.
Mais il ne se retournait toujours pas. Ils ne pouvaient voir
son visage. Il avait des doigts longs, très longs. Il
était chauve, ou il s'était rasé la tête.
Impossible de lui donner un âge.
Il y eut un silence. Personne ne remuait. Ce serait un bon moment
pour sauvegarder la partie, pensa Ned. Et la reprendre après
que mon perso aurait été tué.
« Il n'est pas là, dit l'homme à voix basse.
J'étais certain que... Mais il joue encore avec moi. Il
aime cela. »
Ned Marriner n'avait jamais entendu personne parler sur ce ton.
Il en fut glacé, alors qu'il se tenait dans l'ombre, les
yeux tournés vers la lumière douce qui illuminait
le baptistère.
L'homme avait parlé en français. Ned parlait très
bien cette langue après neuf ans d'immersion chez lui,
à Montréal. Il se demanda si Kate avait compris,
puis se rendit compte que oui, car, absurdement, comme dans une
conversation polie - avec un poignard sur le sol de pierre -,
elle demanda, dans la même langue : « Qui
n'est pas là ? Il y a seulement une rue romaine par
en dessous, hein ? C'est ce que ça dit sur le mur. »
L'homme l'ignora complètement, comme si elle n'avait émis
aucun son important. Ned avait l'impression d'un homme de petite
taille, mais c'était difficile à dire sans savoir
la profondeur de la fosse. L'homme ne s'était toujours
pas retourné pour les regarder. C'était de toute
évidence le moment de filer. Pas un jeu vidéo.
Ned ne bougea pas.
« Partez », dit l'homme, comme s'il avait perçu
la pensée de Ned. « J'ai déjà
tué des enfants. Je ne le désire pas vraiment en
cet instant. Allez vous asseoir ailleurs. Je vais m'en aller. »
Des enfants ? Ils n'étaient pas des mômes !
Ned dit, stupidement : « On vous a vu. On pourrait le dire... »
L'homme dit, avec un amusement sec dans la voix : « Dire
quoi ? Que quelqu'un a soulevé une grille pour regarder
des pavés romains ? Hélas ! Tous les
gendarmes de France seront sur l'affaire. »
Ned avait peut-être grandi dans une famille un peu trop
intelligente, d'une certaine façon. « Non,
on pourrait dire qu'on nous a menacés avec un poignard. »
L'homme se retourna dans le trou de pierre.
Il était rasé de près, avec un visage maigre.
Des sourcils sombres, bien dessinés, un long nez droit,
une bouche mince. Le crâne chauve faisait ressortir ses
pommettes. Une cicatrice, sur une des joues, se recourbait derrière
une oreille.
L'homme les considéra un moment, là où ils
se tenaient ensemble au sommet des trois marches, avant de prendre
de nouveau la parole. Ses yeux étaient profondément
enfoncés dans leurs orbites, d'une couleur impossible
à déterminer.
« Quelques gendarmes seraient intéressés,
je vous l'accorde. » Il secoua la tête. « Mais
je m'en vais. Je ne vois aucune raison de vous tuer. Je replacerai
la grille. Aucun dommage n'a été commis. À
quoi que ce soit. Allez-vous-en. » Puis, comme ils
restaient là sans bouger, surtout sous l'effet du choc,
il prit le poignard et le fit disparaître.
Ned avala sa salive.
« Viens ! » murmura la fille nommée Kate.
Elle lui tirait le bras. Il se détourna comme elle pour
s'en aller. Puis regarda par-dessus son épaule.
« Vous étiez en train d'essayer de voler quelque
chose, en bas ? » demanda-t-il.
Sa mère se serait retournée pour demander la même
chose, de fait, par simple entêtement, parce qu'elle n'aurait
pas voulu être renvoyée ainsi, même si Ned
ne le savait pas vraiment.
Dans le baptistère, l'homme leva de nouveau les yeux vers
lui et dit tout bas, après un moment : « Non.
Pas cela. Je pensais que j'étais... ici assez tôt.
Je me trompais. Je crois que la fin du monde arrivera avant que
je le trouve jamais à temps. Ou le ciel tombera, ainsi
qu'il le dirait. »
Ned secoua la tête, comme un chien qui s'ébroue
en rentrant de sous la pluie. Ces paroles étaient si dénuées
de sens que ce n'était même pas drôle. Kate
le tirait encore par le bras, plus fort cette fois.
