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Sortie

Ysabel

de

Guy Gavriel Kay

 

Traduit de l'anglais par
Élisabeth Vonarburg

 

 

Chapitre 1, p. 7-25

Ned n'était pas impressionné. Pour ce qu'il pouvait en voir, dans la lumière atténuée qui tombait des petites fenêtres hautes, la cathédrale Saint-Sauveur d'Aix-en-Provence était un vrai bazar : dehors, là où l'équipe de son père était en train de tout installer pour une séance de prises de vue préliminaires, et à l'intérieur, où il était tout à fait seul dans la pénombre.
Il était censé trouver ça cool, d'être là tout seul. Mélanie, la minuscule assistante de son père, tellement organisée que c'en était presque ridicule, lui avait donné une brochure touristique sur la cathédrale en lui disant, avec un de ses clins d'oeil, d'y aller avant qu'ils ne commencent à prendre les photos numériques qui serviraient de test et précéderaient les véritables photos destinées au livre.
Elle était gentille avec lui. Elle était tout le temps gentille avec lui, mais Ned en était un peu agacé : outre tout ce dont elle devait s'occuper, Mélanie, de toute évidence, prenait mentalement des notes afin de trouver des activités adéquates pour le fils-de-quinze-ans-qu'on-a-dans-les-pattes.
Pour le tenir à l'écart et l'empêcher d'avoir des ennuis. Elle savait probablement où se trouvaient à Aix les magasins de disques, les pistes de jogging et les parcs à planches à roulettes. Elle l'avait sans doute su avant même de prendre l'avion, elle les avait cherchés en ligne en prenant des notes. Elle avait sûrement déjà acheté un baladeur et de l'équipement sur Amazon, et les avait à la villa, en attendant le bon moment pour les lui donner, quand il aurait l'air de s'ennuyer à fond. Elle était tout à fait sympa, et même mignonne, mais il aurait bien voulu qu'elle ne le considère pas comme une partie de son boulot.
Il avait pensé aller se promener dans la vieille ville, mais il avait plutôt pris la brochure et il était entré dans la cathédrale. C'était le premier jour de travail, la première installation pour une prise de vue, il aurait plus tard quantité d'occasions d'aller explorer la ville. Ils se trouvaient pour six semaines dans le sud de la France, son père travaillerait tout le temps. C'était aussi simple de rester avec les autres ce matin : il se sentait encore un peu désorienté, loin de chez lui. Mais ça, il n'avait pas à le dire à qui que ce soit.
Au bureau de la mairesse, à la mairie, plus loin dans la rue, on avait été très excité de leur présence, comme c'était prévisible. On avait promis à Ed Marriner deux heures de solitude ininterrompue dans la matinée, et deux autres le matin suivant, si nécessaire, pour capturer la façade de la cathédrale. Ce qui voulait dire que toute personne désireuse d'entrer afin de prier pour son âme immortelle, ou celle d'autrui, devrait attendre pendant que le fameux photographe immortaliserait plutôt un bâtiment.
Tandis que Greg et Steve déchargeaient la camionnette, il y avait eu une discussion, amorcée par l'officiel de la ville qu'on leur avait adjoint : on pourrait monter dans des échelles pour ôter un câble qui courait en diagonale devant la cathédrale jusqu'à l'édifice de l'université, de l'autre côté. Le père de Ned avait décidé qu'on pourrait éliminer le câble numériquement, si nécessaire, et les étudiants ne seraient donc pas privés de lumière dans leurs salles de cours, finalement.
C'est sympa de notre part, s'était dit Ned.
Tout en marchant de long en large, son père avait commencé à prendre des décisions laconiques, comme toujours lorsqu'il se trouvait enfin sur place après la longue élaboration d'un projet. Ned l'avait déjà vu ainsi.
Barrett Reinhardt, le directeur artistique de l'éditeur, avait séjourné deux mois plus tôt en Provence afin de préparer une liste de sites possibles, et il avait envoyé des JPGs à Montréal, mais le père de Ned préférait toujours réagir à ce qu'il voyait lui-même lorsqu'il arrivait dans un endroit qu'il photographiait.
Il avait désigné un balcon, au deuxième étage de l'université, juste au-dessus de la place, en face de la cathédrale, et il avait décidé qu'il photographierait avec les appareils numériques depuis le sol, pour composer ensuite un panoramique sur ordinateur ; mais il voulait se rendre sur ce balcon et utiliser de la pellicule format large depuis là-haut.
Mélanie, qui le suivait avec son classeur, avait griffonné des notes, avec des crayons-feutres de couleurs différentes.
Ned savait que son père sélectionnerait ses photos plus tard, quand il verrait ce qu'ils auraient. Le défi consisterait sans doute à capturer la haute tour du clocher et toute la largeur de l'édifice dans une même prise. Steve était entré dans l'université avec le type du bureau du maire, pour voir si on pouvait avoir accès au balcon.
Une foule s'était assemblée pour observer les préparatifs. Greg, dans un français adéquat et avec le sourire, s'assurait que les spectateurs restaient autour de la place, en dehors des prises de vue. Un policier était venu l'assister. Ned avait observé le tout, un peu morose. Son français était meilleur que celui des autres, mais il n'avait pas vraiment eu envie d'aider. Il s'était éloigné à ce moment-là, pour entrer dans la cathédrale.
Il ne savait pas bien pourquoi il était de si mauvaise humeur. À première vue, il aurait vraiment dû être OK avec tout ça : l'école finie avec presque deux mois d'avance, pas d'examens (il avait quand même trois travaux à rédiger et à rendre en juillet, une fois de retour), un séjour dans une villa pourvue d'une piscine pendant que son père et les autres travaillaient...
Sous les hautes voûtes sombres de la cathédrale, il ôta brusquement les écouteurs de son iPod et arrêta l'appareil. Écouter "Houses of the Holy" ici n'était pas tout à fait aussi malin qu'il l'aurait pensé. Il se sentait idiot, et même un peu nerveux, tout seul dans un endroit aussi vaste, avec toutes ces ombres, incapable d'entendre ce qui se passait éventuellement autour de lui. Il pouvait imaginer les gros titres : Étudiant canadien poignardé par un prêtre ennemi de Led Zeppelin.
Ça l'amusa un peu. Il enverrait plus tard la blague aux copains, à la maison. Il s'assit sur un banc, à mi-chemin de l'allée centrale et, après avoir allongé les jambes, il jeta un coup d'oeil à la brochure de Mélanie. La photo en couverture était prise depuis un cloître. Au premier plan, une arche, un arbre au soleil, le beffroi derrière, en silhouette sur un ciel vraiment bleu. C'était joli comme une carte postale. Ça se retrouvait probablement sur une carte postale.
Son père ne prendrait jamais une telle photo, même en un million d'années. Pas de cette cathédrale. Edward Marriner en avait parlé la veille, tandis qu'ils regardaient leur premier coucher de soleil depuis la terrasse.
Ned ouvrit la brochure. Il y avait un plan au tout début. La lumière était faible, mais il avait de bons yeux. À ce qu'il pouvait en juger, selon les notices explicatives sur la page de gauche, cet édifice avait été bâti en une dizaine d'étapes pendant bien trop de siècles par bien trop de gens qui se foutaient bien trop de ce qu'on avait fait avant eux. Un vrai bazar.
Mais c'était justement ça, avait expliqué son père. La façade qu'ils se préparaient à photographier était coincée par les rues et les places d'Aix. Elle en faisait partie, elle était mêlée à la vie de la cité, elle ne se trouvait pas en retrait pour être admirée, comme la plupart des cathédrales. Cette façade présentait trois styles d'architecture et trois tons de pierres qui ne s'accordaient absolument pas les uns avec les autres.
C'était ce qu'il aimait, avait dit son père.
Rappelez-vous pourquoi on fait cette prise de vue, avait-il averti tout le monde tandis qu'ils sortaient de la camionnette pour commencer à la décharger. Les façades parfaites de cathédrale, comme Notre-Dame de Paris ou Chartres, ont été photographiées par tous les touristes qui les ont vues. Celle-ci est différente, un défi. Et d'abord, on ne pouvait pas trop reculer, ou on passerait à travers une fenêtre de salle de cours et on ruinerait un cours magistral sur la grandeur éternelle de la France.
Greg avait ri. Lécheur, avait pensé Ned, et il avait pris ses écouteurs.
C'était là que Mélanie avait pêché la brochure dans son fourre-tout noir. Le sac était presque aussi gros qu'elle. La blague habituelle, c'était qu'on pouvait trouver la moitié des objets perdus du monde dans le sac de Mélanie, et qu'elle avait une bonne idée de l'endroit où se trouvait l'autre moitié.
Dans la solitude de la cathédrale, Ned continua d'examiner le plan. Il leva les yeux. Là où il était assis, ça s'appelait une nef, pas une aile. Je le savais, se dit-il en imitant intérieurement l'intonation affectée de Ken Lowery, en classe de sciences.