Il se détourna et s'éloigna avec elle, vers l'endroit
où ils s'étaient trouvés auparavant. Près
de la chapelle de sainte Catherine.
Ils s'assirent sur le même banc. Sans parler ni l'un ni
l'autre. À travers le vide retentissant de la cathédrale
obscure, ils entendirent un bruit métallique, un grincement,
un autre choc métallique. Puis plus rien. L'homme devait
être en train de repartir.
Ned jeta un coup d'oeil à l'iPod passé dans sa
ceinture. Cela semblait un objet des plus étranges à
imaginer, en cet instant précis. Un petit rectangle qui
offrait de la musique. N'importe quelle sorte de musique. Des
centaines d'heures de musique. Avec des boutons en plastique
qu'on pouvait se mettre dans les oreilles et qui bloquaient les
bruits du monde.
... la fin du monde arrivera avant que je le trouve jamais
à temps.
Ned regarda la fille. Elle se mordillait la lèvre
infé-rieure en regardant droit devant elle. Il se racla
la gorge. Il eut l'impression que c'était extrêmement
bruyant. « Eh bien, si Kate est pour Katherine, dit-il
avec un enjouement forcé, on est au bon endroit. Tu peux
prier.
- Qu'est-ce que... » Elle le regardait fixement.
Il lui montra le plan en désignant du doigt le nom de
la chapelle. Une mauvaise blague de sa part.
« Je ne suis pas catholique », dit la fille.
Il haussa les épaules. « Je doute que ça
ait une importance.
- Qu'est-ce que... qu'est-ce qu'il faisait, tu crois ? »
Elle avait paru très assurée, très directe
quand ils s'étaient rencontrés. Mais pas maintenant.
Elle semblait effrayée, ce qui était raisonnable.
Ned poussa un juron. Il ne jurait pas autant que les copains,
mais cet instant particulier semblait l'exiger. « Je
n'en ai pas la moindre idée. Qu'est-ce qu'il y a, là-bas
en dessous ?
- Juste des grilles qui permettent de voir l'ancienne rue romaine.
Le truc à touristes, sur le mur, dit que c'était
aussi une tombe, datant du VIe siècle. Mais c'est quelque
chose que je... » Elle s'interrompit.
Il la regarda fixement à son tour : « Quoi ? »
Elle soupira. « Je vais encore avoir l'air d'une geek,
mais j'aime ce genre de truc, OK ? Te moque pas de moi.
- Je suis très loin de rire.
- On n'enterrait pas les gens à l'intérieur de
la ville, en ce temps-là. C'était interdit. C'est
pour ça qu'il y a des catacombes et des cimetières
à Rome, à Paris, à Arles et ailleurs, hors
les murs. On enterrait les morts à l'extérieur.
- Et alors ?
- Eh bien, le truc d'info, là-bas, dit qu'il y a une tombe
du VIe siècle. Un peu plus loin de l'endroit où...
il était. Alors, comment... eh bien, comment quelqu'un
s'est-il trouvé enterré là ? À
l'époque ?
- Avec une pelle ? » dit Ned, plutôt par réflexe.
Kate ne sourit pas.
« Tu crois que c'était ça, ce type ? Un profanateur
de sépultures ?
- Je ne pense rien. Vraiment. Il a dit que non. Mais il a aussi
dit... » Elle secoua la tête. « On
peut s'en aller ? »
Ned acquiesça. « Pas par en avant, on pourrait ruiner
une prise de vue, mon père se tuerait, et ensuite il me
tuerait. Il devient intense quand il travaille.
- On peut partir comme je suis venue, par le cloître. »
Le déclic se fit pour Ned : « Oui. C'est comme
ça qu'il est entré, je parie. Entre le moment où
j'ai trouvé la porte fermée et celui où
tu as trouvé les deux portes ouvertes.
- Tu crois qu'il est parti par là ?
- Parti depuis longtemps, maintenant. » Ned hésita.
« Montre-moi le baptistère d'abord.
- Tu es dingue ?
- Il est parti, Kate.