D'après la brochure, la nef avait été terminée en 1513, mais la partie qui se trouvait juste derrière lui était plus vieille de quatre cents ans, et l'autel, devant, était "gothique" - de quand ça datait, il l'ignorait. La petite chapelle, à l'arrière, avait été édifiée à peu près au même moment que la nef où il était assis. Si on regardait à gauche ou à droite, les dates étaient encore plus bordéliques.
Il se leva pour marcher de nouveau. Ça donnait un peu la chair de poule d'être seul là-dedans, en fait. Ses pas étaient silencieux, dans ses Nike. Il s'approcha d'une porte de côté, avec deux gros vieux cadenas en fer et un neuf en cuivre. Une pancarte disait qu'elle menait au cloître et indiquait les heures de visite. Les cadenas de fer noirci ne fonctionnaient plus, le nouveau était fermé. Évidemment. On ne pouvait pas sortir. Ç'aurait été cool, être assis dans le cloître en écoutant de la musique. Pas de musique religieuse sur son iPod, Dieu merci, mais U2 aurait fait pareil.
Le cloître, l'informa le plan de Mélanie, était vraiment ancien, datant des années 1100. Comme l'aile adjacente où il se tenait à présent. Mais la chapelle, à l'autre extrémité, datait du XVIIIe siècle, l'ajout le plus récent. C'était presque risible. On pourrait flanquer un Starbucks là-dedans et ça irait aussi bien. La chapelle de saint Café.
Il se dirigea vers la chapelle par les marches de l'autel. Pas grand-chose à voir. De grosses chandelles blanches complètement finies, d'autres en train de finir. On ne laissait pas entrer les gens, ce matin : Edward Marriner était au boulot sur le parvis.
Ned repassa devant l'autel pour se rendre de l'autre côté. Cette aile-là datait de 1695, lui dit le plan. Il s'arrêta pour se repérer. Ce devait être le côté nord, le cloître était au sud, son père photographiait la façade à l'ouest. Sans raison, il se sentit mieux de l'avoir établi.
C'était une nef moins longue, avec un mur à mi-chemin. Ned se retrouva dans la section principale, les yeux levés vers les vitraux. Il s'assit sur un autre banc près de la dernière chapelle adjacente, non loin du clocher. La chapelle Sainte-Catherine, déclarait la brochure. L'ancienne chapelle de l'université.
Ned imagina des étudiants qui se hâtaient pour aller à confesse, cinq cents ans plus tôt, puis qui retraversaient la rue pour se rendre à leurs cours. Comment on s'habillait à l'école, en ce temps-là ? Il remit ses écouteurs et sélectionna Pearl Jam.
Il était dans le Midi. Eh bien, excusez-moi si je ne fais pas des galipettes ! Son père allait photographier comme un dingue (sa propre expression) jusqu'au milieu de juin. Les photos étaient destinées à un gros contrat, un livre à paraître au prochain Noël. Edward Marriner : Images de Provence, avec un texte d'Oliver Lee. Lee habitait à Londres, mais il avait vécu ici trente ans, pendant lesquels il avait écrit (informations de Mélanie) six romans, incluant des livres qui avaient gagné des prix. Une star anglaise de l'édition, une star canadienne de la photo, une star du paysage français. Un gros bouquin, un important contrat.
La mère de Ned était au Soudan.
On rapportait encore de graves combats au nord du Darfour. Elle se trouvait presque sûrement là, se dit-il, adossé dans le banc, les yeux fermés, essayant de se laisser envelopper par la musique. De la musique irritée. Du grunge.
Après Pearl Jam, le hasard fit jouer Alanis Morissette. Ils s'étaient entendus, sa mère leur téléphonerait tous les deux soirs. Ça allait sûrement la garder en sécurité, se dit Ned avec amertume.
On était censé reconnaître et respecter Médecins sans frontières partout, mais on ne le faisait pas toujours, plus maintenant. Le monde avait changé. Des endroits comme l'Iraq l'avaient bien prouvé, et le Soudan, ce n'était vraiment pas malin d'y être en ce moment.
Il ôta de nouveau ses écouteurs. Alanis se plaignait drôlement beaucoup, pour une fille de la vallée d'Ottawa qui avait indubitablement réussi.
« Des chants grégoriens ? » demanda quelqu'un.
Ned sursauta en glissant de côté sur le banc et tourna vivement la tête : « Bon sang...
- Excuse-moi ! Je t'ai fait peur ?
- Merde, oui ! s'exclama-t-il. Qu'est-ce que tu crois ? »
Il se leva. C'était une fille.
Elle eut l'air désolé pendant une seconde, puis elle sourit en croisant les mains devant elle. « Qu'avez-vous à craindre en ce saint lieu, mon enfant ? Quel péché pèse lourdement sur votre coeur ?
- Je penserai bien à quelque chose », dit-il.
Elle éclata de rire.
Elle semblait avoir le même âge que lui. Un t-shirt noir, un jeans, des Doc Martens, un petit sac à dos vert. Grande, mince, des taches de rousseur. L'accent américain. Des cheveux cendrés aux épaules.
« Un meurtre ? T. S. Eliot a écrit une pièce là-dessus », dit-elle.
Ned fit une grimace. Eurk. Ce genre de fille-là. « Je sais. Meurtre dans la cathédrale. On est censé l'étudier l'an prochain. »
Encore le sourire. « C'est ma façon d'être une geek, qu'est-ce que je peux dire ? Ce n'est pas stupéfiant, ici ?
- Tu trouves ? Moi, je trouve que c'est un bazar.
- Mais c'est ça qui est super cool ! On fait vingt pas, et c'est cinq cents ans. Tu as vu le baptistère ? Ça dégouline d'histoire, ici. »
Ned tendit une main, paume ouverte, en levant les yeux, comme pour vérifier des gouttes d'eau. « Une geek, hein ?
- Tu ne peux pas me taquiner si je l'ai déjà dit. Trop facile.
Elle était plutôt jolie, dans le style danseuse gringalette.
Ned haussa les épaules : « C'est quoi, le baptistère ?
- Le truc rond, près des portes d'entrée.
- Attends voir. » Quelque chose l'avait frappé. « Comment tu es entrée ? C'est fermé pour deux heures.
- J'ai vu. Il y a quelqu'un dehors qui prend des photos. Sûrement pour une brochure touristique.
- Non. » Il hésita. « C'est mon père. Pour un livre.
- Vraiment ? Qui c'est ?
- Tu ne le connaîtrais pas. Edward Marriner. »
Elle en resta bouche bée, littéralement. Ned éprouva le mélange familier de plaisir et d'embarras.
« Tu te fous de moi ? dit-elle d'une voix étranglée. Montagnes et Dieux ? Je connais ce livre. Nous l'avons à la maison !
- Bon, cool. Et ça me gagne quoi ? »
Elle lui jeta un regard soudain intimidé. Il ne savait trop pourquoi il avait parlé ainsi. Il n'était pas comme ça. Ken et Barry parlaient ainsi aux filles, mais pas lui, habituellement. Il se racla la gorge.
« Ça te gagne une conférence sur le baptistère, dit-elle, si tu peux le supporter. Je suis Kate. Pas Katie avec un e, pas Kathy avec un y. »
Il hocha la tête. « Ned. Pas Seymour, pas Abdul. »
Après une hésitation, elle se mit à rire de nouveau. « Bon, d'accord, j'ai mérité. Mais je déteste les surnoms.
- Kate est un surnom.
- Ouais, mais c'est moi qui l'ai choisi. Ça fait une différence.
- Je suppose. Tu ne m'as pas répondu. Comment tu es entrée ?
- Porte de côté. » Elle la désigna d'un geste. « Personne ne surveille par là. À travers le cloître. Tu l'as déjà visité ? »
Ned battit des paupières. Mais par la suite, il ne put dire s'il avait eu une prémonition. Il était en pleine confusion, voilà tout.
« La porte menant au cloître est fermée. J'y étais il y a quinze minutes.
- Non. Ouverte. La porte qui est loin dans la rue, et celle qui mène ici. Je viens de passer par là. Viens voir. Le cloître est très joli. »
C'est ici que leur histoire commence. Parce qu'ils ne se rendirent pas dans le cloître. Pas tout de suite.
En traversant, ils entendirent un son : du métal sur du métal. Un choc, un grincement sonore, un autre choc.
« Que diable... ? » murmura Ned en s'immobilisant sur place. Il ne savait pas bien pourquoi, mais il avait parlé à voix basse.
Kate en fit autant. « C'est le baptistère, murmura-t-elle. Par là. » Elle tendait un doigt. « Sans doute un des prêtres, ou peut-être un concierge. »
Un autre grincement.
« Je ne crois pas », dit Ned.
Dans tous les cas, il aurait été plus sage pour lui d'ignorer ce bruit, d'aller voir le joli cloître, de sortir par là ensuite dans les rues matinales d'Aix. Aller acheter un croissant, boire un Coke quelque part avec une fille appelée Kate.