- Mais pourquoi tu... »
Ned la regarda. « Une leçon d'histoire ? Tu
as promis. »
Elle ne souriait toujours pas. « Pourquoi tu joues au jeune
détective ? »
Il n'avait pas vraiment de bonne réponse. « C'est
juste un peu trop bizarre. Je veux essayer de comprendre.
- Ned, il a dit qu'il a déjà tué des enfants.
»
Il secoua la tête. « Je ne crois pas... que ça
veuille dire ce qu'on pense que ça veut dire.
- Et ça, on dirait une réplique dans un film poche.
- Peut-être. Mais viens.
- C'est là que la musique épeurante commence à
monter ?
- Oh, allez, viens, Kate. »
Il se leva et elle le suivit. Elle aurait pu repartir toute seule,
se dit-il plus tard, assis sur la terrasse, pendant la soirée.
Ils ne se connaissaient pas du tout, ce premier matin-là.
Elle aurait pu repartir par où elle était venue,
en lui disant au revoir ou non, à sa guise.
Ils descendirent ensemble les trois marches menant au baptistère,
pour se tenir au-dessus de la grille, dans le cercle intérieur
formé par les piliers. Coulant à flots des fenêtres
du dôme sur la dépression centrale peu profonde,
la lumière était splendide après l'obscurité
de la cathédrale.
Après s'être agenouillé, Ned jeta un coup
d'oeil à travers les barreaux de la grille. Si c'était
censé être un point de vue intéressant, ça
ne montrait pas grand-chose. Il faisait trop sombre en bas pour
voir où pouvait mener ce renfoncement.
« Le truc sur la tombe est là », dit Kate.
Elle se tenait près du mur ouest, devant de l'information
pour touristes, une feuille imprimée laminée, dans
un cadre de bois. Ned la rejoignit. C'était essentiellement
un autre plan avec des notes décrivant cette partie de
l'intérieur de la cathédrale. Kate désignait
une lettre sur le plan, et le texte qui y était lié.
Comme elle l'avait dit, quelqu'un était enterré
là, apparemment. "Un citoyen d'Aix", au VIe
siècle.
« Et regarde ça », dit-elle.
Elle montrait du doigt une alcôve située à
leur gauche. Ned vit une fresque vraiment ancienne de taureau
ou de vache et, en dessous, un fragment de mosaïque presque
effacé. Il pouvait distinguer un petit oiseau, une partie
d'une image de bien plus grande taille. Le reste avait été
détruit par le temps.
« Ça, c'est encore plus ancien, dit Kate.
- C'était quoi, ici, avant, là où on est
?
- Le forum. Le coeur de la cité. La cité romaine
a été fondée environ cent ans avant le Christ
par un type nommé Sextius, quand les Romains ont commencé
à prendre la Provence aux Celtes. Il lui a donné
son nom, Aquae Sextiae, "Aquae" à cause des
eaux. Il y avait des sources thermales encore récemment.
C'est pour ça qu'il y a tellement de fontaines. Tu les
as vues ?
- On vient juste d'arriver. La cathédrale a été
bâtie sur le forum ?
- Oui. Il y en a un dessin sur le mur. Là où ton
père se trouve en ce moment, c'était comme l'intersection
principale de la cité romaine. C'est pour ça...
que je ne comprends pas comment quelqu'un a pu être enterré
là à l'époque.
- Eh bien, c'était des centaines d'années après,
non ? Ça dit VIe siècle. »
Kate avait l'air sceptique. « C'était encore tabou,
j'en suis presque sûre.
- Bon, google-le plus tard, ou bien je le ferai.
- Le jeune détective ? » Elle donnait l'impression
qu'elle essayait de taquiner sans en avoir envie. Ned pouvait
la comprendre.
Il secoua une nouvelle fois la tête. Il n'était
pas encore très sûr de ce qu'il faisait, ni des
raisons qu'il en avait. Il contempla le taureau presque effacé
sur le mur. À sa connaissance, ça ne ressemblait
pas à de l'art religieux, pour sûr. Cet endroit
était très ancien. Il frissonna. Et pour cette
raison peut-être, parce qu'il avait peur, il retourna vivement
sur ses pas, s'agenouilla près de la grille, y glissa
les deux mains et tira.