Mais sa mère était au Soudan, envolée très loin d'eux, encore une fois, au coeur d'un pays follement dangereux. Ce fut le courage qui poussa Ned - et autre chose, mais il ne le savait pas encore.
Il se dirigea sans bruit vers le baptistère et jeta un coup d'oeil sur les trois marches qui menaient dans cet espace rond et faiblement éclairé. Il était passé à côté sans le voir en entrant, comprit-il. Huit hauts piliers formaient un cercle plus petit à l'intérieur, avec un dôme loin au-dessus, qui laissait passer plus de lumière que le reste.
« C'est la partie la plus ancienne, murmura la fille près de lui. Et de loin, puisqu'elle date du IVe siècle. »
Il allait lui demander comment elle connaissait autant de faits idiots quand il vit une grille qui avait été soulevée d'un trou dans le sol de pierre.
Il vit ensuite la tête et les épaules d'un homme apparaître dans l'ouverture qu'avait couverte la grille. Et il comprit que ce n'était pas, que ce ne pouvait être un prêtre ou un concierge, ni quiconque aurait été à sa place à cet endroit.
L'homme leur tournait le dos. Ned leva une main, muet, pour le désigner. Kate laissa échapper une petite exclamation étranglée. Dans le trou, l'homme ne bougea d'abord pas. Puis il bougea.
Avec une impression d'irréalité totale, comme s'il était tombé par accident dans un jeu vidéo, et non ce qu'il aurait pu considérer comme la vraie vie, Ned le vit fouiller dans sa veste de cuir et en tirer un poignard. Les prêtres ne portent pas de cuir, et ils n'ont pas de poignards.
L'homme déposa le poignard sur le sol de pierre près de lui, la lame pointée vers eux.
Mais il ne se retournait toujours pas. Ils ne pouvaient voir son visage. Il avait des doigts longs, très longs. Il était chauve, ou il s'était rasé la tête. Impossible de lui donner un âge.
Il y eut un silence. Personne ne remuait. Ce serait un bon moment pour sauvegarder la partie, pensa Ned. Et la reprendre après que mon perso aurait été tué.
« Il n'est pas là, dit l'homme à voix basse. J'étais certain que... Mais il joue encore avec moi. Il aime cela. »
Ned Marriner n'avait jamais entendu personne parler sur ce ton. Il en fut glacé, alors qu'il se tenait dans l'ombre, les yeux tournés vers la lumière douce qui illuminait le baptistère.
L'homme avait parlé en français. Ned parlait très bien cette langue après neuf ans d'immersion chez lui, à Montréal. Il se demanda si Kate avait compris, puis se rendit compte que oui, car, absurdement, comme dans une conversation polie - avec un poignard sur le sol de pierre -, elle demanda, dans la même langue : « Qui n'est pas là ? Il y a seulement une rue romaine par en dessous, hein ? C'est ce que ça dit sur le mur. »
L'homme l'ignora complètement, comme si elle n'avait émis aucun son important. Ned avait l'impression d'un homme de petite taille, mais c'était difficile à dire sans savoir la profondeur de la fosse. L'homme ne s'était toujours pas retourné pour les regarder. C'était de toute évidence le moment de filer. Pas un jeu vidéo. Ned ne bougea pas.
« Partez », dit l'homme, comme s'il avait perçu la pensée de Ned. « J'ai déjà tué des enfants. Je ne le désire pas vraiment en cet instant. Allez vous asseoir ailleurs. Je vais m'en aller. »
Des enfants ? Ils n'étaient pas des mômes !
Ned dit, stupidement : « On vous a vu. On pourrait le dire... »
L'homme dit, avec un amusement sec dans la voix : « Dire quoi ? Que quelqu'un a soulevé une grille pour regarder des pavés romains ? Hélas ! Tous les gendarmes de France seront sur l'affaire. »
Ned avait peut-être grandi dans une famille un peu trop intelligente, d'une certaine façon. « Non, on pourrait dire qu'on nous a menacés avec un poignard. »
L'homme se retourna dans le trou de pierre.
Il était rasé de près, avec un visage maigre. Des sourcils sombres, bien dessinés, un long nez droit, une bouche mince. Le crâne chauve faisait ressortir ses pommettes. Une cicatrice, sur une des joues, se recourbait derrière une oreille.
L'homme les considéra un moment, là où ils se tenaient ensemble au sommet des trois marches, avant de prendre de nouveau la parole. Ses yeux étaient profondément enfoncés dans leurs orbites, d'une couleur impossible à déterminer.
« Quelques gendarmes seraient intéressés, je vous l'accorde. » Il secoua la tête. « Mais je m'en vais. Je ne vois aucune raison de vous tuer. Je replacerai la grille. Aucun dommage n'a été commis. À quoi que ce soit. Allez-vous-en. » Puis, comme ils restaient là sans bouger, surtout sous l'effet du choc, il prit le poignard et le fit disparaître.
Ned avala sa salive.
« Viens ! » murmura la fille nommée Kate. Elle lui tirait le bras. Il se détourna comme elle pour s'en aller. Puis regarda par-dessus son épaule.
« Vous étiez en train d'essayer de voler quelque chose, en bas ? » demanda-t-il.
Sa mère se serait retournée pour demander la même chose, de fait, par simple entêtement, parce qu'elle n'aurait pas voulu être renvoyée ainsi, même si Ned ne le savait pas vraiment.
Dans le baptistère, l'homme leva de nouveau les yeux vers lui et dit tout bas, après un moment : « Non. Pas cela. Je pensais que j'étais... ici assez tôt. Je me trompais. Je crois que la fin du monde arrivera avant que je le trouve jamais à temps. Ou le ciel tombera, ainsi qu'il le dirait. »
Ned secoua la tête, comme un chien qui s'ébroue en rentrant de sous la pluie. Ces paroles étaient si dénuées de sens que ce n'était même pas drôle. Kate le tirait encore par le bras, plus fort cette fois.
Il se détourna et s'éloigna avec elle, vers l'endroit où ils s'étaient trouvés auparavant. Près de la chapelle de sainte Catherine.
Ils s'assirent sur le même banc. Sans parler ni l'un ni l'autre. À travers le vide retentissant de la cathédrale obscure, ils entendirent un bruit métallique, un grincement, un autre choc métallique. Puis plus rien. L'homme devait être en train de repartir.
Ned jeta un coup d'oeil à l'iPod passé dans sa ceinture. Cela semblait un objet des plus étranges à imaginer, en cet instant précis. Un petit rectangle qui offrait de la musique. N'importe quelle sorte de musique. Des centaines d'heures de musique. Avec des boutons en plastique qu'on pouvait se mettre dans les oreilles et qui bloquaient les bruits du monde.
... la fin du monde arrivera avant que je le trouve jamais à temps.
Ned regarda la fille. Elle se mordillait la lèvre infé-rieure en regardant droit devant elle. Il se racla la gorge. Il eut l'impression que c'était extrêmement bruyant. « Eh bien, si Kate est pour Katherine, dit-il avec un enjouement forcé, on est au bon endroit. Tu peux prier.
- Qu'est-ce que... » Elle le regardait fixement.
Il lui montra le plan en désignant du doigt le nom de la chapelle. Une mauvaise blague de sa part.
« Je ne suis pas catholique », dit la fille.
Il haussa les épaules. « Je doute que ça ait une importance.
- Qu'est-ce que... qu'est-ce qu'il faisait, tu crois ? » Elle avait paru très assurée, très directe quand ils s'étaient rencontrés. Mais pas maintenant. Elle semblait effrayée, ce qui était raisonnable.
Ned poussa un juron. Il ne jurait pas autant que les copains, mais cet instant particulier semblait l'exiger. « Je n'en ai pas la moindre idée. Qu'est-ce qu'il y a, là-bas en dessous ?
- Juste des grilles qui permettent de voir l'ancienne rue romaine. Le truc à touristes, sur le mur, dit que c'était aussi une tombe, datant du VIe siècle. Mais c'est quelque chose que je... » Elle s'interrompit.
Il la regarda fixement à son tour : « Quoi ? »
Elle soupira. « Je vais encore avoir l'air d'une geek, mais j'aime ce genre de truc, OK ? Te moque pas de moi.
- Je suis très loin de rire.
- On n'enterrait pas les gens à l'intérieur de la ville, en ce temps-là. C'était interdit. C'est pour ça qu'il y a des catacombes et des cimetières à Rome, à Paris, à Arles et ailleurs, hors les murs. On enterrait les morts à l'extérieur.
- Et alors ?
- Eh bien, le truc d'info, là-bas, dit qu'il y a une tombe du VIe siècle. Un peu plus loin de l'endroit où... il était. Alors, comment... eh bien, comment quelqu'un s'est-il trouvé enterré là ? À l'époque ?
- Avec une pelle ? » dit Ned, plutôt par réflexe.