C'était plus lourd qu'il ne l'aurait cru. Il réussit
à la faire bouger un peu, avec le grincement qu'ils avaient
entendu auparavant. L'homme avait brisé une attache ou
un verrou. Il fallait seulement soulever et glisser, mais...
- Aide-moi, cette saloperie pèse des tonnes !
- Tu es dingue ?
- Non... mais je vais avoir les doigts écrabouillés
si tu ne m'aides pas... »
Elle vint le rejoindre là où il avait déjà
un peu sou-levé la grille et, agenouillée près
de lui, elle l'aida à la faire glisser. Il y avait une
ouverture à présent, assez large pour un homme
de petite taille, ou un adolescent.
« Tu ne vas pas descendre là-dedans, dit Kate. Je
ne reste pas pour regarder...
- Je te lègue mon iPod », répliqua Ned en
le lui tendant. Puis, avant d'avoir le temps de bien y penser
et d'avoir peur pour de bon, il passa les pieds par-dessus le
rebord du trou, se tourna pour être de face et se laissa
descendre. Juste à ce moment-là, il se mit à
penser à des serpents, des scorpions ou des rats en train
de s'éparpiller sous lui dans l'espace ancien et ténébreux.
Dingue, ce n'était pas une mauvaise description.
Ses pieds touchèrent le fond, et il lâcha le rebord.
Il regarda par terre, ne put même pas voir ses chaussures
de basket.
« Tu n'aurais pas par hasard...
- Prends ça », dit la fille nommée Kate,
au même instant. Elle lui tendait une petite lampe torche
métallique. « J'en garde toujours une dans
mon sac. Pour quand je me promène la nuit.
- Efficace, dit Ned. Rappelle-moi de te présenter quelqu'un
qui s'appelle Mélanie. » Il alluma la lampe.
« Tu vas te donner la peine de m'expliquer pourquoi
tu fais ça ? » demanda-t-elle, au-dessus
de sa tête.
« Si je le savais », dit-il, et c'était
la vérité.
Il promena le faisceau lumineux sur les pierres gris sombre près
de lui et à ses pieds. Droit devant, la lumière
révélait la courte distance qui le séparait
du bassin, désormais à sec, bien sûr. Il
vit des marches usées. Le faisceau illumina un tuyau rouillé
qui ressortait, sans attache, pris dans un réseau de toiles
d'araignées.
Pas de serpents ni de rats. Pour l'instant.
À sa gauche s'ouvrait l'espace d'un couloir.
Il s'y était attendu, de fait. C'était le chemin
menant à la partie principale de la cathédrale,
là où l'affiche murale avait dit que se trouvait
une tombe. Ned prit une grande inspiration.
« Rappelle-toi, dit-il. L'iPod est à toi. N'efface
pas Led Zeppelin ni Coldplay. »
Il se plia en deux, parce qu'il le fallait. Il n'alla pas très
loin, peut-être vingt pas : ça s'arrêtait
là. Ça rencontrait seulement un autre mur. Il devait
se trouver juste en dessous de la première nef. Le plafond
était vraiment bas.
Le faisceau de sa lampe jouait sur la surface rugueuse et humide
devant lui. Scellée, fermée. Rien pour ressembler
à une tombe, même vaguement. On aurait dit qu'il
y avait juste ces deux couloirs : de la grille au puits,
et celui-ci.
« Où tu es ? appela Kate.
- Je suis OK. C'est bloqué. Il n'y a rien là-dessous.
Comme le type a dit. Peut-être que tout ça, c'était
juste pour arranger les tuyaux. La plomberie. Je parie qu'il
y a d'autres tuyaux, et d'autres grilles de l'autre côté
du puits.
- Je vais aller voir, lança-t-elle. Est-ce que ça
veut dire que je n'aurai pas l'iPod ? »
Ned se mit à rire, et l'écho le surprit.
Il se retournait, et c'est alors que le faisceau étroit
et brillant de la lampe de poche de Kate, en jouant sur les parois
du couloir, illumina un renfoncement, une niche creusée
dans le mur de pierre, et qu'il vit ce qui y reposait...
© 2007 Éditions
Alire pour la traduction et la présente édition
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