Kate ne sourit pas.
« Tu crois que c'était ça, ce type ? Un profanateur de sépultures ?
- Je ne pense rien. Vraiment. Il a dit que non. Mais il a aussi dit... » Elle secoua la tête. « On peut s'en aller ? »
Ned acquiesça. « Pas par en avant, on pourrait ruiner une prise de vue, mon père se tuerait, et ensuite il me tuerait. Il devient intense quand il travaille.
- On peut partir comme je suis venue, par le cloître. »
Le déclic se fit pour Ned : « Oui. C'est comme ça qu'il est entré, je parie. Entre le moment où j'ai trouvé la porte fermée et celui où tu as trouvé les deux portes ouvertes.
- Tu crois qu'il est parti par là ?
- Parti depuis longtemps, maintenant. » Ned hésita. « Montre-moi le baptistère d'abord.
- Tu es dingue ?
- Il est parti, Kate.
- Mais pourquoi tu... »
Ned la regarda. « Une leçon d'histoire ? Tu as promis. »
Elle ne souriait toujours pas. « Pourquoi tu joues au jeune détective ? »
Il n'avait pas vraiment de bonne réponse. « C'est juste un peu trop bizarre. Je veux essayer de comprendre.
- Ned, il a dit qu'il a déjà tué des enfants. »
Il secoua la tête. « Je ne crois pas... que ça veuille dire ce qu'on pense que ça veut dire.
- Et ça, on dirait une réplique dans un film poche.
- Peut-être. Mais viens.
- C'est là que la musique épeurante commence à monter ?
- Oh, allez, viens, Kate. »
Il se leva et elle le suivit. Elle aurait pu repartir toute seule, se dit-il plus tard, assis sur la terrasse, pendant la soirée. Ils ne se connaissaient pas du tout, ce premier matin-là. Elle aurait pu repartir par où elle était venue, en lui disant au revoir ou non, à sa guise.
Ils descendirent ensemble les trois marches menant au baptistère, pour se tenir au-dessus de la grille, dans le cercle intérieur formé par les piliers. Coulant à flots des fenêtres du dôme sur la dépression centrale peu profonde, la lumière était splendide après l'obscurité de la cathédrale.
Après s'être agenouillé, Ned jeta un coup d'oeil à travers les barreaux de la grille. Si c'était censé être un point de vue intéressant, ça ne montrait pas grand-chose. Il faisait trop sombre en bas pour voir où pouvait mener ce renfoncement.
« Le truc sur la tombe est là », dit Kate. Elle se tenait près du mur ouest, devant de l'information pour touristes, une feuille imprimée laminée, dans un cadre de bois. Ned la rejoignit. C'était essentiellement un autre plan avec des notes décrivant cette partie de l'intérieur de la cathédrale. Kate désignait une lettre sur le plan, et le texte qui y était lié. Comme elle l'avait dit, quelqu'un était enterré là, apparemment. "Un citoyen d'Aix", au VIe siècle.
« Et regarde ça », dit-elle.
Elle montrait du doigt une alcôve située à leur gauche. Ned vit une fresque vraiment ancienne de taureau ou de vache et, en dessous, un fragment de mosaïque presque effacé. Il pouvait distinguer un petit oiseau, une partie d'une image de bien plus grande taille. Le reste avait été détruit par le temps.
« Ça, c'est encore plus ancien, dit Kate.
- C'était quoi, ici, avant, là où on est ?
- Le forum. Le coeur de la cité. La cité romaine a été fondée environ cent ans avant le Christ par un type nommé Sextius, quand les Romains ont commencé à prendre la Provence aux Celtes. Il lui a donné son nom, Aquae Sextiae, "Aquae" à cause des eaux. Il y avait des sources thermales encore récemment. C'est pour ça qu'il y a tellement de fontaines. Tu les as vues ?
- On vient juste d'arriver. La cathédrale a été bâtie sur le forum ?
- Oui. Il y en a un dessin sur le mur. Là où ton père se trouve en ce moment, c'était comme l'intersection principale de la cité romaine. C'est pour ça... que je ne comprends pas comment quelqu'un a pu être enterré là à l'époque.
- Eh bien, c'était des centaines d'années après, non ? Ça dit VIe siècle. »
Kate avait l'air sceptique. « C'était encore tabou, j'en suis presque sûre.
- Bon, google-le plus tard, ou bien je le ferai.
- Le jeune détective ? » Elle donnait l'impression qu'elle essayait de taquiner sans en avoir envie. Ned pouvait la comprendre.
Il secoua une nouvelle fois la tête. Il n'était pas encore très sûr de ce qu'il faisait, ni des raisons qu'il en avait. Il contempla le taureau presque effacé sur le mur. À sa connaissance, ça ne ressemblait pas à de l'art religieux, pour sûr. Cet endroit était très ancien. Il frissonna. Et pour cette raison peut-être, parce qu'il avait peur, il retourna vivement sur ses pas, s'agenouilla près de la grille, y glissa les deux mains et tira.
C'était plus lourd qu'il ne l'aurait cru. Il réussit à la faire bouger un peu, avec le grincement qu'ils avaient entendu auparavant. L'homme avait brisé une attache ou un verrou. Il fallait seulement soulever et glisser, mais...
- Aide-moi, cette saloperie pèse des tonnes !
- Tu es dingue ?
- Non... mais je vais avoir les doigts écrabouillés si tu ne m'aides pas... »
Elle vint le rejoindre là où il avait déjà un peu sou-levé la grille et, agenouillée près de lui, elle l'aida à la faire glisser. Il y avait une ouverture à présent, assez large pour un homme de petite taille, ou un adolescent.
« Tu ne vas pas descendre là-dedans, dit Kate. Je ne reste pas pour regarder...
- Je te lègue mon iPod », répliqua Ned en le lui tendant. Puis, avant d'avoir le temps de bien y penser et d'avoir peur pour de bon, il passa les pieds par-dessus le rebord du trou, se tourna pour être de face et se laissa descendre. Juste à ce moment-là, il se mit à penser à des serpents, des scorpions ou des rats en train de s'éparpiller sous lui dans l'espace ancien et ténébreux. Dingue, ce n'était pas une mauvaise description.
Ses pieds touchèrent le fond, et il lâcha le rebord. Il regarda par terre, ne put même pas voir ses chaussures de basket.
« Tu n'aurais pas par hasard...
- Prends ça », dit la fille nommée Kate, au même instant. Elle lui tendait une petite lampe torche métallique. « J'en garde toujours une dans mon sac. Pour quand je me promène la nuit.
- Efficace, dit Ned. Rappelle-moi de te présenter quelqu'un qui s'appelle Mélanie. » Il alluma la lampe.
« Tu vas te donner la peine de m'expliquer pourquoi tu fais ça ? » demanda-t-elle, au-dessus de sa tête.
« Si je le savais », dit-il, et c'était la vérité.
Il promena le faisceau lumineux sur les pierres gris sombre près de lui et à ses pieds. Droit devant, la lumière révélait la courte distance qui le séparait du bassin, désormais à sec, bien sûr. Il vit des marches usées. Le faisceau illumina un tuyau rouillé qui ressortait, sans attache, pris dans un réseau de toiles d'araignées.
Pas de serpents ni de rats. Pour l'instant.
À sa gauche s'ouvrait l'espace d'un couloir.
Il s'y était attendu, de fait. C'était le chemin menant à la partie principale de la cathédrale, là où l'affiche murale avait dit que se trouvait une tombe. Ned prit une grande inspiration.
« Rappelle-toi, dit-il. L'iPod est à toi. N'efface pas Led Zeppelin ni Coldplay. »
Il se plia en deux, parce qu'il le fallait. Il n'alla pas très loin, peut-être vingt pas : ça s'arrêtait là. Ça rencontrait seulement un autre mur. Il devait se trouver juste en dessous de la première nef. Le plafond était vraiment bas.
Le faisceau de sa lampe jouait sur la surface rugueuse et humide devant lui. Scellée, fermée. Rien pour ressembler à une tombe, même vaguement. On aurait dit qu'il y avait juste ces deux couloirs : de la grille au puits, et celui-ci.
« Où tu es ? appela Kate.
- Je suis OK. C'est bloqué. Il n'y a rien là-dessous. Comme le type a dit. Peut-être que tout ça, c'était juste pour arranger les tuyaux. La plomberie. Je parie qu'il y a d'autres tuyaux, et d'autres grilles de l'autre côté du puits.
- Je vais aller voir, lança-t-elle. Est-ce que ça veut dire que je n'aurai pas l'iPod ? »
Ned se mit à rire, et l'écho le surprit.
Il se retournait, et c'est alors que le faisceau étroit et brillant de la lampe de poche de Kate, en jouant sur les parois du couloir, illumina un renfoncement, une niche creusée dans le mur de pierre, et qu'il vit ce qui y reposait...

© 2007 Éditions Alire pour la traduction et la présente édition


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